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Chapitre VII

LA COSMOGRAPHIE UNIVERSELLE (1575

En 1575 paraît, chez Guillaume Chaudière, un énorme volume in-folio intitulé : La Cosmographie universelle d'André Thevet. Cet ouvrage considérable, de plus de deux mille pages, illustré de nombreuses gravures sur bois et de quatre cartes, est un des travaux les plus importants de notre auteur.

C'est une vaste œuvre de vulgarisation qui doit fournir au grand public, à l'honnête homme, tous renseignements sur n'importe quelle partie du monde. L'ouvrage est complété par une table alphabétique relevant les noms des lieux, les personnes citées, facilitant ainsi la consultation du volume. L'idée de cette table nous semble toute naturelle ; elle était alors, cependant, une nouveauté, peut-être même une innovation.

Ce travail ambitieux et démesuré rendit-il vraiment les services qu'on attendait ? On l'a nié au XVIe siècle, et de Thou prétend que ce n'est qu'une compilation des extraits des différents auteurs, auxquels Thevet ajoutait «' tout ce qu'il trouvait dans les guides des chemins et autres livres semblables qui sont entre les mains du peuple ». Mais ce n'est pas qu'une compilation. De cette masse énorme, fatras en quelques endroits, on extrait d'utiles renseignements, de pittoresques vues, des détails inédits et curieux sur les villes et leurs habitants.

Thevet, bien que grand voyageur, ne connaît pas tous les pavs : il ignore l'Angleterre. l'Allemagne, l'Autriche, la Russie, la Pologne ; de l'Espagne, il ne connaît

que les côtes ; de l'Afrique, il n'a vu que le rivage occidental ; il n'est pas allé dans le Moyen ou l'Extrême- Orient, ni en Amérique du Nord. Ses voyages ont eu pour théâtre la France et l'Italie ; il a, de plus, navigué autour de la Méditerranée et dans l'Atlantique.

C'est déjà beaucoup pour un homme du XVIe siècle. Nombre de ses contemporains et même de ses confrères géographes, — il ne se fait pas faute de le répéter, — n'en connaissent pas autant que lui. Comme il le dit : « Tout ce que je vous discours et récite ne s'apprend pas es escoles de Paris ou de quelle que ce soit des universités de l'Europe, mais en la chaize d'un navire, soubs la leçon des vents, et la plume en est le cadran et la boussole ». Cette originalité, cette information de première main, lui tiennent à cœur, il en réclame souvent le privilège, et déclare ne raconter que les choses qu'il a vues et non celles « songées par fantaisie comme nos escriveurs d'histoires modernes, qui songent la nuit à ce qu'ils doivent escrire et mentir le lendemain ».

Pour ce qu'il n'a pas observé lui-même, il se renseigne aux meilleures sources. Lorsque l'expérience oculaire lui manque, il donne ce qu'il a pu « apprendre des mieux versés et plus diligens rechercheurs de l'antiquité ». Il consulte souvent les manuscrits du moyen âge, de « vieux documents et panchartes », des « vieux parchemins », de « vieux livres escrite à la main aux vieilles librairies des églises et monastères de France à présent dissipées » (par les protestants) , de « vieux mémoires écrits plus de six cents ans y a » au moins ; il en a beaucoup chez lui, il en copie d'autres à la Chambre des Comptes de Paris et à celle d'Aix. Pour les pays étrangers, il a aussi des «' mémoires » ; il reçoit une histoire manuscrite de Pologne ; il se procure à Andrinople un Pausanias en grec vulgaire crue lui traduit en français un Turc ; il a copié au Levant, dans les églises, de nombreuses épitaphes de Français, qui vont lui servir. Il ne méprise pas la tradition orale, et recueille bien des renseignements des marins et des pilotes ses amis, comme aussi des personnes qu'il rencontre en route. Ses notions sur la Chine lui viennent d'un homme qui est resté quinze ans dans ce pays et qu'il a rencontré, prisonnier des Arabes, en Palestine. Thevet recueille également à

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bonne source des notions précises et multiples sur les dévastations et les troubles dus aux Protestants dans toute la France. Il a certainement, de plus, tenu un journal, et nous devons déplorer de l'avoir perdu, car il nous aurait renseigné au jour le jour sur les événements et les incidents de la vie de Paris (1) .

Dans le choix de ses sources, Thevet a bien souvent le désir de faire de l'effet, de nous étonner. Quel besoin de parler de cette « fort vieille chronique escrite à la main » découverte à Quirnper-Corentin, et d'où i] tire son histoire de la Bretagne ? Pourquoi rapporter de Raguse une « vieille histoire escrite à la main » qui contient des renseignements sur la succession des rois de France ? Mais ce sont de petits ridicules à côté d'immenses mérites. Son information, d'ailleurs, paraissait si sûre et si intéressante à ses contemporains qu'il lui empruntaient ses « mémoires » et s'en servaient euxmêmes. C'est le cas de Belleforest, le commingeois, « le hâbleur qui met le nez partout » et qui lui déroba ses notes sur les maisons illustres de Normandie. De même cet autre ami qui lui vola sa généalogie des rois lombards. Ces emprunts forcés, et d'autre part le doute jeté sur son information et sa bonne foi le font s'indigner contre les « rapetasseurs et reblanchisseurs de vieilles parois... lesquels, encore qu'ils ayent jamais parti de leur pays, ni savouré une goutte de l'amertume de l'eau des lames, ains seulement veu filer les araignées dans leur chambre et estudes, si est-ce toutefois qu'ils sont si effrontés que de vouloir faire parade de leurs livres ».

Muni des renseignements que nous venons de lui voir recueillir, que va faire Thevet ? Comment comprend-il une cosmographie ? On le voit diviser son ouvrage en quatre livres, chacun consacré à l'une des parties du monde connu. Dans chaque livre, il étudie les différents pays, les provinces et les villes. Pour chaque contrée et

(1) Quelques extraits épars dans ses œuvres évoquent : l'explosion de l'Arsenal en 1563 ; la crue de la Seine en 1571 ; le chat à deux mufles et trois yeux vu rue Saint-Honoré en 1568 ; la bataille de Saint-Denis vue du Camp du Lendit en 1567 ; la découverte à Arg-enteuil d'un trésor antique sous une grosse pierre (des armes en or).

localité, il donne l'étymologie des noms du lieu, un aperçu sur sa longitude et sa latitude, un historique sommaire, un mot situant le pays, une vue pittoresque sur son aspect et ses habitants ; une liste des hommes célèbres termine la notice. C'est déjà l'économie d'un de nos guides modernes, à cela près que Thevet décrit peu les monuments qu'il indique d'ailleurs très rarement ; il ne cite que les antiquités, et rarement les « temples », c'est-à-dire les églises du moyen âge ou de son temps. S'il ne parle ni des monuments médiévaux ni de ceux de son époque, ce n'est nullement faute de les connaître, mais parce que ce n'est pas l'usage et que de tels renseignements seraient indifférents à ses lecteurs.

Les étymologies l'intéressent ; un philologue comme lui, qui connaît beaucoup de langues étrangères, ne peut négliger ce genre de recherches. Il cite, incidemment, ses traductions du Pater noster en polonais, en allemand, en suisse, en lapon et en russe. De chaque nom de ville de France, il donne l'étymologie et recherche le fondateur de la cité. Il ne croit pas à leur origine troyenne que ses contemporaine admettaient en général : c'est pour lui « batelleries et charlateries d'interprétation » ; les villes sont d'origine gauloise ou romaine, l'étymologie le prouve, selon lui, ainsi que les antiquités. Ceci ne veut pas dire toutefois qu'il faille tout attribuer à Jules César comme le fait le commun des mortels : César n'a pas pu «' bastir tant de villes, chasteaux, forteresses, colonnes (obélisques et colisées) que l'on voit..., et me mocque d'un tas de brouilleurs de papier qui lui attribuent ce qu'ils lisent et voyent d'antiquité ».

Les monuments antiques l'intéressent au premier chef; il en signale partout ; en tant que monuments, ils lui importent peu car ils sont en général « ruinés », mais ce sont les statues et bas-reliefs de marbre, les statuettes de bronze, souvent vues chez les collectionneurs (1), qui

(1) « me recorde qu'il me fat monstré en la maison d'un de3 exceller ouvriers en esmall (de Limoges) qui soit paravenlure au monde une petite idole de Mercure, massive de cuivre, ayant les yeux d'argent, autant bien élabourée que les anciens -statuaires... eussent pu faire » ; 11 la compare avec une autre retrouvée à Vierzon, mais inférieure.

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excitent ses curiosités ; ce sont avant tout des épitaphes, des inscriptions et des médailles auxquelles l'historien qu'il est prend beaucoup d'intérêt, et se réfère dans ses raisonnements. Thevet aime l'histoire, et non pas l'archéologie. Lorsqu'il s'occupe d'art, il est un peu perdu : on le voit bien en lisant ses impressions de Grèce où il est passé en 1549 : « J'assure le lecteur, pour avoir visité ces villes ruinées qu'il n'y a apparence ni forme de ville, et ne s'y trouve chose digne du monde que des monts et monceaux de pierre ». A Athènes, « il y a encore quantité de colonnes et obélisques, contre lesquelles il y avait force lettres grecques que l'on ne pouvait lire..., mesmes, se voit grand nombre de maisons et collisées, arceaux, chapiteaux, lieux soubsterrains et caverneux qui ne servent aujourd'hui que de retraite de chatshuans et hiboux ». Il donne une vue composée d'Athènes, restituée d'après cette description sommaire par son dessinateur ; il ne remarque là qu'une seule statue que lui montra « un renié grec », et qui l'intéresse surtout parce qu'il put en déchiffrer l'inscription sur la base et l'identifier comme une effigie d'Achille (1) .

Après avoir mentionné les antiquités, Thevet analyse l'histoire de la ville, et donne des renseignements sur les familles nobles et les hommes illustres : informations venues souvent de première main, et introuvables ailleurs. Cette partie est, dans son livre, très développée, surtout lorsqu'il ne connaît pas le pays, pour faire un peu de remplissage.

Puis viennent les appréciations, les notes pittoresques. Pour la France, elles sont particulièrement intéressantes et souvent savoureuses ; voyons-en maintenant quelques extraits.

Toulouse, « fertile en bons vins, bons bleds, et autres commodités », est située « sur plat païs, et à la rivière de Garonne qui l'arrouse en plusieurs lieux à cause

M) Cette ignorance en matière d'art l'empêcha sans doute de réaliser le projet qu'il annonce de faire paraître un « livre de médailles pt statues antiques vues aux quatre coins de l'univers », pour lequel il avait de nombreux dessins. Rappelons qu'à Alexandrie, il avait conseillé aux habitants d'abattre une colonne pour retrouver les médailles antiques enfouies à son pied ; et il s'étonnait de voir ses interlocuteurs rebelles à son éloquence.

qu'elle va se retortillant, venant de Muret pour prendre sa volte et tirer au payé d'AgenGis ». Près de Tarbes, il y a « une haute montagne nommée Rivande qui a son sommet d'une grande lieue environ. A quelque demi? lieue de haut. se trouve une grotesque (grottej merveilleusement profonde en la roche... dans laquelle voue n'estes pas sitôt que deux ou trois toises autant que vous apercevez de grands estourdions de vents et tremblements de terre qui sont un espouventement à ceux qui veulent passer outre. Et estime que ce lieu a esté la sépulture de quelques seigneurs payens, estant induit à le croire par deux médailles antiques d'argent que quelqu'un de mes bons amis me donna, qui y avaient été trouvées l'an 1556 ».

A Bordeaux, Thevet énumère les antiquités, dont le Palais Tutèle, monument célèbre, aujourd'hui disparu, que du Cerceau a gravé : « duquel, si vous prenez esgard à la manufacture, je ne sache homme quin en soit esbahy, pour le grand nombre de colonnes posées sur des piedestails et pans de murailles... et qui a telle hauteur que je l'oserais dire plutôt un miracle du monde que beaucoup d autres lieux qui en ont porté le titre ».

Angoulême, la patrie de l'auteur, mérite une longue description dont nous extrayons cette vue pittoresque : « or est ce lieu bien situé et basty sur une large colline, tournoyée de rochers et assez haute, où on ne neut aller qu'il ne faille monter... »

Poitiers l'a frappé, comme Rabelais, par cette particularité d'une grande enceinte enfermant la ville et la campagne d'alentour : « la ville de Poitiers est plus grande de circuit qu'aucune autre de France après Paris, et toutefois sans peuple en plus des deux tiers de sa ceinture... : elle est située sur une montagne, le haut de laquelle est bastie pour la plupart, mais les pendans presque du tout employés en vignes, prez, terres et jardinages jusques aux murailles »,

Le Maine, la Bretagne, l'Auvergne, la Bourgogne foù Beaune est particulièrement « recommandable par ses vignobles ne l'inspirent guère ; mais les rives de l'Allier l'enchantent : « A contempler ceste rivière depuis le Pays de Randan jusques au Puy-Guillaume, vous verrez le plus plaisant lieu du monde ».

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Une de 6es plus jolies anoréciations est celle de la Provence et de ses habitants : « s'y voit-on es grandes landes d'iceluy infinité de pastura^res où les bestes à laine sont grandes et grasses, et leur chair la plus délicate et savoureuse qu'on saurait goûter. Aussi y a-t-il... abondance de lavande, aspics et rosmarins de quoi les bonnes gens se chauffent et font cuire leur pain. Ce peuple participe du naturel du gascon et de l'espagnol, en ce qu'il est n rompt et enclin aux armes, et incontinent saisy de cholère, ayant la teste échauffée... »

Le tableau de la Normandie ne le cède en rien au précédent ; qu'on en juge : « les bleds croissent en ce pays en toute abondance, le bestial y profite merveilleusement, les arbres fruitiers y portent comme par despit, les rivières et la mer y foisonnent en toute espèce de poisson. En somme, il n'est chose qui puisse servie à la vie de l'homme qui ne se trouve en Normandie, sauf le vin qu'on y apporte des autres nations, au lieu de quoi le vulgaire et paisan du plat pays font certain breuvage de pommes ou poires assez bon qu'ils appellent citre (cidre)... » ; quant au peuple, qui fournit de bons pilotes, il est « subtil, vivant seul en ses mœurs et fantaisies, opiniâtre au possible, et grand plaideur ».

Les chapitres sur Paris ont semblé assez intéressants à l'abbé Ehifour pour mériter une réédition en 1881. Thevet célèbre la capitale, qui est «' la plus à admirer qu'il soit au monde » ; ses deux cent quatre-vingts rues, ses hôtels et maisons « superbes, temples et collèges » sont si nombreux qu'on ne peut les décrire, « en faire le discours ». Il décrit la plupart des grandes églises avec les tombeaux qu'elles renferment, et vante l'activité intellectuelle de Paris, depuis le moyen âge, ses progrès au XVIe siècle. A cette époque et sous l'impulsion de François Ier, on y trouve « une belle volée d'hommes scavans en toutes sciences comme grec, latin et hébreu », des médecins, philosophes et légistes, parmi lesquels il cite notamment Marot, Budé, Finé, J. Tusan, Amyot et les poètes de la Pléiade ; il conclut en disant que « tout ainsi que la France est fertile en biens et fruits pour la vie corporelle, aussi elle se peut glorifier d'avoir et les lettres et les hommes savants en telle abondance et en toutes langues que les estrangers en viennent puiser ».

Dressant ses listes de notabilités, Thevet n'oublie pas l'Ordre franciscain : il cite à chaque instant, dans chaque province, presque dans chaque ville, des cordeliers notables. En Italie, Assise est « illustré par la mémoire de ce bon personnage saint François, chef et instituteur de l'Ordre » ; à Sienne, c'est Bartholi ; à Bazas, Pierre Sulpin ; à Lyon, saint Bonaventure ; ailleurs, saint Gauthier, évêque de Poitiers, « cordelier de vocation ». Les moines mendiants sont à l'honneur, et l'auteur est persuadé « qu'il y a si grand nombre d'hommes savans et excellents en ceste divine science (la théologie) , parmi les quatre mendians (1) et autres... que ce seroit vouloir épuiser la mer que de les rédiger tous en comptes ». Et parmi eux, celui que préfère Thevet, c'est frère Nicolas de Lyre, l'auteur de ces Postilles ou gloses qu'on trouvait dans les marges des livres d'Heures ou des bréviaires ; c'est un grand homme, et à qui on doit révérence : «' il n'y a eu ni grec, ni latin, ni catholique, ni protestant qui ne soient très bien aidez des labeurs de ce saint personnage » si célèbre que devant sa tombe, au grand Couvent des Cordeliers de Paris, Charles- Quint est venu faire oraison. Malgré cela, certains gausseurs « qui ne sont à leur aise sinon que lors et quand ils peuvent bailler à autruy quelque petit coup de bec, ont brocardé de Lyra..., disant qu'il avait nom de Lira quia délirât ; mais j'ai grand peur que, s'il falloit balancer leurs resveries avec les escrits de De Lira, qu'on ne trouvas! qu'eux-mêmes sont radoteurs... »

Parmi les gausseurs auxquels répond Thevet, il n'est pas impossible qu'il pense à son ami Rabelais qui, se moquant de Nicolas de Lyre représentant d'une scolastique démodée, faisait sur lui le jeu de mots dont parle Thevet « si de Lyre ne délire », et lui attribuait des opinions extravagantes (2).

Enfin, on se souvient que les Franciscains au XVIe siècle avaient été vivement attaqués par Erasme. Thevet ne prend pas ces attaques au sérieux, comme Thomas

(1) Les quatre ordres (mendiants : Franciscains, Dominicains, Carmes et Augustin».

(2) On connaît le jeu de mot complet : si Liranus non lirasset, totus mundus delirassel.

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Morus ; mais, bien qu'il les considère comme des boutades, il n'a jamais Erasme « en mauvaise estime, encore qu'il ait vomi maintes choses à la volée, entr'autres sur la vie monastique », et il remarque qu'on peut « voir en plusieurs endroits de ses œuvres qu'il n'aborrhait pas ceste manière de yivre ».

L'illustration, pour en finir par elle, est pauvre et incohérente. On voit pêle-mêle des animaux, des plantes, des vues d'îles étranges, et surtout des épitaphes et des monnaies médiévales qui sont le fonds de la documentation graphique pour la France. Pas de ces vues , cavalières ou de ces plans des villes de France comme l'usage commençait à s'en répandre : Thevet explique pourquoi il refuse de s'amuser « à dessiner et représenter les plajis des villes et forteresses, entre autres celles de la France, ne trouvant bon de descouvrir aux étrangers les secrets d'icelle, prévoyant aussi combien de commodités peuvent en tirer les hommes chatouilleux et perturbateurs du repos public ».

Pour cette œuvre considérable, notre savant a raison de vanter ses labeurs et l'intérêt du résultat obtenu, mais il aurait pu aussi rendre hommage à l'un de ses anciens camarades dont le travail, on va le voir, lui a beaucoup servi.

En effet, quelques mois avant la Cosmographie de Thevet, au début de 1575, avait paru également à Paris, chez N. Sonnius, un autre ouvrage du même genre, la Cosmographie de Sébastien Munster, revue et complétée par François de Belleforest ; Munster avait donné en 1544 une première édition de son livre ; d'autres éditions avaient suivi, et Sonnius avait demandé au besogneux Belleforest, toujours « bas de fortune », de revoir et d'augmenter l'ouvrage qui commençait à vieillir, afin d'en donner une nouvelle édition. Belleforest avait pris cette tâche au sérieux, il s'était entouré d'autorités, et avait demandé des « mémoires et portraits » aux maires, prévôts, conseillers, baillis, maîtres de cham-

bre des comptes de chaque ville importante, à tous ceux qui conservaient des papiers anciens ; d'aucuns malheureusement avaient refusé de le renseigner, et Belleforest de se plaindre : « 0 siècle si calamiteux qu'on ayme mieux que les teignes et vermoulures gastent les livres escrits à la main que de le© communiquer aux hommes qui en peuvent faire profit ». Malgré ces lacunes involontaires, l'ouvrage de Munster et Belleforest est considérable, très documenté et agréable à consulter : pour chaque ville, les auteurs donnent le plan, parlent des églises (peu des antiquités) , citent les châteaux en insistant sur la beauté des plus récents, donnent la liste chronologique de«s seigneurs et celles des hommes illustres.

Sur bien des points, ce plan est celui de Thevet. Ce n'est pas une rencontre fortuite : notre auteur a consulté la Cosmographie revue par Belleforest ; il le dit luimême, essayant de prendre en faute, à chaque instani, « l'ignorant comingeois », et prétendant redresser ses erreurs. Mais Thevet, s'il s'indigne ainsi contre les erreurs de son concurrent (1) , n'hésite pas lorsqu'il trouve un renseignement exact ou intéressant à le reprendre pour se l'approprier, copiant au besoin textuellement le passage en question.

(i) Thevet manifeste à chaque instant son mépris pour Belieforest • qui a osé par sa hêtise entreprendre, augmenter et gloser de ses singeries tragiques la Cosmographie d'un si grand personnage. »

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