AUXGRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE
Entrez , il n'y a personne. De sorte qu'une fois là-dedans , vous êtes obligé de vous demander si c'est de sa reconnaissance ou de ses grands hommes que la patrie a voulu se moquer. Vous ne vous doutiez pas de cela , vous , les étrangers , qui aviez peut-être pris à la lettre cette dernière strophe de notre hymne officiel de Juillet :
O temple de deuil et de gloire , Panthéon! reçois leur mémoire.
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!*ourtant, un jour — il n'y a paslong-lemps de cela, — le gouvernement français se trouva comme honteux de son Panthéon vide , et consentit k ce qu'un célèbre sculpteur plaçât au-dessus de la porte de ce temple sans dieux quelques effigies historiques. L'artiste , qui était aussi un citoyen , chercha parmi nos gloires les moins oubliées, c'est-à-dire les plus nouvelles, et il en fit un fronton. Eh bien , le fronton n'était pas ac-hevé, que déjà l'on n'en voulait plus , parce qu^on en avait peur : on dit à l'artiste de le briser, il refusa. Alors, éternelle ignominie ! l'administration trouva des hommes de notre pays , des écrivains à pomme d'or, décorés de la croix d'honneur;, qui devaient tout, même leur pomme d'or, même leur croix d'honneur, a cette révolution symbolisée par le sculpteur, et qui firent froidement l'autopsie cadavérique des renommées que le sculpteur avait choisies, et qui les débattirent, et qui les discutèrent, et qui de-
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mandèrent / les effrontés, ce qu'avait fait Bicliat , le martyr de la science , ce qu'avait fait Mirabeau, ce qu'avait fait Lafayette , ce qu'avaient fait Cabanis, et Monge , et Fénéloii , l'instituteur démocratique du petit-fils de Louis XIV , pour être ainsi montrés aux yeux de tous sur la pierre d'un monument national! Ils ne voyaient donc pas, les misérables, que c'était cracher sur la France, que c'était désavouer l'honneur de notre histoire, et donner raison à nos ennemis? Grâce au peuple cependant , il y a encore chez nous un peu de bon sens et d'honnêteté •. l'indignation des masses ferma la bouche à ces critiques parricides, et le Panthéon, toujours désert, conserva du moins pour les yeux du passant de quoi prétexter sa menteuse inscription.
Tandis que Londres a son Westminster , spectacle qui vaut à lui seul le voyage de Londres, en fùt-on à deux mille lieues! Westmins-
ter, la belle église d'Edouard le Confesseur, de Henri V et de Henri VII , que depuis huit cenls ans tous les rois et reines d'Angleterre ont bâtie, sculptée, festonnée, sans jamais la trouver assez riche : Westminster oii les rois commencent et finissent, viennent chercher la couronne et le tombeau ! où le roi-confesseur dort à côté de ce trône de pierre que la tradition naïve appelle l'oreiller de Jacob, et qui futle trône de Robert Bruce : Westminster, panthéon gothique où le soir, sous les voûtes sombres, le long des colonnes noircies qui lancent au ciel leur forêt dentelée, on croit voir s'agiter et marcher les mille statues de tes grands hommes , heureuse Angleterre, promenade d'ombres géantes, prêtes à broyer de leur frottement de bronze le profane qui oserait assister à cette nocturne résurrection. Oh! comment dire ce que je ressentis, moi, alors qu'on me fit entrer à Westminster , au moment où dans le sanctuaire fermé, 1 ange-
lique voix des enfans de chœur chantait à tous ces illustres morts la musique immesise de leur frère Haendel? Comment raconter mon émotion et mes larmes dans cette funèbre église, admirable résumé de la pensée religieuse de huit siècles, noble ossuaire de tant de rois, et de héros, et de penseurs, et de poètes, depuis la toute puissante femme Elisabeth, jusqu'à Garrick le comédien , depuis l'adorable statue de Marie-Stuart , jusqu'à la plébéienne effigie de Shakespeare ? Comment vous montrer debout autour de moi ces restes magnifiques , intelligences et puissances de toute sorte , philosophes , artisans , guerriers de terre et de mer? Les Nelson, les Raleigh, les Newton, les Bacon, lesDryden, lesMarlborough, les Wolfe , les Watt , les Thompson , les Stanhope, les Warwick, les Sheridan, les Fox, les iMilton, les Goldsmith, les Addisoii, ouvraient silencieusement leurs rangs pour me laisser passer '.Leurs statues de fer, de bois, de bronze,
ni A LONDRES.
de marbre, semblaient regarder du haut de leurs piédestaux , et chercher à terre ce que pouvait leur vouloir ce petit être qui tournait en tremblant k reutour. Les bannières revenues de la Terre-Sainte, les épées de bataille, les armures rouillées de sang frémissaient et retentissaient sur ma tète; toute la vieille histoire d'Angleterre se ranimait devant moi : je retrouvais, âge par âge, la composition si terriblement glorieuse de ce quadruple écusson que les Plantagenels étaient parvenus U clouer sur leur casque royal: Angleterre, Ecosse, Irlande et France ! C'était hier, cela, ma bien aimée France! et ton amour immortel ne pouvait , malgré ses cris, m'empècher de rougir de ton avilissement, a toi, en présence de cette énorme chose, T/Yngleterre, qui flotte sur le monde entier comme son pavillon sur les mers. Je n osais plus penser qu'à tes douleurs méritées, qu'à tes opprobres volon taires, devant celte nation qui passe sa vie ;i
se couronner de toutes les gloires, qui donne ses ordres aussi fort et plus loin que la Russie, et ses lois k cent vingt millions d'hommes ! qui bâtit toujours, et sans cesse, une illustralion à côté d'une autre, et n'en oublie aucune, et se montre également fière de toutes ! qui dresse aussi haut dans son Westminster la statue du mécanicien Watt et celle de Talbot, attache aux voûtes le me'daillon de Facteur Garrick sur la ligne de ceux des Tudor! Penser, hélas ! que des écriv.iins à gages, des publicistes d'antichambre, osent comparer le musée de Versailles a l'abbaye de Westminster ! Penser que nous n'avons qu'une galerie de détestables enluminures, mensonges honteux, dégradantes caricatures, chefs-d'œuvre à cent fraiics pièce, arrachés par ra\arice à la faim , pour apprendre aux étrangers qui viennent chez nous, combien la France fut puissante, el savante, et glorieuse, elle aussi! Vaincus, toujours vaincus pr.r l'Angleterre !
Westmitister est 1 idée la plus sublime qui soit venue à force d'années dans la tète d'un peuple. Et Londres est bien heureuse d'avoir Westminster ! Sans cela , qui donc pourrait lui pardonner son arrogance et ses grands airs, et son grossier mépris pour tout ce qui n'est point Insulaire, et cette jalousie, cette envie abominables, si mal cachées, sous un pseudonyme pompeux, LA NATIONALITÉ? qui pourrait ne pas se réjouir de la savoir perdue de dettes, minée de toutes paris , et dévorée honteusement par le paupérisme, venimeuse vermine qui pue dans tout Londres, en dépit des parfums et de l'or dont on la couvre ? qui ne rirait point en pensant que la moderne Tyr n'est après tout qu'une ruche immense de marchands et de bourgeois, cent fois plus jnsolens, mais aussi cent fois plus bètes que les marchands et les bourgeois de Paris!
Mm î^fttcontre îrana JJtcfaMUç.
Au milieu de la Cité de Londres , boueux empire des marchands et du Lord-maire, où le roi qui trône à Saint-James, n'entre qu'avec la permission du roi qui juge à Mansionhouse ; entre Cornhill et Grace*church-street, est un passage obscur qu'on dirait pavé de
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il8 UNE RENCONTRE DANS PICCADILLY.
houille , et qui traverse comme un boyau la triste auberge de George a?îd Fulture. C était là qu'un fiacre stationné a Eléphant and Castle avait conduit Paul au sortir de la voiture de Brighton. Le malheureux jeune homme était arrivé trop tard à Dieppe, trop tard d'une heure seulement ! Il avait vu s'effacer a Thorizon la fumée du paquebot qui lui emportait sa mère ; il avait tendu les bras en pleurant vers ce navire qui n'était déjà plus qu'un point noir : et puis à genoux sur les marches de la jetée, il avait regardé encore, il avait écouté long-temps les symboliques plaintes de la vague, pensant avec désespoir combien sa pauvre mère avait dû le chercher et l'attendre, l'appeler et l'accuser; combien la Providence avait eu peu pitié d'elle et de lui, combien c'était une fatalité aveugle et féroce que cette volonté soi-disant divine qui brisait la sienne depuis deux ans! Nul n'osera s'étonner sans doute que dans la vie du frère
d'Alice il y ait eu ainsi des heures de blasphème et de malédiction. Ce n'était ni un saint, ni un ange; c'était un homme. Qu'ils vous peignent des saints et des anges, ceux qui ont été assez heureux ou assez fous pour en voir ! Quant à nous, il est de notre devoir de dire que nous n'en avons jamais rencontré.
Au reste, à cet abattement trop pardonnable avait bientôt succédé une forte et généreuse résolution. Paul s'était dit : — Je suis venu de Paris pour embrasser ma mère, et je l'embrasserai! — et il était parti pour Londres, accompagné seulement de son courage et de son amour, sans recommandation, sans passeport, sans argent ; car il n'avait emporté de Paris que la somme nécessaire pour aller à Dieppe, et parmi les connaissances que M. Duplessis avait laissées dans cette dernière ville, il ne se trouva personne qui voulût ouvrir au fils rebelle sa bourse ou son crédit. Tous
c€s respectables saleurs, tous ces prud'hommes de la morue et du hareng repoussèrent l'audacieux qui avait dédaigné l'état de son père; tous ces chefs de famille, tous ces empereurs de chambre à coucher crièrent analhème sur le misérable qui n'avait point voulu que sa sœur servît de pot-de-vin dans l'association de deux négocians; ils le montrèrent du doigt à leurs enfans comme ils eussent montré une bête fauve ou un forçat revenu du bagne! ils furent cruels au point de lui refuser même un renseignement qui pût l'aider à retrouver sa mère! ils furent lâches jusqu'à ne pas touloir répondre de lui dans la simple demande d'un permis d'embarquement ! 11 semblait que le farouche armateur leur eût légué en partant sa haine et sa vengeance... Le père-defamille est une espèce solidaire ; on ne peut pas nier cela.
Néanmoins , Paul était parti , parce qu'il avait retrouvé Victoire, sa vieille bonne, et
Victoire lui avait dit tout de suite où devait loger madame Duplessis en arrivante Londres. Quant à son passeport, deux tonneliers du magasin de son père, ceux-là même qui, le soir de la Fête-Dieu, avaient prêté main forte à la malédiction de leur maître , étaient allés témoigner à la sous-préfecture en faveur du fils déshérité j et l'autorité dieppoise, indécise , peureuse , polie , provisoire , comme étaient alors toutes les autorités, avait laissé Paul se mêler librement aux baigneurs fugi tifs qui se sauvaient de France à pleins paquebots.
11 faisait nuit quand le voyageur avait touché la terre Anglaise, et seul peut-être parmi la foule qui couvrait a cette heure le pont du navire, il était resté insensible au magnifique spectacle d'une arrivée nocturne à Brighton : ce splendide avant-poste de Londres, merveilleux échantillon du luxe , de l'opulence et de l'industrie britanniques, jeté Va insolem-
ment au bord de la mer, en face de Dieppe la bombardée, pour frapper et confondre du premier coup ceux qui vont de France en Angleterre. Que d'orgueil! que de faste ! que d'or! et comment comprendre que l'aristocratie anglaisene s'est point ruinéeà inventer Brighton? Pour deux mois de bains qu'elle y passe , il lui fallait donc tant de palais, tant de bronzes et de marbre? 11 lui fallait donc Brunswick -Place et sa colonnade longue comme le Louvre ; il lui fallait donc le Pavillon, un kremlin en miniature pour loger le roietsa cour; il lui fallait donc la Jetée en fer, ce pont sidélicat,sigracieux,si hardi qui tient d'un bout au gazon du rivage, tandisqu unquartde lieue plusloin, sa pointe qui mord les naviresau passage , attend tranquillement le calme ou la tempête, ainsi que ferait un promontoire de diamant! 11 lui fallait donc le Stey ne surtout , le magique Steyne , incessante ligne de maisons délicieuses qui se mirent coquettement
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dans la mer, le Steyne qui, la nuit, quand il allume ses mille fanaux de gaz, montre à toute la Manche, Brighton, la frontière anglaise , sortant des eaux comme un palais des fées , comme une fête des esprits! Elle a pu , elle a fait tout cela pour son agrément et sa joie, la puissante noblesse; mais au milieu de tant de riches et fières édifications, elle n'a pas pu faire pousser un arbre seulement! Le beau Brighton est aride et brûlé : la ville d'été n'est habitable que l'hiver!
C'était aussi sans admirationque Paul avait fait les vingt-deux lieues de route qui séparent Londres de Brighton , vingt-deux lieues franchies en six heures , pourtant! dans une voiture publique qui serait a nos diligences ce que le lévrier est au bœuf , douce et ^velte berlineaux quatre chevaux superbes, toujours courant, la tête parée de roses, plus ardeiis,plus liers, plus rapides que les chevaux du roi de France,qui n'ont pasmême des harnaissi beaux!
iSA UNE RENCONTRE DANS PICCADII.LY.
vingt-deux lieues droites, propres, et sable'es comme une allée de parc, presque toutes bordées de trottoirs k balustres, et de jardins, et de cottages enchanteurs, presque toutes éclairées la nuit comme une rue. La tristesse , rinquiétude, la pensée constante de sa mère et de sa sœur rendaient Paul indififérent à tout cela. Dans ce parcours éclatant, pi^odigieuse suite de châteaux aux riches dépendances, de fermes belles comme des châteaux, d'auberges somptueuses, et d'équipages efifrénés , et de chiens enchaînés d'argent, et de seigneurs éperonnés d'or , il n'avait vu , lui , pauvre jeune homme, que les travailleurs de la route, veillant pieds nus, sur des morceaux de roche, a la sûreté du sabot des chevaux! il n'avait vu que les valets de ferme, les gardiens des troupeaux, misérables serfs de l'aristocratie foncière, témoignages déchirans de famine et de misère, hideux fragmens de peuple, attachés a la grille du paird'Anglelerre comme le bon-
UNE RENCONTRE DANS l'ICCADILLY. 185
ton noir de la peste au sein dune belle femme !
Mais quand il eut gagné Southwark , quand après avoir roulé tout le long de Kennington- Road, la .voiture qui le portait s'arrêta ; quand alors le cocher lui apprit qu'il était dans Londres depuis plus d'une heure, Paul fut étonné de celte ville sans murailles ni barrières dont il n'avait pointvulecommencementjil se trouva plein de terreur devant les droites et larges voies qui s'ouvraient de toutes parts autour de lui, et s'allongeaient infinies d^ns un invisible horizon -, il resta long-tenips à regarder passer cette confortable foule de Londres que nul mendiant ne tache, qu'aucun haillon ne salit , parce qu'à Londres le pauvre a ses quartiers qu'il lui est interdit de franchir. Puis quand il eut payé sa place et mis dans un fiacre son frêle bagage, pour s'en aller une ou deux lieues plus loin dans la ville, a l'auberge qu'on lui avait indiquée, le frère d'Alice
reconnut qu'il ne lui restait plus que vingt francs! Alors le sentiment de sa pauvreté, de son impuissance, de son isolement, vint amèrement le saisir; et il pleura comme un enfant qui se voit perdu au milieu d'un bois.
Jamais pourtant circonstances plus favorables ne s'étaient ofïertes à un Français, et surtout à un Français de Paris, pour lui rendre le voyage de Londres plein de séductions et de charme. Les trois jours de juillet avaient eu en Angleterre un immense retentissement.
Les bourgeois et les marchands de Londres , que rinsolente suprématie des nobles rendait tous les jours plus irrités et plus jaloux , le peuple de Londres, fatigué d'impôts sans privilèges et de devoirs sans avantages, avaient salué , chacun selon ses idées , la manifestation héroïque qui devait ébranler tant de trônes et remettre en question tant de droits. Car pour les bourgeois et les marchands, la révolution de France était le renversement
des tories et l'ave'nement des whigs, c'était la chambre des lords réduitea rimpuissancepar la chambre des communes, c'était la bourse et le caducée supplantant au pouvoir la couronne et l'épée. Pour le peuple . c'était le vague espoir d'un peu plus de travail et d'un peu moins de charges , si les grands propriétaires venaient à n'être plus seuls arbitres des destinées du pays : c'était surtout la sympathique joie que ressentent naturellement tous les peuples quand il arrive a l'un d'eux d'abattre ou de chasser quelque monarque. Donc , par tout Londres flottaient les couleurs nationales de France : on ne dînait plus sans boire au peuple de Paris, aux combattans de juillet; chaque soir le formidable chant de la Marseillaise secouait les voûtes de Drury- Lane, de Covcnt-Garden , de Surrey, de Cobourg; tout cheval roi d'une course, tout coq vainqueur dans le combat recevait ni) nom français ; les banquets, les fêtes, les ovations
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de- toute sorte allaient chercher les familles Françaises établies à Londres , le passant reconnu pour Français voyait dans la rue la foule s'ouvrir et mettre le chapeau bas devant lui. Toutes les villes d'Angleterre firent comme Londres aussitôt que la nouvelle leur parvint, et 1 histoire garde le souvenir de la douloureuse surprise où tomba Charles x quand, à son débarquement à Portsmouth , il s'aperçut que les vaisseaux et les maisons étaient pavoises de drapeaux tricolores!
Puis, lorsque l'Angleterre vit la France décheoir si vite et se recoucher aux pieds d'un autre roi , flatteuse et caressante comme un chien ; lorsque l'Italie fut trahie, et la Pologne abandonnée, le peuple anglais reprit pour nous son mépris traditionnel ; il se fâcha de nous avoir cru grands et forts pour un moment de colère que nous avions eu : il se remit à nous railler, k nous traiter de pantins et de braillards. A qui la faute?
INE RENCONTRR DAWS PICCADILI.Y. 189
Cependant Paul avait vu sa mère et l'avait console'e: où sontles plaies d'une bonne mère que ne guérit point la présence de son enfant? Le voyage du jeune homme a Londres était demeuré un secret pour le père, car on savait que celui-ci eût fort mal pris la visite d'un fils qu'il s'obtinait à déclarer responsable de ses malheurs. L'intérêt personnel ou commercial , comme on voudra 1 appeler , avait détruit tout autre mobile f;hez cet homme mécontent et toujours plus aigri : à tel point, que victime déplorable de la vengeance de son associé, il n'accusait jamais Valéry cependant, il renvoyait constamment k la criminelle démarche de Paul les résultats fort légitimes, disait-il, du ressentiment d'un fiancé qui s'est vu enlever la femme qu'il adorait. Il admirait, au contraire, la constance singulière , le désintéressement magnifique d'un homme qui ^ devenu député , devenu puissant à côté de lui, laible et pauvre , lui
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faisait encore offrir réparation et oubli , à condition d'épouser sa fille. Plusieurs fois déjà il avait parlé de retourner en France pour contraindre Alice a ce mariage. Jugez donc de quelle manière il eût reçu Paul !
Le soir de son entrevue avec madame Duplessis, dans Bond-Street, chez mademoiselle Regnauld , cette ancienne maîtresse de pension d'Alice, depuis un mois établie à Londres, oîi elle se proposait d'employer le plus honorablement possible la mère de sa meilleure élève, Paul revenait, profondément préoccupé. 11 avait obtenu de la digne femme, en reconnaissance de tant de soins et d'attachement, la narration fidèle de la vie et de la mort de Henry Sidney. Alors , plus que jamais convaincu de la nécessité de découvrir ce qui s'était passé entre l'Anglais et le caissier de son père, le jeune homme avait résolu de chercher à Londres ce mystérieux Fletcher, de qui la brusque arrivée à Dieppe avait, au dire
de Michel, porté un si rude coup à la traiiquitlité habituelle de M. Valéry. Parvenu à moitié de Piccadilly, il se souvint pourtant qu'il n'avait point mangé de tout le jour , et voyant ouverte la porte d'une espèce de taverne, il entra là dedans pour demander à souper. C'était un lieu étrange ; c'était le fameux 5'rtZo/i de Londres, si connu desétrangers. L'homme qui tenait le comptoir comprit assez bien la demande aux trois quarts gesticuléede Paul, et le fit passer dansune grande rotonde peinte, terminant en dôme ses hautes gaierieset illuminée d'une façon éblouissante, quoique moins bien que la me peut-être, car le long des belles rues de Londres , le gaz coule abondant comme de l'eau. En haut et en bas de ce cirque bizarre régnait une double ou triple rangée de niches appelées ^ojce^, peuplées d'hommes et de femmes qui buvaient et mangeaient, avec des rires, des chansons , des baisers^ des injures, tout cela entremêlé
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de cette interjection monotone, plaintif grognement , que l'on sait être le témoignage de la passion anglaise. Paul sans songer seulement à s'informer ou il était, s'assit a une table restée vide, et bientôt le garçon mit devant lui des tranches de jambon frit, une de ces boules de pain jaune, qu'on ne trouve qu'à Londres, du porter dans un pot d'étain, et un flacon de Sherry wine. Pendant qu'il soupait, deux ou trois femmes étaient entrées dans son box en souriant et en chantant, il avait à peine daigné s'en apercevoir ; et elles étaient sorties pleines d'amères réflexions touchant la prétendue amabilité des hommes du continent. Puis des jeunes gens l'avaient silencieusement abordé, le verre plein, et traduisant par signes la sympathie admirative que leur inspirait un Français, ils avaient fait échange de verres et bu avec lui à la liberté des peuples. Comme il finissait son repas , il entendit plusieurs personnes qui parlaient
bruyammentdansun box contigu avec le sien, prononcer à diverses reprises le nom de Fletcher. Il se leva d'un bond, et parut loutà-coup au milieu de ses voisins, en réunissant tout ce qu'il possédait de mots anglais pour appeler celui qui portait ce nom. Alors un homme se détacha du groupe et vint a lui. Mais hélas! Paul, qui savait si bien le latin et le grec , était incapable d'entendre cet homme et de lui parler : les professeurs du collège Louis-le-Grand avaient oublié que ce n'est ni aux Latins ni aux Grecs antiques que nous avons affaire, nous autres misérables modernes; ils avaient conséquemment omis d'apprendre à Paul un seul mot des langues vivantes ; ô la sublime éducation! De sorte qu'il se voyait là, l'infortuné, en présence du maître possible de leur destinée a tous , sa mère, sa sœur, son père et lui, sans pouvoir l'invoquer, l'intéresser, l'attendrir; sans pouvoir formider sa prière autrement que par
ces deux noms propres : T^alery^ Duplessis ^ Duplessis, T^alery ! sans pouvoir espérer un atome de lumière, une syllabe de révélalion! C'était horrible! Et cet Anglais, fignrez-vous bien, restait impassible devant les incroyables efforts du pauvre ignorant, il le prenait pour un fou. D'ailleurs , il avait le sale et froid égoïsme de presque tous ses compatriotes , lesquels, si polyglottes qu'ils puissent être, ne daigneront jamais, ordinairement, parler français k un Français qui leur est inconnu. C'est une des mille douleurs qui attendent l'étranger k Londres: c'est insolent et barbare k vous faire prendre en horreur toutes les splendeurs britanniques.
Découragé, abattu, voyant déjà un impertinent sourire effleurer les lèvres des specta leurs, Paul retourna tristement s'asseoir à sa place, la tête dans sesdeux mains. Des larmes de rage lui venaient aux yeux. Il allait se relever cependant, décidé k mendier un interprète de table en table; quand il sentit qu'on
lui touchait I épaule, et vit une petite femme debout à côté de lui, qui le regardait avec une indéfinissable expression. Moins que jamais disposé à accepter ces continuelles provocations, le jeune homme fit un brusque mouvement pour se dégager et sortir de sa loge^ mais la petite femme resta immobile et lui dit avec un accent tout à la fois suppliant et hardi :
— Oh! tu ne me renverras pas... je parle français, moi! Je suis Française !
Paul s'arrêta stupéfait. La femme sourit, et lui tendit la main,
— Est-ce que tu ne me reconnais pas? ditelle après une assez longue pause.
— -Non... répondit le jeune homme qui cherchait, tout émerveillé.
— Voyons, cherche encore Je suis donc
bien changée , mon dieu ! reprit-elle douloureusement.
— Oh! mais qui que vous soyez, soyez bénie 1 s'écria le frère d Alice en serrant cette
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main qu'on lui tendait. La femme étoufifa un soupir,, puis elle entra dans le box et fit asseoir Paul à côté d'elle. Le \erre du jeune homme e'tait là, plein.de vin de Xe'rès : elle le but.
— Tu viens de Paris? dit-elle ensuite, les yeux étincelans.
— Oui.
— Tu as été commis chez un nomn^é Gandin, un marchand de rouenneries?
— Oui.
— Tu as été l'amant d'une femme qui demeurait rue des Couronnes, et qui s'est moquée de toi ?
— Oui Comment donc savez-vous tout
cela?
— C'est mon secret. Paul Duplessis, embrasse-moi Tu ne veux pas?... je suis
jolie , pourtant!
— Mais d'où me connaissez-vous donc? dit le jeune homme en rougissant.
— Il y a trois ans que je te connais, il y en a deux et demi que je t'aime.
— Qui êtes-vous , alors ?
— Embrasse-moi... oh! embrasse-moi! je te le dirai après... Je t'ai caché si long-temps que je t'aimais! A présent, aujourd'hui, laissemoi être heureuse, je t'en prie.
— Dites-moi, reprit Paul, connaissez-vous ici un homme qui s'appelle Fletcher?
— Oui, répondit-elle amoureusement, en lui joignant ses beaux bras autour du cou, je sais bien que tu cherches un homme qui s'appelle Fletcher, k cause d'un autre homme que tu hais, et qui te hait, parce que tu Tas empêché d'épouser ta sœur... Eh bien, je te dirai tout cela, je t'apprendrai tout ce qu'il faut que tu saches, mais embrasse-moi avant!
C'était autour d'eux un tapage inouï de chants, et de danses, et de cris, et de pots, et de verres cassés : partout du punch et des hommes ivres, et des femmes à la gorge nue.
d98 UNE REiNCONTllE DANS PICCAUlLf.Y.
ivres aussi : là haut , un orchestre de cuivre tonnait la Marseillaise et le Chant du Départ que cinq cents voix furieuses accompagnaient en hurlant. Le moyen de rester froid au milieu des flammes? Paul était jeune ^ Paul était fier, car au-dessus de sa lète le blanc incendie du gaz éclairait des drapeaux de soie aux couleurs sacrées de la France , et cette femme était jolie, cette femme était Française! Paul embrassa la fille de joie, et en l'embrassant, il sentit une larme ardente tomber sur ses joues. 11 y avait un bonheur ineffable dans la figure de la pauvre fille quand elle le regarda ensuite.
— Merci, lui dit-elle, merci. Oh! si tu savais comme cela nous fait du bien, à nous autres malheureuses^ le baiser d'un honnête homme! C'est si rare!.. Mais bah! ne disons pas de choses tristes... Voyons, qu'est-ce que tu veux que je demande à Fletcher? viens.
Et, toute frémissante de plaisir, elle em-
mena Paul dans Taulre box,oùelle lui servit de truchement. C'eut été curieux que d'entendre un dialogue aussi grave passer par la bouche avinée d'une fille de joie. Au reste , Paul ne sut rien : cet homme n'était point le Fletcher de Michel.
— C'est son frère qui est le banquier, c'est son frère qui est allé à Granville et à Dieppe en 1827 , dit la petite femme à Paul, après quelques minutes d'interrogatoire. Celui-là, je le connais bien mieux.
— Oii demeure-t-il? demanda Paul.
— Je te le dirai,
— Oh! dites-le-moi tout de suite?
— Non , tu m'échapperais... il parle français, celui-là!
— Quand le saurai-je , alors ?
— Viens... s'écria-t-elle avec passion... tu le sauras demain matin! Je te mènerai chez Fletcher. J'irai te le chercher, s'il le faut, je le le jure^ Paul : et tu peux m'en croire, va !
Car moi aussi, je hais les Valéry... Mais pas de haine, ce soir... de l'amour, du bonheur! Mon Français, mon ami , mon frère... viens !
Paul ne savait plus où il était , ce qu'il voyait j ce qu'il entendait. Ces rencontres, ce bruit, Sidney, Fletcher, cette femme, et la Marseillaise^ et le vin, et les cris, tout cela le rendait fou. Il sortit avec la femme. Au comptoir, on lui demanda sa dépense ; il lui manquait un schilling pour la payer : c'est si cher, les soupers de Londres! Lafille de joie vit cela, et elle lui prêta une guinée.
Le lendemain, vers midi, le frère d'Alice s'acheminait de Chancery-Lane au Strand , pâle, défait, honteux de lui. Maria demeurait à Chancery-Lane; le matin, elle avait envoyé sa femme de chambre prévenir le banquier Fletcher de la visite de Paul , et Fletcher attendait , fort curieux sans doute de recevoir un Français muni d'une si singu-
lière recommandation. Non que la protection de Maria pût dans l'esprit du banquier nuire le moins du monde à ceux qu'elle accompagnait : au contraire ; car Maria était une bonne et courageuse fille , adorée de tout Royal-Exchange, la joie des soupers de Haymarket , l'envie , la haine , l'horreur des pauvres promeneuses indigènes de Regent-Street et de Charing-Cross.Le protégé de Maria devait surtout être le bien-venu chez Fletcher, vieux garçon quasi millionnaire, pétri de chiffres et de banknotes , qui ne se trouvait heureux , disait il, que les jours où la jolie Française de Chancery-Lane voulait bien lui faire l'amitié de se griser avec lui.
Malgré tout ce que lui avait dit Maria , Paid n'osait pas croire qu'il en fût ainsi. Il se demandait ce qu'allait penser cet homme qui n'avait à l'entretenir que de choses solennelles, en le voyant venir k lui sous les auspices d'une femme des rues. Il s'inquiétait des
traces que cette nuit d'ivresse et de fièvre folle avait du laisser sur son visage; il s'effrayait d'avoir pu si monstrueusement associer désormais l'image souillée d'une courtisanne aux saintes images de sa mère et de sa sœur. Dans son absurde vertu , il ne craignait pas, lui Paul , lui qui , afin de donner a. Alice des bronzes et des fleurs, avait accepté de ses créanciers le titre et la réputation de fripon , il ne craignait pas d'accuser le basard, de ce que pour le secourir cette fois, il n'avait pas cboisi un plus noble instrument! Bizarres contradictions de notre cerveau! La conscience de ce jeune homme s'épouvantait d'un préjugé, tandis qu'elle était restée ferme
devant une coupable imprudence Mais
nous vous l'avons dit, Paul n'était pas un ange.
Avant de se séparer de son amant d'une nuit, la pauvre Maria avait vu cruellement passer sur le front du frère d'Alice les ré-
flexions que vous venez de lire; et dans cette sublimité d'affections qu'il n'est donné qu'aux femmes, si tombées qu'elles soient, de concevoir, elle s'agenouilla pleurante devant Paul pour lui demander pardon de l'avoir forcé à subir ses caresses , d'avoir mis un prix si élevé au faible service qu'elle venait de lui rendre. — ^ Hélas, s'écria-t-elle , n'osant plus le tutoyer comme la veille, c'est que je n'ai aimé que deux hommes dans ma vie ,
lui, et vous! Lui, ce misérable Eugène,
qui m'a prise à mes parents pour me séduire et me perdre, et puis qui m'a jetée là ensuite comme une chose usée dont on n'a plus que faire : sans s'informer seulement si mon père ne me tuerait point quand je reviendrais, sans oler vingt sous de sa dépense de billard pour m'aider à nourrir son enfant!.... Alors, voyez-vous, Paul, j'ai été bien malheureuse , si malheureuse qu'on ma cru folle et morte bien des fois : je me suis
sauvée de Paris jusqu'au Havre en demandant ma vie le long du chemin , parce que mon père m'avait chassée et que j'espérais trouver un cœur à ma tante du Havre, qui m'achassée aussi!.. Je n'avais plus ma mère! et comme j'étais à pleurer sur le quai , toute seule , sans asyle et sans pain , un capitaine a eu pitié de moi et il m'a emmenée à Londres avec lui. Au bout d'un mois que nous étions ici, on l'a fait partir pour l'Inde, le capitaine; moi je suis restée , pauvre, isolée , pleine d'amertume et de rage , à la merci du premier venu : car on m'avait mal élevée, et je n'ai pas eu le courage de me mettre servante! J'ai été oii d'autres femmes abandonnées comme moi allaient , sans trop savoir oii ; j'ai fait ce qu'on m'a dit de faire j j'étais une machine qui avait faim , qui avait soif, qui avait froid, et voilà tout! Alors est venu une autre vie , atroce et furibonde , si vous saviez! une vie de fumier et de per-
UNE RENCONTRE DAiNS PICCADILLY. 205
les , une vie d'or et de boue , où l'on chante , où l'on crie à tue-téte pour faire taire les voix ge'missantes qui s'élèvent en vous , où Ton brûle ses yeux k la flamme du punch afin de brûler aussi ses larmes Oh! que j'ai souffert, mon dieu ! mon dieu! Car je n'étais pas toute froide et toute morte encore , je n'étais pas une fille, une vraie fille, imaginez! J'aimais! je vous aimais!., toujours votre figure sainte et chérie m'apparaissait au milieu de mes opprobres... À ces heures-là , Paul, l'envie me prenait de tuer quelqu'une de ces bétes brutes qui dormaient à mes côtés pleines de graisse et de vin... Et quand je vous ai vu hier , ô mon rêve! ô mon dieu! quand je vous ai entendu parler à ces insolens qui feignaient de ne pas vous comprendre , j'ai tenu mon cœur à deux mains , j'ai cru que je ne vivrais pas assez pour aller à vous non! Pourtant l'enfer me devait un peu de bonheur pour toutes mes tortures. Mais quel bonheur !
206 UJVK RENCONTRK DANS PFCCADILLY.
du bonheur qui sera mon éternel remords , du bonheur que j'ai volé... N'importe, Paul Duplessis , pardonnez-moi! pardonnez-moi, vous qui êtes un homme... Hélas! c'est si heureux d'être un homme! Quand vous avez déshonoré bien des femmes , vous, les gens sages trouvent que c'est bien ; ils disent qu'il fallait cela pour faire évaporer vos passions ; ils vous donnent courageusement leurs filles en mariage , et sont tranquilles sur votre compte, parce que vous avez, ce qu'ils appellent, passé votre jeunesse!.. Mais nous, nous que vous avez flétries et souillées , savez-vous ce qui nous reste? le tombeau ou la fange ! Il faut choisir... Heureuses celles qui choisissent bien !
Bonne et déplorable femme! Vous vous souvenez d'elle, n'est-ce pas? Vous n'avez point encore oublié Rosalie , la fraîche et gentille grisette en robe rose , si mal reçue par M. Gaudin, et le dîner de Belleville , oii elle
fut jalouse de madame L***? C'était vrai; l'e'tudiant Eugène avait, pour ses plaisirs, changé l'innocence de cette femme en ignominie 5 il l'avait réduite, elle, a ne plus oser porter l'honnête nom de sa mère. L'opprobre avait détruit le baptême! La malheureuse sen tit une consolation immense cependant, quand elle vit, à ses paroles, le jeune homme devenir pensif et frissonnant.... Comme elle se trompait! Au moins, cette fois, Paul n'eut pas le triste courage de la désabuser : il ne lui dit point que c'était à sa sœur qu'il songeait , à sa sœur, qu'il avait laissée là-bas seule avec un vieillard : et qu'est-ce qu'un vieillard et une femme peuvent contre les amoureuses ruses d'un jeune homme ! Le frère dWlice fut même assez humain pour promettre à Maria de la revoir, et ce qu'il promettait, il le tenait.
Enfin donc, comme vous l'avez vu , il craignait horriblement de faire une démarche fausse, en allant trouver Fletcher de la part
208 UNE RENCONTRE DANS l'ICCADILLY.
de Maria: et quand il fut arrivé à cette belle maison , n" 59 , Strand , siège de l'historique maison de banque Coutts et compagnie, il hésita long-temps avant d'annoncer sa venue selon l'usage des visiteurs considérables , c'està-dire moyennant cinq ou six coups de marteau très rudes et très précipités. Mais il ne tarda point à s'apercevoir qu'il ne connaissait rien aux mœurs britanniques; il apprit bien vite qu'un Anglais ne demande pas d'où vous venez, mais pourquoi vous venez-, quand introduit fort poliment en présence de Fletcher, il vit celui-ci le saluer, sans mot dire, et le conduire dans une petite salle oii deux couverts attendaient en se regardant à chaque bout d'une table pesamment et richement chargée. La conversation fut longue et intéressante; et lorsque Paul eut fini de rapporter, en les combinant, les confidences que lui avait faites sa mère et le récit plus obscur, mais terrible de Michel, il demeura démontré aux yeux du
banquier comme à ceux du jeune homme que Valéry avait dû jouer un rôle coupable dans le drame de la mort de Sidney. Mais, comme disait Fletcher, que faire? que pouvoir? Les titres, les preuves» Tarrét de Valéry étaient dans le paquet cacheté que Michel avait vu remettre : cela ne faisait pas de doute. Or, comment obtenir ce paquet? Après avoir réfléchi cependant, le banquier sonna, et il parut un commis qui revint bientôt avec un dossier oîi se trouvaientdeux lettres de change sur la maison Coutts, tirées de Granville , et endossées par Duplessis à Tordre de sir Henry Sidney, précisément la veille de la mort de celui-ci : au-dessous de cet endos il y en avait deux autres en blanc, l'un qui portait le nom de Sidney, l'autre celui de Valéry. Paul prit copie de ces deux pièces qui pouvaient quelque jour devenir accablantes pour l'ancien caissier de son père. Après cela^ Fletcher obtint du frère d'Alice l'histoire de sa lutte T. n. 14
2iO UNE RENCOiVTRE DANS PICCADILLY.
contre cet homme, lutte de fraternel instinct soutenue en de'pit d'oppositions si fougueuses et si puissantes: et là-dessus, une larme d'admiration vint mouiller silencieusement les yeux de Fhonnête célibataire, qui tout de suite voulut présenter Paul aux autres chefs de la maison comme le jeune homme le plus brave et le plus loyal qu'il eût jamais rencontré. Alors les banquiers, ayant tenu conseil entr'eux, crurent devoir faire, en attendant, quelque chose de vraiment honorable pour une famille sur laquelle planait visiblement l'ombre de leur malheureux ami Henry Sidney ; ils écrivirent donc au père une lettre que le fils fut chargé de porter lui-même, et dans laquelle il était dit que sur des recommandations venues de France, la maison Coutts et compagnie se trouverait heureuse défaire accepter k M. Duplessis la gestion de son usine de Clerkenwell, aux appoinlemens annuels decinq centslivres sterling. — Un jour,
dirent-ils à Paul, ce service que nous lui rendons, plaidera devant votre père en faveur de votre conduite passée ; jusques-là, ce sera, si vous le voulez , un secret inviolable entre vousetnous. Maintenant, retournez en France, Monsieur. Cherchez , obtenez, arrachez, s'il le faut, le testament de notre ami 5 faites-nous savoir le plus vite possible à qui nous devons rendre les cinquante mille livres que sir Henry nous a laissées en mourant.
Ensuite Fletcher reconduisit le jeune homme et lui remit un rouleau de cent guinées. — Comment voulez-vous que j'accepte une telle somme , dit Paul en rougissant; serai-je jamais assez riche pour vous la rendre? — Rendre quoi? répliqua l'Anglais avec une colère admirable. Ce n'est pas une dette que vous contractez, Monsieur; c'en est une au contraire que Ton vous paye. La maison Coults et compagnie serait une maison déshonorée si elle ne remboursait pas les irais de
'iii2 VSE REÎSCONÏRE DANS PICCADILLY.
voyage k Londres du jeune ami de sir Henry Sidney ; cnlendez-vous, monsieur? Et souvenez-vous bien que la caisse de la maison Coulis el compagnie, qui esl la plus riclic maison de banque de loule l'Angleterre, sera loujours ouverte pour payer les mandats d'un homme que sir Henry Sidney a aimé!
Hs se serrèrent la main à ce nom sacré, et ils se regardèrent long-temps avec une émotion profonde; puis Fletcher ajouta : — nous nous reverrons ce soir, à la taverne de la Cou ronne et de l'Ancre; je suis Anglais, monsieur, et aujourdhui T Angleterre doit fêler tout cv. qui vient de France.
Comment peindre la joie de Paul ? Ses maux n'étaient plus : il jouissait de tout c(; qu'il avait souffert ; il voyait la fin de sa tâche se déployer visible, prochaine, et large ei splendide ! Puissant de tant de révélations , fort des deux pièces trouvées dans la maison Coutts, il allait pouvoir enfin apparaître à
UN'.: RENCONTRE D VNS PICt.ABIL L Y . 213
Valéry, menaçant et funeste comme l'incarnation du remords! il allait meltre cet homme à g^enoux et sans masque, le forcer à tout dire, le faire demander grâce en pleurant! Victorieux alors, rayonnant de triomphe et de gloire, il s'en irait, tenant Alice par la main, montrer a M. Diiplessîs comment ses enfans s'étaient vengés de sa malédiction; il sentait déjà couler sur son froiit les larmes délicieuses d'une mère toute pénétrée d'orgueil à cause de Paul, il voyait déjà son père courber devant lui sa tête frémissante et sul)jiiguée. Oh! conime il se trouvait grandi et réconipensé, comme il souriait à Tavcnir, conune le passé lui semblait petit, comme la foi lui revenait, comme il marchait confiant et hardi dans ce Londres hier si poignant , si désert, si mortel li ses yeux! Avec quel bonheur il vous saluait, drapeaux sainls de la i'rance (jui ilottiez partout sur son passage, symboles frallVanehissemcnt et de liberté, si pleins d'iro
214 UNE RENCONTRE bANS PICCADILLY.
nie jusqu'alors pour un homme que tant d'esclavages écrasaient! Maintenant tous ses pores aspiraient joyeusement la vie, maintenant il aurait eu peur de mourir! maintenant il croyait à la justice du sort, il croyait au bien triomphant du mal , il croyait à lame, au ciel , à Dieu !
Il courut à Bond Street remettre à sa mère la lettre merveilleuse des banquiers. M. Duplessis ne sut point comment cette lettre était venue , car il eût tout refusé peut-être! Il attribua le bienfait a ses amis de Dieppe ; il lui sembla surtout que Valéry ne devait point y être étranger.
Le soir, comme il avait été dit, Fletcher et quelques autres notables du café Lloyd donnèrent une fête au jeune Français qui arrivait de Paris, et qui avait vu la révolution de Juillet.
Paul quitta Londres le lendemain. Plein de reconnaissance et do compassion pour
UNE RENCONTRE DANS l'ICCADILLY. 2i5
Maria, pauvre échelon infime que le hasard dans sa subite bienveillance avait ainsi placé sous son pied^ il était allé ofifrir à la victime d'Eugène de l'emmener et de la rendre à la France, où personne n'irait s'inquiéter de sa vie de Londres; mais elle avait tristement répondu : — Pourriez vous m'aimer quelque jour? Non, n'est-ce pas?... Alors, autant vaut que je meure ici... Heureusement que nous mourons vite , nous autres !
Crt Cfttrc mx cinq fdcljftd.
Ce fut seulement lo quinze août que Paul revint h Paris. Ces gens de Dieppe l'avaient si fort dégoûté, qu'il s'était imaginé de retourner par Calais; et mal lui en avait pris. Arrêté par la police, faute de passeport, obligé d'attendre sous la surveillance d'un mouchard
qui lui servait d'ombre à l'hôte! Meurice, que la sous-préfecture de Dieppe voulût bien lui envoyer la feuille de papier de dix francs sans laquelle nul citoyen libre ne peut sortir du royaume ou y rentrer, l'impatience, le dépit, l'inquie'lude Tavaient fait tomber malade , et huit jours mortels s'étaient goutte à goutte écoulés avant quil put raisonnablement se remettre en route. Vous voyez que la bonne chance se lassait déjà. C'est sans doute à ce que la vie de certains êtres semble faite , on ne sait pourquoi, toute d'empêchemens et de soucis, qu'il faut attribuer l'invention de celte formule très dévotement consolante , les impénétrables décrets de la Providence.
Il était quatre heures du matin quand la lourde diligence de Calais se fit ouvrir, à grand bruit de fouet et de grelots, la grille de l'hôtel des Messageries Royales \ et tout aussitôt Paul, son bagage sous le bras, prit le chemin de la rue de Lancry. Comme il était encore assez
LA LETTRE AUX CliNiJ CACHETS. "i'il
loin de sa demeure, il lui sembla voir quelqu'un franchir la porte cochère , regarder vivement à droite et à gauche, et puis s'enfuir à toutes jambes du côté opposé à celui par 011 il venait. 11 s'arrêta, comme si une apparition infernale l'avait tout-à-coup saisi; ses genoux tremblaient, ses dents claquaient, il était éperdu. Bientôt pourtant il se remit et se dit en souriant : — C'est impossible !... Est-ce que Michel n^est pas là? — Avant qu'il fût devant sa porte, on ne voyait déjà plus l'homme ; il avait tourné par la rue des Marais. Paul entra. Le portier et sa femme étaient hors de leur loge, à peine vêtus, et ils semblaienf tout effarés.
— (îh monsieur! s'écrièrent-ils, ne montez pas!
— Comment? dit le jeune tiomme en pâlissant... Mais ma sœur?... Est-ce qu'il est arrivé quelque chose a ma sœur ?
• — Non, monsieur Paul, dit la portière:
mais c'est qu'il y a là-liaut des gens de justice... c'est sûrement pour vous prendre et vous mettre en prison , comme ce pauvre monsieur Michel !
— Oui, ils prétendent que vous êtes son complice! ajouta le portier.
— Son complice!... Michel!... la prison!... Est-ce que vous êtes fous tous les deux?
— Ah bien oui, fous! re'pliqua le portier, fortement blessé d'une telle imputation : vous êtes encore agréable, vous! Tenez, il y avait là tout à l'heure quelqu'un qui vous aurait bien dit si nous sommes fous!
Paul s'élança sur lui, les yeux flamboyans.
— Qui? dit-il, qui... celui qui est sorti comme j'arrivais, n'est-ce pas? En redingote noire, en pantalon blanc , et sans chapeau... Le blessé de juillet , qui est guéri et qui marche a présent!... C'est bien cela, hein? Il sortait de chez moi, hein?... Mais répondezmoi donc, mais parlez-moi donc! s'écria le
malheureux frère en se tordant les bras de désespoir.
— Ah çà, mais... reprit la femme, vas-lu me faire l'amitié de rentrer dans ta loge, mon homme? Ne croirait-on pas que tu perds la tête, au moins ! Quel diable de conte est-ce que tu nous fais? Qu'est-ce que tu dis, voyons!
— Je dis... je dis... je sais bien ce que je dis!... Et sans la fenêtre de la terrasse, il est sûr et certain que... — On n'entendit pas le reste; la portière avait jeté son homme en dedans, et fermé la porte par-dessus lui.
Paul restait là, anéanti , les bras tombans, regardant tout, comme un idiot, sans mouvement et sans voix. La bonne femme s'approcha et lui prit les mains.
— Sauvez-vous, monsieur Paul , reprit-elle d'une voix tremblante; ne l'écoutez pas, ne faites pas attention à ce qu'il dit ; il est tout troublé, voyez-vous bien!... Allez-vous-en, je vous en prie; ils sont montés , il ny a per-
sonne dehors, ainsi allez-vous-en! Ils vous emmèneraient comme ils ont emmené Michel, voyez- vous !
— Michel! Michel! dit le jeune homme réveillé au nom de son ami : ô mon pauvre Michel! Laissez-moi!... il faut que je sache ce qu'ils ont fait de lui... Laissez-moi, vous dis-je! J^ n'ai rien à craindre, moi! Eh! de quoi donc voulez-vous que j'aie peur, à présent? Oh ! vous avez beau vouloir me retenir , vous ne m'empêcherez pas de monter!...
Il s'arracha violemment des mains de la portière , et ramassant sa valise , il franchit l'escalier d'un saut.
C'était Iriste, ce qu'il vit la haut ! les portes ouvertes, les meubles forcés, ses papiers, son linge , les robes de sa sœur éparpillés sur lé carreau ; et des hommes sales, à l'œil fauve , aux mains noires , qui furetaient et fouillaient tout.
Au fond de la chambre, le plus loin possi-
ble de ces hommes, il y avait Alice, croisant ses bras tremblans sur sa poitrine presque nue réfugiée là dans un coin, comme une pauvre colombe effarouchée, et qui aurait pourtant voulu se cacher davantage encore quand elle aperçut son frère.
Pauljemarqua le surcroît de frayeur que lui causait sa présence ; il vit que les volets de la terrasse étaient ouverts, et que sur cette terrasse il y avait un chapeau d'homme. Le reste lui parut facile à deviner. Alors, il se recueillit un moment, et il trouva que tout ce qu'il avait souffert jusques-là n'était pas digne de supporter la comparaison.
Cependant les agens qui l'avaient entendu s'étaient levés, et leurs figures ignobles le regardaient curieusement. 11 aurait peut-être essayé une plainte ou un reproche : ceci l'en empêcha. D'ailleurs, devant un tel malheur il n'y avait plus qu'à se courber.
— Alice, dit-il simplement, (ju"est-ce que
ces gens viennent faire chez moi ? Le savezvous?
— Non, mon frère murmura la jeune
fille, sans oser même changer d'attitude.
A ces mots, celui qui paraissait être le chef, tirant de sa poche un papier aussi sale que lui, intima au jeune homme l'ordre de le
suivre à la préfecture de police.
— Oh mon Dieu ! c'est moi qui le livre, s'écria la malheureuse.
— Pourquoi donc ? répondit Paul sans s'émouvoir. Est-ce que je leur aurais caché mon nom? De quoi m'accuse-t-on? demanda-t-il.
— On vous le dira.
— Et Michel ? qu'a-t-il fait ?
— On vous le dira.
— Alors, fouillez aussi celte valise, ajoulat-il dédaigneusement en leur poussant du pied son bagage tout poudreux. Que ceux qui vous paient ne vous reprochent pas au moins
LA LETTRE AUX CIiNQ CACHETS. 227
d'avoir oublié quelque chose. Voyez bien. Cherchez bien.
Pendant que les agens défaisaient la valise, le frère s'approcha de la sœur et la forçant à lever les yeux sur lui: — Alice, dit-il, seulement un mot... Avez-vous confié h quelqu'un que j'étais allé à Londres? Répondezmoi vite, nous n'avons pasle temps de pleurer.
— Hélas, mon frère , pardonnez-moi: je l'ai dit !... répliqua la sœur suflfoquée de remords et de larmes.
— Et, à qui l'avez-vous dit ? Vite ! voyons. . . vite ! A Eugène, n'est-ce pas ?
— Oui... ô mon Dieu 1
— Quand?... Ne me meniez pas ! j'en sais déjà tant!... A quoi servirait de me cacher le reste ?...
— Hier... seulement... Hier; c'est la vérité, je le jure !
— Le matin, ou le soir ?... Allons ! allons riicurc fait beaucoup, peut-être.
228 LA LETTRE AUX CL\g CACHETS.
— • Le soir, répondit-elle à demi morte.
— C'est bien. Adieu. S'il revient, vous pouvez lui dire que je suis arrivé ; car je l'ai vu quand il est sorti tout-à-l'heure, et probablement il m'aura vu aussi. Au plaisir, ma sœur ! Tenez, lorsque vous serez seule, pensez à ramasser son chapeau qu'il a laissé sur la terrasse... Les voisins pourraient le voir. Ohlma sœur, ma pauvre sœur !... Il n'y a qu'une heure, j'étais encore si heureux, si tu savais ! Je t'apportais de si bonnes nouvelles!
Il avait voulu rester sec et froid avec elle ; il n'avait pas pu... 11 l'aimait tant!
— Etes-vous prêt ? demanda le chef de Tescouade.
— Quand vous voudrez, dit-il en retirant avec effort sa main qu'Alice couvrait de baisers.— Et il sortit, emmené par les agens qui bientôt le jetèrent comme une ordure dans l'horrible salle Saint-Martiii , cette éternelle honte des gens de Juillet, cette abomination
LA LETTIU: AUX C.\M) CACilETS. 229
digne du Moyen-Age, où vingt-quatre heures de séjour suffisent pour tuer la santé la plus robuste, et empester la plus pure organisation. On peut entrer honnête homme dans la salle Saint-Martin et en sortir scélérat; les magistrats le savent, et on dirait vraiment qu'ils ne trouvent point la chose inconvenante. ^ Au fait , que deviendraient ces pauvres procureurs du roi, si Ton s'avisait de diminuer les moyens de corruption humaine ?
A midi cependant, Paul était libre. Il avait montré son pa^eport visé de Calais; un mouchard était allé aux diligences de la rue du Bouloi constater son départ du 30 juillet, et là-dessus, après un interrogatoire assez court, le juge Tavait provisoirement renvoyé, en y mettant même une sorte de politesse. A cette époque , les fonctionnaires publics étaient encore a douter de leur avenir ; les juges n'avaienl pas été rendus stables et inamovibles comme ils le furent depuis ; aussi les trou-
viez-vous pleins de ménagemens et de grâce. Quelques mois après, c'e'tait bien diflfërent. Tout cela n'est, au reste, que la marche naturelle des choses. Il y aurait de la folie a s'en étonner.
A peine sorti de chez le juge , Paul courut à la Force. C'est là qu'était renfermé Michel. La Force, qui fut une demeure de princesses sous Charles V et Charles VI , la Force, où le duc de Caumont donnait de si belles fêtes aux darnes de la cour^ est maintenant une prison affreuse,, où parla plus infâme violation de tout ce que l'humanité a de sacré, le malheur de pitoyable, des gens qui ne sont que prévenus, souffrent ce luxe satanique de tortures physiques et morales qu'on devrait rougir d'infliger même à des condamnés. Lh, des inculpés dans une misérable peccadille qu'il suffirait de huit jours pour éclaircir, attendent six mois le bon plaisir de ce qu'il nous convient de nommer la Justice; là, des jeunes gens arrivent, tout pleins
de honte et de sanglots, qu'un peu de bienveillance ou d'instruction corrigerait à jamais de ce qui les fit commettre une première faute : et on les abandonne avec une insouciance féroce au contact corrosif de ce que les bagnes ont revomi de plus dégoûtant ; on les livre eux, des pauvres enfans, victimes peutêtre de la faim qui dévorait leurs pères, aux leçons épouvantables de ces vieux criminels qui ne voyent plus d'honneur que dans le vice, et de gloire que dans la propagation du vice; qui voulant rendre à la société vengeance pour vengeance, essayent et parviennent sans cesse à renouveler, à faire pulluler leur race. Comment, bon dieu! ces semences dépravantes ne germeraient-elles pas partout oii elles tombent, puisque l'absurdité des formes judiciaires, la paresse des magistrats et l'ignoble matérialisme de la loi ont bien voulu labourer et préparer si admirablement le terrain qui doit les recevoir? Car vous savez, vous tous
qui lisez ceci, combien Vinjustice irrite, coinbien l'abus de la force exaspère ceux qui en sont frappés ; vous savez ce qu'on gagne à mener durement et brutalement les hommes ; vous savez quelles pensées de meurtre et d'incendie peuvent venir dans la tête des malheureux qui ont appris à ne sentir l'autorité humaine que comme un joug de fer rouge sur leurs épaules nues! Les gouvernans sont des hommes cependant! Oh ! commeil fautqu'ils aient deleurssemblables et d'eux-mêmes une honteuse opinion , pour supporter qu'à Paris, tous les jours, sousleurs propres yeux, l'inqualifiable régime des prisons plonge ainsi l'humanité dans un bain de fange, dont les émanations sont si puantes et si horribles que nul dans la ville, à moins d'être un marchand, n'oserait habiter le voisinage d'une geôle! Et il y a des Inspecteurs des Prisons, des gens fort richement payés, en vérité! il y a un Conseil des Prisons présidé, je crois, par quelque
LA lettrp: al\ cinq cachets. 233
prince ; et, tous les ans, les Académies décernent des prix de philantropie aux inventeurs de systèmes pénitentiaires. Et tranquillement, en face de tout cela , le gouvernement laisse faire en se croisant les bras : il dort au bruit des rapports qu'on lit, et des discussions qu'on engage! Mais si vous ne voulez pas qu'on vous haïsse , si vous ne voulez pas qu'on vous méprise, si vous ne voulez pas qu'on vous renverse, changez donc quelque chose,, vous qui êtes le pouvoir! améliorez donc quelque chose ! ôtez un peu de cette boue ! lavez un peu de ce sang ! Le peuple ne vous donne pas toute sa sueur et la moitié de son pain pour que vous soyez là, dans vos palais, h vous engraisser comme des lâches !
Paul demanda Michel, On le conduisit à travers les détours de celte sentine immense jusqu'à une espèce de puits appelé la cour du Kàtiment-Neuf ; on lui montra la gueule d'une caverne dignement baptisée la Fosse
aux Lions^ et puis on le laissa chercher son prévenu parmi le fouillis d'escrocs qui se mouvait là-dedans.
L'oncle de Georgette était assis par terre au fond d'une encoignure, les 'genoux enfermés dans ses mains jointes ; sa tête blanchissante tombait sur sa poitrine. Il rappelait cette déchirante figure du premier plan, dans la MAISON DES FOUS dc Kaulbach. A côté de lui, sans qu'il s'en aperçut, il y avait un voleur qui lui mangeait sa soupe : et les autres riaient en voyant cela.
— ■ Allons!... le voilà comme hier, disait-on. H restera là toute la journée sans parler ni bouger, sans boire ni manger, comme une vraie brute !... Qu'est-ce qu'il a donc ?
Paul rompit ce cercle sinistre , et d'une voix pleine de terreur et de pitié il appela son ami. Alors cette forme accroupie secoua tout à coup son effrayante immobilité ; comme Lazare à la voix du Christ^ le mort ressuscita,
LA LETTRE AUX f:lNQ CACHETS. 235
le cadavre redcA'int un homme, et cet homme tomba aux genoux de celui qui l'avait appelé! ses yeux secs et fermés s'ouvrirent ruisselans de larmes, et de sa poitrine haletante sortit un cri qui semblait l'explosion de toutes les joies et de toutes les douleurs humaines.
Il était impossible d'assister à cela sans émotion et sans respect ; les voleurs se turent et reculèrent.
— Relève-toi, Michel ; relève-toi, mon bon ami, dit le jeune homme avec effusion. Je ne t\ni pas renié, moi, Michel! Je ne t'accuse pas, je ne te juge pas... je t'embrasse !
Et il y eut un vieux forçait qui essuya ses yeux en voyant les deux amis se jeter dans les bras l'un de l'autre. Il pensait à son fils qu'il avait quitté en allant aux galères, et qui pouvait maintenant avoir l'âge de Paul.
— \ ous me pardonnez donc? Vous aimez donc toujours votre matelot? dit Michel, la figure illiuninéed^me joie divine. Venez-vous
en dehors, que nous causions un peu! Si vous n'étiez arrivé que demain, je vous aurais mieux reçu ; parce que ce soir je ne serai plus ici, avec les pailleux, qui couchent deux dans un lit.... et c'est dur ! Aujourd'hui Georgette va m'apporter de l'argent pour me met tre à la Pistole. Il paraît qu'on est bien, k la Pistole... C'est une cour oii il y a des arbres: M. Béranger y a demeuré. Mais je vous conte la un tas de choses!... C'est que, voyez-vous, ie n'ai passoufflé mot depuis deux jours... Non; je commençais à melaisser aller, moi ! Le cœur était parti... Ne plus vous voir, mon bon monsieur Paul; ne pas savoir oii vous étiez ! Et puis le chagrin d'avoir mal fait ma besogne, l'idée que pendant que le matelot s'était fait prendre comme une béte, il n'yavaitplus personne pour garder voire trésor, tout cela m'a vieilli de dix ans.
— Hélas! interrompit le frère d'Alice qui se trouvait alors -seul avec Michel dans un coin
de la cour, pendant l'absence du matelot, l'ennemi est venu!
— Comment dites - vous cela ? s'écria Michel tout tremblant. Mais ce n'est pas possible! Je ne peux pas avoir eu tant de malheur!.... Ou bien alors, qu'est-ce que c'est donc qu'ils prétendent avec leur bon dieu?
Paul lui rapporta ce qui s'était passé.
Nous renonçons à vous donner une idée du désespoir du matelot. Il se meurtrissait la poitrine, il s'arrachait les cheveux , il criait, il pleurait. Paul essaya de le consoler, mais il n'en put venir à bout.
— Non, monsieur Paul, disait le pauvre homme, c'est fini, voyez -vous. 11 faut me laisser: ils feront de moi ce qu'i's voudront... qu'est-ce que cela nie fait? Vous pensez bien que je n'irai pas aux galères! aussitôt condamné, aussitôt mort, voilà mon affaire, à moi... Mais regardez donc un peu quelle fatalité?... On a gardé cet homme ;i lliôpital
tant qu'on a pu, je l'avais si bien recommandé aux chirurgiens! Il ne se sentait déjà plus de rien , qu'on lui disait encore de rester à se faire soigner ; et quand Georgette venait me voir, elle me rendait compte de mon prisonnier: cela me tranquillisait. Pourtant, il faut qu'il y ait une fin a tout , n'est-il pas vrai? La dernière fois que j'ai vu Georgette^ elle m'a dit que le blessé sortirait hier : voilà pourquoi j'ai eu tant de peine! Je sentais cela, vous voyez bien, puisque le diable qui met la griffe dans toutes nos afifaires , ne vous a permis d'arriver que ce matin!... Mais qu'ils se dépêchent donc de me juger! Je ne suis plus bon à rien , pas même à garder une porte... je suis un vieil animal!... Qu'ils me donnent donc mon compte, et que je parte! Et dire que dans tous leurs boulets, les vaisseaux anglais n'en ont pas trouvé un à ma mesure ! La belle vie que j'ai menée ! La prison; la misère-, la prison! Ma sœur
qu'on me perd et qui meurt j la vôtre en train de faire comme la mienne... C'est du beau que tout cela... et il y a de quoi être fier !
— Allons, Michel, du courage! dit le jeune homme en soupirant profondément : il nous en faut, a tous deux!... Ne pense plus à ma sœur: me voilà maintenant, et j'aurai raison de ce qui s'est fait. Mais ce crime, Michel? qu'est-ce donc que ce crime? Valéry t'accuse d'être venu chez lui pour le voler : ce n'est pas vrai , dis-moi ?
— Je ne suis pas venu chez lui pour le voler ; je suis venu chez lui et je l'ai volé : voilà ce qui est vrai , répondit tranquillement le matelot.
— Vous avez fait cela, Michel! dit le frère d'àlice avec sévérité : c'est pour cela que vous avez abandonné ma sœur?
— Oh! ce n'est pas dans Ihistoire du vol que j'ai eu tort!... seulement j'aurais du attendre votre retour, voilà tout. Approchez-
VOUS de moi davantage , je vais vous dire l'afFaire tout bas. Deux jours après que vous fûtes parti, voilà que les choses prirent une fameuse tournure pour les députés ; et vous auriez eu de l'agrément à voir comme ils faisaient leur tête dans la ville. Tous ceux qui s'étaient. sauvés revinrent au triple galop; il ne s'agissait plus de bataille , il s'agissait de butin ! M. Valéry fit comme les autres. Mais il avait une inquiétude , pourtant ,• il pensait que vous aviez dû recevoir des lettres de votre famille, et votre famille s'étant trouvé mal arrangée de sa part, il aurait été bien aise de savoir ce que vous en pensiez. Pour lors, il me fit donc venir chez lui: et après m'avoir offert la goutte, il se mit à me demander où en étaient mes affaires; il me dit qu'il allait être puissant et qu'il se ferait un plaisir de me pousser quelque part^ dans les bâtimens, d'autant que je m'étais solidement battu durant les Trois Jours. Moi, je lui dis comme
LA LETTRE AUX CINQ CACHETS. 24i
cela que je n'en étais pas à demander ma vie ; que si je lui avais rendu un service trois ou quatre jours auparavant, c'était parce que vous l'aviez bien voulu 5 qu'il ne me devait rien , ni moi non plus. Il me fit de grands éloges sur mon désintéressement: et puis , après avoir encore un petit peu tourné autour de la chose , il entama votre chapitre pour tacher de savoir oii vous étiez allé : car il paraît que son neveu l'avait déjà prévenu de votre départ. Moi. je lui répondis tout bonnement que je n'en savais rien. Alors il me prit par tous les bouts, me disant qu'il voulait devenir votre ami , qu'il n'oublierait jamais ce que vous aviez fait pour son neveu , et puis qu'il fallait établir Georgette , et vous donner une belle place, avons, ainsi qu'à votre père : est-ce que je sais, moi! Même qu'il ouvrit son secrétaire pour fouiller dans son portefeuille, et déchirer les croix que je lui avais faites dans
le temps, pour l'argent de l'Anglais et d'autres
petites sommes. Ce fut à ce moment-là que j'ouvris un peu les yeux, monsieur Paul! parce quependantqu'iltenaitson grand portefeuille ouvert, je venais de reconnaître la grosse lettre, s'il vous plaît. Vous savez bien cette fameuse lettre, cachetée en rouge au milieu et dans les quatre coins, que j'avais vu remettre àM. Valerylejour où l'Anglaiss'estnoyé? Oh ! c'est qu'elle était joliment restée dans ma tète, entendez-vous; on m'en aurait montre un mille avec, que j'aurais tout de suite mis la main sur celle-là. Pourtant je n'eus Pair de rien, j'avais peur d'efifaroucher mon homme ; mais il faut croire que cela lui fit un efifet aussi , à lui, car en serrant son portefeuille et en refermant le secrétaire , il se remit à me parler de Granville , et de la promenade de l'Anglais, et de ce que j'avais pu voir dans mon rocher. Moi, je lui dis que j'étais bien étonné de la manière drôle dont vous aviez pris la chose, parce qu'il me semblait que dans tout cela
un chat n'aurait pas eu de quoi se faire seulement tirer la queue... Comme il allait me répondre , en me faisant sûrement quelque fagot, un domestique est entré pour lui annoncer que je ne sais pas qui , un ministre, je crois , voulait lui parler dans le salon. Alors il m'a dit de l'attendre et de ne pas m'ennuyer, qu'il allait bientôt revenir : et il m'a laissé là. Quand j'ai été seul , moi , il m'est venu tout de suite une idée à propos de la lettre : j'ai pensé que c'était peut-être votre affaire k vous autres, qui se trouvait làdedans! Et pendant que la musique de la garde nationale était dans la cour à faire un tremblement qu'on n'aurait pas entendu le bon dieu tousser, j'ai atteint mon ciseau qui ne mequittait jamais, vous savez bien ; j'ai soulevé le cylindre du secrétaire, j'ai fouillé dans le portefeuille , j'ai empoigné la letfre , et puis je suis parti. Voilà ce que j'ai fait, monsieur Paul : et si c'est une mau-
vaise action, je peux déclarer hardiment que je n'en ai jamais eu parmi mes bonnes qui m'aient semblé si douces à porter. J'étais aussi fier de mon coup que Loais-Philippe pourrait Tètre, tenez! Dire que de cette façon-là j'aurais pu vous aider k sortir de peine et conserver la tranquillité de ses vieux jours ii votre bonne mère : c'est cela qiti me rendait heureux! En chemin, je làtais ma lettre, je la serrais sur mon cœur, et cela me faisait un bien , si vous saviez! Pour me la prendre, il aurait fallu se mettre plus de quatre, allez! Depuis mon engagement de corsaire, jamais un papier ne m'avait donné pareil contentement. Oh! je vous aime tant, monsieur Paul, que je ne sais pas, moi! mais je croirais assez que c'est vous autres qui êtes mon existence. 11 n'y a pas de chose au monde que je ne sois prêt à faire pour vous. Us m'ont dit que j'étais un voleur etun scélérat, ceux qui m'ont arrêté le lendemain j mais — Qu'est-ce que cela méfait,
que je leur ai répondu? Je ne me moque pas mal de votre opinion! Il n'y en a qu'un dans le monde qui pourrait me prouver que j'ai eu tort, et pour me le prouver, celui-là n'aurait qu'à me le dire : au lieu que vous autres , vous me le dites parce que c'est votre état ! — Mais, voyons donc! ne soyez pas ému comme cela, monsieur Paul , ne pleurez donc pas : si vous trouviez utie occasion d'être agréable à votre vieux Sansonnet, est-ce que vous laisseriez le diable l'emporter sans rien dire, voyons? Et puis bah! cela n'en vaut peut-être pas la peine seulement! Il n'y avait peut-être rien dans cette lettre- il n'y avait peut-être que des billets de banque , la belle aflfaire î Eh bien?., vous ne me parlez pas?.. Est-ce que vous êtes fâché contre moi?
Paul se taisait en effet, car il était suffoqué d'admiration et de douleur. Après cette confession héroïque , faite en termes si simples , il ne put que regarder le matelot ; mais son
246 LA LETTRE Al'K CI>o CACHETS.
regard disait tant de choses que Michel eût donné ce qu il lui restait de vie pour en avoir encore un pareil.
— Vous n'éles donc pas fâché? dit-il avec une joie d'enfant. Bien vrai, bien vrai?
Paul lui tendit les bras .
— Oh! c'est que quand je vous ai vu, j'ai eu si peur! reprit le bonhomme. Je me suis dit : — s'il allait me gronder, pourtant! — Et pour ce qui est de votre pauvre petite sœur, vous ne m'en voulez pas non plus? Je ne savais pas qu'ils me prendraient si tôt , voyez-vous : je croyais toujours que vous alliez revenir...
— T'en vouloir , ÎNIichel ! t'en vouloir , mon dieu! De quoi donc serais-je fait, s'écria le frère d'Alice.... Mais tu ne resteras pas ici, enlends-tu; je veux que tu sortes de prison aujourd'hui , je veux que tu sois libre! Je vais trouver Valéry : il ne sait pas encore que je viens de Londres^ j'espère ; il ne sait pas que j'apporte de quoi le perdre, il n'aura pas eu
le temps de s enfuir; il retirera sa plainte, Michel; ou malheurà lui!... Dis-moi! qu as-tu Tait de la lettre?
— Allons, allons... interrompit le matelot, sans paraître avoir entendu les derniers mois de Paul; ne vous mettez pas en colère. Les gens rusés , voyez-vous , on les prend par la ruse. Il ne faut rien gâter; soyez doux! A pre'sent que je vous ai vu, moi, me voilk tranquille et j'ai le temps d'attendre... Ainsi, pas de sottises. On aurait besoin de vous tenir comme un enfant, vous ! Si pour l'instant vous laissiez l'oncle en paix?. Si vous commenciez par le neveu? Je crois que cela vaudrait mieux. Tenez, voilà le guichetier qui vient vous mettre dehors... Comme le temps a passé vite!
— Mais la lettre ? répéta le jeune homme en baissant la voix.
Le guichetier était tout près d'eux. Michel se pencha à l'oreille do Paul.
— Je l'ai brûlée, dit-il.
— Commeni brûlée?
— Sûrement, brûlée... Tiens, écoutez donc: ils allaient me prendre avec... Je me suis dit: — An moins, comme cela, elle ne protilera à personne.... — Et je l'ai brûlée.
— Tu as brûlé cette lettre, Michel? répéta le jeune homme désolé.
— Oh mcm DieUj ouil
— Mais tout est perdu, alors?
Le guichetier les sépara.
Moirée ({)(} uttc B\\(\)(8$c,
Paul avait trop présumé de sa bonne volonté. Quatre mois après cette scène, le malheureux Michel était encore à la Force. Le frère d'Alice avait vu Valéry pourtant ; il lui avait montré le duplicata des lettres de change acquittées par la maison Coults, il lui avait
donné tout de suite a choisir entre le retrait (le sa plainte contre Michel ou une dénonciation devantla Chambre des Députés. — Oui ! avait dit le jeune homme plein de colère et de douleur , j'irai demander aux constituans de juillet l'autorisation de poursuivre leur collègue qui a volé mon père ; je leur déclarerai que c'est une honte pour un pays, lorsque les lois sont faites par des hommes sans probité ; et quand mon accusation serait repoussée, quand un arrêt de tribunal me renverrait, moi, entaché du nom de calomniateur et de fourbe, le député de Dieppe n'en serait pas moins perdu devant la France, car la France, je veux croire cela pour l'honneur de mon pays, la France exige aujourd'hui que ses représentans soient comme la femme de César, assez élevés dans leur vertu pour que le soupçon même ne puisse point monter jusqu'à eux ! — Alors , Valéry s'était soumis, parce qu'il avait frayeur, parce que c'était une ter-
rible chose vraiment que cette marche lente et silencieuse des événemens qui lui faisait ainsi pièce à pièce un avenir tout d'opprobre et de fle'trissures : et comme il n'osait pas assassiner Paul, a cause du Code pénal, il était allé dire aux hommes du parquet qu'il y avait eu erreur et précipitation dans sa plainte, et qu'il tenait Michel pour un honnête vieillard, tout-à-fait éloigné d'avoir jamais voulu lui faire le moindre tort. Mais hélas ! le parquet ressemble à l'Achéron , il est avare de sa proie. Dégagez l'intention ; niez-la, si vous voulez! le parquet maintient le fait, La partie civile se tait, se rétracte, elle pleure, elle supplie au lieu d'accuser ; le parquet la laisse faire et il persiste, parce que la vindicte publique doit être satisfaite ! Car les hommes, voyez-vous bien, n'ont pas su imaginer la Société plus noblement qu'ils n'ont imaginé Dieu; c'est toujours un être à l'image de l'homme, un être sans pitié, sans pardon, un
254 somÉE CHEZ une duchesse.
être méchamment organisé, qui a des passions et des colères, un être qui s'offense et qui se venge; la tradition pure et simple du Père de Famille antique avec son droit de vie et de mort. Il y avait eu, disait le parquet, soustraction dansun lieu habité, avec préméditation et bris de serrure 5 c'était un vol qualifié, il fallait de toute nécessité qu'il s'en suivît un procès en cour d'assises. M. Valéry voulut vainement arguer de sa haute position et faire valoir son influence protectrice ; l'homme du roi , qui était un peu carliste, répondit avec cette superbe indignation d'audience que vous connaissez tous : — Il est bien étrange, Monsieur, qu'un législateur veuille entraver le cours de la justice! — Après tout il avait raison, cet homme ; il était dans son rôle, il était dans son droit. Une s'agissait point pour lui que le tort fut réparé, mais qu'il fût puni. INotre société s'inquiète bien des réparations! Que dis-je, elle ne voit de réparation que
dans la souffrance, la prison et la mort. Un homme a tué un autre homme, la société le tue : n'est-ce pas absolument comme si elle ressuscitait celui qui est mort? Au lieu d'un cadavre, cela en fait deux : l'équilibre est établi! C'est bien dommage pour le triomphe du principe qu'on n'ait pas encore trouvé le moyen de tuer vingt fois celui qui aurait tué vingt personnes.
Quand ils sortirent du cabinet du procureur du roi, l'un désolé, menaçant ^ l'autre tremblant et confus ; 'Valéry, après avoir beaucoup hésité, demanda à Paul ce qu'était devenue la lettre volée, et Paul lui répondit que Michel l'avait jetée au feu. Le député respira.
Quatre mois s'étaient donc passés, comme nous l'avons dit. On touchait à la fin de décembre, et depuis long-temps déjà, la sanié d'Alice donnait à Paul les plus vives inquiétudes. Ce beau visage si frais avait perdu son éclat j ce front si lumineux et si pur s'était
25t5 SOIRÉE CHEZ UNE DUCHESSE.
obscurci et plissé. La pauvre jeune fille ne dormait plus ; et ses yenx, toujours rouges de larmes brûlantes, prenaient en se levant sur son frère, comme à la dérobée, une indicible expression de terreuret de honte. Cependant Paul ne l'interrogeait point sur le passé, il était doux et calme avec elle, il attendait patiemment qu'elle s'expliquât. Un jour qu'il était allé voir le prisonnier, il achevait tristement de dîner avec Georgette et Alice en leur parlant de cette cause douloureuse qui devait enfin faire partie desprochaines assises, quand tout-à-coup Alice devint d'une pâleur effrayante, poussa un cri et s'évanouit. On courut chercher un médecin, et celui-ci après être resté quelques minutes seul avec la malade, revint dire au jeune homme que c'était là le symptôme d'une grossesse déjà assez avancée. — On m'a permis de vous faire cette confidence, ajouta-t-il ; un frère, c'est comme une mère : ayez de l'indulgence et des mena-
gemens, Monsieur. Au reste, le sujet est fort et bien constilué: nous n'avons point, je crois, d'accidens graves à redouter.
Puis il salua et sortit.
Alors Paul entra dans la chambre d'Alice , et elle lui raconta tout, en le priant a genoux pour celui qui l'avait séduite.
Le frère écouta long-temps sans mot dire ; et quand il vit qu'elle ne parlait plus :
— Ainsi, demanda-t-il, vous vous aimez tendrement tous les deux?
— ■ Oh oui! mon frère.
— Ainsi.... tu l'aimerais jusqu'à devenir sa femme, s'il te le demandait? Tu l'aimerais jusqu'à me quitter pour lui? Je ne l'impose rien, ma sœur; remarque bien que je puis le tuer, cet homme!
— Oh! ne le tue pas, mon frère. . . car si tu le tuais, je mourrais.
— Pourtant.... Allons! nous verrons si T. 11. 47
c'était écrit. Repose en paix, ma sœur ; je ferai mon devoir jusqu'au bout.
Il n'osa pas lui dire qu'il connaissait une femme qu'Eugène avait séduite aussi, et puis abandonnée , car il aurait frémi de lui apprendre ce qu'était maintenant cette femme : mais tout de suite il se mit en route pour chercher l'amant de sa sœur.
Eugène n'était pas chez lui : son domestique— car depuis la fabrication du nouveau roi, le neveu de M. Valéry, le député, se trouvait en fort belle voie d'avenir: il allait chez les ministres et chez le roi , il avait des meubles et un domestique: — son domestique donc, voyant que Paul insistait, et qu'il insistait l'argent à la main , voulut bien conduire l'ancien ami d'Eugène jusqu'à une belle maison de la rue Saint-Lazare, chez madame la duchesse de L*** qui donnait une grande soirée. Le frère d'Alice promit à ce garçon de ne point dire a son maître comment il avait
SU qu'il était là : et suivant la longue cour plante'e d'arbres , éclairée de lampions , encombrée de voitures, il monta un escalier resplendissant, et dit aux valets qui gardaient les portières du salon d'annoncer M. Paul Duplessis,
Une circonstance récente venait de rendre ce nom célèbre. Paul avait fait un drame pour les débuts de Georgette , et dans ce drame, tableau de bourgeoises infamies, dans ce drame qui mettait à nu les hideux ressorts de l'industrialisme politique , l'enfant maudit , le frère désespéré avait répandu en nappes flamboyantes l'amertume et la douleur qui Tinondaient. C'était un pamphletque ce drame, un pamphletoii chaque mot tonnait comme la foudre, un chant magnifique d'indignation et de colère, que l'on ne pouvait entendre sans rougir et sans trembler. Mais les puissans du jour, ces usurpateurs éhontés, ces mendians altérés d'or et d'honneur, qui étanchaient alors
a si longue haleine leur inextinguible soif de quinze ans, ne voulurent point souffrir qu'un insolent homme du peuple les montrât ainsi tout vivans à ses frères qu'ils dévoraient ; et la pièce de Paul fut scandaleusement supprimée à ia seconde représentation. Eh bien , malgré le fracas d'émeutes qui jour et nuit soulevait le pavé bouillonnant de ses rues, Paris résonnait encore de l'explosion dramatique qui lavait tout-h-coup frappé comme la trompette du Jugement; et la presse entière s'était émue au précoce abus de pouvoir, par lequel des gouvernans douteux avaient osé, de façon si impudente et si brutale, arrêter le premier élan d'une courageuse intelligence. En face du jeune poète, qui gisait Ik, par terre, sanglant et les ailes coupées, toute querelle littéraire avait fait silence, parce que tous les intérêts avaient reçu leur part de la t:ommotion , parce qu'une spoliation si effrontée ne permettait plus la sécurité à pcr-
SOIRÉE CHEZ UNE DUCHESSE. 'io 1
sonne, parcequ'à cette fougueuse annonce chacun croyait déjà sentir, entre ses mâchoires frémissantes, l'ignoble bâillon de la censure. Ainsi donc , Paul avait eu pour lui tout le monde; et ceux-là même qui s'étaient trouvé le plus blessés de son succès , des rivaux jaloux 5 des entrepreneurs privilégiés , des critiques rongeurs aux dents cariées de venin, avait pris sa défense à grand bruit. Ces gens pensaient apparemment que le pouvoir les avait volés, en leur ôtant l'occasion de mordre ou de tuer un nouveau venu. Quand des chiens se battent pour unos, si riiomme vient et s'avise royalement de finir la dispute en s'emparant du sujet , les plus furieux contre l'homme seront certainement ceux qui voulaient arracher l'os à son possesseur légitime : les ennemis de Paul avaient fait comme les chiens, ils s'étaient tournés tout en colère contre la tyrannique puissance qui leur ravissait une victime. Au surplus , Paul ne sy
trompait pas; il n'était point la dupe de cette malveillance métamorphosée : il n'avait plus assez d'illusions, hélas! pour croire sincères des amitiés si subites.
Ainsi, quand le nom de Paul Duplessis retentit dans la somptueuse foule qui peuplait le salon de la duchesse , on vit presque toutes les têtes se tourner curieusement et spontanémentverslaporte, et suivre long-temps deleurs regards le jeune homme qui venait d'entrer. C'est que le nom et l'homme allaient si bien ensemble! Le drame défendu, cette prophétie mélancolique et funèbre , ce souffle de mort sur les flambeaux de la victoire de Juillet, cette exhibition terrible, où tant d'amour et de tendresse se mêlaient à tant de plaintes et de rage: tout cela revivait dansla figure sombre et triste du poète. Ses yeux donnaient le remords ; ses joues sillonnées , ses lèvres pâles, ses cheveux désordonnés et tombans , étaient d'une majesté étrange. Il se fit parmi les fem-
SOmÉE CHEZ UNE DUCHESSE. 2 03
mes un murmure de sollicitude et de sympathie : les femmes sont pleines d'amour pour ce qui est noble, hardi et malheureux. Parmi les hommes au contraire, il y eut comme une affectation de pitié ; on en vit qui souriaient, onen vitqui haussaient les épaules. C'est que la plupart apparteiiaient précisément aux impertinentes variétés d'espèce que Paul avait marquées de son ardente prose : ils voulaient paraître dédaigneux et superbes devant leur accusateur ; ils tenaient à ne point lui laisser voir combien était profonde la blessure qu'il leur avait faite.
Paul nepritpasgardeatout cela, seulement.
11 cherchait Eugène et s'inquiétait de ne pas l'avoir encore aperçu. Comme il allait et venait de groupe en groupe, d'habit noir en habit noir, il rencontra la maîtresse de la maison. Il voulait la saluer tout simplement et passer, mais cela lui fut impossible ^ son ancien et malheureux amour, le premier el
t^64 SOIRÉE CUEZ UNE DUCHESSE.
le seul de sa vie , cet amour qu'il croyait mort depuis deux ans , s'était tout-à-coup rallumé, il avait jadis servi de jouet à une femme bien belle et bien dangereuse^ il savait cela, il avait vu cela ; et depuis, cependant, quand il s'était juré que nulle aflfection ne le distrairait d'x\lice, quand il avait présomptueuseraent voulu fondre toute sa nature dans une pensée unique d'abnégation et de fraternité , souvent , trop souvent, mon dieu! à travers les dévorantes nuits de sa jeunesse, il avait vu passer ironique et moqueuse l'ombre enchanteresse de cette femme 1 D'autres fois aussi , dans ses rêves insensés, il lui semblait l'entendre doucement gémissante, soupirera son oreille une prière de pardon. Et puisle jour venait, et le surprenait, pantelantde désirs et de rage, rappelant à mains jointes son erreur envolée; et, sans oser rien dire , il allait, le malheureuXj demander à son impuissante sœur, à sa sœur égoïste qui avait peur de lui, un peu
de tendresse, ou de confiance, ou de pitié' ; il allait demander que quelqu'un pleurât sur luij il allait demander qu'on l'aimât, enfin! Et personne ne lui répondait, personne ne lui tendait la main! pas une larme, pas un sourire ne tombait en aumône au pauvre mendiant! Paul rentrait en lui-même alors, désespéré, mourant, furieux ; il trouait sa poitrine de ses ongles pour y resserrer sa souffrance, il admirait combien c'est infâme à une femme d'attacher joyeusement aux flancs d'un jeune homme la torche enflammée des passions , et puis de le laisser après cela sans regret, sans souci, comme font ces chasseurs barbares qui n'achèvent point l'oiseau qu'ils ont blessé. Eh bien pourtant , c est si indestructible , le premier amour d'un homme, que malgré lui, à cette heure, Paul sentit son cœur battre et sa tète brûler. Il retrouvait madame L***, la conspiratrice de -1828, la clandestine charbonnière de la rue des Couronnes, il la re-
266 SOJRÉL CHEZ UNE DLCIIESSE.
trouvait duchesse, le front ceint de diamans et de titres, entourée d'enthousiastes et d'amans, et grande et puissante, et plus belle , plus enivrante que jamais! Et cette femme si fière de la chiite des Bourbons , cette femme heureuse, vengée, triomphante, était là devant luij elle le regardait avec une charmante surprise , elle semblait reconnaissante de le voir, elle rendait tous ses beaux jeunes gens jaloux de lui!.. Le rival sacrifié d'Eugène n'eut point la force de surmonter son émolion , il se laissa prendre au bouleversant prestige qui rayonnait autour de la duchesse, il resta interdit et vaincu , attendant comme autrefois Tordre, le signe de sa souveraine, prêt à lui baiser les pieds à genoux, prêt à lui dire ; — Pardonnez-moi de m'être plaint quand vous m'avez trompé î
Elle vit cela, et elle sourit, la grande dame! et nul repentir ne troubla sa joie. Elle ne sentit que l'égoïsmc inhumain d'un uiaître qui
voit revenir a lui l'esclave qu'il a battu et chassé. Pourtant elle usa convenablement de ses avantages : peut-être au fond se reprochait-elle d'avoir mal deviné autrefois l'homme qui venait de se révéler devant tous si plein de chaleur et de force ; c'est pourquoi elle tendit à Paul sa main blanche et brillante, en le grondant doucement d'avoir fait jusques-là si peu de cas de ses invitations. Car il faut savoir que bien des fois déjà Paul avait été prié d'assister aux soirées de la duchesse, parce que Paul était un homme de la presse , cette grande puissance d'alors, puissance si vigoureuse et si haute que toutes les autres en avaient peur et se liguaient instinctivement pour la renverser. Or la duchesse de L**^ était ambitieuse et vaine, elle avait un ardent besoin de renom et de bruit; elle eût tout donné , elle se fut donnée elle-même, n'en doutez pas, à condition de faire adopter par la presse son nom si long-temps proscrit, ctconséquemmentoublic.
268 SOlfJÉE CHEZ LNE DLCilESSE.
Deux mois qu'elle eut la maladresse de laisser échapper apprirent cruellement au jeune liomme le secret d'un accueil si personnel et si touchant. A ces mots que la noble duchesse aurait volontiers rachetés de son sang, Paul Duplessis secoua la tête comme un lion blessé, et levant ses yeux indignés sur cette femme qui ne trouvait pas que c'était assez de l'avoir joué une fois, il allait certainement prendre une revanche terrible; mais il vit Eugène debout à côté d'elle, il se souvint pourquoi il était venu, et d'un Ion glacial , il dit a madame L***, en posant sa main crispée sur l'épaule du séducteur d'Alice : — Veuillez m'excuser, Madame; mais je crains que Monsieur n'ait envie de s'en aller, et c'est pour lui seulement que j'ai osé apporter la poussière de mes pieds sur le tapis de votre salon.
Ensuite il s'inclina profondément et il emmena Eugène dans une autre pièce.
Cependant la soirée allait commencer. Le
roi des concerts de Vienne et de Londres, un jeune homme déjà salué par les vieillards les plus fiers, SigismondThalberg venait de s'asseoir au piano. Devant lui, dans une attente solennelle, cinquante femmes et cinquante hommes, tous jeunes, tous riches et beaux, tous grands musiciens, tenaient prêtes leurs cent voix superbes, chœur inouï de ducs et de princesses, comme en rêvait Beethoven pour sa symphonie de Napoléon. Derrière le pianiste étaient debout Levasseur et mademoiselle Falcon, le démon et l'ange de notre pauvre musique française : a côté de lui brillaient deux harpes étincelantcs, la harpe de Labarre, et celle d'une élève de Labarre, peureuse petite fille que son maître, tout glorieux d'elle, voyait pourtant grandir avec une terreur jalouse, mademoiselle Berlucat , l'enfant des montagnes, a présent si énergique et si savante. Thalberg promena sur cette multitude attentive le regard lent et tranquille que vous
"271) SOIRÉE CHEZ UNE nUCHESSE.
connaissez, et chacun porta la main à son cœur, chacun se sentit saisi de respect, même les agens de change^ même les aides-decamp du roi ! Ce fut une possession subite, irrésistible, universelle, comme si tous les artistes eussent reconnu leur maître , tous les spectateurs un dieu. Alors , Thalberg parut satisfait; il laissa tomber ses doigts sur les touches, et le piano, une froide et sèche mécanique, prenant vie et feu tout-a-coup, le piano devenant une grande voix , devenant un grand peuplesous cette pression énergique, chanta de tous ses sanglots la sublime prière de Moïse, cette invocation surhumaine, ce transport de passion et de foi, inondé de détresse et de larmes , comme Rossini n'en aura plus jamais, maintenant qu'il est si loin de sa jeunesse combattante et tourmentée; maintenant qu'il a oublié, sans doute, l'homme riche, le convive flatteur des banquiers, étouffé comme les autres sous la jouissance et sous
l'or, ce que souffrait jadis le pauvre enfant du peuple, apprenti mourant de faim , couvert de haillons, chez un forgeron des Etats Romains! Que c'était beau, mon dieu, ce prélude deThalberg, mariant les douces rêveries et les sombres images de la poésie allemande aux brûlans soupirs delà poésie italienne! C'était grand comme Rubens et Raphaël ensemble ; c'était terrible comme Rembrandt et Salvator dans le même cadre. Et quand les religieuses mélodies qui pleuraient sous les doigts du pianiste autrichien s'éteignirent suppliantes dans le magnifique appel des harpes, Levasseur et mademoiselle Falcon avaient presque oublié que leur tour était venu; et quand , bientôt après, le chœur, frémissant d'enthousiasme, fit mugir comme un orage l'ardent cantique des Hébreux, les assistans émerveillés faillirent tomber a genoux ! Puis tout se tut, et l'on n'entendit plus que les murailles qui vibraient.
Alors on vit que sur l'estrade , au milieu du salon , il s'était levé de terre une figure inconnue, fantastique, impossible; tout ce que les remords, les passions et la douleur peuvent accumuler à l'envi de témoignages désolans, profonds, épouvantables. C'était un squelette habillé de noir, qui se tenait debout en tremblant sur ses os décharnés, et dans sa léte géante , verte et creuse comme une tète de mort , sous ses longs cheveux tristes et larmoyans, il y avait deux yeux ternes et sans vie. Ses mains grises , noueuses, interminables , tenaient un archet et un violon, et sur ce violon une seule corde était tendue , la quatrième; les trois autres pendaient au manche. Le frisson courait dans toutes les veines, la peur sur tous les visages. Le fantôme vit cela, et de ses yeux de cadavre partirent deux éclairs ironiques et froids qui flamboyèrent long-temps autour de lui. Ensuite il leva son archet: Thalberg, toujours
impassible, frappa sur le piano trois accords mats et lugubres qui retentirent douloureusement, ainsi que la hache de Téchafaud quand elle descend tuer un homme , ainsi que l'horrible coup de cimbale de Berlioz à la fin de !a Marche du Supplice. Alors Nicolo Pagauini , remuant ses lèvres blanches comme s'il invoquait Dieu ou Satan , élreignit son violon dans sa main qui craquait ; et celte corde unique, cette corde misérable se mit à chanter, elle aussi , la prière de Moïse , mais bien autrement terrible, bien autrement déchirante et désespérée que n'avaient pu la faire le chœur aux cent voix, et le piano, et les harpes, et Levasseur , et mademoiselle Falcon! Ce n'était plus la prière de Moïse, c'était la prière d'un damné ; c'était une plainte amère et sans ressource ; c'était l'imprécation éperducd'un coupable mourant, qui à l'heure du repentir et de la tombe , voit les ombres de ses victimes se dresser devant lui, sans
pardon el sans pitié. Oh oui ! si quelqu'un osa lever la tête pendant une telle nnusique et considérer la fascinante figure de l'infortuné qui la jouait, celui-là dut avoir envie de fuir ou de s'écrier! car jamais il n'y eut face plus sublime dans son horreur, jamais l'art, et le génie, et la souffrance ne contractèrent plus superbement un visage humain. Vainement, après que l'infernal archet eut cessé de mordre cette corde funèbre, voulut-on reprendre le chœur interrompu , tous les fronts restèrent courbés et vaincus, chacun sentit que la voix était morte au fond de son gosier.
Quand ils revinrent à eux, le fantôme avait disparu de l'eslrade; il s'était réfugié dans l'ombre, comme s'il eut cherché un sépulcre. Paul et Eugène le virent passer près d'eux, chancelant et brisé. Puis tout-à-coup il s'arrêta; il se redressa illuminé, magnifique! Car l'assemblée ranimée faisait tomber les voûtes sous le fracas de son enthousiasme, et
celle admiration effrayée, cette frénésie ardente qu'il inspirait , restaient les seules joies qui fussent désormais permises au malheureux Paganini; c'était en elles, et rien qu'en elles, qu'il puisait un peu de force et de vie. Il serait tombé mort, n'en douiez pas ! le jour cil son apparition aurait laissé le public sans saisissement et sans peur.
Après l'enfer on eut le ciel. Celle que la musique nous a tuée, celle qui traversait l'Europe, ily a deux ans, dans l'appareil d'une impératrice que Ton couronne, avec un peuple entier pour escorte, et des rois, la tête nue, aux portières de sa voituro; celle qui était belle, et suave, et douce, et charmante entre toutes les femmes, comme son nom m'est cher entre tous leurs noms, Félicia l'espagnole, qui a lancé si haut dans la gloire l'appellation chétive de son mari Malibran , Félicia , votre orgueil etvotre honneur éternels, à vous autres, pauvres femmes de théâtre que notre
pruderie imbécile s'obsline encore à vouloir souiller, Félicia le grand poète, Félicia la noble artiste , plus grande que Dorval , la femme toute d'amour et de feu, l'enfant plein de grâce et de naïveté, qui pour complaire sans doute aux arrangemens mesquins et vulgaires de son second maître , espèce de glaçon belge qu'elle adorait, consentit h mourir à vingt-quatre ans en l'honneur des fileurs de Manchester, ces guinées vivantes, ces lourdes banknotes toutes boursouflées de bœuf et de bière !... Félicia , langélique musicienne enfin , versa les notes embaumées de sa voix divine sur les poitrines palpitantes que le violon de Paganini venait de déchirer. Et alors, tous ces gens se demandèrent quelle femme c'était donc que la duchesse de L*** qui pouvait leur donner tant de merveilles k la fois ; quand pour en posséder une seulement, des souverains eussent peut-être engagé leur trône !
SOlRÉb: CHEZ UNE DUCHESSE. 277
Mais, tandis que cela se passait, tandis que ces enchantemensd'un autre monde couraient en accords infernaux ou célestes dans la chaude atmosphère des salons, au fond d'une obscure bibliothèque, Paul, appuyé debout contre le bureau de la duchesse, forçaitEugène à se confesser à lui; et il écoutait parler l'amant de sa sœur, et dans sa main qui se cachait brûlante sous ses vétemens, il lui semblait sentir se fondre le manche d ebène de son poignard! Plus d'une fois, après un formidable tutti, lorsque lout-a-coupà la foudre succédait le silence, l'auditoire entendit résonner auloin des cris étranges^ des sanglots de colère et de rage ; c'est qu'alors le terrible entretien des deux jeunes gens avait voulu dominer l'immense voix de la musique, sans pouvoir assez vite redescendre au ton de la discrétion cl du mystère. Seule, parmi la riche et bienheureuse assistance , la duchesse savait d'où partaicMit ces clameurs inlerjetées et ccqu'clles
devaient signifier, car elle avait vu tout ce que contenait de ressentiment et de désespoir le regard lancé par Paul à Eugène, et celui-ci s'était dernièrement assez trahi avec elle , pour que la noble dame connût suffisamment jusqu'où le médecin avait porté ses torts à l'égard des malheureux enfans de M. Duplessis. Toutefois, elle restait calme et souriante, et, en la voyant ainsi, beaucoup de ceux qui étaient Ik crurent que leurs oreilles les avaient trompés.
Mais bientôt les interruptions devinrent bruyantes et sinistres au point de mettre tout le monde en rumeur. Les dames avaieiit peur, les cavaliers grondaient, les musiciens se taisaient. 11 était devenu clair pour tous qu'on se disputait quelque part. Chacun blâmait à sa façon l'inconvenance d'une pareille scène ; et, comme de raison, le salon de la duchesse n'était, à ce propos, ni plus ni mieux traité qu Un lieu public où l'on paie en en-
trant. Les arrogans personnages ne voyaient qu'eux , ne pensaient qu'à eux ; c'était k eux (ju'on manquait d'égards et de respect ; ils se souciaient fort peu vraiment de ce que tout cela pouvait avoir de blessant pour la dignité de celle qui les recevait j et leurs plaintes malignes, leurs réclamations équivoques, rabaissant pour ainsi dire madame L*** au rôle d'ouvreuse ou de buraliste, semblaient lui impliquer Tordre de mettre elle-même à la porte les perturbateurs de leurs plaisirs. Et pourquoi ces bourgeois palatins, ces patrices (le toge et d epée, ces commis parvenus, ces hobereaux débarbouillés, tous ces poltrons de juillet devenus braves en août, n'auraient-ils point pris leurs aises grandement et librement? j\e pouvaient-ils point conclure d'une si belle fête qu'elle avait été donnée pour eux, et comme un insigne hommage rendu a leur puissance encore toute chaude? La duchesse n'avait-elle pas deux neveux, parfaitement
fasliionables, et très dignes en conséquence de figurer dans le vivant bagage de quelque anjbassadeur ? Le roi de la Révolution n'avaitil point déjh jeté aux orties le rifflard des barricades, et mis des plumes à son chapeau gris? Pouvait-on, à moins d'être Laffilte ou Lafayette, ne pas voir là-dedans un appel timide, mais infaillible aux bonnes choses de jadis? Et pourquoi alors madame L*** qui avait été dame du palais de l'Empereur , n'eût-ellc point taché de s enrôler, à titre à peu près semblable, parmi la domesticité femelle de Sa Majesté Louis-Philippe? Ainsi donc, tout donnait à ces gens-là le droit de s'ériger en protecteurs présens ou futurs de la duchesse, et qui dit la protection d'un bourgeois, la protection d'un épicier, la protection d'un avocat, dit ce que l'impertinence et la morgue peuvent leprcstnlcr de plus sale et de plus révoltaiil , ce qui lasserait la patience d'un saint, ce qui allumerait la colère d'un ange,
ce qui forcerait un fiis à souffleter son père !
Interprètes empresse's du mécontentemenl géne'ral , les neveux de la duchesse se levaient, pleins de zèle et de courroux : leur tante les calma d'un signe, et puis elle se leva ellemême, sans témoigner la moindre agitation, gardant toujours sur les lèvres son sourire de grande dame. Avec des paroles charmantes, elle engagea Tlialberg a. reprendre le piano, et lui rappela sa promesse de jouer les airs nationaux de l'Angleterre. Thalberg obéit. Au bout d'une minute, les plaintes et les réclamations avaient cessé : le sublime pianiste venait de ressaisir toutes les tètes; et ses deux mains vigoureuses, puissantes comme les cent inslrumens d'un orchestre, entonnaient le God save the kiiuj.
La duchesse avait quitte le salon, sans qu ou s'en aperçut : elle était entrée dans la bibliothèque, en fermant la porte derrière clic.
Elle revint un quart d'heure après, suivie des deux jeunes gens qu'elle avait apaisés, et qui semblaient tout confus. Bientôt parut le maître d'hôtel qui venait annoncer à Madame la duchesse que le souper était servi : et, tout de suite, au fond du 'salon, s'ouvrit une large porte donnant sur une galerie malijuifiquement illuminée, enchantée de verdure et de fleurs, où fumaient des tables immenses , gastronomiques chefs-d'œuvre étincelans d argent, d'or et de cristaux.
A ce coup-d'œil qui confondait les plus riches, toute la société s'écria d'admiration et d'envie. Paul voulait se retirer et emmener Eugène : la duchesse s'y opposa.
— J'ai fait passer votre querelle pour une plaisanterie, dit-elle , pour un débat d^opinions à propos de musique. Vous ne me démentirez pas par votre fuite : vous ne donnerez pas à ce monde méchant et jaloux la joie de me dire votre maîtresse, et de vous nommer mes amans! Vous resterez, il le faut... je le veux.
Et elle les plaça elle-même, l'un à côté de l'autre, k la table oùétaientses neveux. Ensuite, elle alla s'asseoir au centre de la galerie, affable et gracieuse, veillant aux besoins et aux caprices de tous.
Des hommes en habit noir et en gants blancs, comme les convives, circulèrent lonçïlemps autour des tables: c'étaient les domesliques, élevés alors démocraliquemenl à un
semblant d'cgalitc fort incommode sansdoute, puisqu'il pouvait tous les jours exposer le maître à prendre son valet pour un homme. Agréable teinture des mœurs américaines que le roi Louis-Philippe avait jugé utile de mettre à la mode ! De même que plus tard, quand notre vanité triomphante voulut regalonner les laquais sur toutes les coutures, on vit le malin monarque nous habiller tous en laquais : fantaisie vraiment royale, œuvre de facétieuse humeur comme en eût imaginées le bon Louis XI, s'il avait vécu de ce temps-ci. On ne but presque que du vin de Champagne au souper de la duchesse. C'était une heureuse idée. Après quatre heures de musique, qui avait amené tant de dispositions nerveuses, le vin de Champagne versé à profusion devait nécessairement .s'emparer de l'irritabilité de chacun, et la faire tourner en galté , en rires, en jaseries aimables et folles. Et madam«^ de L*** désirait ardemmentqu'on ht du
bruit, il lui fallait l'exaltation de toutes les intelligences, re'tourtlissenienl de toutes les raisons, afin que l'incident fâcheux des deux jeunes gens en colère fut oublié , et que nul ne pensât a l'interpréter outrageusement pour elle. Car elle aimait sa réputation, cette femme ; car, en foulant aux pieds ses devoirs comme ses victimes, en faisant de son corps la machine de ses plaisirs, et de sa beauté la servante de son ambition, elle voulait que tout cela fût secret, assez secret pour être nié ■ elle savait que la honte n'est que l'absence du mystère, qu'il n'y a que les maladroits et les étourdis qui se déshonorent. La vieille histoire de France l'eût certainement comptée parmi les grandes dames que Buridan trouva dans la tour de Nesle, vertueuses louves qui chaque matin dévoraient leurs amans de la nuit. Mais trop loin de cet heureux Moyen-Age, faute de pouvoir poignarder ses convives, la Marguerite de 1850 les faisait boire! Au lieu
(le poison elle leur versait du vin de Champagne, ponr les envoyer dormir après cela, la tête lourde , et la mémoire perdue. Le moyen était aussi ingénieux que charmant.
Aussi la duchesse n'eût-elle qu'à s'en louer. En moins d'une heure, tout devint joie, insouciance et poésie autour d^elle. Les grands artistes de la soirée, habilement disséminés de table en table, semblaient autant d'ardens foyers , où fondaient les uns, où brûlaient les autres. C'était plaisir de voir l'œil d'un président de Chambre s'allumer d'amour et se mouiller de tendresse au volcanisant voisinage de la iVîalibran , la patibulaire physionomie d'un procureur-général s'éclaircir et s'adoucir aux naïvetés ravissantes de mademoiselle Falcon ! L'insolence soldatesque des colonels d'état-major s'humanisait, le sein des maréchales d'Empire s'agitait à côté de Thalberg pianiste, mais gentilhomme , musicien, mais fils de prince. L'amour-propre métalli-
que du spéculateur, le de'dain superbe du diplomate, s'abaissaient humiliés devant le millionnaire Paganini, un joueur de violon qui n'aurait pas voulu être ambassadeur! L'envoyé de Suède offrait à mademoiselle Bertucat la protection de son roi Bernadotte 5 et vingt duchesses étaient amoureuses de I.evasseur!
Puis les vapeurs pétillantes du vin de Champagne, liant l'une à l'autre ces mille excitations diverses, en faisaient un flamboyant réseau, qui ceignait toutes les cervelles et les pénétrait d'un besoin inoui de bavardage, de reconnaissance, de bienveillance et d'affection. Les mains et les regards se cherchaient, les verres s'entre-heurtaient 5 on buvait à la duchesse, à Paganini, à Malibran ; on buvait aux arts, on buvait au peuple, on se souhaitait tous les^honneurs , toutes les joies; on était heureux, on s'aimait! Voilà quand les hommes sont beaux et séduisans , voilà quand ils vous donnent envie de leur tout pardonner
et de croire à leur bonté primitive , à leur candeur originelle : c'est dans ces réunions-là , toutes de surprise et de hasard , avec du bon vin et de belles femmes, où l'intérêt privé dort, oîi l'égoïsme n'a que faire! Oh! si la vie pouvait être tout entière comme cela !
Mais à la table des neveux de la duchesse, la table où mangeaient Paul et Eugène, les choses étaient loin de prendre une si bonne tournure. Parmi les hommes assis à cette table, le frère d'Alice cherchait des indifférens'et ne trouvait que des ennemis. Ceux dont il avait rayé le visage à coups de fouet dans son terrible drame, il les voyait là presque tous en personne, ou représentés par leurs frères, par leurs fils : le chasseur de frelons avait mis sa tête dans le guêpier ! Et la fuite était impossible : sa dignité , son honneur , lui ordonnaient inflexiblement d'attendre sans pâlir, sans se troubler , les féroces piqûres de cet essaim enragé. Il avait donc pris son parti ,
vcsolumeiit , en homme de conviction et de courage j il avait lentement promené sur ses adversaires un regard ferme et tranquille : puis il s'était mis à causer paisiblement aver Eugène , sans perdre un mot toutefois de ce qui se disait, même à voix basse, autour de lui ; de'cidé à ne braver personne, accordant tacitement à chacun un certain droit de représailles : sauf à voir ensuite quand et comment limiter ce droit.
Ce furent d'abord de simples chuchotemens, que les tables voisines éteignaient de leur joie bruyante. Cela n'avait point le caractère delà provocation : on pouvait à peine y prendre garde. Ces gens semblaient se compter et s'interroger discrètement sur leurs griefs respectifs 5 comme si, ayant mesuré Paul , ils n'eussent voulu l'attaquer qu'en masse. Au fond, ils avaient peur de lui, quoiqu'on leur eut dit qu'il n'était pas brave. 11 avait eu la main si lourde pour les frapper' lis ne sa-
vaienl pas trop ce qu'il fallait penser tle cet liomme-Pa.
Pourlanl ils finirentpar s'enhardir, et lein^ voix s'élevèrent peu à peu, et leur conversation prit une sorte de sens. Le calme feint ou vrai du jeune homme leur donnait de la colère (i de l'audace, d'autant plus qu'ils ne lui voyaient de secours nulle part, puisque Eugène était avec eux et pour sa grande part, dans les insultes du poète.
Paul écoutait l'aggression se former et venir, et il se tenait prêt.
Enfin il y eut un de ces hommes qui sechargea^ comme on dit, d'attacher le grelot. Celait le plus jeune et le plus fou.
— Messieurs , dit -il , son verre plein jusqu'aux bords, je vous porte la santé de notre ami Eugène, que le roi, dans sa juste bienveillance , vient de nommer référendaire a la Cour des Comptes ! Je vous porte la santé de M. Valéry, le député de Dieppe, l'oncle et le
protecteur d'Eugène! A ces deux nobles soutiens du trône que nous avons fondé! Au triomphe de tous ceux qui leur ressemblent! A la honte de leurs ennemis, de ces jaloux iiisulleurs qui manquèrent jadis de courage pour entrer dans la lutte, et qu'on voit aujourd'hui poursuivre de leur impuissante envie ceux que la victoire a récompensés !
L'insolence de ce toast confondit ceux-là même qui le portaient. Eugène tendit son verre en silence. Quant h Paul, en voyant tant de bras s'allonger vers lui presqu'k le toucher , il se sentit frémir par tout le corps : mais sa robuste volonté rendit son émotion invisible.
— Albert , dit un des neveux de la duchesse à celui qui venait de parler, la fin de votre brinde était de trop ici! .. Vous oubliez que M. Paul Duplessis est avec nous.
— C'est vrai ! répondit vivement Eugène. — Pourquoi donc? dit avec froideur le frère
d'Alice. N'est il pas naturel que les vainqueurs
boivent à leur gloire? N'a-t-oii pas dit de tout temps : — Malheur aux vaincus ?
Et il vida son verre , sans que la main lui tremblât.
— Allons! puisque Monsieur prend si bien les choses, reprit le second neveu de madame L+¥*. ^^-^ carbonari de la rue desTrois-Couronnes qui n'ont pas trahi leur serment!
Eugène frissonna. Paul devint pâle comme la mort,
— Malédiction sur ceux qui l'ont trahi! ajouta l'autre encouragé.
Et ils trinquèrent de nouveau , avec une joie de sauvages.
— C'est juste 1 Malédiction sur celui qui ne garde point son serment! répéta le malheureux jeune homme , en baissant la tète sous leur retentissant cliquetis.
— Vous souvenez-vous, risqua quelqu'un en mâchonnant le coup qu'il allait porter; vous souvenez-vous d'une descente de police
qui suivit le soi-disant départ d'un de nos frères ? Qui sait si le traître ne nous avait pas vendus?
Paul se redressa, l'œil en feu, les cheveux hérissés, cherchant l'infâme qui avait dit cela ! Il ne vit que des bouches qui buvaient.
— Au fait... qui sait? demanda un autre plus ivre ou plus hardi.
— C'est moi ! répliqua Eugène avec explosion, et le front rouge de honte ,• moi ! qui sais que ce n'est pas vrai, et qui aimerais mieux avoir tué un homme , que porté une telle imputation ! Paul! Paul ! justifiez-vous ! ne vous laissez pas traiter ainsi !
— A quoi bon me justifier ! Laissez-les dire. . . Que m'importe? je n'ai pas de butin à réclamer, répondit l'ancien ami d'Eugène, avec une indéfinissable expression de lassitude et de mépris.
Il y eut un moment de silence.
— • Eh bien, Messieurs? reprit amèrement
294 SOIRÉE CHEZ UiNE DUCHESSE.
le jeune homme, avez-voiis fini? Est-ce tout?
— Pas encore, Monsieur ! commença un troisième assaillant , tout frais sorti du partage de Juillet avec une nomination de Co;,seiller d'Etat. D'ailleurs, est-ce que le scandale vous effaroucherait, par hasard, vous qui en vivez? vous qui écrivez, à ce qu'on m'a dit^ dans la Tribune et dans la Révolulion ? Voulez-vous que je vous dise ce que je pense, moi^ de ces gens qui ne pardonnent rien aux autres hommes, de ces Caton d'estaminet, de ces Juvénal de boulevart, qui se prétendent les correcteurs de tous, qui font poser le montlc entier en coupable, devant eux, ses seuls juges?
— Parlez, Monsieur; je vous écoute, dit Paul, en dévorant cet homme de ses regards.
— Je pense, reprit le conseiller , que la plupart sont tout uniment des misérables qui seraient bien honteux, sur mon honneur, si nous nous amusions à fouiller leur vie !
SOIRÉC CHEZ U.\E DUCHESSE. 295
— Qui vous en empêche ? répliqua le frèie d'Alice.
— Oli! c'est que je n'aime pas les récriminations. Nul d'entre nous n'est infaillible. Que nous font aujourd liui toutes ces histoires de carbonarisme, ces défections, ces trahisons ? C'est mort, et bien mort! On aurait mieux que cela à dire , si Ton voulait.
— ■ Eh bien, mais, dites!
— Vous êtes, pardieu, bien curieux! continua le fonctionnaire, qui laissait tomber ses paroles une à une. Tenez, je sais un de ces messieurs qui a été chassé par son père, et qui l'a ruiné. Ses parens allaient marier leur fille à un honnête homme qui les avait sauvés du déshonneur et de la faillite, et il a empêché ce mariage a force d'insultes et de calomnies ; puis il a attendu le sauveur de son père, au coin d'une rue, le soir, pour l'assassiner, comme un voleur! V.l savez-voiis poui - «pioi ? l'arec qu'il était amoureux de sa sœur,
le vertueux jeune homme! et qu'il voulait l'emmener à Paris, pour vivre avec elle, comme il fait depuis deux ans. En voilà un! et c'est le plus fier, le plus ardent de tous, celui qui crie le plus haut, celui qui tonne, celui qui foudroie, — Qu'en dites vous, Monsieur?
— Je dis que vous en avez menti! s'écria Paul d'une voix retentissante, en sautant à la figure de cet homme, et le souffletant à deux mains. Je dis que les autres n'ont été que des lâches, et que vous êtes un infâme! Je dis... Mais de qui donc tenez-vous les ordures que votre exécrable bouche vient de débiter ? Oh! vous direz le nom, !\Ionsieur ! vous direz le nom !
Tout le monde s'était levé dans la galerie ; les banquettes tombaient, les tables s'écroulaient. En un clin d'oeil, autour de ce groupe d'hommes , cent cinquante personnes furent debout, public haletant et formidable !
Le Conseiller que Paul déchirait de ses ongles, laissa échapper le nom de Valéry.
— Votre oncle ! dit le jeune homme à Eugène, en reprenant sa froide attitude et croisant ses bras qui tremblaient. Votre oncle ! Alors ce n'était pas à moi de répondre... c'était à vous !
Eugène se leva, et fit signe qu'il allait parler. Tous se turent comme s'ils eussent été morts.
— Messieurs, dit-il, demain j'aurai l'honneur de demander en mariage la sœur de M. Paul Duplessis. Je suis heureux qu'il m'en ait trouvé digne. C'est le seul moyen de réparer envers sa famille le mal que la mienne lui a causé.
A ces mots, il y eut des mains qui cherchèrent la main dej?aul. Mais elles la trouvèrent fermée.
— Vous avez entendu ! s'écria le frère en pleurant d'amour et de colère. Eh bien, donc!
VOUS qui tout-a-l'heure m'avez marché sur le corps ! vous qui m'avez couvert de fange et d'ignominie! vous qui avez frappé le lion malade et désolé, imprudens que vous êtes, sans regarder s'il lui restait encore des griflfes et des dents ! vous que je hais et que je méprise
comme nul ne fut méprisé et haï je vous
invite tous aux noces de la femme que cet être ignoble vient d'insulter en voire présence. Aux injures monstrueuses, il faut des réparations monstrueuses, et voilh celle que je veux !
— Et le duel ? et le duel? crièrent les témoins du Conseiller d'État.
— Après, après ! répondit Paul d'une voix qui n'avait plus rien d'humain. Jusqu'ici, j'ai été lâche; jusque-là je resterai lâche. Vous avez quinze jours, vous avez un mois encore pour vous en donner à cœur joie !.,. Maintenant place ! faites-moi place !
Et suivi d'Eugène, il se fit jour à travers la foule épouvantée.
— C'est un bravache, que ce jeune homme ! dit un des assistans.
— Je vous plaindrais, Monsieur, répondit un vieux général d Empire, le jouroù ce bravache vous ferait descendre avec lui sur ic pré !