GBANDS EVENEMENTS CAUSES PAR UNE GIGUE ET UNE TABATIÈRE
« Qu'elle est jolie ! qu'elle est bien faite !... que de « grâces, de fraîcheur 1... » disent entre eux les jeunes gens , et même les papas , qui considèrent la mariée et suivent tous ses mouvements lorsqu'elle danse. « Ah ! que « cet Edouard est heureux !... » Tel est l'avis général.
Edouard entend cela ; il se trouve en effet aussi heureux qu'on peut l'être lorsqu'on est sur le point de le devenir entièrement. Pour cacher ses désirs, son impatience , il saute , danse , ne reste pas une minute en place. Puis , de temps en temps , il va dans le corridor consulter sa montre... 11 est encore trop tôt... non pour lui!... mais il faut ménager la pudeur de sa femme... d'ailleurs, que dirait la maman? que dirait la société? allons, il faut attendre... ah ! que cette journée est longue !
Pauvres époux ! c'est la plus belle de votre vie... et vous voudriez qu'elle fût déjà passée!... on n'est jamais content.
« Le marié a l'air bien amoureux , » disent tout bas les dames; les demoiselles ne le disent pas, mais elles le pensent.
« Ah ! monsieur Yolenville !. .. c'est ainsi que vous me « regardiez il y a vingt-deux ans , >< dit en soupirant à son époux une dame de quarante-cinq ans , surchargée de rouge, de fleurs , de dentelles et de rubans, et qui ,
assise dans un coin de la salle du bal , attend vainement , depuis le dîner, qu'il se présente un danseur. M. Volenville, jadis grand amateur au bal de Sceaux , et maintenant buissier-priseur au Marais, ne répond pas à sa femme, prend une prise de tabac, et va dans la pièce voisine être témoin d'une partie d'écarté. . Madame Volenville se dépite et change de place, ce qu'elle a déjà fait plusieurs fois. Elle se met entre deux jeunes personnes , espérant apparemment qu'on invitera ce côté en bloc et qu'elle se trouvera comprise dans les danseuses. Mais son attente est encore déçue : elle voit venir vers elle les jeunes gens , elle balance sa tête avec grâce , elle leur sourit , met en avant son pied qui n'est pas mal... ils approchent; mais , oh ! douleur!... ils s'adressent à sa gauche ou à sa droite , et ne paraissent faire aucune attention à elle , à sa toilette , à ses œillades et à son joli pied.
C'est vraiment bien désagréable de faire tapisserie, et madame Volenville, ne sachant plus quel moyen employer pour attirer un danseur, se consulte pour savoir si elle montrera le bas de son mollet : sa jambe a jadis fait des merveilles, il faut essayer son pouvoir puisque le pied ne fait plus d'effet.
Madame Volenville est décidée , le bas du mollet va se montrer le plus décemment possible... lorsqu'on demande à grands cris un quatrième qui manque dans un quadrille. Il ne reste plus de danseuses , quelques-unes sont déjà parties, toutes les autres sont en place. Uu jeune homme bien frisé, bien musqué, parcourt des yeux la salle de bal; il aperçoit l'épouse de l'huissier-priseur , il prend son parti et s'avance gravement vers elle pour l'inviter à danser.
Madame Volenville ne laisse pas au jeune homme le
temps d'achever son invitation ; elle se lève, s'élance vers lui et saisit sa main qu'elle presse de manière à le faire crier. Notre mirliflor fait un saut en arrière ; il croit que la pauvre dame a des crispations de nerfs; il la regarde avec inquiétude et ne sait à quoi se décider... mais madame Volenville ne lui laisse pas le loisir de réfléchir : elle l'entraîne avec violence vers le quadrille incomplet; elle se place , elle balance devant son cavalier, et lui fait faire la queue du chat et la chaîne anglaise avant qu'il soit revenu de son étourdissement.
La danse tout à la fuis héroïque et leste de madame Volenville avait fait sensation; un murmure confus circulait dans les salons, et les jeunes gens quittaient l'écarté pour venir entourer le quadrille ou figurait notre huissière; celle-ci trouvait cet empressement très flatteur et en était enchantée; elle redoublait de feu, de vivacité, et cherchait à électriser sou danseur, lequel ne paraissait pas partager son allégresse ; rouge de colère en voyant le cercle qui se formait autour de lui, et en entendant lis compliments moqueurs que lui adressaient les jeunes gens et les remarques malignes des jeunes femmes, il se mordait les lèvres, serrait les poings, et aurait donné tout ce qu'il possédait pour que la contredanse fût finie. Madame Volenville lui laissait cependant peu de temps à lui : elle était presque toujours en l'air; elle voulait continuellemmt balancer ou aller en avant , malgré les conseils de son cavalier qui se tuait de lui dire : « Ce n'est « pas à nous , madame... tout-à-1'heure... on ne fait plus « de passer... restez donc là ! .. »
Mais madame Volenville était lancée, elle voulait se dédommager de cinq heures d'attente ; et lorsque par hasard elle s'arrêtait un instant, ses yeux parcouraient alors avec complaisance le cercle nombreux qui l'entou-
raît, et , tout en essuyant avec son mouchoir les gouttes de sueur qui découlaient de son front , ses regards semblaient dire à l'assemblée : « Vous ne vous attendiez pas « à voir danser comme cela!... une autre fois vous m'in- « viterez plus tôt!... »
Cependant le supplice de Belcour (c'est le nom du cavalier de madame Volenville) tirait à sa fin ; la contredanse allait se terminer... déjà on avait fait trois fois le fameux « chassez les huit, » encore une, et tout était fini, lorsqu'un jeune clerc de notaire , espiègle , facétieux et aimant à rire , comme la plupart de ses confrères , s'avisa de courir à l'orchestre et de demander une gigue au nom de toute la société; les musiciens d'une noce n'ont rien à refuser, et ceux-ci se mirent à jouer la gigue au moment où Belcour saluait madame Volenville et cherchait à s'éclipser.
La voix d'Orphée implorant le dieu des enfers ne fit pas autant d'effet sur Pluton que le son des violons et l'air de la gigue n'en firent sur madame Volenville.
« Monsieur... monsieur!... ce n'est pas fini... » criet-elle à Belcour qui s'éloigne : celui-ci feint de ne pas l'entendre; déjà il est près de la porte du salon... madame Volenville court à lui, le rattrape, l'arrête.
« Monsieur, que faites-vous donc?... est-ce que vous « n'entendez pas les violons... ah! le joli air !... c'est une « gigue... venez vite... — Madame... mille pardons... « mais je croyais... — C'est une gigue, monsieur, j'aime « cette danse-là à la folie !... — Madame... je ne me sei. s «pas bien, et... — Vous verrez mes pas d'anglaise... « c'est en dansant la gigue que j'ai fait tant de conquê- « tes... — Madame, j'aurais voulu prendre l'air... — « Et même celle de mon mari, au bal de Sceaux... — « Mais, madame... »
En vainBelcour veut s'en défendre, madame Volenville ne le lâche pas , et, sans faire attention à ses excuses, l'attire vers la danse. Voyant qu'un plus long débat augmenterait le ridicule de sa position, il cède enfin et revient à son quadrille; la foule de curieux s'empresse de s'écarter pour faire place au couple qui attire tous les regards.
Le signal est donné... chacun part... les cavaliers à droite... les dames ensuite, madame Volenville est la première; avec quelle ardeur elle court aux autres danseurs et les fait tourner sur eux-mêmes !... la sueur coule sur ses joues et efface son rouge ; deux de ses mouches sont tombées de la tempe sous l'oreille ; ses boucles sont défaites, sa guirlande de roses s'est détachée et lui sert de collerette , mais rien de tout cela n'est capable de l'arrêter ; en un moment elle a fait le tour du quadrille , elle revient à sa place... Belcour n'y est plus; il a profité de la confusion qu'occasione la figure pour s'éclipser. Cependant il faut un cavalier à madame Volenville, elle prend le premier qui se présente : c'est un vieux procureur en perruque à marteaux, qui se trouve en face d'elle. Le cher homme, poussé par la curiosité , venait de se mêler à la foule : il s'était faufilé devant les autres , et il regardait avec convoitise une petite gorge de vingt ans , blanche, fraîche et ferme comme un roc, qui appartenait à une fort jolie danseuse ; le vieux procureur remarquait, avec la paillardise d'un amateur, que le mouvement de la danse ébranlait à peine les deux globes charmants; il en était émerveillé, parce que depuis longtemps il n'avait pas vu chose pareille dans les bals parés , publics , de société , bourgeois et même champêtres. Enchanté de sa découverte , et pour en témoigner sa satisfaction à la jolie danseuse, il lui montrait le bout de sa langue en
souriant agréablement , moyen usité par les vieux libertins pour déclarer tacitement leur ardeur.
Cependant la jolie danseuse ne faisait aucune attention au procureur ni à ses grimaces ; celui-ci, las de montrer sa langue sans obtenir un regard, se consultait pour savoir si , dans un moment de foule et de presse , il pouvait risquer de pincer quelques appas , lorsque madame Volenville , arrivant avec la promptitude d'une fusée , se trouve entre lui et celle qu'il admire , et se remet à faire ses pas d'anglaise en se donnant des airs agaçants.
Le vieil amateur regarde d'un air ébahi la figure effrayée, bouleversée, la coiffure renversée et les appas affaissés de madame Volen ville; il veut reculer... on lui prend les deux mains, on le fait tourner, on le fait sauter.
« Madame... je n'en suis pas... » crie à son tour le procureur en se débattant. — « Venez toujours , mon- « sieur!... il me faut un danseur... — Madame, finissez « donc... je n'ai jamais valsé de ma vie!... — Ce n'est " point une valse... monsieur, c'est une gigue... — Ma- « dame... arrêtez, je vous en prie... je suis étourdi... je « vais tomber... — Vous allez comme un ange ! »
C'est un démon que madame Volenville; elle se croit encore aussi séduisante qu'à vingt ans ; elle est persuadée que ses pas , ses grâces , sa vivacité et ses petites mines doivent charmer tout le monde ; elle ne pense pas que les années changent entièrement la face des choses. Ce qui est grâce à vingt ans est prétention à quarante; la légèreté, naturelle à la jeunesse, paraît folie dans l'âge mûr, et les petites minauderies que l'on pardonne à un visage enfantin ne sont plus tard que des ridicules , et quelquefois même des grimaces.
Il est cependant possible de plaire dans un âge mûr ,
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mais alors ce n'est pas en singeant la jeunesse que l'on y parvient. Rien n'est plus aimable, plus fait pour captiver, qu'une mère de famille dansant sans prétention en face de safdle ; rien n'est plus ridicule qu'une vieille coquette , coiffée comme à seize ans , et voulant rivaliser de légèreté avec déjeunes demoiselles.
Madame Volenville est , comme vous le voyez , une danseuse infatigable; elle voudrait faire passer dans l'âme de son partner toute l'ardeur qui anime la sienne, et le vieux procureur, rouge comme une cerise, roule les yeux sans distinguer les objets ; tout tourne autour de lui : la gigue, la cbaleur et la colère achèvent de l'étourdir. Il éloigne tant qu'il peut sa tète de celle de sa danseuse... mais, pour comble d'infortune, sa perruque se détache, tombe dans la salle, est foulée aux pieds par les danseurs , et le chef du procureur parait nu comme la main aux regards de la société.
Ce dernier accident , en redoublant la fureur du vieux monsieur, lui donne la force de se dépêtrer de sa danseuse; il la repousse avec violence; madame Volenville tombe sur le ventre d'un gros commis, lequel était assis tranquillement sur une banquette au bout de la salle, et repassait avec complaisance dans sa mémoire les noms des mets dont il avait mangé au dîner.
Le gros papa fait un cri en recevant sur lui madame Volenville ; il jure qu'il va étouffer ; mais celle-ci ne bouge pas , parce qu'une femme du beau monde ne doit point tomber sur quelqu'un sans s'évanouir.
M. Tourte (c'est le nom du commis) appelle à son secours, pendant que M. Robineau (c'est notre procureur ) demande à grands cris sa perruque , qu'il cherche en vain dans tous les coins de la salle et qu'il ne peut trouver, parce que le jeune clerc de notaire s'en est emparé
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le premier et a été la jeter par une des fenêtres du boulevart , d'où elle est tombée sur le nez d'un cocher qui regardait alors en l'air pour savoir s'il pleuvrait le lendemain.
Cependant Edouard et madame Germeuil cherchent à ramener le calme, à réparer le désordre. Pour Adeline , elle ne peut s'empêcher de rire avec toutes les jeunes personnes de la pose de madame Volenville, de la figure de M. Tourte et de la colère de M. Robineau.
M. Volenville quitte enfin son écarté; il va chercher une carafe d'eau et s'approche de sa femme qu'il ne recon. naît pas d'abord , tant est grand le désordre de sa parure et de sa figure.
Enfin, après avoir pris sa prise de tabac, il débarrasse sa moitié de sa guirlande de roses et lui tape dans la main, pendant que madame Germeuil lui tient un flacon de sels sous le nez... Rien n'y fait , rien n'opère sur les sens engourdis de la terrible danseuse. Madame Germeuil ne sait plus quel moyen employer. M. Tourte jure qu'il va mordre le bras ou autre chose de madame Volenville, si on ne le débarrasse au plus vite du fardeau qui l'étouffé , et l'huissier rouvre sa tabatière pour y chercher des idées.
Dans ce moment, M. Robineau parcourait la salle en enfant Jésus , et furetait avec colère jusque sous les pieds et les meubles , pour retrouver sa perruque. Notre procureur approche du groupe qui entourait l'huissière évanouie ; il distingue quelque chose de grisâtre sous la banquette qui supporte le commis et sa danseuse. Aussitôt il s'élance... pousse M. "Volenville qui se trouve devant lui... se met à quatre pattes, et passe sa main entre les jambes de l'huissier pour saisir l'objet qu'il croit être sa chère perruque.
Le mouvement de M. Robineau a été si vif, que M. Volenville a perdu l'équilibre; l'huissier, penché en avant, tombe à demi sur sa femme , et sa tabatière , qu'il venait d'ouvrir, se vide entièrement sur le nez, la bouche et le menton de sa tendre moitié.
Cet accident rappelle à la vie madame Volenville; elle éternue cinq fois de suite , se frotte les yeux , ouvre la bouche... avale une grande quantité de tabac, fait des grimaces si épouvantables qu'elles font fuir son mari et toutes les personnes qui l'entourent, se tortille , et crache avec violence sur le nez de M. Robineau , lequel se relevait et retirait sa main de dessous la banquette en jurant comme un damné , lesquels jurent beaucoup dans ce monde , sans préjudice de ce qu'ils jureront lorsqu'ils grilleront en enfer comme des boudins blancs.
Et pourquoi M. Robineau jurait-il ? — Pourquoi? lecteur 1... parce qu'au lieu de mettre la main sur sa perruque qui , comme vous le savez , voltige sur le boulevart , la malheureux procureur avait saisi la queue d'un chat , lequel mécontent de se sentir tirer aussi brusquement par son endroit sensible, avait, selon l'usage de ses pareils, enfoncé ses griffes sur la main barbare qui venait de le happer.
« Il est bien désagréable d'être malheureux! *> disait l'autre soir un bon bourgeois du Marais , en assistant à une représentation delà Pie voleuse, et en pleurant sur les infortunes de la petite servante de Palaiseau. Je dirai, moi , pour rendre ce que je présume que ce monsieur voulait dire, qu'il est bien cruel d'éprouver, dans une même soirée, autant de malheurs que M. Robineau.
Quand on a dansé malgré soi et qu'on a perdu sa perruque ; quand on a reçu des coups de griffes sur les mains et des crachats sur la figure , il est bien permis de pren-
dre de l'humeur. Le pauvre procureur en prit tant, qu'il devint presqu'en même temps jaune , rouge et blanc ; dans sa fureur, il ne connaissait plus rien, et sans respecter le sexe , paraissait disposé à s'élancer sur madame Volenville... lorsqu'une partie des personnes de la société se mit entre lui et celle qu'il regardait à juste titre comme la cause de tous ses malheurs.
On eut bien de la peine à calmer M. Robineau , et à lui faire entendre que madame de Volenville avait craché sans malice. Enfin Edouard parvint à l'apaiser un peu, et, pendant qu'il s'essuyait le visage, notre jeune marié tira de sa poche un joli foulard qu'il offrit au procureur pour couvrir sa tête.
M. Robineau accepta, se coiffa avec le foulard, mit par-dessus son chapeau rond, ce qui lui donnait l'air d'un insurgé espagnol , ou d'un bandoléros , ou d'un guérillas , ou d'un battuécas , ou , si vous aimez mieux, de ces petits chiens habillés qui se promènent sur les boulevarts , assis majestueusement dans des paniers que porte l'âne savant.
Le procureur sortit du salon sans présenter ses hommages aux dames, et sans embrasser la mariée; il se hâta de quitter le Cadran-Bleu , ce qu'il ne put faire sans entendre les ris et les plaisanteries des marmitons et des garçons traiteurs qui se trouvèrent sur son passage ; il ne prit point de voiture, parce qu'il demeurait rue du Perche, et arriva chez lui, où il se coucha en pestant contre les valses et les gigues , et en calculant ce que lui coûterait une perruque neuve.
Pour madame Volenville , dont M. Tourte était enfin parvenu à se débarrasser, il était urgent de lui faire quitter la salle du bal ; car le tabac qu'elle avait avalé produisait sur son cœur un effet fort desagréable. Les crachats
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devenaient plus fréquents, ils commençaient à se changer en hoquets et en nausées qui présageaient un accident dont on n'est jamais curieux d'être témoin, et qu'il est d'ailleurs prudent d'éviter dans une pièce où l'on danse.
La pauvre dame fut donc emmenée et presque porlée loin du théâtre de ses exploits. En passant devant une glace, elle pensa mourir de douleur et s'évanouir de nouveau : en effet, sa figure barbouillée de tabac, ses cheveux épars, son habillement en désordre , tout cela devait désespérer une femme à prétentions, et nous avons ni que madame Volenville en avait passablement pour son âge.
On chercha son mari; on eut quelque peine à le décider à s'approcher de sa moitié, à laquelle il prétendait que l'on avait mis un masque. Enfin les deux époux furent placés dans un fiacre, qui les ramena chez eux où nous les laisserons, si vous le trouvez bon , pour retourner près des jeunes mariés.
Terpsichore avait chassé ia cruelle Discorde qui, depuis les noces de Thétis et Pelée, où l'on fit la sottise de ne point l'inviter, a pris l'habitude de venir inopinément troubler les fêtes nuptiales ; c'est pour cela probablement qu'elle daigna se mêler à la noce bourgeoise du Cadran- Bleu; car on dit qu'un ménage ne peut jamais éviter la visite de cette malencontreuse déesse , et quand elle ne se montre pas le premier jour, elle prend sa revanche dans le courant de l'année.
Mais laissons de côté la Discorde , Terpsichore et toute la mythologie ; n'employons point de figures et de métaphores; abandonnons aux auteurs de romans in-octavo les fleurs , les cascades, la lune, les étoiles, et surtout ces inversions si poétiques qui vous apprenuent , à la fin d'une phrase , ce que le héros a voulu dire en la commen
çant ; ces détours charmants, par lesquels un père dira : « Enfin vers moi s'avance ma fille!... >' au lieu de dire tout simplement, ma fille s'avance vers moi, ce qui serait, ce me semble, beaucoup plus clair, mais ce qui ressemblerait à la manière commune dont on s'exprime dans le monde, dans la société ; jargon ignoble que ne doivent point employer des personnages qui vivent dans les souterrains sans s'y casser le nez, ou qui gravissent à chaque instant des rochers à pic , sans être fatigués en arrivant au sommet.
Et d'ailleurs, nos jolies femmes, nos petites-maitresses, porteront-elles un roman aux nues , si le héros ne parle que comme leur mari et même leurs amants ! ... Fi donc! . . . c'est un ouvrage d'antichambre, diront-elles, en rejetant avec dédain un roman qui n'est ni anglais , ni allemand, ni romantique! Cela est d'une nature intolérable!... on y emploie des expressious prohibées!... on y lit le mot cocu!... Ah Dieu! c'est une horreur!... mais notre journaliste nous tancera vertement cet auteur-là.
En effet le journaliste lit l'ouvrage, il le trouve d'une immoralité révoltante!... l'auteur est d'un cynisme, d'une obscénité !... il met le mot cocu quand il le trouve nécessaire!... Vit-on jamais pareille indécence!... à la vérité, Molière a employé souvent ce même mot et quelques autres aussi forts, dans plusieurs de ses ouvrages; mais quelle différence ! ... ce que l'on peut dire sur le théâtre , devant tout un public, on doit bien se donner de garde de l'imprimer dans un roman !... Faites des inversions, messieurs les romanciers; remettez-vous à la syntaxe, prenez le style ad usinn tyronum linguœ latinœ, accaparez la mythologie, l'astronomie , la minéralogie , l'ornithologie, la zoologie , voire même la conchyliologie ; mêlez à tout cela un peu d'histoire ancienne et d'histoire
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sainte , beaucoup de songes et de revenants , des bardes , des druides ou des ermites , selon le lieu de la scène; faites des phrases ronflantes, qu'on appelait jadis du pathos, et l'on vous fera avoir un succès de vogue!... les dames se trouveront mal en vous lisant ; d'autres après vous avoir lu; il y en aura bien quelques-unes qui ne vous comprendront pas ; mais vous ue leur en paraîtrez que plus beau!... ne pas être intelligible, c'est le sublime du genre. C'est dans le mystère que s'enveloppent les grands génies!... Demandez plutôt à Cagliostro (qui ne doit pas être mort, puisqu'il était sorcier) , à lord Byron et à mademoiselle Lenormand.
Quant à vous , jeunes auteurs , qui prétendez être simples et naturels, qui voulez faire rire ou intéresser avec des événements qui peuvent arriver chaque jour sous nos yeux, et qui nous les retracez de manière à être compris facilement , rentrez dans le néant ! ... ou allez voir George- Dandin et le Malade imaginaire : voilà qui est digne de vous; mais vous ne serez jamais lus par nos dames à vapeurs, et vous n'aurez pas fait retentir les cent bouches de la Renommée.
Malgré cela, nous avons la mauvaise habitude d'écrire comme nous parlerions, nous continuerons à faire de même; libre à vous, lecteur, de nous laisser là, si notre manière ne vous convient pas.
On dansait donc encore au Cadran-Bleu ; mais la fête tirait à sa fin, au grand contentement d'Edouard , et sans doute d'Adeline qui rougissait et souriait toutes les fois que son tendre ami la regardait.
Enfin l'heure de la retraite a sonné : madame Germeuil elle-même emmène sa fille ; on monte en voiture, on part , on arrive boulevart Montmartre ; c'est là que logera le nouveau ménage; et avec les deux époux , la bonne ma-
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man qui ne veut point se séparer de son Adeline qui doit lui fermer les yeux.
Un joli appartement est disposé ; madame Germeuil embrasse sa fille , puis passe dans le sien , non sans soupirer un peu!... Cela est bien naturel !... les droits d'une mère cessent lorsque ceux d'un époux commencent 1... Mais qu'importent les droits lorsque les cœurs restent les mêmes !... La nature et l'amour trouvent aisément place dans une âme sensible , et n'ont aucun pouvoir sur un cœur égoïste et froid. Les bommes ont fait les lois, mais les sentiments ne se commandent point.
Heureusement pour Edouard que la charmante Adeline l'aimait parce qu'il lui plaisait , et non pas seulement parce que l'église lui avait ordonné de l'aimer.
C'est pour cela que seule avec son époux , elle se jeta sans pleurer dans ses bras ; c'est pour cela qu'elle lui rendit caresse pour caresse; c'est pour cela qu'elle ne fit point mille simagrées pour se laisser desbabiller, et qu'elle fut si vite couchée ; c'est pour cela enfin que nous n'en dirons pas davantage.
Pendant que nos jeunes époux se livrent à toute leur ardeur et jouissent des délices d'une première nuit d'amour, qu'Edouard donne à Adeline ces leçons qu'une
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femme retient si vite, et dont elle profite si bien ; laissons-les , suivant leurs désirs, il/a sub , ille super, et ille sub , illa super, et faisons connaissance avec un personnage que nous retrouverons dans le cours de cette histoire.
Parmi la foule qui avait entouré madame Volenville et M. Robineau, et qui avait ri des infortunes de l'huissière et du procureur, un seul homme était resté froid spectateur des folies des autres , et n'avait pris aucune part aux plaisanteries du jeune clerc, et aux espiègleries inventées pour prolonger la fameuse contredanse.
Cet homme ne paraissait pas avoir plus de vingt-huit à trente ans ; sa taille était haute et bien prise ; sa figure , assez régulière, aurait été belle si ses yeux eussent été moins couverts; mais son regard incertain, auquel il cherchait à donner l'expression de la bienveillance , n'inspirait ni l'amitié ni la confiance; et le sourire, qui parfois errait sur ses lèvres, semblait plus amer que doux.
Dufresne (ainsi se nommait ce jeune homme) avait été amené à la noce d'Edouard Murville par une grosse maman qui avait trois filles, et qui depuis longtemps avait pour habitude de mener une demi-douzaine de danseurs dans toutes les réunions où elle se rendait avec ses demoiselles.
Madame Devaux (c'est le nom de cette dame) aimait à recevoir beaucoup de monde , beaucoup de jeunes gens surtout ; et le motif était bien facile à deviner : quand on a trois filles , et poiut de dot à leur donner, on ne les marie pas en les tenant constamment dans leur chambre ; il faut les produire dans la société, et attendre que le hasard fasse naître une petite passion bien vertueuse, qui se termine par un mariage.
Malheureusement les passions vertueuses sont plus ra-