LES DERNIERES ANNEES - ENNEMIS ET AMIS
Après avoir publié ses Hommes illustres, Thevet sent qu'il a terminé l'essentiel de son œuvre. Il est d'ailleurs fatigué : il a plus de quatre-vingts ans, et aspire au repos. Viennent alors de paraître plusieurs cartes de lui : une des quatre parties du Monde (indiquée dans le privilège de la Cosmographie), une de France, une d'Espagne, et une carte allégorique singulière dont il parle dans sa vie de Clovis : YUnivers réduit en fleurs de lis, dans laquelle on voit « le bonheur qu'on doit tenir dans la fleur de lis qui est telle qu'elle peut contenir tout le monde » (1583).
Maintenant Thevet ne publiera plus rien ; il met en ordre ses notes dans la maison qu'il habite à côté des Bonshommes de Chaillot (1) , et arrange son « cabinet » qui est plein de curiosités et d'oeuvres d'art. Là sont conservés un bronze antique, des médailles, des statues et de nombreuses pièces d'histoire naturelle : peaux d'animaux et de poissons, pied d'élan, peau de crocodile de « quatre enjambées » de long, des oiseaux exotiques empaillés, des momies et des idoles d'Egypte, un petit antique, statue « d'un bon pied de haut, toute nue et deschevelée... tenant de sa main gauche une Victoire, et de l'autre un poignard », des pièces « faites par Michel l'Ange... que les princes de France ont admirées de telle sorte qu'ils les ont estimées comme antiques ». A cette
(1) Nam populaire des Minimes, religieux fondés par saint François de Paule. Le couvent était au cas des jardins du Troeadéro.
époque le Cordelier rédige son Grand Insulaire qui restera manuscrit (1).
On vient voir et admirer son cabinet, qui est certainement un des plus beaux et des plus riches du Parie d'alors ; s'entretenir avec un homme qui a vu tant de choses est un plaisir recherché. Défilent chez lui jusqu'à des Arméniens qu'il loge à deux reprises en 1561 et en 1566. Les hôtes de marque sont nombreux, enchantés de «' discourir avec lui » de ses lointains voyages : c est M. d'Aumale qui lui parle de la cuirasse de Jeanne d'Arc qu'il conservait dans son château d'Anet et qui a disparu depuis sans laisser traces ; c'est le cardinal de Bourbon, le duc d'Alençon, frère du roi, J.-J. de Mesmes, l'humaniste, qui lui donne des médailles ; des habitants de Langres lui apportent des monnaies antiques; le duc Philibert de Savoie et la Reine-Mère elle-même l'honorent de leurs visites. Un gentilhomme écossais vient lui remettre en présent une peau de phoque ; de grands personnages lui confient des parchemins ou des mémoires pour une nouvelle édition de ses Hommes illustres.
Les uns viennent le voir et d'autres le font chercher. Ainsi Henri III, par exemple, « prince amateur de science et vertu », le réclame souvent et semble l'estimer particulièrement. Le duc de Nevers, de même, le fait quérir afin de « conférer des cartes et instruments de cosmographie en quoy il est parfait »,
Thevet se plaît à Paris, dans un milieu d'érudils et de curieux qui l'apprécient beaucoup ; il en néglige le canonicat que la faveur royale lui avait fait attribuer à la cathédrale d'Angoulême, dans sa ville natale, vers 1566 ; comme il ne réside guère là-bas, son traitement, son « temporel », est saisi bien souvent, jusqu'au jour où il obtient par un bref royal, en 1576, d'être dispensé de la résidence.
Mais les années passent, et la vie de cour lui pèse ; il songe à retourner en Angoumois et en Saintonge et à y finir ses jours. Il a obtenu d'être nommé maître d'école de la cathédrale d'Angoulême, et il semble bien en avoir exercé les fonctions de 1578 à 1580, entre la date de la
(1) Ms.-à la B.N.