ANDRE THEVET ET SES CONTEMPORAINS
Gravure au burin Pourlraicfs de plusieurs Hommes Illustres qui ont figuré en France depuis l'an lôOO jusqu'à présent, recueil communément appeiô Chronologie Collée, œuvre rie Léonard Gautier, 1601
(coll. des Editions Franciscaines;
LES « SINGULARITES » DE L'AMERIQUE
phantastiques et persécutions de l'esprit malin » qui se manifeste souvent à eux ; ils le voient sous la forme d'un démon « lequel ils-nomment en leur langue Agnan i Auhanga ( . et qui les persécute bien souvent le jour ou la nuit, les bastant et outrageant excessivement, de manière que aucune fois les oyriez faire un cry espouvantable, disans en leur lange s'il y a quelque chrestien làprès : vois-tu pas Agnan qui me bat, défends-moi si tu veux bien que je te serve et coupe ton bois ». Frère André parle des sorciers, les « prophètes », et de leurs bons offices : il raconte comment les sauvages croient à la vie éternelle, et rapporte la réponse d'un roi auquel il demandait son sentiment : « Ne sais-tu pas, me répondit-il. qu'après la mort nos âmes vont en pays ]oingtain. et se trouvent toutes ensemble, en de beaux lieux, ainsi que disent nos prophètes. Et ils tiennent ceste opinion asseurée. sans en vaciller de rien ».
Dans ce pays de cocagne très fertile, où tout pousse très vite, les arbres sont « beaux à merveille ». Thevet en donne de nombreuses images, il décrit les fruits exotiques dans le détail, et ses dessins sont encore précieux. Il donne aUssi de curieux détails sur les oiseaux, les poissons les animaux (l'aï, ou paresseux, les singes, le su, etc.) .
Le cordelier profite de ce voyage, comme il l'a fait dans les autres, pour « crayonner sur le lieu », et rassembler des curiosités. En France, il rapporte des oiseaux, des plantes, des instruments dont une sorte de tambourin « enrichi à Pentour de plumages » qu'il donne à son confrère et ami Nicolay. géographe du Roi. Il amène des graines pour Philippe Melanchton. un chapeau de plumes de toucan « fort beau et riche, lequel a été présenté au roi comme chose singulière », une robe faite de plumes d oiseaux dont il a fait présent à M. de Troistieux, gentilhomme du cardinal de Sens. Il n'oublie pas des colliers de coquillages, « patinoires que l'on vend maintenant en France, blanches quasi comme ivoire », des noix utilisées comme contre-poison par les sauvages blessés de flèches. Pour le naturaliste Gesner,
il a des peaux d'animaux et un bec de toucan. Il dessine des scènes de genre, et ramène un c»ayon représentant le roi Quoniambec, chef athlétique, assez fort pour porter un canon sur chaque épaule, et qu'il a su convertir.
L,'énumération de ce que rapporte notre voyageur n'est pas seulement un amusant document pittoresque ; elle a l'intérêt de montrer surtout ce que pouvaient connaître les Français du xvf siècle, grâce à des voyageurs comme Thevet ou ses émules, de l'art et des mœurs des Américains. Montaigne, par exemple, qui s'intéressait aux sauvages, et avait « eu longtemps » avec lui un des compagnons de Villegagnon, écrivait qu'il avait recueilli dans ses collections des hamacs, des épées, des « brasselets de bois par quoy ils couvrent leurs poignets au combat, et de grandes cannes ouvertes par un bout, par le son desquels ils soutiennent la cadence en leur danse » (1) . Tout ce bric-à-braç est important, f?ar c'est là vraiment le début de ces collections ethnographiques si importantes de nos jours,
. Thevet avait l'intention de rester quelques années en Amérique, mais les événements "ne se passèrent pas comme on pouvait le penser, et son retour en France s'en trouva hâté. Tout d'abord, il tomba malade, presque aussitôt arrivé. Les sauvages le crurent mort et se préparaient même à l'enterrer, lorsqu'un Ecossais les avertit de leur méprise et arriva à le ranimer. Mal remis de sa maladie, il demanda, au début de 1566, à regagner l'Europe.
Villegagnon l'y autorisa avec empressement Devenu vice-roi de ce pays appelé la France antarctique, ce dernier se débattait dans de graves difficultés religieuses, et ne souhaitait pas d'avoir à ses côtés un aumônier catholique. Il y avait conflit entre catholiques et protestants ; le vice-roi cherchait sa voie, et personnellement penchait vers le protestantisme. Il devait, peu après, se montrer très libéral envers les hérétiques; mais le Roi le força bientôt à rétablir la religion catholique et à renvoyer les Genevois.
(1) Essais, I, ch. 30.
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Frère André partit donc, sans qu'on l'eût retenu très chaleureusement ; il quitta la France antarctique le 31 janvier 1556 sur le vaisseau du capitaine Bois-le-Comte, « homme magnanime et autant bien appris au fait de la marine outre plusieurs autres vertus ». Le voyage du retour n'eut pas lieu par la même route qu'à 1 aller : le vaisseau longea les côtes de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Nord jusqu'à Terre-Neuve, afin de mieux profiter des vents et des courants (1).
Thevet était épuisé. Il se félicita que le voyage fût beaucoup moins long que dans l'autre sens ; il sentait ses esprits « comme espandus çà et là », et il se promettait bien de ne1 plus faire d'expéditions aussi lointaines.
Dès qu'il a regagné Paris, notre cordelier se met à rédiger une Relation de son voyage, et obtient facilement et rapidement un privilège du Roi. Le livre cependant ne paraîtra que deux ans plus tard, en 1558. Dans la préface, l'éditeur Maurice de la Porte s'excuse de ce délai, et en donne la raison : il faut en accuser «' la fiebvre et la mort » ; la fièvre de l'auteur qui est toujours malade depuis son retour, la mort d'Ambroise de la Porte, le savant auteur des Etymologies françaises, le frère aîné du libraire, qui avait accepté de revoir le manuscrit, mais est mort avant de terminer son travail.
Le livre, publié au bon moment, eut beaucoup de succès dans les milieux officiels et chez les amateurs d'exotisme, nombreux alors en France. Il fut vivement attaqué par Jean de Léry, dans son Histoire (F un voyage fait en la terre du Brésil, publiée seulement en 1576, près de dix-huit ans après, rédigée en grande partie pour répondre à la relation de Thevet et la remplacer auprès des délicats. Léry était le jeune philosophe protestant envoyé en France antarctique par Calvin. Il avait vu, là-bas,
(1) Le témoignage du moine cordelier sur le Canada est fait moins de souvenirs personnels que de récits recueillis de la bouche de Roberval, son « familier », de J. Cartier, son « intime ami », et d'uit chef huron ramené par Cartier à Saint-Malo.
frère André, et il lui reprochait les mesures prises — soi-disant à son instigation — contre les protestants et le libre exercice du culte.
Léry se montrait très sévère, violent même envers Thevet. Il faisait observer que le franciscain était resté à terre à peine six semaines, qu il avait été malade, qu'il n'avait pas bougé de l'île de Villegagnon ; que, par conséquent, il n'avait vu que fort peu de chose, ce qui ôtait bien de la valeur à son témoignage sur la vie indigène. Non seulement, disait Léry, il n'a rien vu, mais, pour cacher son ignorance, il a invenïé des histoires extravagantes et invraisemblables : « Comme s'il n'y avait pas assez de choses remarquables en cette machine ronde ni en ce monde, il va, outre cela, chercher des fariboles au royaume de la lune pour remplir et augmenter ses livres des contes de la cigogne... » ; vraiment, le titre et les gages de cosmographe sont en de bien indignes mains, et il est pénible de voir ces niaiseries « couvertes et autorisées du nom royal ».
Dans tous ces reproches, il y a assurément du vrai, nous allons le voir ; mais on ne doit pas oublier que Léry fait œuvre de polémiste, ce qui ôte de l'objectivité à son témoignage. On voudra bien observer, d'ailleurs, que lorsqu'il publiera la seconde édition de son livre, il fera disparaître ses invectives contre Thevet.
Le frère cordelier, d'ailleurs, aurait pu lui répondre : il avait pour cela en réserve des « mémoires » conservés encore aujourd'hui au milieu de ses papiers (1). Mais pourquoi créer un incident et susciter une polémique à propos d'un livre que peu de personnes ne lisaient ? Les critiques n'empêchaient pas les Singularités d'avoir grand succès, d'être traduites en italien par Giuseppe Horologi en 1561, avec une réédition en 1584 ; de faire autorité pendant plus de vingt ans, et d'exercer une influence considérable sur la conception occidentale de l'Indien.
De nos jours cependant, et déjà au XVIe siècle, la valeur de l'ouvrage a été assez disputée. Fumée déclarait que le livre était « farci de mensonges » ; tout, disait-il,
(1) B. N. Ms. Sainl-Germain français, 656
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a dû être inventé, et Thevet n'a rien pu voir de ce qu'il raconte, puisqu'il est arrivé ^n Amérique le 14 novembre 1555, et qu'il est reparti le 31 janvier suivant, après avoir été malade pendant presque toute la durée de son séjour. C'est là une objection assez forte ; mais, en réalité, la maladie du frère André ne semble avoir duré qu'un mois, et, pour compléter ses impressions, Thevet s'est adressé à des voyageurs bien informés : il a fait parler un Portugais, nommé Pedro, qui avait été longtemps prisonnier des Brésiliens et dont il avait obtenu la liberté ; il a été renseigné par un marin normand, un « trucheman français » qui avait séjourné dix ans au Brésil. Enfin, selon le témoignage de P. Richer, un desprotestants venus avec Léry, l'essentiel des notes du cordelier venait de Viilegagnon lui-même qui les lui avait confiées à charge d'écrire son éloge et de vanter son œuvre. Lorsqu'on connaît ces sources d information, les Singularités de Thevet prennent une réelle valeur ; il est incontestable alors que c'est un ouvrage bien informé sur l'Amérique.
Il convient de spécifier que ce n'est pas une œuvre d'historien, mais un recueil de « singularités », d'histoires étonnantes à la manière des voyageurs du moyen âge, toujours avides de récits merveilleux. M. Chinard a montré finement que frère André n'a rien ici d'un homme de la Renaissance ; c'est « un savant du moyen âge transplanté dans un monde inconu, et qui n'a pas su adapter une méthode vieillie à l'observation de nouveaux phénomènes ». Son livre n est pas destiné à des érudits, à des savants, mais au grand public, aux bourgeois, et il faut le considérer encore de nos jours comme un récit d'aventures extraordinaires et de voyages fantastiques, forme littéraire qui a toujours eu beaucoup de succès. Nous devons le placer non loin des Pérégrinations de Pantagruel.
Reprochons à l'auteur une certaine confusion dans le récit, confusion qui existe d'ailleurs dans son esprit ; il brouille tout, revient plusieurs fois sur les mêmes sujets et ne s en aperçoit pas. On sent un curieux mélange de documents pris sur le vif, de mémoires justificatifs, de renseignements intéressants et de compilation sans valeur. Le cerveau bouillonnant et fiévreux du cordelier
est sûrement pour beaucoup dans ce manque d'ordre. M. Chinard dit, joliment mais peut-être sans trop d'injustice, que Thevet n'a pas rapporté d'Amérique le bagage d'un explorateur scientifique, mais surtout le bricà-brac étrange et composite d'un soldat colonial.
Lee reproches sur son information n'ont pas été les seuls qu'on ait adressés à Thevet ; on lui en fait d'autres sur sa conduite. Comment, a-t-on dit, voilà un religieux qui ne pense qu'à regarder autour de lui, qui ne s'intéresse qu'aux singularités, qui recherche des curiosités au lieu d'évangéliser les Indiens î La Popelinière, son contemporain, écrit qu'on aurait aimé le voir «' amener les infidèles à la connaissance de Dieu ». Frère André convient lui-même qu'il aurait mieux aimé « gagner les âmes esgarées de ce pauvre peuple plutôt que de s'estudier à fouiller en terre pour y chercher les richesses que nature y a caché » ; s'il ne l'a pas fait mieux, c'est qu'il comprenait mal la langue du pays et qu'il est assez vite tombé malade, si bien que ce furent les missionnaires protestants qui convertirent les Brésiliens. Cependant, au début de son séjour, Thevet avait montré un grand zèle évangélisateur, et il était arrivé à d'importants résultats. Il parlait longuement de Dieu aux sauvages qui l'écoutaient « fort attentivement ». Par ses soins furent traduits en langage brésilien le Notre Père et le Je vous salue Marie. Le roi Quoniambec qui prenait grand plaisir à regarder les Français pendant qu'ils faisaient leurs prières, et, à leur exemple, « se prosternoit à deux genoux et eslevoit les mains au ciel », fut converti par le cor délier.
Les critiques très exagérées qu'on a fait de son œuvre n'ont pas arrêté Thevet ; il convient seulement que l'ouvrage est imparfait, mais il fera mieux une autre fois. Il promet de donner une seconde édition, revue et corrigée avec de belles cartes et de « vives figures ». Cette promesse, d'ailleurs, il ne la tiendra pas, car — nous le constaterons bientôt — il a bien trop de choses à voir et à faire.