LES DERNIERES ANNEES
mon moyen de beaucoup de leur inexpérience. Quelquefois ils m'ont recherché, se sont mespris en beaucoup, ne m'ont sceu tout le gré qu'ils me devaient. Je ne di6 pas cela pour me plaindre de vous ; pendant que je tramois ma Cosmographie, mon Histoire proso graphique des Hommes illustres et mon Grand Insulaire, je me suis peu tenir que je ne vous aye rementeu et cité avec honneur. En ce, je ne vous ai fait que rendre la pareille ; vous m'avez cité en votre Théâtre Synonime de la géographie et autres vostres oeuvres... » Comme on le voit, il s'étonne et il remercie lorsqu'on le cite, lui qu on disait si vaniteux.
D'ailleurs, avec tant de défauts supposés, aurait-il eu tant d'amis ? Ceux-ci comptent, ils ont célébré les voyages, le savoir, la curiosité et les collections de Thevet.
C'est le poète Clément Marot ; c'est Rabelais qu'il a connu à Rome et qui ne l'a nullement traité d'âne, Rabelais à qui il est resté très attaché et dont il parle dans sa Cosmographie à propos de certains monstres vus en Chine et qu'il regrette de ne pas trouver dans le Pantagruel. Ce sont les plus remarquables, les plus insignes des savants français et étrangers de son temps : Guillaume Postel, Scévole de Sainte-Marthe, Gentien Hervet d'Orléans, Vinet de Bordeaux, Michel Quelin. conseiller du Roi au Parlement, Pierre Quthe l'apothicaire peint par Clouet, Gilbert Gebrard, Philippe Mélanchton à qui il a rapporté des curiosités d'Amérique, et le naturaliste .Gesner, qu'il n'a pas oublié.
Il a soutenu et secouru de sa bourse les poètes de la Pléiade qui, en revanche, ont célébré son œuvre dans leurs vers : Ronsard, du Bellay, Dorât, Garnier, Lefèvre de la Boderie, Jo délie, Baïf. Ils ont fait à l'envi son anagramme : Postel découvre dans les lettres de son nom : « D'Athènes as vertus » et un autre ami << Heur t'atend ».' Les historiens du temps citent et utilisent ses œuvres : R. Verstegan, par exemple, en 1587, dans son Theatrum crudelitatum haereticorum, de Lurbe dans sa Chronique bourdeloise (1594) , G. Botero dans ses Relationi universali en 1595.
Les injures et les calomnies de quelques confrères envieux ne comptent guère si on les met en balance avec
la magnifique Ode de Ronsard qui compare son ami à Jason, et félicite celui
Qui a pratiqué mille ports.
Mille rivages, mille bords, Tous sonnant en divers langage, Et mille fleuves tous bruyants De mille parts divers fuyants Dans la mer oVun tortu voyage.
Qui a décrit mille façons D'oiseaux, de serpens, de poissons, Nouveaux à notre cognoissance ; Puis, en ayant sauvé son chef Des dangers, a logé sa nef Dedans le beau port de France (1).
(1) Cette ode qui figure dans l'édition de 1560 est dédiée dans l'édition de 1586 et ' les suivantes, non plus à Tlievet, mais à un autre voyageur, à Pierre Belon ; c'est que Ronsard se fâcha contre Tlievet parce que celui-ci ne lui avait pas consacré de notice dans ses Hommes illustres (Cf. Revue Renaissance, févr. 1903, p. 65). T-hevet ne le pouvait pas, vu qu'il s'était interdit d'écrire des notices sur les vivants.