MADAME DE GALLIFFET
LA JOURNÉE d'un MINISTRE 145
fait qu'un maladroit raisonneur s'est permis d'espacer des développements, à sa manière et sans autorisation préalable, sur les relations de la Prusse avec la France... en 48H,
Quant au préposé à la Marine, ses griefs déploient à s'exprimer une éloquence particulière : il fait feu de tous ses sabords contre les babillards, qui se mêlent de naviguer sur les bateaux de l'État sans y avoir été invités et, qui plus est, d'en critiquer l'outillage.
Piqué au jeu, notre Ministre de l'Intérieur, suspendant son enquête, saisit, à son tour, sa plume de bataille pour adresser un blâme général et motivé aux gâtepapier tripotant à tort et à travers de religion, de gouvernement, de finances. Tels de ceux-là ont élevé naguère des objections peu congrues, au sujet de certains changements opérés dans l'administration. On les en avertit, une fois pour toutes, en des termes nets et clairs :
« Ti importe à la dignité de l'administration que de pareilles libertés ne se renouvellent pas. Il ne saurait appartenir à la presse de mêler ainsi son action aux actes du gouvernement (1), »
Chacun de ceux que leur fonction investit d'une ombre d'autorité morale, d'un droit apparent ou réel de contrôler, d'enquêter, de tancer, réprimander, prétend ouvrir des yeux d'Argus sur les agissements de la presse. Chacun y va de sa chicane ou de sa réprimande.
Le Préfet du Nord vitupère contre une annonce à tendances délictueuses dont ses regards furent choqués
(1) Ministère de rintérieur, 1" division, 2« bureau. Avertissement au Préfet du Pas-de-Calais, 20 novembre 1854 (Pièce originale manuscrite).
dans le Progrès; il réclame une exécution sans ménagement ou des poursuites sévères.
Non moins incommode est le Préfet du Pas-de-Calais, qui fulmine contre les journaux de l'Artois et du Bourbonnais, à propos d'une insertion locale.
Le Préfet de l'Oise, lui, a été peiné jusqu'au fond de l'âme pour s'être aperçu que des nouvellistes sans pudeur de son département ne craignirent pas de violer l'intimité du Palais de Compiègne. Il les a prévenus sans retard du mauvais pas où ils s'étaient engagés et à qui de droit l'a fait savoir :
PRÉFECTURE DE l'oISE
Beauvais, le 10 novembra i859.
Monsieur le Ministre,
J'ai donné des instructions, afin que les journaux s'abstiennent, dorénavant, de tout détail indiscret sur la vie intérieure du Palais de Compiègne et qu'ils n'eussent à s'occuper dans leurs récits que des faits extérieurs, qui appartiennent par eux-mêmes à la publicité, tels que la promenade, les chasses et les spectacles.
'Je viens de renouveler 'personnellement cette invitation aux journalistes de Beau vais, et je femi de même, au premier jour, aux journalistes de Compiègne, auxquels, je fais donner, aujourd'hui, un nouvel avis par un Conseiller de préfecture (1).
Naturellement, l'autorité ecclésiastique jurerait avec ses traditions si elle se montrait moins chatouilleuse et moins prompte à s'émouvoir que la puissance civile contre les licences de la plume. Tout à l'heure l'archevêque de Paris insistera d'une étrange force pour que soit empêchée de vivre une feuille ultramontaine, dite
• {1) Avec le timbre du Ministère ^de l'Intérieur, 11 novembre 1859.
VÉcho de Rome, parce qu'il en estime les doctrines excessives, quoique approuvées du Pape.
Voilà bien des feuillets remués. Non sans effroi, rillustre compulseur devra reconnaître qu'il n'a fait qu'effleurer l'énorme inventaire de la Direction de la Presse, pour laquelle on aura jugé bon de créer un ministère spécial (1). Ce sont, au liasard, une foule de notes éparses et de signalements particuliers, dans le goût de ceux-ci :
Le Temps serait à surveiller, pour le caractère de ses
(1) Celui de la Police générale, auquel se rattachait la Direction de la Presse. Créé par Maupas, et supprimé (en titre), dès qu'il se retira, ce ■ministère fut marqué par une réorganisation complète de la police et du service delà, Presse. Il assura l'application du décret. du 17 février sur rimprimerie et la Librairie, et créa un système de commissariats de police, qui rayonnait jusqu'au fond des hameaux.
La censure atteignait aussi sûrement les journaux de l'étranger voyageant sur le sol français que les journaux du pays. Elle avait des ailes et des ciseaux rapides. En plusieurs fois fut prohibée la circulation, en France, de l'Indépendance belge, du Punch, de Vllluslmted Lœidon News. Témoin, parmi cent autres de même espèce, cette note retrouvée d'un commissaire de police de Boulogne-sur-Mer au sous-préfet de l'arrondissement :
JOURNAUX ANGLAIS PROHIBES.
Boulogne-^mr-Mer, 30 septembre 4832.
Monsieur le Sous-Préfet, Conformément aux ordres, qui m'ont été ^donnés par votre prédécesseur, en décembre dernier, j'ai continué à saisir entre les mains des voyageurs les journaux anglais : le Punch, Vlllustrated London Xews. Depuis un certain temps, quelques voyageurs prétendent que ce dernier journal n'est plus prohibée l'entrée en France ^et €st reçu par la poste. En conséquence, ils murmurent lorsque cette saisie est opérée. Je viens donc vous soumettre leurs réclamations et vous ["prier de me donner vos ordres à ce sujet.
J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monsieur le SousrPréfet, votre très humble et. très obéissant serviteur.
Le Commissaire de police, du poi't.
F. Raoullis.
informations : sous la rubrique Chronique du Nord, n'a-t-il pas répandu le bruit déplorable qu'il existerait une maison publique à Lille, placée sous le patronage des Jésuites, et où se trouveraient réunis des jeux, un débit de boissons, une chapelle et une salle de spectacles?
La Presse mérite un blâme sérieux pour avoir laissé passer dans ses colonnes un article : Les Disparitions mxjstérieuses de Paris, positivement et intentionnellement nuisible à la tranquillité des familles. C'est un journal à examiner de près. De la même officine pro- , venait, il n'y a pas longtemps, une information de tendance regrettable, visant à déconsidérer le corps entier des sergents de ville. N'a-t-on pas eu le mauvais goût d'imprimer que ces honorables gardiens s'arrêtaient à faire la conversation d'une façon trop fréquente et trop prolongée? N'est-ce pas insinuer par là que les agents s'acoquinent, pour ainsi dire, et négligent leurs devoirs, au détriment de la sécurité publique? Cette manière de jeter sans motif de l'inquiétude dans les esprits et de discréditer un service, qui fonctionne avec toute la régularité et toute la loyauté possible, appellerait une sanction immédiate.
Au Constitutionnel il ne sera pas inutile de faire savoir qu'il perd de plus en plus la confiance du gouvernement. Il s'y manifeste, depuis quelque temps, toute sorte de petites hostilités qui le noient en détail (1).
1} Le 4 décembre 1854, un mémoire très développé, très chargé, sera soumis à l'examen de la Direction générale de la Sûreté publique, énumérant les fautes commises et menus délits reprochables à cet organe scmi-ofEcieux.
Le Pays où gouverne M. de La Guéronnière se tient dans les limites raisonnables et mérite qu'on lui continue l'appui dont il est hautement honoré. Il tendrait parfois à s'écarter de la ligne droite ; mais on prendra soin de l'y ramener.
Quoi ! Le Pays lui-même ! Mais on n'est jamais sur d'un passeport franc et garanti avec cette Direction de la Sûreté générale, perpétuellement inquiète et inquiétante. Il arrivera plus d'une fois que des journaux officieux seront blâmés à tort et à travers, jusque pour des articles émanés de l'inspiration voulue du chef de l'État. Napoléon III aurait été journaliste s'il n'avait pas été porte-couronne. Il avait plaisir secret aux exercices de la plume. Tel jour et dans telle occasion, il lui aura pris fantaisie de mander au Palais le rédacteur d'une de ses feuilles patronnées. « Faites un article dans tel sens; vous me serez particulièrement agréable », dira-t-il. On s'y empressera du meilleur zèle. Et, de retour, le journal et son rédacteur recevront, comme récompense de leur bonne volonté, un avertissement équivalant à une promesse de... suspension.
Dans cette battue générale il y a des coups pour tout le monde. Les bons et les mauvais sont soumis à la même férule.
Si mauvais que soit devenu le métier de journaliste, il se trouve encore des gens, le croirait-on ? pour fonder des journaux.
Le ministre, que nous avons laissé se tirer, comme il
îe peut, du flot de papiers qui l'inonde — s'en aperçoit, de reste, au nombre des demandes en autorisation.
C'est la règle en pareil cas : les requêtes de cette sorte devront être épluchées avec une rigueur extrême. Les feuilles à visées politiques seront passées, disonsnous, au crible le plus sévère. N'en est-il pas trop déjà, — quand on pourrait si bien se contenter de deux ou de trois, pour Paris et la banlieue, deux officielles et une d'opposition... à l'eau de rose! On a la main plus facile pour la presse frivole, conteuse et sans prétention. On a refusé, hier, d'entendre aux offres et de recevoir le cautionnement d'un homme considérable, publiciste de grande expérience, et qui devra rentrer dans ses tiroirs (infortuné Duckettî) le programme si ample et les espérances si belles de son journal V Universel. Mais on ne voit aucun inconvénient, aujourd'hui, à laisser venir au sieur Chevalot, un créateur aux idées courtes, la notification suivante :
« M. Chevalot est prié de passer au bureau des déclarations de journaux, rue de la Ville-Lévêque, n*' 41, de 2 heures à 4 heures pour régulariser sa demande relative au Bonnet de Coton. »
Très maternelle à son égard, l'administration ira jusqu'à l'autoriser, peu de jours ensuite, à faire vendre son estimable feuille sur la voie pubhque. Plaisant détail ! A quelque petite distance de là, le sieur Chevalot sentira le besoin de modifier son titre, et l'on ne verra pas plus d'inconvénient que tout à l'heure, en haut lieu, à ce que le Bonnet de Coton, grandissant de plusieurs étages, s'appelle, désormais, VOUjmpe.
A travers la confusion des pièces classées, timbrées, apostillées dans ses bureaux. Monsieur le Ministre pourrait faire d'intéressantes trouvailles, s'il en avait
le loisir et la curiosité. Les- idées biscornues ont poussé comme des champignons dans cette végétation paperassière. Deux ou trois échantillons, au hasard de la rencontre.
Un M. Trémaux de Ghavoy, noble habitant de Saône-et-Loire, longuement a délayé son intime désir : il jugerait de la plus simple équité qu'on le déchargeât des obligations de la loi du cautionnement pour sa publication périodique extra-humanitaire, Le Principe, universel... Il s'en explique en ces termes convaincants, auprès de Son Excellence :
Monsieur le 3Ifnistre, Par le- titre même- de ma publication, vous voyez que je suis dans l'obligation de faire connaître au monde le principe des êtres et, par conséquent, de le comparer avec la traditk)n bibhque i^l).
Une confiance non moins robuste soutenait le courage du nommé Henry Heer, un pauvre bizarre homme de lettres à la cervelle un peu brouillée, aux conditions d'existence matérielle hypothétiques, d'ailleurs content de l'air qu'il respire, sûr de soi, libre comme Diogène et fier comme l'oiseau de Junon, dédaigneux des formules hiérarchiques, mais prétendant traiter à tu et à toi avec les puissances du jour ; la même imperturbable confiance conduisait la main de cet obscur citoyen des lettres, lorsqu'il se prenait à instruire Son Excellence des vicissitudes de son journal à naître (et sous quel titre séduisant!): VAmotir (2). Que son laisser-aller familier et bon enfant a donc de saveur !
(1) Ministère de rintérieur, Direction de la Presse, Bureau D.
(2) L'original de cette singulière èpître est revêtu du timbre : Cabinet du Ministre, avec rindication en marge, au crayon rouge : Dossier persoU' nel. On avait beaucoup d'ordre, sous l'Empire;
Voici le billet dans toute sa beauté :
l'amour
linÉRATCRE — THÉÂTRE — BEiDÎ-ARTS.
Henry HEER
Rédacteur en chef.
12, Boulevard de ciichy. MonsleuF le Ministre,
La publication du journal V Amour se trouve retardée par des embarras pécuniaires. Il est bien entendu que je ne m'occupe de ce journal qu'en qualité de rédacteur en chef- gérant.
Au surplus, si vous désirez quelques détails, vous pouvez vous adresser à M""^ de Solms-Rattazzi, 20, rue Barbey-de- Jouy. Je compte sur elle pour me faire mon courrier de l'élégance. Peut-être même fournira-t-elle les fonds. Ce qui a empêché jusqu'à ce jour l'apparition de V Amour, c'est l'inconsistance des personnes qui venaient à moi comme commanditaires. Je me charge de lancer l'affaire et de créer un capital, une valeur réelle. La chose serait faite aussitôt. Monsieur le Ministre, au cas où vous seriez tenté d'ajouter à notre petite fortune un atome, un rien, quelque chose comme cinq à six mille francs.
Mais les ministres, je le sais, n'ont guère le temps de s'occuper de littérature et de fantaisie. Cependant, n'eussiez-vous qu'une heure à donner par jour à ces doux loisirs, je m'offre à vous pour vous envoyer, chaque matin, un petit journal manuscrit, qui vous servira d'agréable passe-temps.
Aujourd'hui, le Figaro est bête et nul, depuis le retour à la sagesse de Villemessant, le Nain Jaune est trop brutal et grossier, depuis l'avènement de l'agent impérial Silvestre ; le Charivari est mort : vive Y Amour!
Si vous m'acceptez, Monsieur le Ministre, pour votre journaliste ordinaire, vous me rétribuerez comme il vous conviendra, soit deux cents ou même cent francs par mois ; et tous deux nous serons contents ; et nous n'aurons pas besoin
d'attendre indéfiniment que M"^ Rattazzi (1) ou tout autre noiLs verse le moindre sou.
Agréez, Monsieur le Ministre, l'assurance de ma considéralion distinguée.
Pour plus d'une raison, l'épître ci-dessus encadrée aurait pu sembler saugrenue et comme telle être abolie. Mais elle n'alla pas à la corbeille; que dis-je! on daigna la recueillir, la prendre en considération sérieuse. Et les renseignements relevés par les soins diligents du 2^ bureau de la Préfecture de Police n'ayant constaté rien de répréhensible dans les conditions de bonne vie et mœurs du sieur Georges-Albert Panthon dit Henry Heer (2), la direction de la presse avait transmis en conséquence une réponse favorable à l'auteur de la requête. V Amour et son père Georges Pan-
(1) Une cousine de Tempereur. M. le Rédacteur en chef de l'Amour cultive les hautes relations.
(2) Aussi bien, voici à titre de curiosité, les termes officiels du rapport concernant le directeur — en espérance — du grand journal humoristique V Amour:
CABINET DU PRÉFET DE POLICE 2« Bureau