‹ Frère André ThevetChapitre 17 sur 21 · LES DERNIERES ANNEES · texte numérisé non relu

LES DERNIERES ANNEES

La Popelinière leur en veut de leur succès ; il met en garde les lecteurs contre les histoires « imaginées, formées, encloses et publiées en leurs solitaires tanières » et qui ont fait illusion à trop de gens : « ils se licentièrent tellement à chafourer le papier que tous les imprimeurs de Paris, préférans leur mal mesurée capacité d'esprit à tous ouvrages judicieux, s'employaient comme À l'envi à les acheter, publier et faire voir à tout le monde ». (Ne sent-on pas ici le concurrent fâché de ne pas réussir aussi bien ?) Il est à peine possible de croire, conclut-il, combien ces gens, bien vus en haut lieu et payés par des pensions et bénéfices « ont préjudicié à la jeunesse et par conséquent à l'Etat » (1).

Voilà de grandes critiques, un réquisitoire terrible.

Thevet a été payé ; on le lui reproche. Belleforest, lui, se vante d'être indépendant : « ne suis, écrit-il, ni sujet, ni pensionnaire, ni gaigé de prince ou seigneur qui vive » (2) .

JYignorance de notre voyageur est effroyable, a-t-on dit, et elle n'a d'égale que son assurance : de Thou en est scandalisé : «' ce pauvre ignorant, dit-il, mettait dans ses livres l'incertain pour le certain et le faux pour le vrai avec une assurance étonnante ». Montaigne lui fait le même reproche, et lui en veut, parce qu'il a « cest avantage «sur nous d'avoir vu la Palestine », de vouloir à toute force « jouir du privilège de nous conter cent nouvelles de tout le demeurant du .monde ».

Beaucoup se moquaient de lui ouvertement, et Le Duchat raconte dans ses Notes de Lacroix du Maine, que notre voyageur rapporta du Levant un grand crocodile qu'on appela dans le public « la grosse bête de The*vet ». D'autres le traitent d âne et de menteur par ignorance : c'était, dit Lestoille, «' un insigne menteur et fort ignorant comme ses livres et écrits en font foy ». Ce manque de science, Thevet le confesse, il le regrette et s'en excuse : il sait bien qu'il ignore souvent l'essentiel, le fondement des connaissances, mais c'est qu'il était de famille pauvre et n'avait pu pousser très loin ses étu-

(1) La Popelinière, Histoire des histoires, Paris. Orry, 1599, p. 454-

(2) Cosrn., I, p. 273.

des. Dieu ne lui a « pas fait ceste grâce de consumer sa jeunesse en bonnes lettres ». Mais il a fait de grandes lectures et travaillé énormément ; la somme de ce qu'il a lu pour réaliser chacun de ses travaux est considérable.

Toutefois, au milieu de ces vastes lectures, il s'est parfois perdu. Il cite alors à tort et à travers, sans trop de sens critique. Voici un autre reproche qu'on lui a fait, sa crédulité. Se3 contemporains l'ont, en général, accusé en effet, d'un extrême manque de sens critique. De Thou raconte que « pour se divertir », il alla le voir avec des amis qui lui firent admettre « en sa présence, des choses absurdes et ridicules que même des enfants auraient eu peine à croire ». Lestoille nous a laissé aussi une anecdote bouffonne du même genre : «' un docte homme de notre temps lui fit croire qu'Anacréon avait lui-même écrit qu'il était mort d'un pépin de raisin ».

Tout cela est exagéré, et tel était déjà l'avis de Niceron : « Tous les auteurs qui ont parlé de lui l'ont traité de menteur et d'imposteur. Il a, en effet, débité mille faussetés... car c'étoit un homme fort crédule... (encore que) je crois cependant qu'on a outré les choses par rapport à cette crédulité ».

Un autre défaut qu'on lui a reproché, est sa « ridicule vanité ». Mais en est-ce vraiment que de vouloir faire reconnaître par tous l'importance de ses recherches et travaux ? Pourquoi y insiste-t-il ? Parce qu'on le pille « de toutes parts », et que ses contradicteurs même lui prennent ses renseignements et les planches de ses livres. Léry a fait copier les images de ses Singularités. Il pfoteste, il répond à ces emprunts par des injures et des faits précis ; il traite Jean de Léry de « savetier ignorant » qui a toujours « le nez dans une bouteille ». Il conte qu'il a reçu Belleforest en 1564, et lui a communiqué des documents que l'autre a utilisés sans vergogne, mais qu'à son lit de mort, en 1583, le même Belleforest qui l'avait traité de plagiaire l'a fait venir, et en présence de témoins dont l'imprimeur Buon, lui a demandé pardon. Il s'explique, d'ailleurs, de tout cela dans une lettre au (géographe anversois Ortelius, écrite vers 1584 : Munster « a teu mon nom, comme aussi a fait Belleforest, quoique, sans mentir, ils ayent soulagé par

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