Chapitre III
LES « SINGULARITES » DE L'AMERIQUE
Lorsque l'ouvrage paraît, son infatigable auteur est déjà reparti. Le cardinal de Lorraine, son ancien protecteur, l'a mis en relation avec Durand de Villegagnon, chargé d'aller en Amérique créer une colonie française. Dans cet établissement, il veut grouper un certain nombres d'hommes simples et tolérants auxquels les guerres de religion font horreur, une Arcadie où régnera la liberté de conscience, où les protestants vivront en paix à côté des catholiques. Pour assurer la direction morale de son nouvel établissement, Villegagnon s'est adressé à la fois au cardinal de Lorraine, chef du clergé français, et à Calvin. Ce dernier lui enverra deux pasteurs et un étudiant en théologie, Jean de Léry, qui écrira plus tard le récit de l'expédition : sur la proposition du cardinal de Lorraine. Thevet a été nommé chapelain des catholiques.
Frère André était tout indiqué pour ce voyage et pour cette mission. Il avait déjà été en Amérique quelques années plus tôt ; en 1551, il avait reconnu avec Guillaume Testu. le « Brésil ». Or c'est précisément là que Villegagnon veut fonder sa colonie avec l'encouragement du roi.
Le choix de ce pays avait été imposé à Henri II et à son entourage par les négociants normands qui y avaient des comptoirs pour le commerce des bois exotiques. Ce pays, autrefois reconnu par le Français du Péret en 1530, avait été occupé par les Portugais qui mettaient des entraves au commerce normand. Les négociants de
Rouen, pour y connaître enfin la sécurité nécessaire, souhaitaient vivement de voir la France reprendre aux Portugais leur conquête. Le commerce des bois exotiques était en effet particulièrement prospère. Les Rouennais, pour décider le Roi de France à une expédition profitable à leur commerce, firent une grande publicité sur le « Brésil » qu'ils présentaient comme un Paradis terrestre. Ils organisèrent ainsi, en 1550, pour l'entrée d'Henri II et de Catherine de Médicis dans leur ville, une fête brésilienne. Dans une prairie des environs de Rouen, le roi et la cour, émerveillés, virent la reconstitution d'une forêt américaine ; dans ce décor imprévu, trois cents sauvages nus se livrèrent aux travaux et aux loisirs de la paix, chassant les singes, débitant le bois, se reposant dans leur hamac, puis on les vit, en deux troupes, lutter les uns contre les autres. Il y avait là. dans cette fête, le mélange d'exactitude et de naïveté qui caractérise le xvi9 siècle : les sauvages étaient pour la plupart des marins normands, et on avait suspendu aux branches des pommiers des régimes de fruits exotiques.
Cette publicité et ce curieux spectacle décidèrent de l'expédition. Villegagnon, vice-amiral de Bretagne, esprit aventureux, tour à tour soldat, ingénieur et diplomate, eut former un corps expéditionnaire important qui comprenait des « gens de tous estats, gentilshommes, soldats et variété d'artisans ». Le 6 mai 1555, l'expédition quitta le port du Havre. Elle longea la côte d'Afrique jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, et arriva au Brésil six mois après, le 10 novembre.
Toujours en quête de « singularités », Thevet se met à l'œuvre. La conquête, les histoires politiques, l'évangélisation (sur laquelle il s'expliquera) ne l'intéressent guère, mais il est passionné par la beauté du pays et les mœurs des sauvages. Quel étonnement pour les Français, et pour lui notamment, de voir ces Américains «' merveilleusement estranges et sauvages, sans foy, sans loy, sans religion, sans civilité aucune, mais vivant