NE JUGEONS PAS SUE L APPABENCE
d'uniforme qu'il portait en dessous. Cette récompense de sa valeur était son unique consolation , et cependant Jacques cachait sa décoration , parce qu'il avait été , depuis quelques jours , forcé de demander l'hospitalité chez des paysans , lesquels ne sont pas toujours très hospitaliers ; et Jacques ne voulait pas exposer sa chère croix à des humiliations. Il avait raison : il ne faut pas que l'homme , porteur d'un signe respectable , puisse être un objet de pitié pour les autres.
Jacques avait les yeux fixés sur sa décoration ; il songeait au jour où son colonel l'avait placée sur sa poitrine , il se rappelait ses combats , il se reportait sur le champ de bataille , entouré de ses camarades, et marchant avec ardeur contre l'ennemi; les souvenirs de la gloire ranimaient son âme abattue, et il oubliait ses chagrins et la froideur de son frère.
Dans ce moment, un jeune homme, habillé à peu près comme Jacques, mais dont la figure vive et animée n'annonçait ni la tristesse , ni le besoin, descendait une colline, qui conduisait à la vallée , en sifflant une marche militaire, et, pour marquer la mesure, frappait avec une baguette sur les groseilliers et les lilas qui bordaient la route.
Arrivé dans la vallée , le voyageur s'arrête et regarde de tous côtés. « Comment diable !... pas un bouchon !... « pas une pauvre petite guinguette !... ah ça! est-ce que « je me suis fourvoyé!... je ne vois pas plus de village « que dans ma poche... et j'ai une soif de possédé !... al- « Ions ! . . . c'est égal ! ... en avant ! . . . »
Et il se remet à chanter :
J'ai vu de Jcanncton Le p'tit pied mignon ; J'ai même vu sou...
7G FBKRB JACQUES.
« Ah !... v' la quelqu'un enfui... Holà! l'ami !... » Le voyageur s'adressait alors à Jacques ; celui-ci lève les yeux et reconnaît son fidèle camarade; il court à lui ens'écriant : « Eh ! c'est toi, mon pauvre Sans-Souci!... — « Eh!... c'est le camarade Jacques! Pardieu ! je ne pou- « vais pas mieux m'adresser... Attends que je me repose « près de toi.. . à l'ombre de ton noyer ; j'aimerais mieux << être à l'ombre d'une pièce de Bourgogne; mais enfin !... « il faut s'arranger de tout. —Toujours le même, Sans- » Souci ? toujours gai !... bon vivant !... — Oh ! quant à « cela , je ne changerai pas ; la gaîté , c'est la richesse « des pauvres diables comme nous... Tu sais bien que je <■ chantais en allant au l'eu! On nous a... attends donc? <• comment appellent-ils ça?... — Licenciés. — Oui , « c'est ca, licenciés!... et au lieu d'être soldats, nous « voilà rentrés clans les pékins !... Eh bien ! il faut pren- « dre son parti ! d'ailleurs nous nous sommes toujours « bien comportés... et s'il faut encore sauver notre pa- « trie... alors en avant ! — Oui , mais en attendant com- « ment vivrons-nous? — Comme les autres ! en travail- « lant. — Mon pauvre Sans-Souci!... il y en a qui virent « au sein de l'opulence sans se donner la moindre peine ! « et d'autres qui, avec la meilleure envie de travailler, <• ne trouvent pas de quoi gagner leur existence. — « Bath !... bath !... tu vois toujours tout en noir !... Est- <- ce que ton voyage n'a pas été heureux ? Tu étais venu « pour quelque chose dans ce pays. — Oh ! j'ai trouvé « plus que je ne croyais!... — Et tu n'es pas content? <. — Je n'ai pas sujet de l'être! je viens de voir mon - frère... il m'a reçu comme un mendiant. — Ton frère •> est un iroquois auquel je donnerais des coups de plat •> de sabre, si j'en avais encore un. — Ma mise... ma li- « gure... ma grande barbe... tout cela lui a déplu. —