Chapitre V
LA GARDE DES CURIOSITES
Nous avons quitté notre voyageur à son retour d'Amérique, au milieu des difficultés et des critiques que lui valut la publication de ses Singularités. Des observations lui sont faites par des spécialistes, des envieux, des protestants. Le grand public lit l'ouvrage avec beaucoup d'intérêt. L'auteur est recherché « de toutes parts », il est protégé par le Garde des Sceaux, le Cardinal de Sens, et est bien vu à la Cour. Charles IX, qui le mandait souvent auprès de lui « pour lui expliquer les difficultés qu'il avait sur le fait des cartes et pays estrangers », le nomme cosmographe de la Couronne. Le roi, d'autre part, s'intéresse aux curiosités rapportées d'Amérique que lui montre le voyageur Nicolas de Nicolay. Il prend « fort grand plaisir à voir telles choses, entendu qu'elles lui étaient jusque ce jour inconnues », et nomme Thevet garde de son Cabinet de Curiosités.
Arrêtons-nous un instant devant ce cabinet des curio sités du Roi, car il est très mal connu. Peut-être, grâce au frère André, poura-t-on en apercevoir quelque chose. Disons tout d abord que les cabinets de curiosités sont les ancêtres de nos musées actuels : on y plaçait les objets rares et singuliers de tout ordre : aussi bien des médailles, que des herbiers, des bronzes antiques, des animaux empaillés, des souvenirs rapportés de pays exotiques ou des témoignages de monstruosités naturelles. Les statues et les tableaux ne figurent pas toujours dans de tels cabinets parce qu'ils font partie de la décoration des salles de fêtes et des appartements intimes comme les étuves ou salles de bain (c'était le cas à Fontainebleau).
Ces « singularités ». les rois de France les avaient toujours rassemblées, et leurs inventaires sont là pour nous l'assurer, dès le XVe siècle au moins. Ceux qui ont eu l'occasion d'en parler récemment, comme Huizinga, font remarquer que les idées de bizarre et de beau se confondent alors : « le goût artistique se confondait avec la passion des curiosités et du luxe ». On conservait là des mannequins « aux yeux branlants » à côté d'antiques intéressants et de beaux vases d'Orient, tout comme ailleurs on gardait pêle-mêle avec des œuvres d'art, des ouvrages en coquillages et en cheveux. Aux rois, il semble bien que les églises du moyen âge aient pu donner un semblant d'exemple ; on pouvait y voir, en effet, curieux ex-voto, non loin des vases d'or du Trésor, des œufs d'autruche, des défenses d'éléphant, des cornes de licorne, des os de géant (1) .
François Ier avait déjà des curiosités. Les grands seigneurs de la cour l'avaient imité : les Montmorency, les Guise, Diane de Poitiers à Anet. La reine Catherine de Médicis, à l'exemple de ses ancêtres florentins, avait réuni dans son hôtel de Paris, quantité de raretés et de choses précieuses : peaux de crocodile, caméléon, noix
(1) De nos jours encore un explorateur a offert en ex-voto des œufs <l'autruche au sanctuaire de Sainte-Barbe au Faouët (Morbinan) .
LA GARDE DES CURIOSITES
d'Inde, laques de Chine, de ces momies dont les cendres broyées servaient contre les accidents. A Chenonceaux, elle avait une volière d'oiseaux rares, et une ménagerie d'animaux curieux.
Les simples particuliers réunissaient, eux aussi, des curiosités, surtout d'ailleurs les médecins ou les naturalistes. Bernard Palissy possédait un musée de fossiles, de minéraux, d'émaux et de poteries. L'avocat André Tiraqueau, ami de Rabelais, conservait chez lui, à Bel-Esbat près de Fontenay-le- Comte, des œuvres d'art et des souvenirs d Afrique et d'Amérique ; un de ses panégyristes, décrivant son cabinet, vantait
... les habits de sauvages Composés dextrement de petits coquillages, de racines oVescorce, et leurs velus chapeaux, leurs brayes, leurs tapis et leurs panaches beaux, que tu as arrangés en ceste chambre ornée où tu tiens, Tiraqueau, et Pérou et Guinée.
La mode était donc, au milieu du XVIe siècle, aux cabinets de curiosités. Le roi désirait faire classer et enrichir le sien ; il en confie le soin à un des plus célèbres voyageurs de ce temps, au frère André.
Ce cabinet de curiosités royales se trouvait au château de Fontainebleau, au dernier étage de la cour du Donjon, où il avait remplacé le «' trésor des bagues » envoyé à la Bastille vers 1562. Il occupait une salle en forme de dôme carré. D'après le Père Dan, qui a décrit le château au xvir9 siècle, il était décoré « aux quatre coins par le haut... de quatre grands tableaux de paysages qui embellissaient fort ce lieu » ; Dan attribuait ces paysages au Primatice, mais les Comptes le rendent à Niccolo dell'Abbate. Tout autour, il y avait des armoires garnies de velours vert, fermées non par des vitres, mais par de grands rideaux de taffetas de la même couleur. Là, sur les rayons des armoires, étaient rangés les cadeaux et les singularités reçus du monde entier par François Ier et Henri IL II s'y trouvait notamment une hydre à sept têtes (en réalité une sorte de poulpe), envoyée au Roi par la République de Venise, des antiquités et inscriptions venues du Midi de la France, de Ni-
mes, de Fréjus, de Vienne et d'Arles. On y voyait le fameux camée de Saint-Sernin de Toulouse conservé actuellement au Cabinet des Médailles, un « Jules César en cuivre », offert par la ville de Saint-Quentin, et aussi de petites pièces curieuses telles que médailles antiques, argenterie, animaux, vêtements et ouvrages des Indes et pays estrangers ». -
A tout cela, aux vêtements et instrumenté du Canada ramenés par Jacques Cartier, aux « bourses, chausses et aiguillettes de Barbarye », aux objets offerts par Ango, à ceux rapportés d'Orient par Pierre Gilles, Pierre Belon et les ambassadeurs français, Thevet joignit les curiosités recueillies au cours de ses propres voyages : des plantes séchées, des animaux exotiques empaillés, des médailles anciennes et des fragments de sculptures antiques, des pieds de momies d'Egypte, si recherchées alors, des robes de plumage faites par les sauvages d'Amérique.
Constamment son idée fut d'enrichir le trésor qui lui était confié et que venaient voir seigneurs et savants. Tl sollicite les dons avec insistance et acharnement. Nous le savons notamment par Léry qui avait rapporté d'Amérrque de belles queues d oiseaux aux vives couleurs et qui entendait les conserver. Mais un « quidam de chez le roi » auquel il eut le malheur de les montrer ne cessa de l'importuner jusqu'à ce qu'il en fît don aux collections de Fontainebleau dont il avait la charge.
Le Cabinet de Curiosités resta tel que l'avait organisé Thevet jusqu'au début du XVIIe siècle. Le Père Dan (1624 j en vit encore des restes à Fontainebleau : vases et vaisselles de porcelaine et de cristal avec des ouvrages des Indes, de la Chine et de la Turquie, des débris de la fameuse hydre dont les rats avaient mangé les têtes, une petite image gu on tenait pour celle que Louis XI ordinairement portait à son chapeau, et le « portrait d'une fille qui fut dix-huit mois sans boire ni manger ».
Ce n'était que peu de chose : l'essentiel avait émigré aux Tuileries, lorsque Fontainebleau avait été abandonné. Le successeur de Thevet, Mocquet, était très fier