L'HOMME DU PEUPLE
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Le quatorze janvier qui suivit, à dix heures du matin, Paul et Eugène se rencontrèrentau Palais de Justice. Ils venaient voir juger Michel. Eugène tira de sa poche un papier qu'il remit a Paul. C'était le consentement formel de M. Valéry à l'union de son neveu avec la
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fille de M. Duplessis. Le frère d'Alice lut attentivement cette pièce, et en la rendant à Eugène, il apprit à celui-ci l'arrivée prochaine du père de famille, que Fletcher allait expédier de Londres, selon la secrète prière de Paul , avec une mission de la maison Coults et compagnie. Les deux jeunes gens se dirent après cela que rien n'empêcherait le mariage d'avoir lieu dans un délai très-bref. 11 n'était pas probable que M. Duplessis pût s'aviser d'apporter le moindre obstacle k la réparation de l'honneur de sa fille.
Ensuite ils se serrèrent la main, car les bonnes résolutions d'Eugène avaient amené entr'eux une réconciliation aussi convenable que possible; ils traversèrent les Pas-Perdus, et passant sous le double escalier de fer par où les voleurs de Paris vont étudier le code aux dépens de leurs camarades, ils entrèrent à la Cour d'Assisesavecles journalistes, qui ont leur privilège là comme aux autres théâtres.
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La cour était installée. Les trois juges lisaient le journal dans leur fauteuil, le greffier lisait l'arrêt de renvoi. Les douze jurés écoutaient, et le défenseur aussi, un défenseur nommé d'office, car l'accusé n'avait pas voulu d'avocat. A la droite des juges, se tenait le substitut de l'avocat-général, jeune accusateur d'une haute espérance, que ses lauriers de province et les trois jours de juillet avaient poussé jusqu'à Paris. Dans cette session qui était son début, il avait déjà eu l'honneur d'obtenir deux condamnations a mort et trentesix ans de travaux forcés ; aussi parlait-on de le marier richement parmi les entrepreneurs d'équipemens militaires et les marchands de fusils-Gisqîiet.
Quant à Michel, il était assis calme et tranquille dans sa tribune de chêne, au niveau et en face des jurés, entre deux soldats qui s'émerveillaient de la douceur de leur
criminel, 11 regardait curieusement partout.
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11 paraissait tout réjoui, le pauvre homme à peine extrait de la Force, après cinq mois de détention préventive! il paraissait tout heureux de se voir dans cette grande salle pleine d'air et de lumière, sous ce beau plafond couvert d'anges roses et de nuages dorés ; il se trouvait fier que tant de monde fût venu là pour lui; il lui semblait que ces gens l'aimaient; il admirait le grandchrist attaché sur sa croix au-dessus de la tète du président, ce souvenir de l'assassinat du meilleur des hommes, placé Ta comme un effrayant avertissement qui devrait, ne le dirait-on pas, rendre toute condamnation impossible ; il voyait l'heure à la pendule, et le beau temps au baromètre I Car il y a un baromètre a la cour d'assises de Paris, ingénieuse précaution pour apprendre au condamné à mort comment sera le ciel quand on lui coupera la tête.
Mais bientôt le vieux matelot laissa tomber ses regards au-dessous de lui, et là-bas à
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gauche, plus loin que le banc des jures, il vit Georgette et Alice, les deux filles chéries de son adoption , qui attendaient tristement ; debout dans l'ombre, k côté d'elles, il aperçut Eugène et Paul, Paul son bien-aimé, Paul soie dieu, celui à qui il avait donné son honneur, à défaut d'une occasion pour lui donner sa vie : et devant ces quatre spectateurs, parmi lesquels il y avait un Valéry, l'infortuné se souvint pourquoi il était là. Alors la scène changea dans sa pensée -, tout y devint sombre et menaçant : au plafond il vit les furies poursuivant le crime de leurs glaives et de leurs serpens ; il frémit à l'aspect des chairs vertes et sanglantes du crucifié^ les têtes nombreuses qui roulaient leurs yeux fauves au fond de la salle, lui rappelèrent ses hideux compagnons de cinq mois ; il cessa de prendre pour de la bienveillance la froideur routinière de ses juges; il lui sembla qu'ils étaient de bronze, les douze hommes appelés par la loi
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à le déclarer tout-à-l'heure innocent ou coupable ; il reconnut en palissant dans la noire représentation du ministère public le fils du séducteur de Marie, le chasseur de délits, le fournisseur de geôles, qui jadis l'avait foudroyé à Granville de son éloquence à quinze cents francs par an! Alors il eut peur ; alors il se trouva faible et vieux, il se dit qu'il était un voleur devant les hommes, et n'osa plus lever les yeux sur rien.
Et quand après le grimoire du greffier, le président des assises invita Michel à répondre sur les faits qui lui étaient imputés, Michel fit comme eut fait un autre coupable. Il nia. H nia tout !... tant celte justice humaine l'épouvantait, tant le substitut de l'avocat-géiiéral lui paraissait un loup prêt a le déchirer.
Le président fit son état loyalement; il ne tendit point trop de pièges au pauvre vieillard, il ne traduisit pas ses réponses avec trop de
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perfidie. C'était un bonhomme, qui aimait les enfans et les fleurs, qui gardait ses entrailles de père dans sa boîte déjuge, qui ne croyait pas toujours à l'indispensable scélératesse des accusés. D'ailleurs, l'affaire de Michel n'avait rien de politique ; la condamnation du matelot n'importait nullement au salut de l'Etat! le président des assises pouvait être un juge impartial sans manquer a ses devoirs de sujet fidèle et dévoué.
Michel n'ayant rien voulu dire, on appela le témoin Valéry.
Personne ne répondit h ce nom. Le député faisait défaut. Il y eut dans l'auditoire une rumeur favorable, et le vieil ami de Paul sentit la confiance lui revenir ; car cette confrontation avec l'ancien commis de M. Duplessis était ce qui le tourmentait le plus, il tremblait si fort d'y mêler maladroitement le nom de Paul ou celui d'Alice!
Lorgane du ministère public n'osa point
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requérir contre le témoin absent l'application des peines voulues par la loi. Ce témoin était un membre de la Chambre, ce témoin était un des moellons parlementaires au moyen desquels on avait édifié la royauté citoyenne. Le code lui devait indulgence et respect. Le vengeur de la société déclara donc que M. Valéry pouvait être excusé, que d'ailleurs, sa déposition écrite restait au procès comme une preuve suffisante du crime attribué à Michel : il s'en rapporta, en conséquence, à la sagesse de la cour.
La cour après en avoir délibéré, adopta, comme de juste, ces complaisantes conclusions. Le président donna lecture de la déclaration de M. Valéry; elle était accablante pour Michel. Il est vrai que plus tard les démarches faites par le député pour retirer sa plainte l'avaient singulièrement affaiblie. Mais l'avocat du roi se réserva de discuter en
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tiimps Utile, la valeur et la nature de ces démarches.
On entendit ensuite les dépositions des domestiques de l'hôtel qui avaient vu Michel entrer et sortir, des tambours de la garde nationale au milieu desquels le voleur s'était fait jour avec un air louteflfaré : on représenta aux jurés le meuble que Michel avait forcé, le ciseau dont il s'était servi, et que le quincaillier de rOrme-St-Gervais reconnaissait très bien lui avoir vendu. Enfin on établit de toutes les manières imaginables que Michel avait volé M. Valéry. Mais en quoi consistait le vol ? Personne ne pouvait le dire. Le principal corps du délit paraissait avoir été anéanti par l'accusé au moment même de son arrestation: les agens avaient vu Michel jeter des papiers au feu; ce feu avait dû être allumé d'avance et tout exprès, puisqu'on était au mois d'août. Voilà tout ce qu'on savai». Quanta M. Valéry, sa déclaration portait ([ue la lettre volée chez
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lui renfermait des valeurs considérables, mais elle ne disait rien de l'espèce ni du chiffre.
Le président fut très honorable aussi dans cette partie de sa besogne. 11 laissa les témoins parler tout seuls et ne les souffla point. Or, vous savez combien, en général, les juges de cour d'assises sont portés a aider l'accusation. On dirait les seconds de l'avocat du roi, on dirait les commanditaires de l'échafaud ! A voir ces magistrats qui devraient être impassibles comme Dieu, interpréter si cruellement le moindre propos d'un témoin a charge, quelquefois' imbécile, presque toujours ne sachant plus, quand on l'interroge, ce qu'il a vu ou entendu, tant notre justice est lente, tant il s'écoule de jours et de mois entre l'arrestation d'un homme et son jugement ! à voir ces prêtres de la loi descendre au rôle d'inquisiteurs, étreindre, étrangler un malheureux tout interdit dans les griffes d'acier de leur argumentation ; faire d'uno
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épingle une lance, et d'un caillou une montagne quand il s'agit de discuter les indices et les présomptions ; user, abuser si souvent selon le bon plaisir du parquet, de cette arme terrible que le code leur a mise en main et qui s'appelle le pouvoir discrétionnatre; refuser au prisonnier le droit de défendre sa liberté ou sa tête comme il Tentend, et ne l'interrompre, et ne l'arrêter jamais quand il s'enferre, et l'embarrasser au contraire, et le railler quand il réfute ou quand il nie ; avoir enfin ce juge faire l'autopsie vivante de son homme, lui plonger sa main dans les entrailles et lui presser le cœur pour en arracher une imprudence ou un aveu, ne semblerait-il pas vraiment que jamais les cours d'assises n'ont acquitté personne? que parce que d'autres juges qui peutêtre avaient du monde à dîner ce jour-là, se sont hâtés de renvoyer un prévenu devant les jurés, ce prévenu est nécessairement un coupable et que chacun peut l'insulter impunc-