‹ Frère d'EmpereurChapitre 22 sur 51 · PRINCESSE DE SAGAN · texte numérisé non relu

PRINCESSE DE SAGAN

Les regards et le double geste s'étaient rencontrés, donnant la comédie à un observateur égaré là.

Les fils de la reine Hortense sont servis. Le premier croit entendre déjà, frappant le sol de leur sabot impatient, les chevaux qui le mèneront de l'ÉIysée aux Tuileries. Le second, son Excellence le comte de Morny, pourra, quand il le voudra, organiser à son goût le cadre d'une vie grandiose. Les proclamations officielles n'augurent que de paix indéfinie. La dernière révolution est faite et ceux qui lui doivent la puissance s'estiment assez forts pour empêcher qu'il en renaisse une autre.

En vérité, les maîtres du nouveau gouvernement seront à l'aise pour gouverner. De gré ou de force, journaux et journalistes diminués de nombre, contenus, assagis, ont sensiblement baissé le ton. La tribune parlementaire a été supprimée, tel un meuble vain et encombrant. « Otez-moi ça », avait commandé le Président de la République en touchant l'objet du bout de sa canne. Un autre jour, le 18 janvier 18o2, il était entré dans rhémic3de désert. La nuit tombait sur les décombres de cette salle. Étrange illusion : à ses oreilles était revenu comme l'écho d'un serment. Afin d'en chasser l'impression, sans doule, il fit enlever les planches disjointes de la tribune et renverser un rang des galeries.

Bien des hommes éloquents, auxquels eût été trop difficile à garder la consigne du silence, ont pris le chemin de l'exil. Des « hurleurs » de l'ancienne Assemblée, comme l'exprimait aimablement la duchesse de Dino, il n'est resté que des ombres sans consistance et

sans voix. La France politique « ressemble à une chambre de malade » : on n'y parle que très bas. La santé générale ne paraît pas en souffrir, du reste, Tactivité du pays s'étant retournée tout entière vers le travail et les affaires.

Au plus haut de Téchelle, le partage est à peu prèsarrêté. Les meilleures places ont leurs titulaires à demeure. Il y aura des virements de bénéfices, des trocs de faveur, des mutations apparentes de fonctions; mais tous ces échanges ne sortiront guère d'un même cercle de privilégiés. Les avenues politiques seront barrées, pour un temps, aux ambitions affamées qui n'auront pas été pourvues, à l'instant propice.

Le ministère avait été constitué en principe, dès le 2 décembre. Pendant les journées du 3 et du 4, au fort de la lutte, on n'avait guère eu le loisir d'administrer. Le cabinet se tenait comme en permanence chez le comte de Morny; c'est du Ministère de Tlntérieur que partaient les ordres et le mouvement.

La crise passée, les rôles se départagèrent. Morny s'était maintenu dans le sien sans hésitation ni tâtonnements. Durant une période de pouvoir, qui fut intense et courte, on le vit déployer, sous des airs tranquilles, une somme d'efforts considérable, organisant les services, activant les rapports de son cabinet avec la direction de la Sûreté générale, qui ne chômait pas, comme on sait, en ces jours d'épuration, stimulant le zèle des nouveaux promus, mettant de côté les agents faibles ou douteux, dictant ses missives et circulaires ; au surplus, ne s'étonnant pas du coup de fortune inouï qui Tavait fait le chef de tout ce personnel ployé de préfets, de sous-préfets et de secrétaires généraux. Il montait au Capitoie sans enivrement ni surprise. La

presse était grande- à' sa porte. Fonctionnaires de la veille devenus les candidats du lendemain, amis et conseillers de l'heure présente en tenue de solliciteurs, bonapartistes sortis de tous les coins par une germination spontanée, d'autres encore s'inscrivaient en foule pour ses audiences. Tous leurs regards allaient à lui. Trop maître de soi pour céder au vertige qui grise les âmes faibles, il n'éprouva qu'à, fleur de peau la sensation éblouie du pouvoir. Auprès de lui, plus d'un mettait sur le compte de la chance ce qu'il avait pu obtenir par l'audace et le savoir-faire. « Les fumées du succès lui tournent la tète », insinuait Maupas, qui convoitait sa place. « L'esprit le gâte », disait Persigny, à qui l'on n'aurait pas adressé le même reproche. L'incontestable c'est qu'il avait réussi et qu'il régnait en second.

A la vérité, il n'en aura pas la jouissance prolongée. Plus tôt qu'il ne s'en doute devra-t-il se rappeler le mot de Napoléon à Bourrienne, en entrant aux Tuileries : « Nous y voici, Bourrienne; maintenant, il faut y rester. » En attendant, satisfait du présent et comptant sur l'avenir, il administre, gouverne et, du mieux qu'il lui est possible, se partage entre les devoirs de son rang et les charges de sa fonction .

La « Journée d'un ministre », comme elle se comportait à l'aube de l'an 1852 et par delà le passage trop court de Morny aux affaires jusque vers les débuts de l'Empire autoritaire, quand s'étaient évanouis tout contrôle de Parlement, toute influence de presse, serait une page d'histoire curieuse à mettre sur pied. Il serait original d'en reconstituer l'emploi, pour ainsi dire heure par heure, à l'aide de documents d'époque ignorés. Nous Talions essayer en faisani revivre, à ce dessein, des

pièces officielles manuscrites , pour la première fois exhumées de leurs casiers poudreux.^ à soixante ans de dislance.

Matinalement s'est arrachée aux douceurs du repos Son Excellence le Ministre de l'Intérieur. Il a gagné d'un pas allègre le salon blanc et or, qui est le siège de son empire. Dans la cheminée flambent, comme elles le doivent, les bûches d'ordonnance, aux belles dimensions administratives. Il se sent dispos à la besogne. Le Cabinet n'aura pas à se réunir tantôt, sous l'œil du président. Ce n'est pas non plus jour d'audience. Et, par bonheur, dans le nouvel état de choses, il n'est plus de séance parlementaire, plus d'Assemblée babillarde, importune et questionneuse devant laquelle on ait à s'expliquer, à se défendre. Tout est bien ainsi. Le secrétaire d'État aura du temps pour se recueillir; il se promet d'en user.

Une louable intention l'anime de travailler par luimême, de s'éclairer sur tous les points et par ses propres yeux, d'interroger les rapports, de compulser les dossiers. A l'avance, secrétaires et attachés ont trié, classé, disposé ces mille feuilles volantes dans l'ordre conventionnel. On paperassait alors énormément. Les goûts primesautiers de Morny s'y pliaient à contre-cœur; mais l'esprit méticuleux d'un Billault s'en accommodera excellemment, et bien aussi l'humeur tracassière d'un Persigny.

D'abord appellent le regard les lettres « personnelles », décachetées par une main subalterne et qu'on apostille, à la lecture, d'une note rapide, d'un trait au crayon rouge ou bleu, pour qu'il en soit tenu compte, ou qu'on

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laisse tomber d'un geste indifférent dans la corbeille, — inexorable abîme! Puis, des avis sur la presse, étiquetés sous leurs chemises jaune ou bleue, selon le caractère ou la provenance ; et des notes de police, oui surtout de ces notes-là.

On en est aux premiers gestes de la seconde dictature napoléonienne. Dépassant de loin, dans la chaleur d'un zèle tout neuf, les instructions qui lui furent données, la Sûreté générale se targue d'avoir opéré d'une main sûre dans le tas des citoyens suspects. Les chiffres sont précis. Ils parleront d'eux-mêmes éloquemment : vingt-six mille arrestations en un laps de temps si court ! N'est-ce pas de la prompte et superbe besogne ?

Et, comme pour en justifier en de beaux termes officiels, fort à propos se présente à l'attention du ministre l'extrait raisonné, que le Garde des sceaux a transmis à son collègue de l'Intérieur, du rapport mensuel de M. le procureur général sur la situation politique et morale du pays.

Rien de plus instructif que ce genre de mémoires, très nourris de détails, pour apprécier à son exacte valeur l'état actuel de la conscience publique.

Le haut magistrat, embusqué derrière son mandat redoutable, fait songer à quelque grand inquisiteur d'un autre âge appliquant aux suspicions de la politique le formalisme sans miséricorde des anciennes enquêtes religieuses. Il pénètre d'un œil aigu au plus profond des couches sociales, plonge dans les obscurs recoins, où les socialistes abritent leurs « détestables menées », et ramène au grand jour de sa juridiction tout ce qui tente de se dérober à la surveillance d'une autorité jalouse.

L'exorde est plein de douceur.

il34 iFRÈRE d'empereur

M. lie Procurôur de la Cour d'appel de Paris relève d'une louange pompeuse les paroles et les actes des maîtres du jour. C'est pour les invitera s'y tenir sans faiblesse. Mais il a changé de ton, déjà; il ne sera rien moins qu'indulgence et bénignité pour les protestataires, les turbulents, les déclassés, les fauteurs d'opposition. Sous des formes de langage austères et dignes, il développe, argumente et conclut en homme inaccessible aux amollissements du pardon. La mansuétude peut habiter le cœur du chef de l'État ; elle n'a pas. élu domicile dans l'âme du chef du Parquet. De sa part, les avis exprimés ne sont qu'appels et rappels constants à la répression. Les sociétés secrètes ou présumées telles, auront de mauvais quarts d'heure à passer (1).

Sans doute, les symptômes de la situation générale sont rassurants. Les améliorations se maintiennent. 'La confiance renaît. Les haines se taisent, les convoitises n'osent plus se montrer.

« Les arbres de la Liberté ont été abattus dans les communes. Le même jour, la devise : Liberté, Égalité, Fraternité, a été effacée sur tous les édifices publics. Les deux opérations se sont faites au milieu du plus grand <!alme et sans, pour ainsi dire, attirer l'attention des populations (â). »

<Ce détail a de l'intérêt, paraît- il : à si faible distance du i renversement de la République, le fait en dit long -sur la durée des^ enthousiasmes populaires. On y revient, en plusieurs endroits, avec une satisfaction évidente. Le

(1) Il convient de noter' que la majeure partie des arrestations - ne furent. pas maintenues, quoiqu'il y eût eu beaucoup de départs pour Cayenne et Lambessa.

(2) Parquet de la Cour d'appel de Paris, Rapport manuscrit, février 1852.

ministre n'aura pu s'empêcher de sourire en lisant que, dans telles communes de Seine-et-Marne ou du département de l'Yonne, les arbres de la Liberté furent arrachés avec ivresse par ceux qui les avaient plantés de même en bonne terre républicaine. Un seul regret, affaiblit le contentement du procureur général en ce qui concerne l'enlèvement des insignes démocratiques: il a dû noter quelques protestations perdues, comme la suivante, évidemment digne des dernières rigueurs, mais dont le coupable ne s'est pas fait connaitre, hélas !

« A Limay, dans la nuit du 17 au 18 janvier, une croix en bois blanc assez grossièrement travaillée, a été plantée sur la place même où se trouvait antérieurement l'arbre de la Liberté. On y lisait celte inscription tracée au crayon par une main exercée : Ci-gît les dépouilles mortelles des deux sœurs chéries de tout bon Français : La République et la Liberté, tuées le 2 décembre 183 f, enterrées le H janvier par Vinsurgé de Boulogne et de Strasbourg ; Priez Dieu pour elles ! » Un substitut s'est immédiatement transporté sur les lieux pour procéder à une information ; mais il n'a pas été possible de découvrir l'auteur du délit. ^)

Les ennemis de l'ordre sont incorrigibles!... Heureusement, la force armée a fait sentir partout sa poigne pT*é pondérante. Les rouges se terrent. « Le parti révolutionnaire paraît comprimé par la peur, par le sentiment de son impuissance et l'énergie du gouvernement. » On a dû sévir vigoureusement, et sans marchander ni sur le nombre des amendes ni sur la longueur des jours de prison, pendant les premiers mois de 1852, — non certes contre les adversaires polis, les ^représentants aristocratiques des hautes classes, chez lesquels, au moins, la modération de la forme reste

une vertu d'éducation, mais contre les gens du commun, les ouvriers tapageurs, les hanteurs de cabaret, toujours prêts à crier par les fenêtres et dans la rue leurs impuissantes colères. Les inculpés pour offenses au Président de la République sont légion. La liste en est énormément chargée. Dans la seule ville de Reims, d'une semaine à l'autre, dix prévenus de cette catégorie ont été condamnés de manière à s'en souvenir. Ils sont ici désignés en toutes lettres, avec la mention des faveurs spéciales, que leur a prodiguées un tribunal généreux. Tels se sont distingués dans l'épaisse multitude :

Le nommé Philibert-Antoine Juhéaux, — soit six semaines de prison et 100 francs d'amende pour avoir dit publiquement que le Président était une canaille et qu'il fallait, à sa place, un homme comme Raspail ou Cabet ;

Le nommé Gélestin Delacroix, — soit dix jours de prison pour avoir dit dans un cabaret que Napoléon était un fripon et qu'il ne serait plus là dans six semaines ;

La nommée Renard, femme Cabaret, — soit huit jours de prison pour avoir dit, en parlant du Prince: « C^est un véritable mannequin et qui n'est bien vu que des riches ;

Le nommé André Ancart, — soit dix jours de la même peine pour avoir dit, à l'occasion des proclamations du 2 Décembre : Qu'est-ce que c'est que ces bêtiseslà!... On lui... sur le nez, à votre Napoléon !

Les nommés Billard, — auquel sont octroyés deux mois de prison et 100 francs d'amende, — Henri Renault, Isidore Janvier, Paul Girardin, condamnés à un mois et 100 francs d'amende, pour avoir chanté, sur la route d'Épernay, la chanson : Vivent les rouges ! A bas les bleus I

Ces faits individuels sont la démonstration par la preuve à Leurs Excellences le Garde des Sceaux et le Secrétaire d'État à l'Intérieur, qu'ils n'en ont point fini avec l'engeance des semeurs de désordres. Puisse la vigueur déployée par l'autorité contre les anarchistes (là tous les démocrates sont des anarchistes) continuer à produire ses excellents effets ! La plume du magistrat ne*cesse d'en renouveler l'énergique souhait. C'est le vœu de son cœur qu'en renforce les moyens d'intimidation salutaire. Les passions sont apaisées et contenues plutôt qu'éteintes. Bien imprudent serait-il de relâcher les nœuds d'une ferme contrainte. Il importe, au contraire, que « les plus inattaquables et les plus justifiées cF entre les décisions des commissions militaires » reçoivent leur sanction et ne demeurent point une menace vaine. Le parti socialiste n'est pas définitivement abattu. Les chefs sont inconnus et ceux qui avaient été entraînés dans l'aventure se dénoncent, maintenant, les uns les autres. Mais il s'en trouve encore qui proclament que tout n'est pas terminé, que leur tour viendra. Le Procureur insiste sur les dangers d'une clémence hâtive. On a gracié certains condamnés politiques avec une promptitude qu'on pourrait presque dire téméraire.

« Les honnêtes gens, prononce-t-il du fond de son cabinet, s'effraient du retour de plusieurs socialistes, qu'ils ont vus à l'œuvre en 1848 et en 1851; ils réclament une surveillance énergique (1). »

Ahl que l'on ferait mieux, soupire le bénévole magistrat (2), au lieu de s'en tenir aux peines locales et

(1) On sait ce que ces mots veulent dire.

(2) cf Je me permets d'appeler notamment, Monsieur le Garde des Sceaux,

temporaires, — des demi-mesures — de procéder avec ampleur et d'user en grand des ressources de la transportation (I)!

^Cependant, à force de serrer, presser, comprimer, on est arrivé à réduire de beaucoup le nombre desdélits politiques. M. le Procureur le constatait, tout à l'heure, avec une certaine impression de soulagement ; en réalité, ses substituts et ses commissaires allaient être sur les dents, bientôt! Peu à peu, les journaux ayant pris le parti de se taire (2) et les républicains d'obéir, ses rigueurs s'atténuent, ses conclusions s'adoucissent. Il n'aura que des éloges pour la vigoureuse et sage direction d'un Gouvernement réparateur, — qui

toute votre sollicitude et toute celle du gouvernement, sur le maintien d'une sévérité nécessaire. L'un des titres d'honneur du Prince-Président est d'avoir fait à Tanarchie, au désordre politique, l'une des plus habileset des plus fermes guerres qui lui aient été faites. L'un des bienfaits de son gouvernement sera d'éteindre et d'anéantir en France le fléau démoralisateur et barbare des sociétés secrètes. Mais les chefs et les organisateurs .des sociétés secrètes et des insurrections dont elles sont le fojer, ne seront utilement et exemplairement atteints que par la transportation. s> {Rapport du Procureur Général au ministre de la Justice^ février 1852, pièce manuscrite.)

Encore, en 1855, nous lisons dans le rapport-manuscrit du 30 août, pour le premier semestre de cette année :

« Les doctrines socialistes ont toujours des adhérents fanatiques ; lessociétés secrètes tendent constamment à propager ces doctrines. Compriméspar la force du gouvernement, les hommes de désordre se taisent, mais ils sont tous disposés à agir, si une occasion qu'ils croiraient favorable se présentait. Ce n'est q.ue par une surveillance incessante et une énergi,que répression que la société peut se défendre ».

(1) C'était l'occasion de se redire une épigramme du jour :

Transports de joie dans la province, Transports de joie dans les cités, Jamais avènement de prince Ne vit autant kle transportés!

(2) Le Tribunal correctionnel de la Seine a jugé, pendant le semestre, 219 individus pour délits de presse ou pour des délits se rattachant à la politique (Rapport du Procureur général au Gafde tfes'-Seeawx, premier semestrej 1833, piècci manuscrite) .

LA JOURNÉE d'un MINISTRE 139

le créera conseiller d'État, sénateur et Garde des sceaux (1). Même, il ne verra plus le besoin d'adresser.au chef de la Justice des rapports aussi fréquents, aussi volumineux. De mensuels, ceux-ci se rendront •semestriels ; et s'allégeant d'un poids désormais superflu, ils se réduiront à n'être plus guère que des tableaux chiffrés.

Mais à goûter la prose majestueuse et sévère de M. de Royer, le Ministre a laissé passé l'heure. A défaut de la pendule, il en serait averti par les réclamations tiraillantes de son estomac. Puisqu'il le faut, il accordera donc le réconfort nécessaire aux défaillances de la nature humaine. Oh! seulement avec mesure. Deux heures à peine ont sonné que l'éminent personnage — dont la flamme dure encore — a repris possession de son fauteuil.

Devant lui, sur la table-bureau, éclatante d'acajou fleuri et de bronze doré, se gonfle un portefeuille bourré des pièces nouvelles soumises à sa signature. Du flot de lettres, qu'il n'a pas épuisées, le matin, émergent en abondance les sollicitations. Quoi d'étonnant? Tout le monde, dans une administration ancienne ou récente, tout le monde, dis-je, demande ou fait demander. Aussi bien n'a-t-on pas pourvu à toutes les places, qu'a laissées libres pour des protégés nouveaux le passage d'un régime à l'autre.

(1) Ernest de Royer fut son nom. Procureur général près la cour de

'Paris, en 1849, après Baroche, et un moment ministre de la Justice,

Tannée suivante il avait repris ses fonctions de procureur. Il sera conseiller

d'État en 1852, garde des Sceaux en 1857, premier vice-président du

Sénat en 1859 et premier président de la Cour des Comptes en 1863.

N'en serait-il pas une, quelque part, pour M. le comte Fernand de Montguyon ? Celui-ci, un intime des heures de jeunesse, rappelle à son « cher Auguste » en quatre pages d'une écriture menue et serrée, d'aimables souvenirs, qui, certainement, n'ont pas déserté la mémoire du comte de Morny. Naguère, cet ancien compagnon des parties fines a fait, par devers soi, l'examen de conscience qu'on se doit, à un certain tournant de l'existence. Sa vie, jusqu'alors, n'avait pas eu de plan; il n'avait été qu'un homme de plaisir sans principe d'action ; soucieux de se ranger, désormais, il a contracté des ambitions sérieuses et verrait, volontiers, ajuster à sa taille une fonction de premier choix, comme serait la Direction des Beaux-Arts. Morny est le dernier à ignorer que les titres de son ami Montguyon sont d'une minceur extrême et qu'avoir passé le temps à se glisser du lit crime chanteuse dans celui d'une danseuse ne constitue pas une démonstration sans réplique d'aptitudes au poste élevé qu'il convoite. Mais, il s'est dit, par ricochet, que si l'on voulait aller au fond des choses, si l'on voulait y regarder de près, pour maints sénateurs de demain, éplucher à la rigueur les mérites passés de certains amis de l'empereur, tels que Yeillard et xMocquart, on risquerait fort de n'emporter point d'une pareille enquête des informations beaucoup plus édifiantes. Puisque le favoritisme commençait à s'installer partout, pourquoi, lui Morny n'en étendrait-il pas les bénéfices à cet aimable Montguyon? Il y est presque décidé. Il lui fait répondre qu'on pense à lui, qu'on ne tardera pas à lui en fournir une preuve signalée et qu'il pourra tout aussi bien être Directeur des Beaux-Arts que Tbayer est Directeur des Postes. Malheureusement pour Montguyon, les circons-

tances ne laisseront pas à Morny le temps et le pouvoir de réaliser sa promesse.

Une autre signature à parafe : celle de René de Rovigo, sollicitant d'un cœur épris une place dans la maison du futur empereur (l). Il y aurait lieu d'en concevoir, à première vue, de la surprise, si peu qu'on prit la peine de se souvenir qu'on l'avait vu. dans différents journaux légitimistes, faire chorus avec les adversaires les plus acharnés du prétendant. Mais de tels revirements d'opinions et des conversions aussi subites ne sont-ils pas la monnaie du jour ? Le ministre a son opinion faite et bien faite là-dessus ; lui-même, un orléaniste de la veille a passé par là, tout comme son collègue Fould, qui refusait, en 1848, son adhésion aux projets de >'apoléon, comme Billault, un républicain de 1848, comme Baroche. qui prétendait, le 24 février, avoir devancé la justice du peuple, comme... Il tourne la feuille avec indulgence, et réserve son appui.

La Guéronnière a les dents longues. Le Conseil d'État ne contente qu'à moitié ses appétits. Chassiron, l'époux de la fille de Murât, un parent de Napoléon à l'intelligence moyenne, aux services sans éclat, trouve un peu modique, pour une demi-Altesse, de n'être que maître des requêtes. Les Padoue, jeune et vieux (2), postulent ardemment.

Pétitions, sollicitations, délations, voisinent dans un étrange pêle-mêle. Les préfectures sont très demandées. L'habit brodé d'argent a des reflets fascinateurs.

1 Fleury est premier écuyer. De Pierre est écuyer commandant. «La maison impériale se monte. 11 ne manque presque plus qu'un empereur » vYiel-Castel, 4 mars 1852 .

2; Le père sera sénateur ; le fils, préfet de Seine-et-Oise, sera conseiller dÈtat.

442 FRÈRE d'eMPEUEUR

L'Archiloque de la société intrigante du second Empire, Horace de Viel-Gastel, sera des plus pressants à le solliciter, sinon pour lui-même, du moins pour quelqu'un de sa famille (1). On fait mouvoir aussi beaucoup de ressorts, afin de n'être pas oublié, dans la grande fournée des places, pour le prochain Sénat.

Ils sont trop de chasseurs lancés à la poursuite d'une même proie. Le Ministre soupire suri-excès des brigues. Son attention s'en détourne et se reporte à d'autres objets. Il avise de la main et du regard les cahiers de la Direction générale de la Presse. Ils sont bondés de notes, dites confidentielles : réclamations, avis, censures^ avertissements aux journaux, comme s'il en pleuvait.

D'abord, s'expose à sa vue un tableau par séries et par chiffres de l'état de la presse en 1852. Cet état n'a rien de fastueux, mais- suggère instantanément l'idée (assez de preuves en justifieront tout à l'heure) que la condition de publiciste est une des moins favorisées, par le temps qui court. A ne considérer que le total des chiffres de tirage, il est sensible que la presse est en grande baisse auprès du public liseur et acheteur — ce total, pour toutes les feuilles parisiennes réunies n'excédant pas cent quarante mille numéros. Il est transparent aussi que les journaux ne sont point en bonne passe auprès du pouvoir.

Notre ministre le leur a fait savoir par une récente circulaire: à tous journaux et journalistes ayant versé leur cautionnement obligatoire, il est permis d'informer honnêtement et d'éclairer prudemment l'opinion — mais sous les conditions expresses qu'on n'aura pas d'avis sur les questions réservées (elles sont toutes

(1) Son cousin, Charles de Viel-Castel, alors sous-intendant militaire.

réservées), qu'il ne sera proféré aucun jugement ni sur ce point, ni sur cet autre, ni sur celui-là encore, et qu'on s'en tiendra, pour plus de sûreté, à ne traiter avec une entière indépendance que de la pluie et du beau temps.

Au demeurant, tous les ministres ont leur mot à dire, pour les rappels à l'ordre, qu'ils attendent de leur collègue de l'Intérieur, à l'encontre des indiscrets, qui n'auront pas su retenir, à temps, leur langue et leur plume.

Voici d'abord que se fait entendre la grosse voix du secrétaire d'État à la Guerre:

Monsieur le Ministre et cher collègue, Nous voyons avec déplaisir les quotidiens intervenir dans les affaires du Département militaire.

Conformément aux désirs exprimés par Votre Excellence, j'ai invité la rédaction du journal le Constitutionnel à se montrer, à l'avenir, plus circonspecte dans la reproduction des nouvelles intéressant les services de l'État.

(1) Pour ceux qu'intéresse ce genre de con^araisons, voici l'état, relevé au Ministère de la Police générale (manuscrit), de la vente au numéro des journaux dans Paris et la banlieue, aux dates du 25 avril et 25 août 1852: Titres des Journaux 25 Avril 23 Août Augmentation Diminution

Assemblée Natioimle . . 390 280 » 110

Charivari 100 80 » 20

ConstHionnel 550 425 » 125

Débats 260 190 » 70

Droit ' 7 40 » 30

Estafette 1.500 950 » 550

Gazette de France ... 90 50 » 40

Gazette des Tribunaux .90 70 » 20

Journal des Faits. ... 900 700 » 200

Pays 800 900 100 »

Presse 5.000 3.700 » 1.300'

Siècle 2.500 2.700 20O

Union 45 26 » 19

Univers 12 12 » »

Il résulte de cet; état comparatif, dressé d'après des renseignements

« Encore un mot : la Presse et son directeur mérite raient un bon avertissement: nous les engageons à couper court, et bientôt, à leurs interminables feuilletons contre les excès prétendus des charges militaires. »

La parole est maintenant au Garde des sceaux. On n'est nullement satisfait, à la Justice, des goûts d'information déplacés où s'obstinent les feuilles publiques par une ancienne et mauvaise habitude. Les rédacteurs judiciaires, auraient intérêt cependant à ne pas mettre le nez en de certains débats, dont la reproduction leur est d'avance interdite (1). C'est affaire, ces choses-là, entre les juges, les témoins et les inculpés. L'opinion n'a rien à y voir.

Aux bureaux du quai d'Orsay, on est très ému du

précis, que tous les journaux, le Siècle et le Pays exceptés, avaient subi en six mois, dans la vente de leurs numéros, une décroissance notable.

Des détails rendent l'esprit rêveur. Ainsi, pour ce qui concerne V Univers. On demeure pensif en songeant que Tun des premiers polémistes du siècle, Louis Veuillot, le maître écrivain qui imprima sur les feuilles volantes du journalisme une empreinte ineffaçable et dépensa, en même temps que beaucoup de passion et d'intolérance, des trésors de talent, de puissance combattive et d'esprit, se donnait tout ce mal pour une poignée de liseurs — abstraction faite des fidèles de l'abonnement.

Aujourd'hui, des journaux d'information parisienne, comme le Journal ou le Matin, disposent pour leurs acheteurs au numéro d'un tirage quotidien de cinq à six cent mille exemplaires. Quel écart et quel saut, d'une époque à l'autre 1

(1) Monsieur le Ministre et cher collègue.

Je vous demanderai par voie officieuse et tout à fait confidentielle de vouloir bien prescrire les mesures, que vous jugerez les plus convenables pour empêcher dans les journaux de vos départements la reproduction des débats.

Vous m'obligerez, en me faisant connaître si votre intervention personnelle et celle de MM. les Sous-Préfets ont obtenu le résultat que je désire^ dans un intérêt que vous apprécierez parfaitement.

Le Ministre de la Justice, 21 juin 1859.

(Pièce originale manuscrite.)

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