THE Y ET ET LE TABAC
la joie de la découverte de son tabac qu'on appelait déjà l'herbe à 1 ambassadeur, en latin herba legatis, et qu'il nommera Nicotiane dans le Dictionnaire de la langue française qu'il publiera en 1606. Il donna donc de sa graine à François de Lorraine qui en fut enchanté et en fit largement usage. Devant ce succès, les courtisant) appelèrent à ce moment le tabac : herbe au Grand Prieur.
La reine-mère Catherine de Médicis, qui souffrait de fréquentes névralgies, eut recours au tabac de Nicot pour tenter de s'en débarrasser ; la drogue fit son effet ; elle fut soulagée. A la Cour, la reine en répandit l'usage ; Jarnac: par exemple, se vantait à la table du Roi d'avoir été, grâce à Nicot et à son herbe, guéri d'un asthme opiniâtre. Prôné ainsi par Catherine, le tabac devint Yherbe à la Reine, ou, comme disait Ambroise Paré, la Catherinaire. Jacques Gohory eut l'idée d'un nouveau nom, celui de Médicée, et la reine, à qui son médecin en parla, ne refusa pas d'être la marraine de l'herbe de la Floride. Désormais, à partir de 1572, et jusqu à la mort de Catherine, ce nom prévalut. Tabourot célébra en vers la plante qui devait être fière de porter le nom d'une si grande reine :
...Bienheureuse plante ....
Qui (Tun tel nom par les Gaules se vante.
Le succès de Nicot et de son herbe fit oublier le rôle de Thevet. Bien plus, lorsqu'il protesta contre cet oubli immérité, et quand il proclama son antériorité, on le tourna en ridicule ainsi que son herbe angoulmoisine. Léry, qui avait pourtant vu fumer les sauvages, le traita de menteur. Neander l'accusa de raconter des « contes de vieilles ». Thevet poussa des hauts cris, clama 6onmépris pour Gohory, cet « empirique parisien » qui a l'idée d'appeler Médicée l'herbe de Floride, et tempêta dans sa Cosmographie : « Je puis me vanter d'avoir esté le premier en France qui a apporté la graine de cette plante et pareillement semée... Depuis, un quidam qui ne fit jamais le voyage (Nicot), quelque dix ans après que je fus de retour de ce pays, lui donna son nom. » (1)
(1) Cosmogi'aphie, col. 926.
Et cependant Thevet avait certainement raison. C'est bien lui qui introduisit en France le tabac, peut-être cependant après quelques marins normands et sir Francis Drake qui y avait vu seulement une plante d'appartement décorative. C'est lui qui parla le premier aux Français du plaisir de fumer. En cette matière, d'ailleurs, nous étions très en retard sur les autres pays. Ceux qui étaient en relations plus étroites avec les Indes, connaissaient déjà le tabac ; les Espagnols qui, dit-on. avaient trouvé cette plante dans l'île de Tabaco, d'où son nom, fumaient ; les Portugais prisaient ; sir Walter Raleigh avait acclimaté l'usage du petun en Angleterre, tandis que le légat du Pape à Lisbonne, le cardinal de Sainte- Croix, l'apportait en Italie où le tabac s'appelait Herbe Sainte ou Herbe de Sainte-Croix (1).
Quoi qu'en ait pu dire Thevet, le tabac ne fut vraiment employé en France jusqu'à la fin du XVIe siècle, que sous la forme de prise, et à titre de médecine ou de médicament. Jacques Gohory, auteur d'un traité sur le petun, en 1572, donne de nombreuses indications sur son usage ; on l'employait surtout, dit-il, pour guérir les plaies et ulcères (soit sous forme de prise, soit sous forme d'application de feuilles séchées sur la partie malade) ; les propriétaires de jardins de plantes médicinales, médecins et apothicaires, cultivaient le vetun : Chapelain, premier médecin du Roi, par exemple (mort en 1569), l'avocat Tusan, le sieur de la Brosse, Gohory lui-même. Sans doute y a-t-il du petun dans l'herbier posé à côté de l'apothicaire Pierre Quthe sur le portrait de Clouet conservé au Louvre, car Quthe, comme Houel, comme Rasse, s'intéressait aux « simples rares, exquis et doués de singulières vertus ». Thevet, qui le connaissait, avait pu lui en donner. Après Gohory, Evrart, en 1587, considère le tabac comme une herbe médicinale, une panacée qui guérit « le cathare, la fluxion d'yeux, la surdité..., le mal de tête, les ulcères et les scrofules ». Néanmoins les médecins, dont beaucoup avaient protesté contre son usage, parvinrent v^« 1590 à le faire abandonner à leurs malades.
(1) Herba Sanctae Crucis.