Chapitre VI
Cosmographe, historien, voyageur, Thevet n'est tout cela — et bien d'autres choses encore — qu'accessoirement. Le grand intérêt de toute son existence est la collection de portraits qu'il commence à rassembler dès sa jeunesse, et qu'il enrichit pendant de longues années. À la fin de sa vie. il publiera un recueil de portraits d'hommes illustres en lequel se résume et se fond toute son énorme documentation.
En racontant ses voyages, à chaque instant nous avons signalé qu'il rapportait de tous les pays de nombreux portraits, médailles ou crayons : en Italie, en Grèce, en Asie-Mineure, en Egypte, en Amérique, en Espagne, il trouve des effigies curieuses ou inédites, des Anciens comme de ses contemporains.
Tous ces portraits, il pense en tirer parti dès 1550, mais ses amis l'en dissuadent ; c'est trop tard ou trop tôt. Il n'est pas seul, alors, à collectionner, à réunir des portraits d'hommes célèbres. L'exemple est montré par Paul Jove qui a exploré les églises, les palais et les villas d'Italie, reproduisant les fresques, les tableaux, les miniatures, les médailles, se faisant aider par les princes, les savants, les artistes, et constituant à Côme, à partir de 1521, une réunion importante de copies peintes sur toiles, un musée de portraits tous réduits aux mêmes dimensions.
Paul Jove meurt en 1552, défendant d'aliéner sa collection ; celle-ci ne passionne pas seulement celui qui
l'a rassemblée ; elle intéresse aussi beaucoup de ses contemporains. Le xvf siècle est le siècle des portraits, le siècle de la documentation iconographioue. Aussi les princes et les amateurs font-ils copier à leur usage la galerie de Paul Jove : Cosme de Médicis par exemple de 1550 à 1568, l'archiduc Ferdinand de Tyrol de 1576 à 1578, Hippolyte de Gonzague, le cardinal Borromée, d'autres encore. Pour mieux répandre ces portraits qu'on demande un peu partout, on les grave, et, en 1546, paraît à Venise, reproduisant le Musée de Paul Jove, une suite dont une édition française paraît à Paris en 1559 sous la forme d'un recueil d'images avec petit texte biographique sous chacune d'elles. ,Une autre suite plus complète paraîtra à Bâle, de 1575 à 1579.
L'exemple de Paul Jove est suivi : l'éditeur Lafrery publie à Rome des portraits de jurisconsultes et d'illustres personnages de l'Antiquité ; Gesner à Zurich donne les portraits des empereurs romains d'après les médailles du collectionneur Strada (1559) ; Zano à Venise fait paraître des portraits d'hommes illustres et de princes 1 1569) ; Jean de Tournes, enfin, à Lyon, met au jour en 1553 son Promptuaire des Médailles qui n'est pas seulement un ouvrage de numismatique, mais un vaste recueil de portraits d'après des médailles.
L'idée de Thevet qui consistait à recueillir et à publier des portraits n est donc pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c'est que sa galerie d'hommes illustres, sa suite de portraits dont chacun sera accompagné d'une brève notice, embrassera non seulement l'Antiquité, mais encore le moyen âge, et même les personnages du XVIe siècle, morts avant la publication du livre en 1584.
Ses notices sont généralement des compilations : pour les anciens, il s'inspire du Plutarque d'Amyot (1559) ; pour les auteurs du moyen âge, surtout du De Scriptoribus ecclesiasticis de Tritème, ainsi que des travaux de Leland et de Gesner. Pour les personnages du XVIe siècle, le texte est tiré des chroniques contemporaines déjà publiées, mais le plus souvent, Thevet utilise là des souvenirs personnels, des notes — ou ce qu'il appelle des « mémoires » — fournis par les parents des personnages
célèbres ; il y a donc dans cette partie une source originale d'information dont l'intérêt, d'ailleurs, n'a pas échappé aux historiens modernes.
Ce qui est le plus curieux, le plus attachant pour nous, c'est d étudier la méthode, les moyens mis en action par notre cordelier pour obtenir les images qu'il souhaite, les portraits.
Thevet commence naturellement par puiser dans son cabinet, dont nous dirons la richesse et la diversité. Ce cabinet contient, en ce qui nous intéresse maintenant, .une merveilleuse collection de médailles antiques et une importante série de crayons rapportés de ses voyages, et bien souvent dessinés par lui sur les lieux.
Ce premier noyau, qui lui avait servi pour ses précédentes Relations, ne pouvait être suffsant pour un ouvrage de grande envergure paraissant sous le patronage même du Roi de France. Aussi, Thevet dut-il avoir recours aux collections privées ; il nous raconte dans sa préface qu'il a visité tous les Cabinets de France et de l'étranger, qu'il a reçu de nombreuses lettres lui proposant des documents, et qu'il possède ainsi de nombreux portraits tirés au naturel « soit par créon, soit l'original ».
Il a commencé ses recherches par les églises et les couvents de France auxquels sa robe de cordelier lui donnait libre accès ou tout au moins lui facilitait l'entrée. Dans les églises de Paris, il recherche les tombeaux ayant un caractère iconographique bien marqué : c'est ainsi qu'il fait dessiner à Notre-Dame, Philippe de Valois ; aux Cordeliers, l'architecte Eudes de Montreuil et Pie, comte de Carpy ; aux Augustins, Comynes ; au Temple, le grand maître Philippe de VilHers ; aux Célestins, Louis d'Orléans, son fils Jean, l'amiral Chabot.
Les trésors des abbayes et des collèges s'ouvrent libéralement pour lui : les moines victorins lui permettent de copier dans un de leurs manuscrits l image du grand savant du xne siècle. Hugues de Saint- Victor ; ceux de Saint-Germain-des-Prés l'autorisent à prendre chez eux un Raban Maur, le philosophe du IXe siècle ; à la Sorbonne, il trouve un Alphonse Tortat, et au collège de Navarre un beau Pierre d'Ailly (1420) ; le général des
Mathurins lui fait voir enfin une tapisserie de 1499 qui représente son prédécesseur, l'érudit Robert Gaguin.
Parmi les laïcs, il est reçu à bras ouverts par les collectionneurs de médailles : Henri de Mesmes, Pierre de Fide, le procureur général Bourdin et Jean de Bray, amateur de monnaies médiévales, qui lui montrent les pièces rares de leurs médailliers. et Tlievet peut en faire des dessins.
Les grands l'autorisent à explorer leur hôtel, à la recherche des portraits des hommes célèbres de leur famille ; ils les lui prêtent, afin que les artistes qui travaillent pour lui puissent en tirer un crayon. Ses premiers protecteurs, les La Rochefoucauld, lui fournissent plusieurs portraits intéressants : Pic de la Mirandole, par exemple, dont l'effigie est conservée dans la famille parce que deux La Rochefoucauld ont épousé les nièces du savant. Grâce à Barbezieux, frère de François II de La Rochefoucauld et allié aux d'Amboise, il a les portraits de plusieurs de ces puissants seigneurs : Charles et Georges d'Amboise, ainsi que le sieur de Saint-Chamont ; la fille de Barbezieux épouse le fils de Brichanteau, qui fournit avec plaisir le portrait de son père. Thevet se procure, enfin, le portrait de Jacques de Billy, allié aux La Rochefoucauld par sa mère.
Les grandes familles dont il voit les représentants à la cour lui prêtent, bien volontiers, leurs portraits d'ancêtres : les Nevers, les Nemours, le duc (Je Lorraine, Lansac. Thevet sait où chercher, et s'adresse aux personnes les mieux qualifiées : c'est à Mme de Saint-Luc, sœur de Timoléon de Cossé, qu'il demande les effigies de sa famille; le portrait de Louis III de La Trémouille vient de sa veuve ; celui du savant Oronce Finé vient de son fils, et celui de l'historien La Roche-du-Maine de son troisième enfant, l'évêque. C'est le capitaine de la garde suisse du Roi qui a fourni un Guillaume Tell, et c'est son page qui apporte l'image de Léon Strozzi.
Les plus beaux de ses portraits, l'essentiel de sa documentation, viennent du Cabinet de la Reine-Mère, Catherine de Médicis. On sait que cette princesse, alliée à toute l'Europe, conservait des tableaux de toute sa famille aux murs de son hôtel de Paris ; Bonaffé en a relevé plus de quatre cents, aujourd'hui disparus ou dis-
perses, sans compter de nombreux crayons, annotés par eiïe-même, venant des Clouet, et actuellement conservés à Chantilly. Il ne semble pas que Catherine ait eu l'idée de faire une collection, maie elle s'est trouvée peu à peu entourée et presque submergée par ses portraits de famille, tout comme la reine Victoria, par exemple, qui couvrait ses commodes et ses tables de photographies de ses enfants et petits-enfants, alliés à toutes les familles régnantes. Une telle réunion était une aubaine pour Thevet. Il avait accès à l'hôtel de la Reine par ses fonctions d'aumônier ordinaire, et aussi grâce à son amitié pour le bibliothécaire italien, Benciveny, abbé de Bellebranche. Aussi fit-il copier chez la Reine-Mère les portraits des Médicis et un certain nombre des crayons de Chantilly, notamment le Lautrec ; il tire encore de la même source un étonnant Pierre l'Ermite barbu dont le crayon a disparu.
En dehors de ces enquêtes faites à Paris et des ressources ainsi trouvées, Thevet a partout des correspondants et des amis qui l'aident très volontiers, comprenant bien l'intérêt de la tâche qu'il a entreprise, et collectionnant eux-mêmes ou réunissant tout au moins les portraits d'hommes célèbres d'une région ou d'une ville. On lui envoie de Grenoble un Bavard dont l'original a aujourd'hui disparu ; de Poitiers un saint Hilaire, copié sur une miniature du moyen âge ; de Bordeaux, un Montluc ; de Dijon, un Philippe le Hardi venu de la Chartreuse de Champmol ; d'Orléans, une Jeanne d'Arc « comme elle était au trésor de la ville » ; de Cologne, un Denis le Chartreux ; de Tours, un Bérenger d'Angers. Les amis d'Italie ne reste it pas inactifs : le bailli de Sienne procure un Pie II et l'image de Castruccio Castracani, tandis qu'un confrère de Florence fait copier des portraits des Médicis.
Si Thevet se donne tant de mal, c'est qu'il veut faire œuvre critique : il y tient. 11 n'accepte pas aveuglément les documents qu'on lui propose, ou même ceux de sa collection ; il en étudie la provenance, et essaie toujours d'en trouver d'authentiques. Comme il le dit. il dé-
sire vraiment « bâiller poids et autorité à la vérité des figures » qu'il produit. Dans ses lettres, dans vingt passages de son livre, on pourrait trouver des exemples, des preuves de cet esprit critique, de ce scrupule historique.
Mais cette information, ces lecherches, ces envois de grands seigneurs, ces cabinets qui s'ouvrent largement devant Thevet, cette rigueur, cette critique, tout cela estil vrai, ou est-ce seulement de la hâblerie, le fait d'un homme vaniteux et menteur ? On l'a prétendu, et cela a longtemps ôté du poids au gros volume dos Hommes illustres. En réalité, quelques sondages, quelques comparaisons faites grâce aux portraits encore conservés, des recoupements prouvent que les renseignements de Thevet sont bons et que ses sources sont sûres ; les nortraits qu'il donne viennent bien des meilleures collections et les crayons de Chantilly sur lesquels ils sont copiés sont toujours là pour témoigner de leur véracité. Assurément, dans un travail aussi important et considérable, il y a des erreurs ; l'une d'elles, qui a été remarquée par Louis Dimier, a dû être sensible à Thevet : le portrait de Barbezieux, un de ses bienfaiteurs, est mis à la place de celui de Bonnivet, et vice-versa. Mais il n'en reste pas moins que l'œuvre de Thevet a une réelle valeur historique et iconographique ; elle est, de plus, vraiment à 1 origine de ces recueils de portraits de célébrités, si nombreux depuis le xvii* siècle.
Dans ce domaine, et du point de vue technique aussi, elle apporte une importante innovation : ici les portraits sont gravés sur cuivre, et non plus sur bois comme on le faisait jusqu'alors en France. Thevet estime à juste titre que le bois ne donne pas des images précises et exactes. Il préfère la taille-douce qu il a vu employer en Italie et en Flandre. Mais il ne trouve pas à Paris de graveurs en taille- douce ; en effet, après les artisans de Fontainebleau qui travaillaient vers 1540-1550, il n'y avait plus à Paris d'école de graveurs au burin. Thevet fait donc venir ses artistes des Flandres, d'où venaient à la même époque les peintres qui vont aider à la formation de notre école moderne. Par là, il ressuscite la taille-douce, appelée à jouer, après lui et grâce à lui, un rôle essentiel dans la gravure française des xvïi8 et
xviir siècles. Avec ses graveurs flamands, Thevet a des déboires : le climat parisien ne leur convient pas. ils sont vites malades, et se plaignent d'avoir le3 jambes enflées. Nous ignorons leurs noms, car leurs gravures ne sont pas signées, mais il n'est pas interdit de reconstituer, par la pensée, l'atelier installé chez Thevet avec, à sa tête, un dessinateur chargé de ramener à la même dimension les portraits et de les « habiller » (car la tête seule est authentique, le costume est rajouté de façon uniforme) ; à côté de ce dessinateur, des graveurs comme Thomas de Leu, Léonard Gautier ou tant d'autres dont les œuvres nous échappent et qu'on voit cités à quelques années de distance dans les registres de la corporation des peintres d'Anvers et dans les registres d'état civil des paroisses de Paris.
Les planches ainsi gravées et le texte imprimé, le livre parut en 1584. Il eut un succès considérable et très mérité par l'importance et la qualité de sa documentation comme par le soin de sa présentation. Thevet, fier de son œuvre, ne l'estimait pas cependant parfaite ; il comptait la revoir et la compléter. Dans sa préface, il demandait des « mémoires » et des portraits nouveaux, se plaignant des amateurs « fainéants et taquins » qui ont fait la sourde oreille à ses requêtes. Cette nouvelle édition, d'ailleurs, il ne devait pas la voir, car elle ne sera donnée que bien plus tard, en 1671, augmentée de la vie d'hommes illustres modernes, et revue par Colletet. La présentation sera complètement changée ; à la place de l'énorme in-folio, il y aura neuf petits volumes « aussi propres pour porter à la camnagne ou dans les promenades solitaires que dans le cabinet » ; les gravures ne sont pas aussi bien exécutées, ce sont simplement des copies réduites des anciennes. Mais cette nouvelle édition a le grand intérêt de montrer la persistance du rôle de Thevet jusqu'à la fin du XVIIe siècle dans le genre et la publication des collections de portraits gravés.
~fi%4-* *«- rn^jL^U^, ^^gfreWwe.
<L- ^7 ^'e^s ^ y*- ^ -***7*£^jry
DESCRIPTION DE PLUSIEURS ÎLES (CANADA) texte manuscrit d'André Thevet qui est conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris
B. N. Paris, Ms. Fr. 17.174, 118 V°
(cliché Editions Franciscaines)