‹ Frère André ThevetChapitre 5 sur 21 · CARTE DU MONDE CONNU ET INCONNU EN · texte numérisé non relu

CARTE DU MONDE CONNU ET INCONNU EN

L'Amérique se présente aux antipodes de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, divisée en trois parties : la zone chaude (perusta), la zone tempérée (temperata) et la zone froide {frigida), avec comme titre général {Terra) antipodum nobis incognito,, terre des antipodes à nous inconnue.

Bois gravé, Macrobius Aurelius, Paris, 1519

(cliché Editions Franciscaines)

comme Lestes irraisonnables, mangeant des racines, demeurant toujours nuds, tant hommes que femmes, jusques à tant, peut-être, qu'ils seront hantés des chrestiens dont ils pourront peu après despouiller cette brutalité ». Laissons-le raconter cela dans le détail :

Les sauvages, d'abord, sont grands et forts, avec un regard « fort espouvantable », un parler austère, une pierre incrustée dans la lèvre inférieure, et des incisions sur tout le corps ; contrairement à ce qu'on dit d'habitude, ils ne sont pas « pelus », et n'ont pas de longs poils sur le corps comme les singes.

Et voici quelques curieux tableaux de mœurs : nous voyons, par exemple, ces sauvages nus qu'on essaie d'habiller et qui s'y refusent — Villegagnon fera, un peu plus tard, fouetter les femmes pour les obliger à se vêtir — car ils ne comprennent ni le sens ni l'utilité des vêtements. Vivant nus sans honte ni vergogne, «' ils sont fort désireux de robes, chemises, chapeaux et autres accoustrements, et les estiment chers et précieux, jusque là (au point) qu'ils les laisseroient plustôt gaster en leurs petites logettes que les vestir, par crainte... de les endommager » ; ils ne mettent les habits qu'on leur a donnés que dans les fêtes et cérémonies ; et encore, s'ils ont « quelque hobergeon ou chemise vestues, ils les despouilleront, et mettront sur leurs épaules se voulant (lors qu'ils veulent s') asseoir par terre, pour crainte qu'ils ont de les «gaster ».

Leur façon de manger semble aussi très particulière ; ils refusent les viandes salées, croyant que des viandes ainsi préparées « leur abrégeront la vie ». Ils ne parlent pas en mangeant, à l'inverse des hommes civilisés, et gardent pendant leur repas un « merveilleux silence ». Ils mangent posément, « se mocquans de nous qui dévorons à table au lieu de manger », et ne boivent jamais pendant le repas.

Thevet décrit leurs mariages, leurs funérailles, leur terribles guerres déchaînées au son des tambourins. Les prisonniers, engraissés à point, sont massacrés et mangés. Il raconte les plus étonnants usages des sauvages ; comment ils traitent les poux auxquels ils en veulent de leurs piqûres : « pour se venger des poulx et des

pusses, ils les prennent à belles dente, chose plus brutale que raisonnable ». Pour faire jaillir la flamme, il leur suffit de prendre deux bâtons inégaux : « celui qui veut faire le feu mettra le plus petit baston en terre, percé par le milieu, lequel tenant avec les pieds qu'il mettra dessus, fichera le bout de l'autre baston dedans le pertuis du premier avec quelque peu de cotton et de feuilles d'arbres seiches, puis, à force de tourner ce baston, il s'engendre telle chaleur de l'agitation et tournement que les feuilles de coton se prennent à brûler ».

C'est le comportement de ces hommes avec les étrangers qu'il raconte naturellement le plus, et avec grande verve ; ce sont vraiment alors des souvenirs vécus. Les sauvages, dit-il, pleurent pour souhaiter la bienvenue et pour exprimer la grande joie qu'ils ont de recevoir les Européens ; on les voit « assis par terre, pour crier et plorer en signe de joie et bienvenue » ; ce trait bizarre est confirmé par d autres voyageurs. Puis, après cet accueil, les Américains s'enhardissent, et s'approchent avec familiarité pour demander des présents : «' les filles et femmes encore plus flatteresses que les hommes, et toujours pour tirer à elles quelque chose. Elles s'en viendront à vous de même grâce que les hommes avec quelques fruits ou autres petites choses... disans en leur langue : Agatouren, qui est autant dire comme tu es bon, par manière de flatterie ; Eori asse pis (monsîre-moy ce que tu as), désireuses de quelques choses nouvelles comme petits miroirs, patenostre de voirre... » ; si on ne leur donne rien, d'un « visage rébarbatif, vous diront Hippoché (tu ne vaux rien) ».

Quand les sauvages s'approchent des Européens, c'est moins par curiosité que dans l'espoir d'un profit ou d'un commerce de troc : « Le plus grand traffique est de plumes d'autruche, garnitures d'espées faites de pannaches et autres plumages fort exquis..., grande quantité semiblablement de colliers blancs et noirs, aussi de ces pierres vertes lesquelles ils portent aux lèvres... ; sur la côte, la plus fréquente marchandise est le plumage d'un oiseau qu'ils appellent en leur langage Toucan... »

On a pu relever très justement aussi dans le récit de Thevet quelques chapitres importants sur la religion des sauvages : ils sont sujets à plusieurs « illusions

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