XE JUGEONS PAS SUR L APPABENCE
« C'e^t bien malheureux ! il n'a donc pas vu ce signe de
« la valeur! — Non, il était caché... et j'en suis bien
< aise : mon frère n'est pas digne d'apprécier ce que j'ai
« la... et je veux un jour le l'aire rougir de sa conduite
« envers moi. — C'est donc un homme riche , ton frère ?
« — Oui. — Du grand monde? — Oui. — Tu as donc
« une famille, toi? — Sans doute. — Ah ! c'est que je
« n'en ai pas, moi; je ne me suis jamais connu ni père
- ni mère... je suis un enfant tout naturel!... et ça ne
« m'empêche pas d'aller tète levée, parce que les bam-
« boches de mes ancêtres ne me regardent point, et que
« d'ailleurs, du temps de nos premiers parents, il n'y
« avait pas de notaires , ce qui n'empêche point les des-
« cendants de Caïn d'être très considérés dans le monde.
« Au reste, notre sergent qui résonnait joliment, quand
« ii n'était pasp(/, me disait que les enfants de l'amour
« faisaient ordinairement leur chemin mieux que d'au-
« très ; et. là-dessus il m'en citait une ribambelle . dont je
ne te dirai pas les noms, parce que je les ai oubliés.
Mais revenons a ton affaire : lu ne m'as jamais parlé
« de La famille et de tes aventures; nous nous sommes
» connus au régiment, nous avons fait ensemble plu-
« sieurs campagnes ; nous avons eu tous deux la jaunisse
« en Espagne et les pieds gelés en Russie, et je dis que ça
« cimente joliment les sentiments ; tu as eu la croix, et
« moi je ne l'ai point , voilà la seule différence qui existe
« entre nous. Mais tu l'as bien méritée. Tu as sauvé la
vie au colonel!... brave homme! ça ne Ta pas em-
'< péché d'être tué le lendemain ! mais c'est un malheur,
« tu ne pouvais être toujours là !... Enfin, après bien
« des événements , ou nous a licenciés! C'est dommage,
« nous serions peut-être devenus maréchaux de France.
« Pour nous consoler, nous ne nous sommes point quit-
« tés ; si ce n'est que tu es venu seul dans ce village , pen- « dant que j'allais dans les environs à la recherche d'uue « petite brunette que j'avais courtisée jadis, et qui ra'a- «> vait juré une fidélité!... à l'épreuve du boulet!... — « Eh bien ! as-tu retrouvé ta brunette ? — Oui , pardieu! . . . « Oh ! je te dis qu'il y a analogie dans nos destinées : « pendant que ton frère te recevait si bien , ma belle est « venue à moi , avec trois enfants qu'elle a faits pendant « mon absence, et un autre qui est à moitié chemin. Tu « sens bien qu'il n'y a rien dire à cela ! J'avais d'abord « envie d'appliquer une douzaine de claques sursonder- « rière , qui est pour le moins de moitié dans cette affaire- « là; mais j'ai réfléchi que la pauvre petite avait pu me « croire mort!... et cela m'a apaisé. J'ai embrassé ma « perfide, et pendant que ses enfants barbotaient avec « des canards, et qne son mari coupait du bois, nous « avons fait la paix; nous avons même fait mieux que «■ cela, parce que je désire être pour quelque chose dans « le quatrième , qu'elle avait commencé en m' attendant; « enfin nous nous sommes quittés bons amis , et en avant !
« — Mon pauvre Sans-Souci!... les femmes ne valent « pas mieux que les hommes ! ceux-ci sont seulement « moins adroits à cacher leur fausseté !... Va ! ... j'ai ap* «pris à connaître le monde!... et j'aurais dû deviner « l'accueil que mon frère me ferait! mais on espère tou- « jours!... et c'est le tort que l'on a. — Allons, voyons, « raconte-moi tes aventures... nous sommes au frais, « personne ne nous entend et ne nous dérangera , et , en « t'éeoutant , je me reposerai et je fumerai un cigare.
« Eh bien ! soit ; je vais te conter ce qui m'est arrivé « depuis l'âge de quinze ans, car c'est à cette époque que « j'ai commencé mes caravanes. »
Jacques referma sa redingote , s'appuya le dos contre
le noyer, et se disposa à conter ses aventures à son camarade 5 tandis que celui-ci , qui venait de tirer un briquet de sa poche et d'allumer un cigare , le plaçait gravement dans sa bouche, afin d'entendre avec un double agrément le récit de son compagnon.
J'ai quitté à quinze ans la maison paternelle. Ma mère ne paraissait pas m'aimer beaucoup ; elle ne prononçait mon nom qu'avec répugnance. Cependant je me somiens d'un gros papa de bonne mine qui venait quelquefois chez mes parents, et qui m'appelait Jacques de toute la force de ses poumons. Je crois, à la vérité, que ce gros papa était mon parrain et s'appelait Jacques aussi. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il paraissait m'aimer beaucoup, et que toutes les fois qu'il venait me voir, il me donnait ou des jouets ou des bonbons. Mais malgré les bons procédés de mon parrain , les caresses de mon père et l'amitié que je ressentais pour mon frère, je m'ennuyais à la maison. Je ne pouvais rester un moment en repos. Je n'avais aucun goût pour l'étude, et comme je ne songeais qu'a courir le monde et à me battre , je ne voyais pas la nécessité d'apprendre le latin et les mathéraathiques. Ah! mon cher Sans-Souci! j'ai déjà payé ces erreurs de ma jeunesse, et j'ai appris à mes dépens que
SO FUÈRE JACQUES.
i éducation est toujours d'une grande ressource, n'importe dans quelle situation nous nous trouvions. Si j'avais eu quelque instruction , je ne serais point resté simple soldat!... et quand même ma valeur m'eût élevé au grade de capitaine , il est toujours desagréable, si l'on va dans la société de ses supérieurs ; de ne pouvoir ouvrir la bouche sans craindre de dire une balourdise, et de se faire moquer de soi; mais revenons: je partis donc un beau matin , sans tambour ui trompette, et sans m'inquiéter du chemin que je prendrais. J'avais un louis dans ma poche; je l'avais reçu quelques jours avant de mon parrain, et je m'imaginai qu'une pareille somme ne devait jamais finir.
Après avoir marché pendant fort longtemps, je m'arrêtai dans un village, devant un cabaret; j'entrai et demandai à dîner, avec l'assurance d'un messager du gouvernement. J'étais bien vêtu , j'avais une mine ouverte et franche, et je faisais sonner mon argent en sautillant dans la cuisine et en découvrant tous les plats pour choisir ce qui me conviendrait. L'hôte me regardait en riant , el me laissait faire. II me .servit un bon dîner et me donna du vin blanc et du vin rouge. Un petit bossu, qui dînait à une table voisine de la mienne, m'examinait avec attention. Il cherchait à entamer la conversation et à savoir d'où je venais et où j'allais ; mais comme je n'ai jamais aimé les curieux , et que les questions du petit bossu me déplaisaient , je le regardais sans lui répondre, ou je sifflais et chantais pendant qu'il parlait.
Quand je fus bien restauré, je demandai à l'hôte ce qu'il lui fallait; le coquin me demanda quinze francs pour mon dîner. Je fis un peu la grimace ; mais je payai cependant , et je sortis de l'auberge en réfléchissant que mon louis , qui devait ne jamais finir, ne suffirait pas a
AVENTUMES UL FBEBE JACQUES. 81
payer un second repas , si je voulais faire encore le petit seigneur.
L'endroit où j'avais dîné, et que j'avais pris pour un village, était Saint-Germain; je demandai la route du bois et me remis en marche, n'interrompant ma promenade que pour sauter les fossés et donner des coups de houssine aux ânes qui se trouvaient sur mou passage.
Au moment d'entrer à Poissy , j'entendis un cavalier trotter derrière moi ; je m'arrêtai et je reconnus mon .bossu, qui était monté sur un petit cheval étique, qu'il était obligé de frapper constamment de l'éperon et du fouet , sans quoi le pauvre animal se serait arrêté à chaque pas.
Il cessa de faire claquer son fouet , quand il fut près de moi , et se contenta d'aller au pas , afin de rester à mon côté. 11 essaya de lier conservation : comme alors je commençais à être fatigué , et que la croupe d'un cheval , telle maigre qu'elle fût , me paraissait une monture fort agréable , je fis moins le fier, et je causai avec le bossu.
« Où allez-vous comme cela , mon cher ami? » me demânda-t-il. — « Mais je n'en sais trop rien... Je veux « voyager... courir, voir du pays et m'amuser... — Tous « n'avez plus de parents? — Oh ! si fait... mais ils sont « à Paris et veulent que je passe mon temps à lire... à « écrire... cela m'a ennuyé, et je suis parti... — J'en- « tends!... folie! escapade de jeunesse!... Oh! je sais « ce que c'est !... on ne voit que cela maintenant. Mais « avez-vous beaucoup d'argent pour faire vos voyages? « — J'ai encore neuf francs... — Neuf francs ! peste!... « il vous faudra manger de la vache enragée. — Qu'est- « ce que vous me chantez avec votre vache? j'ai mangé « du poulet , de l'anguille, des pigeons et du canard. —
« Oui , mais vous avez dépensé quinze francs , et avec " neuf qui vous restent , vous ne ferez pas encore trois « repas comme celui-là ! »
Je ne répondis rien, mais je compris que le bossu avait raison ; cependant , comme j'avais du caractère , et que je prenais vite mon parti , je regardai le petit homme d'un air décidé , et lui dis au bout d'un moment : « Eli « bien ! je mangerai de la vache.
« Je vois que vous avez du courage , » me dit-il , « mais « enfin, quand on peut trouver une occasion de bien vi- « vre en voyageant, cela n'est pas à dédaigner; el je « puis , moi , vous en fournir les moyens. — Vous ? — <• Oui , moi-même. — Comment donc cela ? — Je vais « vous le dire. Mais pour m'écouter plus à votre aise et « ne pas vous fatiguer, voulez-vous monter en croupe « derrière moi? — Oh ! je ne demande pas mieux. »
Enchanté de la proposition de mon nouveau compagnon de voyage, je saute comme un étourdi sur le pauvre cheval... je glisse... je m'attache à la bosse du petit homme... je tombe ! je ['entraine... nous roulons sur la route; mais heureusement sa douce monture ne bouge pas.
Ma nouvelle connaissance se releva d'assez bonne grâce, et se contenta de m'engager à être moins vif à l'avenir, parce que nous pourrions ne pas tomber toujours aussi mollement. Je le lui promis. Mon bossu remit le pied dans l'étrier et enfourcha son cheval ; je remontai aussi , mais avec précaution ; et quand nous fûmes assurés sur notre selle, et qu'il eût, à force de coups de fouet , décidé sa rosse à se remettre au pas , il reprit son discours que j'avais interrompu si brusquement.
Mou cher ami , chacun dans ce monde cherche à
« gagner de l'argent et à faire fortune... à moins cepen- « dant qu'on ne soit né riche; encore voit-on les ban- « quiers millionnaires ne s'occuper que de spéculations , « les capitalistes faire de grandes entreprises pour dou- « bler leurs fonds , et les nobles rechercher les alliances « qui peuvent ajouter à l'éclat de leur maison. Moi, qui « ne suis ni noble , ni capitaliste , ni même négociant , et « qui n'ai pas l'espérance de devenir rien de tout cela , «j'ai cherché longtemps par quel moyen je pourrais « sinon faire fortune, du moins vivre à mon aise. Je l'ai « eu bientôt trouvé , ce moyen!... avec de l'esprit on « apprend bien vite à connaître les bommes. J'ai voyagé ; « j'ai étudié les goûts , les caractères !... J'ai vu qu'avec « un peu d'adresse , les pauvres humains sont faciles à « tromper; il ne faut pour cela que saisir leur côté faible « qu'on découvre aisément, lorsqu'on a comme moi du « tact et de la pénétration. — Ah! vous avez du tact et « de la pénétration ? » dis-je à mon compagnon , tout en enfonçant , dans les fesses de notre monture , des épingles que je venais d'apercevoir sur le porte-manteau qui était entre nous. « — Oui , mon cher ami ; je m'en vante. « — Et pourquoi donc votre cheval va-t-il si vite main- « tenant ? — Parce que je viens de faire claquer mon « fouet , et qu'il sent qu'il va bientôt souper. — C'est « juste ! Je vois que vous avez du tact. Allons, continuez ; « je vous écoute.
« — C'est donc en flattant les passions que j'ai trouvé « le moyen de vivre à mon aise ; de plus , je suis instruit « dans la botanique, la médecine, la chimie et même l'a- « natomie ; et avec ma science j'ai composé, non seule- « ment des remèdes pour tous les maux, mais encore des « philtres pour donner de l'amour, de la baine, de la «jalousie, et rendre malades les gens qui se portent
«bien... — Ah ! j'entends à présent!... Vous vendez « sans doute aussi du vulnéraire, comme ce grand homme « rouge que je voyais à Paris dans les places et les carre- « fours... On appelle ça, je crois, un charlatan?»
Au nom de charlatan , mon compagnon fit sur sa selle un saut qui pensa nous renverser encore tous deux sur la route ; heureusement je le serrai fortement , et nous en fûmes quittes pour la peur.
« Mon cher ami , » me dit-il quand il fut un peu calmé, «je vous pardonne votre nom de charlatan !... Vous ne « me connaissez pas encore ; j'avoue d'ailleurs qu'il y a < bien un peu de charlatanisme dans mon fait , et que les « trois quarts de mes remèdes et de mes philtres ne font « pas l'effet qu'on en attend ; mais on se trompe en mé- « decine comme en toute chose !... on se purge et l'on se « rend malade; on a mal à une dent, on prend un élixir « qui les gâte toutes ; on recherche un emploi qu'on ne « sait pas remplir; on fait des spéculations maritimes, « qu'un coup de vent détruit; on se croit de l'esprit, on « n'a pas celui de parvenir, qui est le premier de tous ; « on veut être sage, on fait des folies ; on veut être heu- « reux, on se marie, et l'on a une femme et des enfants « qui vous causent souvent mille soucis!... Enfin, mon « petit homme , on s'est trompé de tout temps , et c'est « un grand hasard quand les événements arrivent tels « que nous les avions prévus ou espérés.
« — Ah ça ! monsieur, » dis-je à mon petit bossu , dont « le bavardage commençait à m'ennuyer, «que voulez- " vous donc faire de moi au bout du compte? — Le voici : « quand je m'arrête dans un bourg, dans une petite.ville , « je ne puis seul me faire connaître; il me faut un élève '< qui coure la ville en donnant de mes prospectus, et a qui, quand je suis en affaire, réponde pour moi, et