‹ Frère d'EmpereurChapitre 35 sur 51 · LA FIN D UN HOMMR D ÉTAT · texte numérisé non relu

LA FIN D UN HOMMR D ÉTAT

bénigne. Cette fois encore, on n'appréhendait point de suites funestes. Les préparatifs d'une fête projetée au Palais-Bourbon suivirent leur cours, sous la direction de la duchesse de Morny. On était très occupé de musique et de toilettes. Cependant, il se mourait.

Ce fut tout à coup de l'effarement dans le palais (1). M™^ de Morny s'alarma. Une angoisse commença à se répandre dans la foule des serviteurs et des gens, qui vivaient de lui ou dépendaient de sa protection.

Le matin en s'éveillant, le duc avait aperçu un mince filet de sang, qui coulait de sa bouche sur sa barbe et l'oreiller légèrement rougi. Alors, a raconté l'auteur de Robert Helmont (2), ce délicat, cet élégant, qui avait horreur de toutes les misères humaines, surtout de la maladie, n'avait plus gardé d'illusion; il l'avait vu arriver, maintenant, cette maladie dans sa réalité, avec

(1) Relisons cette maîtresse page d'un livre déjà cité ; elle dépeint avec une grande force l'expression de bouleversement qu'avait produite, au Palais-Bourbon, cette nouvelle dans la foule de ceux qu'elle touchait au cœur ou dont elle renversait les calculs :

a Les valets, par groupes, erraient dans les couloirs, dans les salons, désœuvrés, accoudés au marbre des cheminées. Des amis du duc s'interrogeaient anxieusement, les derniers venus anxieux de nouvelles. Pas un indifférent dans cette foule. Ceux qui n'étaient pas frappés au cœur avaient encore plus de fièvre et d'inquiétude que les autres. Tout un monde d'ambitieux, de désappointés s'agitaient devant un véritable écroulement d'espérances détruites et de projets à refaire. Et que de comédies dans ce drame ! Depuis le chevet du mourant où le valet de chambre, l'homme de la vie intime et de tous les secrets, venait mendier en pleurant quelques rouleaux de louis traînant dans les tiroirs jusqu'aux antichambres où deux grands tlnanciers, de ceux dont le duc avait fait la furtune, se parlaient à voix basse, atterrés et piteux, à côté d'une grande cage pleine de singes, que tout ce bruit excitait et qui se cramponnaient aux barreaux avec des contorsions et des grimaces. » (Alphonse Daudet, Robert Helmont.)

;2,; a J'étais là. Je compris ce coup d'œil furtif et navr.'-, ce regard troublé tout à coup par une vision de la vérité teriible. » .Alphonse Daudet, Robert Helmont : La mort de M. de M...}.

ses laideurs, ses faiblesses et cet abandon de soi-même, qui est comme la première concession faite à la mort. L'irrémédiable lui était apparu brusquement. Il fit mander à son chevet le plus intime de ses amis, le comte de Montguyon (1), qui Faimait et ne le flattait point. « Dis-moi la vérité, le pria-t-il. Je suis bien bas, n'est-ce pas? — Perdu, mon pauvre Auguste. » Le mot même avait été plus crûment exprimé, par une espèce de franchise familière, pleine de tristesse. Il y eut une minute non de défaillance, mais de saisissement profond dans l'âme de cet homme, que rattachaient à la vie tant de liens heureux et de succès glorifiés. Par un effort de réflexion concentrée il dut se rappeler, en une minute, tout ce qu'avait été son existence, sa jeunesse enveloppée d'un mystérieux éclat, son ascension rapide, son autorité, cette opulence encore dont il aurait à se séparer tout à l'heure. Mais en même temps, sa résolution avait été prise. Il accepterait avec fermeté l'inéluctable. On pourrait répéter de Morny ce qui avait été dit de Telleyrand son aïeul supposé : « Il est mort en homme qui sait vivre ».

Les crises furent consécutives et violentes. Une lièvre ardente accompagnée de délire s'était emparée du malade. L'oppression augmentait. Le docteur Rayer, qu'on avait rappelé en hâte, s'était prononcé en ces termes : « Il faut attendre. Dans quinze jours, nous connaîtrons l'état exact du mal ». Il avait diagnostiqué le contraire de ce qui devait, hélas î se passer très cour- Ci) Montpavon, dans le Sahab. On a décrit avec des couleurs de roman Técroulement final de ce viveur. Lorsqu'il eut épuisé ses dernières ressources et jusqu'au désir de vivre, il se donna la mort dans un établissement de bains. Un curieux d'histoire et de lettres, Félix Chambon, a découvert fortuitement, au Père-Lachaise, sa tombe cachée sous les herbes de l'oubli .

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tement. La gorge s'était contractée au point qu'elle était presque close. Le duc ne pouvait qu'à grand'peine articuler quelques mots. La pancréatite, ce mal dont la science d'alors n'était pas en mesure d'avoir raison, allait à son terme avec une rapidité presque foudroyante.

Mais le délire, un moment, avait cessé. Morny se sentait très faible. Avec courage il avait jugé que son cas était sans remède, qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour ce qui lui restait à faire et qu'il convenait de mettre les choses en ordre, avant son départ. Il commença par mander ses deux secrétaires : L'Espine et Demestre, leur dicta plusieurs dispositions testamentaires et leur enjoignit de détruire des papiers, qui ne devaient point lui survivre. On mit à part des correspondances diplomatiques, des fragments d'histoire, des feuillets précieux en petit nombre. Et le reste fut condamné à disparaître. La flamme dévora bien des pages d'une intimité, qui ne voulait pas se livrer. Avant que l'Espine et Demestre se fussent retirés, il les avait priés de faire venir quelques-uns de ses amis.

Dans l'entrefaite, Henri, son valet de chambre (i), s'était approché de son lit et lui présentait une cuillerée de potion :

« Henri, lui dit-il, il faut, maintenant, me laisser tranquille. C'est la fin qui arrive. Il me reste plus que quelques heures pour m'occuper de mon départ. »

Car, c'est de ce dernier mot qu'il se servit toujours, comme par une suprême délicatesse.

« Non, non, c'est la fin. C'est la fin. Je le répète. Il faut que je m'occupe de mon départ. »

(î) Nous avons sou:5 l^> yeux le journal manuscrit, qu'avait ti-acé ce serviteur, minute par minute, depuis le premier jour de sa maladie jusqu'à la fin.

Et, en effet, il y consacrait ses dernières minutes comme à un devoir dont l'accomplissement pressait. Ceux qu'il avait convoqués étaient là : Roqueplan , Ludovic Halévy, Paul Daru, Charles Daugny, Crémieux. Ils avaient rejoint, dans la chambre spacieuse, Flahaut, La Valette et Rouher. Chacun d'eux, tour à tour, avait serré sa main moite et abandonnée. Il les avait tous reconnus et leur avait adressé en particulier un mot, un signe, une attention dernière. A l'un il avait dit : Comme cela vient vite ! A un autre il avait posé cette interrogation où persévéraient les visées de l'homme public: Que dit-on de cela dans Paris (1) ?

Des adieux plus douloureux lui restaient à faire. Il avait demandé sa femme et, pendant une heure, il voulut demeurer seule avec elle; puis il avait embrassé ses quatre petits enfants, en leur disant, quand ils s'en allaient étonnés, sans savoir: Adieu! Adieu!

Le soir du 7 mars, on apprit, aux Tuileries, que le duc était mourant. L'empereur et l'impératrice se hâtèrent. Lorsqu'ils eurent pénétré dans la chambre et que Napoléon très ému eut pris ses doigts entre les

(1) C'était le sujet de toutes les conversations. On s'expliquait mal, dans le public, l'affection soudaine et mortelle, qui avait accablé cet homme d'énergie. Bien des suppositions s'éveillèrent. 11 fut parlé d'une cause mystérieuse, et qu'on se refusait à dévoiler, — les suites d'un duel, les effets d'une vengeance d'époux outragé. Une légende se forma, souvent reprise ensuite. Surpris dans un couloir de Compiègne ou de Fontainebleau, comme il sortait à une heure trop matinale ou trop tardive de la chambre occupée par une aimable Écossaise, la femme d'un maréchal de France, il aurait été provoqué par celui-ci et atteint d'une grave blessure. On simulait une maladie, pour sauver les apparences. Beaucoup de gens attachaient du crédit à ce racontar. Assez singulièrement, Mérimée écrivant à Victor Cousin, en mars 1865, donnait au maître philosophe cette autre explication, ponctuée d'une impertinence: « La maladie de M. de Morny est une anémie compliquée par les remèdes absurdes du docteur anglais (Oliffe) et peut-être par M"** de Morny (sic). » [Lett. inéd., édit. Chambon, p. 147.

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siens, Morny ne reconnut pas son frère. Le délire s'était ressaisi de tout son être et l'âme en élait comme absente.

L'empereur s'était assis, lui tenant toujours la main, songeant à leur double et si étrange destinée, depuis le berceau jusqu'aux approches de la séparation dernière, pendant que l'impératrice, à genoux, priait avec ferveur. Après une demi-heure de silencieuse attente, tous deux se retirèrent dans la chambre voisine. Un moment, la fièvre s'apaisa. C'était une minute encore de calme et de lucidité. Flahaut se pencha sur son chevet : « L'empereur est venu; il est encore là; ne désirezvous point qu'il revienne? — Oui, oui, je le voudrais », soupira- t-il. Napoléon rentra. Les assistants s'étaient écartés. Très bas, les deux frères purent échanger quelques paroles. Mais le répit accordé par le mal avait été très court. Une troisième fois, le délire s'empara du mourant. Alors, l'empereur quitta la pièce en sanglotant et cachant ses yeux avec son mouchoir. Vers une heure du matin, l'agonie commença.

On envoya chercher l'archevêque de Paris, qui vint l'administrer, lui donna le viatique (1). A sept heures, quand arriva le médecin ordinaire, le valet de chambre lui murmura ces mots : Monsieur le duc s'en va. « Non, répondit l'homme de la Faculté. Nous le conserverons encore quelques heures, mais enlevons ce vésicatoire, qui le fait souffrir sans pouvoir le soulager. » Tous

(1) C'était la seconde visite de W Darboy. L'avant-veille, Morny, en pleine connaissance, avait consenti à recevoir la première, moins par le besoin de consolations pieuses, dont il n'attendait aucun espoir, que par une ultime raison de convenance envers le monde, pour le rang qu'il y occupait.

deux, avec de douces précautions, soulevèrent Tillustre malade, pour le tourner à droite. Dans le même instant Morny poussa un léger soupir et rendit la vie.

Flahaut était resté. Il avait assisté aux derniers moments de Morny son fils, comme il avait assisté aux dernières minutes de Talle3Tand, son père, sans qu'il pût donner à l'un ou à l'autre ces noms de fils et de père, où passe tout l'amour humain dans un déchirement suprême.

Le lendemain matin, un témoin éloquent (1) notait ainsi le spectacle de mélancolie dont ses yeux avaient été frappés :

« Cette chambre où tant d'agitations avaient senti grandir leur ailes, où s'agitèrent tant d'espoirs, et de déconvenues était toute au silence et à la solitude de la mort qui passe. Le duc était sur son lit, la figure rigide, vieillie, transformée par la barbe, qui a poussé toute grise en une nuit. Un prêtre, une religieuse et cette atmosphère de la veillée mortuaire où se mêlent la fatigue des nuits blanches et les chuchotements de la prière et de l'ombre. La journée commençait à peine et déjà, derrière les massifs verts du jardin, on entendait là-bas, sur le pont de la Concorde, une petite clarinette aiguë et vive dominant le bruit des voitures (2). Je l'ai revue plus lugubre encore cette chambre de mort. Les fenêtres grandes ouvertes. La nuit et le vent du jardin entraient librement dans un grand courant d'air. Une

(1) V. la note de la page précédente.

(2) La clarinette d'un mendiant, dont les sons aigres étaient un supplice pour les nerfs de MornN-.et qu'il avait essayé, mais en vain, de faire taire. Ce puissant, ce charmeur, n'avait trouvé sur son chemin que deux résistants obstinés : Henri Rochefort et l'homme à la clarinette, du pont de la Concorde.

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forme blanche sur un tréteau. C'était le corps qu'on venait d'embaumer.^)

Les funérailles eurent une pompe souveraine. Dès le matin, les échos vingt fois acuités par le bruit des canons avaient annoncé à la capitale ce deuil public. Le défilé des troupes, des pièces d'artillerie, des carrosses de cour, des voitures en foule, des personnages de tous ordres en leurs costumes officiels, se prolongeait sans fin, sous les regards étonnés du peuple de Paris tout entier aux fenêtres des maisons ou sur les larges voies, par où passait l'interminable et solennel cortège. Quinze autres coups de canon signalèrent son entrée dans la nécropole du Père-Lachaise. Le cercueil d'argent, qui renfermait les restes du duc de Morny, allait descendre en la fastueuse sépulture.

Immense avait été le désespoir de la jeune duchesse. Elle sanglotait ; elle aurait souhaité que cette tombe prématurément ouverte se refermât aussi sur elle. Se conformant à une touchante coutume russe, le jour de la mort du duc, elle avait fait tomber sous les ciseaux la tresse de ses cheveux blonds; pieusement elle la plaça entre les mains glacées de celui qu'elle pleurait. Pendant plusieurs semaines elle exigea que le couvert de son mari fût préparé à table, en face du sien, comme s'il dût continuer à prendre ses repas avec elle, réçrulièrement, chaque jour.

Elle demeurait tout absorbée dans son deuil.

Des circonstances inattendues et regrettables, des propos tenus, des choses écrites, les surprises du hasard 8t les perfidies del'amitié se conjurèrent pour l'en détacher.

A la veille du « grand départ », Morny avait voulu

qu'oQ livrât au feu des liasses de papiers ou des confidences éparses susceptibles de compromettre des noms en vue, des réputations familiales, ou d'éclairer d'une lueur importune des secrets d'un moment, qui n'avaient point à s'éterniser. Il y avait là bien des placets trahisseurs et aussi bien des billets aux couleurs tendres, fleurant encore leur parfum de boudoir. Les lettres d'ambition, d'affaires ou d'amour, brûlèrent toutes, à la fois, en une seule et grande flamme.

Cependant, une omission, dans le trouble, avait été commise. On n'avait pas vidé tous les tiroirs du meuble. De l'un de ceux-là s'échappèrent des vélins accusateurs sous les yeux de l'épouse. Ce n'était pas assez. Des amies, comme il en est dans le monde, aggravèrent de leurs insinuations perfides la première impression ressentie. Avec la mobilité de sa nature, une révolution brusque s'était opérée dans son âme. Elle se jugea déliée de son vœu de constance éternelle. Presque au lendemain de cette découverte, elle était arrivée chez la comtesse Oustinow, sa parente, en robe de couleur; et comme elle voyait en elle de l'étonnement, elle s'expliqua : « J'ai compris aujourd'hui que je n'avais existé pour lui que comme un moyen de pénétrer dans une société différente et nouvelle. Puisque je n'étais à ses yeux qu'un chiffre dans le nombre, mes obligations — je ne dis pas mes devoirs — ont changé avec mes sentiments. » En parlant ainsi elle cédait à un premier mouvement d'irritation qui s'effacerait et que remplacerait, avec le temps, le sentiment qu'elle avait été davantage pour le duc de Morny; car il l'avait toujours aimée, malgré qu'il eût, parfois, adopté les allures d'un époux volage et libre.

Le veuvage de la duchesse dura deux années. Il ne

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s'écoula pas absolument dans la retraite. Elle continuait de recevoir; elle voyageait, et le faisait en grande dame. Par l'habitude de vivre dans le faste, elle avait la main facile à la dépense. Les enfants demeuraient, soit dans l'hôtel avec jardin qu'elle occupait, à Paris, avenue d'Antin, soit au bord de la mer, à Deauville (1), dans la villa très belle qui leur venait de leur père, et qu'ils ne garderont point.

C'était une des portions de la fortune acquise par le pouvoir et par les affaires, que leur avait laissée le duc de Morny. A la vérité, cette fortune n'était pas aussi considérable qu'on se l'imaginait. Morny avait mené son train de maison à grande allure. Il dépensait de quatre à cinq cent mille francs à l'année et jugeait qu'il fallait beaucoup d'ordre pour se contenter de cela, à Paris, tout en étant logé, lui et les siens au Palais- Bourbon, sur le crédit national. Néanmoins, ses affaires parurent embrouillées et ne représentèrent point le capital espéré, à la liquidation de l'héritage. Cette liquidation, qui livra le secret de ses réussites et de ses traverses, fut longue et laborieuse. L'actif était

(1) Les souvenirs manuscrits de la marquise de Morny, fille cadette de la duchesse, ces curieuses feuilles volantes, qu'il nous a été permis de parcourir laisseraient croire qu'on les y oubliait un peu. Vers 1869, la famille était au complet à Paris. On décida que garçons et filles seraient envoyés pour quelques mois, à la mer. Ils y demeurèrent jusqu'à la veille de la déclaration de la guerre. A cette heure critique, le duc et la duchesse de Sesto (M"» de Morny portait maintenant ce nom) décidèrent de partir à Madrid, en leur propriété. Comme ils venaient d'achever leurs préparatifs :

oc A-t-on prévenu les enfants ? demanda le duc.

a — Ah! mon Dieu, je les ai oubliés!

a On nous expédia, dit la marquise de Morny, dépêche sur dépêche ; et, en deux heures, il fallut préparer les malles, mettre en état de voyage les six enfants (deux cousins en sus), l'instituteur, la gouvernante et les domestiques. » (Mém. ms.)

considérable, le passif l'était aussi (1). Il s'était trouvé engagé dans un série d'opérations douteuses, qu'il n'avait pas eu le temps d'éclaircir et qui pesèrent sur la succession. Au moment de son décès, il y avait cent quarante chevaux dans ses écuries, à la ville, ou dans son haras de Viroflay, coûtant six cents francs par jour, c'est-à-dire environ vingt- deux mille francs par an. Lorsqu'ils furent vendus à Chantilly, on n'en avait retiré que vingt mille francs. La vente des tableaux et des objets d'art de sa galerie avait été plus fructueuse : on en évalua le chiffre à un million. Au total il n'était resté guère plus de trois à quatre millions liquides, ce qui était loin d'équivaloir à l'opulence énorme qu'on lui prêta. De son côté, la duchesse n'avait en propre que la partie des biens hérités de son mari. Ses parents, séparés, ne possédaient point d'apanage et vivaient, chacun de son côté, dans une gêne relative. Mais la descendante des Troubetzkoï n'était pas très éloignée du jour où les ressources de sa vie mondaine seraient relevés sensiblement par l'adoption d'un nouveau nom et d'une troisième patrie. Tout en n'étant pas très engouée de la société espagnole, que, dans une de ses conversations avec le baron de Behr, — qui nous en certifia le détail, plus au long, — elle avait comparée à une ménagerie où les lions étaient rares, mais où dominaient les singes, elle fréquentait souvent chez la reine Isabelle II, aimant d'elle ses qualités d'intelligence, de franchise, de générosité (2). C'est dans les

(1) Vinard, Mon journal, t. I.

(2j Fervente légitimiste, M'»^ de Sesto ne voudra jamais mettre le pied à la cour du duc d'Aoste, dui^nt ses séjours en Espagne. De même, du côté de la France, ses sentiments étaient restés fidèles à l'idéal qu'elle s'était formé de l'ancienne monarchie bourbonienne, symbolisée dans l'image à la fois brillante et douloureuse de Marie-Antoinette.

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entours de cette princesse qu'elle fat amenée à contracter son second mariage. Elle agréa la demande du duc de Sesto, un cousin de l'impératrice des Français qui, jadis, avait ému le coeur de sa belle parente, quand il était le marquis d'Alcanizes et qu'elle, Eugénie de Montijo, attendait encore l'époux providentiel. C'était un homme d'une réelle distinction, sans autant de beauté physique ni de séduction apparente qu'on se fut attendu à lui en trouver, sur la réputation de ses succès de jeunesse; au moral, d'une nature loyale et sûre, d'un caractère un peu faible dans son domestique, mais obligeant et bon.

Son habitation de Madrid était un véritable palais. On en admirait les salons, les meubles, l'immense galerie ornées de tapisseries superbes. Les chambres étaient fort belles, en particulier celle de la duchesse dont le style offrait la reproduction d'une des salles de l'Alhambra de Séville (1). Elle en avait aménagé la décoration avec beaucoup de goût et un luxe inoui. On y donna une fête splendide, en l'honneur d'Alphonse XII, que Sesto avait aidé de tout son pouvoir à remonter sur le trône, le suivant dans tous ses déplacements quand il était prince des Asturies, comme il l'avait suivi dans ses études, et le chérissant autant que s'il eût été son fils. Pour cette soirée fastueuse offerte par le duc à son roi, la duchesse avait commandé qu'on enlevât les tapisseries anciennes et qu'on tendît

(1) <r Le jardin était magnifique. Ila\ait une grande terrasse et sur cette terrasse haute de cinq mètres, un large étang rempli d'eau filtrée. Cl'est là que nous apprîmes tous à nager. » (Métïwires inédits de la marquise de Morny, Les Sesto étaient très invités à la Granja, propriété merveilleuse du roi d'&pagne, où il passait l'été et qui a été construite par le petit-fils de Louis XIV sur les plans de Versailles. Au premier étage de la plus grande bâtisse de gauche habitait le duc.

la galerie entière de damas jaune. A l'ordinaire, elle recevait peu, à Madrid ne goûtant que faiblement la société d'alentour, regrettant le passé de France, son premier mariage, l'évidente supériorité de Morny, et ne se défendant pas toujours de le laisser voir.

Cependant, le duc de Sesto avait voué une tendresse réelle aux enfants du duc de Morny entrés si jeunes en sa maison et qui lui parlaient comme à leur père. Une circonstance exceptionnelle avait-elle obligé la duchesse à s'absenter, comme il en fut à la suite d'une grave maladie, où elle avait dû s'éloigner pour prendre les eaux, il les abritait d'une indulgence infinie. Sa sollicitude était sans bornes à les rendre heureux et libres. Il leur donnait des leçons d'équitation, les faisait monter en selle ou conduire à quatre chevaux (1). Il les gâtait et tous l'adoraient î

De ses quatre enfants, le duc de Morny avait chéri d'une prédilection bien naturelle la plus jeune, celle pour qui l'on avait préparé sous son toit le dernier berceau (2). M'"'' de Morny, au contraire, éprouvait à l'égard de celle-ci une antipathie irraisonnée, la trouvant sans grâce aucune et lui voyant mille défauts (3).

(1) Il avait annuellement trente-huit à quarante chevaux dans l'écurie.

(2) La future marquise de Belbeuf, après son divorce la marquise de Morny. Elle n'avait que dix-huit mois, à la mort de son père. L'aînée, Marie de Morny, devait épouser un neveu et l'héritier du duc Sesto, le comte de Corsana.

(3) Ne l'avait-on pas surnommée « le tapir » parce qu'on avait cru s'apercevoir qu'elle aurait le nez plus long, peut-être, que ses frères et sa sœur? Comme nous l'avons pu constater, ayant eu sous les yeux confidentiellement sa plainte intime, elle gardera plutôt une impression amère de ses premières années, alors que l'esprit tardif, un peu lent à se préciser, elle vivait dans une sorte de rêve, qui la laissait sans résistance. « Un souvenir poignant de ma petite enfance, y mentionne- t-elle, c'est une question que je posai à notre bonne anglaise, femme dévouée et douce,

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Et ce fut un sentiment qui persista. Il y avait toujours eu du caprice en la duchesse et dans les impulsions de sa nature vivo et changeante. En outre, elle avait conservé sur la discipline familiale des idées encore imbues de l'ancienne éducation slave, autoritaire, distante, et laissant aux intermédiaires, des précepteurs, des gouvernantes, des subalternes sans affection, le droit de régenter et de sévir (1), fût-ce avec rudesse.

Cependant, les années suivaient leur cours rapide. Les fils, à côté de leurs sœurs, grandissaient sous les horizons confondus de France et d'Espagne, curieux d'action et d'entreprise, mais incertains de la voie où le sort les pousserait, jetés hors de leur cadre par les bourrasques des révolutions politiques, et, de toute manière, devant se ressentir forcément, malgré la bonté foncière du duc de Sesto (2), du malheur, qui les avait privés, dès l'âge le plus tendre, des lumières et de la haute direction paternelles.

La perte d'un homme, tel que Morny, avait eu d'autres effets — et de plus étendus. Le déclin du Second

dans une circonstance où j'avais eu à souffrir d'un accès de mauvaise humeur. « Pourquoi, lui demandais-je, suis-je la fille de papa (le duc de Sesto) et pas celle de maman?» Elle se mit à pleurer et ce fut sa seule réponse. (Mém. inédits de la marquise de Mùrny]. Les lacunes d'une enfance privée d'amour et de joie auront eu, à ce qu'elle nous diî-ait elle-même, des conséquences indirectes sur l'orientation de ses idées, de ses sentiments, qui expliqueraient bien des choses plus tard jugées étranges.

(1) Telle, une gouvernante allemande, fut chassée par le duc de Sesto pour s'être crue en droit de dire à la jeune fille dont elle avait à diriger l'éducation : « M"* de Morny, mettez-vous à genoux et demandez-moi pardon. »

(2) La duchesse quittera la vie sans s'en apercevoir. A Paris, un matin, elle écrivait à la reine d'Espagne en exil, Isabelle, qu'elle aurait le plaisir d'aller la voir dans la journée. Deux heures après, elle n'était plus.

Empire, visible à ceux dont le coup d'oeil sur devançait de loin la marche des événements, en fut de beaucoup précipité.

Au moment où le duc de Morny quittait la scène du monde, un grand frémissement parcourait l'Europe. Le régime impérial courait à sa ruine sans s'en apercevoir. Le sort lui avait fait à lui, Morny, cette dernière grâce de lui choisir l'heure de sa disparition. Il ne connut pas le prologue du drame militaire dont la France était, à l'avance, la victime désignée. Il n'eut pas à pressentir les lendemains de Sadowa, lui qui avait nettement dit à l'Empereur : « N'attaquez pas le roi de Prusse, maintenant; vous n'êtes pas préparé; il vous jetterait dans le Rhin. » Louis-Napoléon ne l'ayant plus auprès de lui, promenait sa politique étrangère d'incertitude en incertitude et jetait dans une contradiction perpétuelle, comme à dessein, l'action occulte de son cabinet et la ligne de conduite tracée par ses ministres (I). Alors que le plus avisé, le plus implacable de ses antagonistes, nouait partout des alliances, resserrait avec une méthode imperturbable le cercle de son investissement diplomatique. Napoléon III s'obstinait à tourner ses canons contre l'Autriche, se dérobait aux invitations de la chancellerie russe et conservait à l'égard de l'Allemagne des dispositions confiantes, que tous les signes extérieurs s'accordaient à condamner. Morny n'était plus là pour guider de sa raison tranquille le rêveur couronné qu'était son frère, pour écarter de son cerveau ces échappées d'imagination

(1) L'empereur ne précisait jamais le but où il tendait ni la nature de ses desseins; et, de son côté, Timpératrice, avec sa turbulence, intervenait en toute circonstance où se brouillaient les cartes de la politique extérieure. Elle aurait voulu, disait-elle, former des coalitions.

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