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Chapitre II

VOYAGE AU LEVANT (1549-1554

Sur la route qui le ramène en France, en 1549, Thevet rencontre le cardinal de Lorraine. Ce puisant personnage, qui s'intéresse aux savants, remarque l'aventureux cordelier, et parle longuement avec lui. Thevet raconte ses voyages en Italie, et le cardinal lui propose de l'aider, de l'envoyer aux Lieux-Saints, de lui donner ensuite les moyens nécessaires pour entreprendre un grand voyage d'études autour de la Méditerranée.

Tout d'abord, Thevet est effrayé, très incertain. Il se demande s'il va accepter. J'étais «' esliabi, dit-il, de m'esloigner de la France... pour m'acointer d'une terre inconnue... ; au surplus, j'oyois (entendais) plusieurs fois condamner pérégrination comme chose inventée du diable et fort dommageable ». Ces incertitudes, ces hésitations ne durent guère, et il ne tarda pas à accepter.

En juin 1549, frère André part de Venise, après avoir entendu la messe à Saint-Marc « ainsi qu'il appartient à vray chrétien ». Il ne reviendra en France que deux ans plus tard, après un voyage merveilleux qui le mènera à Constantinople, en Grèce, et, en passant par Rhodes et par la Crète, jusqu'en Egypte. Lorsqu'il aura visité ce pays, il gagnera l'Asie Mineure par terre, fera la visite des Lieux-Saints, et s'embarquera à Antioche pour regagner Marseille, en faisant escale à Malte et en Corse. Ce voyage, Thevet le fait avant tout pour visiter la Palestine et la Judée : il veut voir « les lieux où a été prêchée par Notre -Seigneur la nouvelle de notre rédemption », et prier dans les basiliques de ce saint pays.

Ses notes de voyage sont intéressantes et pittoresques lorsqu'on les a dégagées de cette sorte de gangue embrouillée et faussement érudite dans laquelle s'enveloppent la pensée et l'expression des Français du XVIe siècle. Feuilletons-les maintenant.

Frère André est parti de Venise, avec l'ambassadeur de Gênes ; il arrive en Turquie après avoir essuyé une tempête et mis en fuite un bateau corsaire qui s'était attaqué au sien ; car de ses propres mains, il a tiré le canon sur le pirate. A Constantinople, il est fort bien accueilli par l'ambassadeur de France, le baron d'Aramon. Ce dernier s'occupe activement, à ce moment, de l'alliance franco-turque dirigée contre l'Empire, que la France espère prendre ainsi à revers. D'Aramon donne à Thevet des conseils, un itinéraire, des recommandations pour les princes et les religieux qu'il va rencontrer sur sa route. Partout, d'ailleurs, notre frère André a la surprise de retrouver des Français envoyés en mission ou fixés dans les pays les plus lointains. En Asie- Mineure, c'est Pierre Gilles, l'historien et le philologue chargé de rechercher des manuscrits orientaux pour le Roi de France; le même curieux Pierre Gilles que l'on voit dans le « Pays de tapisserie » du Quint livre de Rabelais « considérer en profonde contemplation l'urine de ces beaux poissons » auxquels il a consacré un livre. C'est Bénigne de Villars, apothicaire de Dijon, et Pierre Belon, qui cherchent des médicaments, des « drogues ». A Alexandrie, c'est un Jean Auroux qui lui donne des médailles antiques et du bitume ; enfin le consul de France, natif d'Avignon, et qui s'appelle Guillaume Gardiole.

Thevet s'intéresse au gouvernement de la ville de Constantinople, à son pittoresque grouillement. Il explique ce qu'est le sérail — qu'il appelle saray — et est émerveillé de rencontrer quantité d'animaux étranges, inconnus encore dans notre pays ; il en dessine la silhouette baroque sur les pages de son album : ce sont des tigres, des éléphants, des chameaux. La curiosité du frère André pour l'histoire naturelle et les animaux exotiques ne lui est pas particulière, c'est un des traits spécifiques du xvi* siècle : Albert Durer s'enchante à dessiner le premier rhinocéros arrivé en Europe ; dans les

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entrées solennelles figurent de? éléphants — ou des bêtes travesties en éléphants ; le roi et les princes ont deê ménageries et des volières — on en trouve à Fontainebleau et à Chenoneeanx,

En Grèce, la réaction de Thevet est bien surprenante. A Athènes, il ne trouve rien à noter : « je n'y ai vu chose qui méritasse le deserire : vray est qu'il y a quelques colonnes et obélisques, mais elles tournent toutes en ruines. » Ainsi l'Acropole, le Parthénon. alors transformé en église, les grands temples grecs, ce n'est rien: ces ruines ne comptent pas pour lui. tout le laisse indifférent. Il ne retrouve sa verve accoutumée que devant une statue qu'on vient de découvrir : un enfant de trois ans portant une hure de sanglier . et il explique qu'il s'agit ici d'une statue d'Achille. Le dessin qu'il en donne nous laisse assez méfiants sur cette singulière représentation. Cet antique, découvert à point devant un amateur enthousiaste et assez léger, pourrait bien avoir été un de ces faux qui pullulaient alors.

Bien plus qu'Athènes. Alexandrie l'enchante. Frère André y reste quatre mois et non trois ans. comme il dit quelque part par une erreur manifeste. Il note des traits de mœurs, trouve des «' antiquités ». médailles et idoles fie marbre. Son insatiable curiosité, qui nous vaut tant de détails curieux, lui attire ici une nouvelle aventure : en effet, un jour, tandis qu'il regardait du dehors une mosquée avec deux seigneurs florentins et un médecin juif licencié en droit de la faculté de Paris, la foule s'amasse autour d'eux, les accusant d'avoir voulu crocheter la porte de la mosquée, d'avoir jeté dans le sanctuaire « pierres et immondices ». Ils furent appréhendés comme sacrilèges, bâtonnés — cette bastonnade fut sévère, un des florentins en mourut — condamnés à vingt jours de prison. Mais cela ne suffit nullement à décourager Thevet, ni à l'arrêter. Aussitôt libéré, il quitte la ville et continue son voyage. Il voit le Xil et ses crocodiles. Au Caire il remarcrae des mosquées et leurs muezzins en haut des tours, des girafes et des puînées: il voit les Pyramides et le Sphinx « à la tête crépue sN f qu'entend-il par là ?) grosse comme une tour : il examine des momies dont il note le procédé d'embaumement : il en rapportera quelques échantillons en France.

Les antiquités, l'histoire, l'intéressent toujours plus que les paysages ; l'archéologue prime en lui l'artiste. Lorsqu'il traverse le désert, la sauvage beauté du pays le dépasse : « le plus grand soulagement que j'avais, traversant les destours d'Egypte avec ses déserts sablonneux, estoit de repaître mon esprit à contempler ces lieux et assiettes où anciennement furent bastis plusieurs temples d'idoles ».

Suivant une caravane, frère André va par terre du Caire aux Lieux-Saints à travers les déserts de l'Arabie. Là, il se recueille, et visite pieusement Jérusalem. Il se met en quête de tout, cela lui vaut des ennuis une fois de plus. C'est plus fort que lui ; bravant tout, il ne peut — c'est lui-même qui le dit — « se garder » de sa curiosité, de sa soif d'apprendre. Un jour, pour se documenter, il veut pénétrer dans l'ancien Temple de Salomon à Jérusalem avec un Cypriote et deux Nestoriens. Il a recours à cent ruses ; au moment où il parvient à son but, il est reconnu par un moine, jeté en prison, et sévèrement traité. Mais il garde sa bonne humeur, et raconte comment il fut « tout eshabi qu'on le fist pas mourir ». Déguisé en Turc, il inspirait peu confiance ; en revanche, sa robe de franciscain lui valait beaucoup

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d égards de la part des Arabes ; ne nous raconte-t-il pas que les Mahométans le « discernoient sur tous ceux de la troupe et me saluoient en françois, disant Salamalecq Frangi, ce qui est autant à dire : Bonne vie, Français ».

Des Lieux-Saints, Thevet gagne Antioche, d'où il regagne la France par mer. De ce merveilleux voyage, il rapporte des notes, des « mémoires », comme on dit alors, qui lui permettront d'écrire une «' relation » de son périple autour de la Méditerranée. De nombreuses curiosités, surtout égyptiennes sont ramenées par lui. Il y a des momies, des statuettes, du bitume, un lot considérable de « crayons », de croquis dessinés par lui et qui conservent le souvenir pittoresque de scènes turques ; des paysages, des nortraits de personnages curieux. Trois cents médailles antiques complètent son butin.

De ces dernières, le cordelier entend tirer parti dès son retour. Dans ce but il s'arrête sur le chemin de Paris à Lyon, à la fin de 1550 ou au début de 1551, et montre ses trouvailles dans les cénacles intellectuels de la ville. Il annonce son intention de composer, en se servant de sa collection, une série de portraits de personnages de 1 Antiquité et du Moyen Age, un recueil d'hommes illustres. A titre d'essai, il fait même graver un portrait de Mahomet d'après une médaille qu'un « More blanc » lui a donnée près du Sinaï. Mais ses amis le dissuadent et lui conseillent de renoncer à ce projet. Le naturaliste Rondelet, le poète Maurice Scève et l'archéologue du Choul qu'il va consulter sont catégoriques : ce n'est pas le moment de publier un ouvrage de cette sorte. Des ouvrages dans un esprit tout semblable ont paru ou sont sous presse, tels que le Suétone illustré des portraits des César romains paru en 1550. ou le Promptuaire des Médailles qui sera édité chez Rouille en 1553, et dans lequel plus de huit cents médailles ou monnaies montreront l'image des dieux, des personnages de l'Antiquité, des rois de France, des seigneurs et autres hommes illustres jusqu'à la fin du règne de François Ier. Thevet s'incline, il comprend que son heure n'est pas venue. Il distribue entre ses amis les médailles qu'il a raTmortées; elles ne seront pas perdues entre leurs mains, et du Choul, par exemple, les utilisera largement dans son ou-

vrage sur la Religion... des anciens Romains, paru en

Frère André, d'ailleurs, n'est resté que peu de temps à Lyon. Ayant regagné Paris, il a retrouvé son ami Guillaume le Testu, « le renommé pilote et singulier navigateur », avec lequel, en 1540, il fut peut-être en mer. Le Testu lui propose de l'emmener avec lui, car, nommé « pilote de la mer du Ponent », il part faire un voyage de reconnaissance pour l'établissement de son grand portulan de 1555. Thevet ne perd pas une si belle occasion de s'instruire et de voir du pays : il accepte. Les deux amis partent pour l'Argentine, le 14 juin 1551 ; leur voyage, sur lequel Tbevet est exceptionnellement discret, dure presque un an.

Au retour, le cordelier passe par l'Espagne. Bien entendu, il a encore une aventure. Arrivé à Séville, le 20 décembre, extrêmement fatigué, harassé par le voyage, « fasché et rompu de la tempête et des ondes marines », il se met aussitôt au lit. Il y reste encore le matin du jour suivant pour se remettre ; malheureusement, c'est la Saint-Thomas, jour où les incrédules manifestent en restant chez eux. Comme on ne le voit pas aller à la messe, l'hôtelier en conclut qu'il est luthérien et il le dénonce. Thevet est arrêté, traduit devant le tribunal de l'Inquisition ; il doit s'expliauer. Heureusement il peut prouver qu'il est bon chrétien en montrant un Agnus Dei enchâssé d'or, et une croix grecque rapportée de Jérusalem. Sa fatigue, sa bonne foi, sa piété ont été attestées au cours de l'instruction par un marchand espagnol, confrère en curiosités, qui donne à l'imprudent cordelier, une fois qu'il est libéré, un portrait de Fernand Cortès. Un autre ami, un pilote, lui fournit l'effigie d'un des souverains des sauvages d'Amérique : Mandelap, roi des Taprobanes. Chez des marchands, à Séville, Thevet verra un certain nombre de curiosités amenées d'Amérique, notamment des « accoustrements de plumages diversifiés en couleurs... et quelques idoles de fer et marbre noir... apportées des terres descouvertes de notre temps ».

Il est enchanté de séjourner dans cette ville pittoresque, où les souvenirs antiques se mêlent aux édifices modernes et aux curiosités venues du monde entier. Il

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prend plaisir à voir les « vieilles ruines » du Colisée, à dénombrer les vingt-cinq églises, les trente- deux monastères, les cent dix hôpitaux ; à contempler le «' vrai apport et magasin des richesses qui viennent tant de Flandres, Allemagne, Péru, Mexique que autres pays lointains. » Les Espagnols l'intéressent, il les observe fiers et étonnament sobres ; ne leur suffit-il pas d'un peu de « fruit ou salade avec de la belle eau claire pour se tenir bragardement en ordre ».

Enrichi, ainsi, de connaissances nouvelles, frère André revient en France. Il estime terminée sa vie d'aventures. A Paris, il va pouvoir se livrer à de grands travaux historiques et géographiques. Il achète des livres et des manuscrits, et se monte une bibliothèque. Plusieurs des manuscrits ainsi réunis par lui sont encore conservés ; ils portent son ex-libris et la date de 1553 : ce sont les manuscrits français 5641 et 5737 de la Bibliothèque Nationale, le Codex Mendocino conservé à Oxford, très curieux recueil de peintures hiéroglyphiques, exécuté pour Charles-Quint aux Indes, et qui, envoyé en Espagne par le vice-roi, a été saisi par un corsaire français qui en a fait présent à Thevet.

Notre frère cor délier se fait présenter à la Cour où un grand voyageur comme lui ne peut manquer d'être accueilli avec curiosité et faveur. La Rochefoucauld, son compagnon d'enfance qui ne l'a pas oublié, le présente à Henri II. Thevet raconte au roi ses voyages, et lui offre des médailles des Ptolémées raonortées dEgypte. Le souverain l'écoute avec intérêt, et le nomme « orateur », c'est-à-dire prédicateur, de la Cour. L'érudit Pierre Danès lui fait faire connaissance du futur François II : nouveau cadeau de médailles antiques ? il en fait de même au précepteur du jeune prince, Claude d'Urfé, aïeul de l'auteur de YAstrée.

La Cour dans ses déplacements est suivie par Thevet, notamment à Fontainebleau en 1554 où une anecdote

le montre en train d'écouter M. de Rabutin conter une histoire de loup. C'est aussi à Fontainebleau qu'il obtient le privilège nécessaire pour l'impression de sa relation de voyage autour de la Méditerranée qu'il intitule la Cosmographie du Levant. Le livre paraîtra à Lyon, où l'auteur avait conservé des amis, chez le grand éditeur Jean de Tournes ; illustré de bois, il sera dédié à La Rochefoucauld.

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