DUFRESNE
res dans le monde que dans les romans anglais! Et souvent, en cherchant des maris, les demoiselles rencontrent des séducteurs, lesquels sont forts sur les passions et faibles sur la vertu !... Mais enfin il faut bien hasarder quelque chose pour attraper des maris.
Madame Devaux avait donc reçu M. Dufresne, qui lui avait été présenté par l'ami d'un de ses voisins; et comme il était jeune et avait une bonne tournure, elle l'avait compris dans la liste des hommes qu'elle voulait mener à la noce d'Edouard, afin que ses demoiselles ne manquassent pas de cavaliers.
Dufresne ne connaissait ni le marié, ni sa femme; mais il arrive souvent dans une grande fête de ne point connaître ceux qui la donnent ; et maintenant que nos réunions françaises prennent le genre des routs 'anglais , et deviennent des cohues où personne ne fait attention à son voisin, il n'est pas rare de sortir de ces tumultueuses assemblées sans avoir même salué le maître ou la maîtresse de la maison.
Cependant madame Devaux s'était trompée en comptant sur Dufresne pour faire danser ses filles. Celui-ci aimait peu la danse; il se hâta de payer sa dette en invitant une fois chacune des demoiselles Devaux; mais ensuite il se contenta d'être simple spectateur, en ayant la précaution de passer dans la salle de l'écarté , lorsque les quadrilles n'étaient pas complets.
Dufresne promenait ses regards sur toutes les personnes qui composaient la fête, mais c'était sur Edouard et Adeline qu'il les reposait le plus souvent ; la vue des deux époux paraissait captiver toute son attention; il suivait leurs mouvements , épiait leurs moindres actions , et semblait chercher à lire dans le fond de leur âme. Lorsqu'Adeline souriait tendrement à sou époux , Dufresne,
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arrêté à quelques pas d'elle, contemplait ce sourire, et ses yeux en suivaient avidement toute l'expression.
« En vérité, maman, » dit à madame Devaux Cléopâtre, l'aînée de ses filles, « nous n'amènerons plus « M. Dufresne dans aucun bal ; voyez donc comme il se « conduit!... il ne danse pas!... il a l'air d'un ours!... '• — C'est vrai, ma fille!... encore s'il venait s'asseoir « près de nous, causer, faire le galant !... — Ah ! bien « oui!... il ne s'occupe plus de nous!... Je vous demande « un peu ce qu'il fait là-bas dans ce coin... près de ma- « dame Germeuil !... — Décidény?nt il n'est point aimait ble, aussi je ne le conduirai pas après-demain chez «■ M. Verdure , où l'on fait de la musique et où il y aura « peut-être une collation. J'y mènerai le petit Godard ; <• il est un peu bête, mais au moins il saute tant qu'on « veut ! — Oui , et il est toujours là pour nous donner à « boire. — A propos, Cléopàtre, qui est-ce qui nous re- « conduira ce soir?... — Mais je ne sais... deux de nos « messieurs sont déjà partis... l'un avait mal à la tête, « l'autre voulait se coucher de bonne heure parce qu'il « ami rendez-vous demain matin... il nous faut quel- « qu'un cependant. — Sois tranquille, je vais cacher le « chapeau de M. Dufresne, il ne s'en ira pas sans nous , « je t'en réponds; il serait fort celui-là!... être amené par « des dames, et les laisser s'en aller seules!... — Vous « savez bien, maman, que ce ne serait pas la première « fois que pareille chose arriverait! — N'importe , Cléo- « pâtre , il n'en sera pas ainsi ce soir, M. Dufresne paiera « la voiture. »
Pendant la conversation de ces dames , Dufresne continuait à faire ses observations. Il avait remarqué que madame Germeuil paraissait fort liée avec une jeune ycuvc nommée madame Dolban; dès lors cette madame
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Dolban devint l'objet de toutes les attentions de Dufresne, qui parvint aisément à nouer connaissance, car la veuve n'était nullement jolie , et les hommages d'un homme fait pour plaire devaient lui paraître d'autant plus flatteurs qu'elle en recevait plus rarement.
Lorsque Dufresne voulut partir, il tomba dans le piège que madame Devaux avait préparé , et ne retrouva son chapeau qu'au momeut où la maman et ses trois demoiselles furent prêtes à s'en aller. Il n'y avait pas moyen d'esquiver la corvée. D'ailleurs madame Dolban avait refusé son bras, mais elle lui avait permis de venir lui présenter ses hommages, et c'était tout ce qu'il voulait.
Le jeune homme s'acquitta donc d'assez bonne grâce du service qu'on attendait de lui : il emballa la famille Devaux dans un sapin, se plaça sur le devant entre Cléopâtre et Césarine, et l'on roula vers la rue des Martyrs.
Cemin faisant , il fallut que Dufresne essuyât un feu roulant d'épigrammes lancées par les trois demoiselles contre les hommes qui ne sont pas complaisants, qui ne font pas comme les autres, qui ont mauvais goût , qui parlent aux femmes laides et négligent les jolies , et mille autres sarcasmes dictés par le dépit que l'on avait éprouvé de le voir s'occuper de madame Dolban.
Dufresne écouta tout cela fort tranquillement, ou , pour mieux dire, je crois qu'il ne l'écouta point du tout , car il s'embarrassait peu de ce que pensaient les personnes qui causaient près de lui , et son esprit était alors trop préoccupé pour faire attention au bavardage des trois demoiselles.
Eulin on arriva rue des Martyrs. Dufresne mit chez elle la famille Devaux. 11 reçut en s'inclinant la révé-
re
rcnce de la maman , le salut froid de Gléopâttt f bonsoir bien sec de Césarine , et le soupir étouffé de Cornélie.
Adeline se réveilla dans les bras d'Edouard ; la jeune femme se sentait tout autre près de son ami : une nuit d'amour suffit pour établir une douce confiance, une tendre intimité , et chasser ce sentiment de respect, de timidité que la volupté peut seule donner.
Comme on fait de grands projets pour l'avenir, comme on arrange une existence charmante pour être constamment heureux, lorsque, dans les bras de l'objet de sa tendresse , on se livre sans réserve à toutes les illusions qui embellissent l'imagination de deux jeunes amants!
Adeline , douce , sensible , aimante , est certaine d'être toujours heureuse tant que son Edouard l'aimera, et son Edouard l'aimera toujours : elle n'en doute pas , ni lui non plus : ce n'est pas lorsqu'on vient pour la première fois de connaître toutes les douceurs de l'amour dans les bras de sa femme , que l'on pense pouvoir changer. On est sincère alors ; on éprouve tout ce qu'on dit , et sans doute on tiendrait tout ce qu'on promet, si les mêmes jouissances pouvaient toujours faire goûter les mêmes plaisirs.
Il semble, dans ces moments d'épanchement qui sui.
vent les témoignages d'amour, que l'on soit vraiment né l'un pour l'autre. On a les mêmes goûts, les mêmes pensées, les mêmes désirs que l'objet de sa tendresse; ce que dit l'un , l'autre l'approuve; ce que la jeune épouse projette, le mari allait le proposer; on se devine mutuellement , et on trouve tout simple alors de n'avoir qu'une âme , qu'une volonté. Heureux accord ! douce union ! vous donneriez le bonheur le plus parfait, si vous pouviez durer éternellement.
« Ainsi , ma chère amie , » dit Edouard , en baisant les jolies petites mains de sa femme , « nous passerons l'hi- « ver à Paris , et quatre mois de la belle saison à la cam- « pagne. — Oui, mon ami , c'est convenu. — Mais garde- « rai-je la place que j'occupe dans une administration ?... « cela m'empêcherait de m'absenter. — Tu ne la garde- « ras pas!... à quoi bon?... nous avons quinze mille li- « vres de rente ; n'est-ce pas suffisant pour être heureux ? « — Oh! c'est plus qu'il n'en faut!... — 'D'ailleurs ta « place te tiendrait toute la journée éloigné de moi , et « je ne veux pas de cela! — Chère Adeline !... mais ta « mère , que dira-t-elle si j'abandonne mon emploi ? — « Maman n'a qu'une volonté : c'est de me rendre heu- « reuse; elle approuvera nos plans de conduite ; elle n'a « pas plus d'ambition que nous. — Allons, c'est décidé, « demain j'envoie ma démission. — Oui , mon ami. — « Et nous irons acheter une petite maison de campagne , « simple, mais de bon goût , où nous logerons avec ta « mère... De quel côté la prendrons-nous? — Où tu vou- « dras, mon ami. — Non , c'est à toi de décider. — Tu « sais bien que je suis toujours de ton avis. .. — Allons , « nous visiterons les environs... nous lirons les Petites « Affiches... nous consulterons la maman... — C'est cela, « mon ami. — Recevrons-nous beaucoup de monde? —
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« Comme tu voudras , mon ami. — Ma chère amie , c'est « à toi à régler cela. — Eh bien ! nous recevrons peu de « société , car le monde nous empêcherait d'être ensem- « ble , de nous promener rien que nous deux ; et je sens « que cela me contrarierait beaucoup ! — Que tu es ai- « mable ! . . . — Nous recevrons quelques amis seulement. . . « ceux de maman par exemple. ■ — C'est cela. Le matin « nous nous promènerons dans notre jardin... car il nous « faut un jardin , n'est-ce pas ? — Oh oui ! mon ami !... « un grand jardin... où il y aura du couvert... et des bos- « quets... — Ah! tu songes déjà aux bosquets!... — Est- « ce que cela vous fâche , monsieur? »
Pour toute réponse Edouard embrasse sa femme , la presse contre son cœur, reçoit ses douces caresses, et... la conversation est interrompue pendant quelques minutes.
« Nous aurons donc un grand jardin , avec des bos- « quets bien couverts , » dit Edouard lorsqu'on reprit l'entretien. « — Oh! oui , mon ami , » répondit Adeline en souriant, et en baissant des yeux encore humides de volupté. « Le soir nous parcourrons les environs, nous « irons danser avec les villageois; ou, s'il fait mauvais « temps, nous ferons la partie avec quelque voisin... « est-ce bien comme cela ? — Oui , mon ami. . . c'est très- « bien. »
La tendre Adeline est toujours de l'avis de son époux : Edouard ne veut pas avoir une volonté , et ils sont tellement d'accord , que c'est à qui ne sera pas le maître et ne commandera pas dans la maison.
Les jeunes époux en étaient à un article très intéressant du bonheur conjugal : ils songeaient aux enfants qu'ils auraient , à l'éducation qu'ils leur donneraient et à la profession qu'ils leur feraient embrasser, lors-
qu'où frappa doucement à la porte de leur chambre.
C'était madame Germeuil qui venait embrasser sa fille, et jouir du bonheur qu'elle lirait dans ses yeux. Doux spectacle pour une mère!... et qui lui rappelle la même époque de sa vie.
Adeline rougit en embrassant sa mère. La bonne maman leur annonce que le déjeuner les attend , et un déjeuner est une affaire très essentielle après la première nuit de l'hymen. La mariée cependant y mange peu : elle est trop préoccupée pour avoir de l'appétit ; les idées nouvelles qui se croisent dans sa tète, suffisent pour éloiguer tout autre besoin ; mais le marié, c'est bien différent, il ne mange pas , il dévore ! Nouvelle preuve que les hommes sont moins aimants que les femmes , puisque la même cause ne produit pas le même résultat.
Pendant le déjeuner, les jeunes gens parlèrent à madame Germeuil de leurs projets. La maman fit une petite grimace, lorsqu'on lui dit que Ton enverrait la démission de la place d'Edouard. Elle voulut faire quelques observations ; elle essaya de prouver le tort que cela pouvait faire à Murville, qui avait l'espérance de monter en grade et d'être nommé un jour chef de bureau. Le jeune homme ne disait rien : il sentait peut-être intérieurement que sa belle-mère avait raison ; mais Adeline pria sa mère avec tant de grâces , elle l'embrassa si tendrement , fit un tableau si touchant du bonheur dont ils jouiraient tous trois en ne se quittant jamais ; elle vanta si adroitement les plaisirs de la campagne, leurs plans de conduite , et tous les agréments dont ils embelliraient son existence , que madame Germeuil n'eut pas le courage de résister aux prières de sa fille ; et le projet fut adopté.
« Mais cependant , » dit madame Germeuil , « Edouard « ne peut pas rester sans rien faire. L'oisiveté est un état
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» bien dangereux , et qui nous conduit souvent à eom- « mettre des sottises dont nous n'aurions eu aucune idée, « si nous avions été occupés. — ■ Oh ! maman , soyez tran- « quille!... Edouard aura toujours de l'occupation !... « Je me charge de lui en donner, moi !... D'abord le dé- « tail de nos affaires... c'est lui qui veillera à la conser- « vation de notre petite fortune ; ensuite le soin de notre « maison de campagne , puis le temps qu'il passera avec « moi , les promenades que nous ferons... — Mais , ma <• chère amie , on ne peut pas se promener toujours ? — « Sans doute!... mais on se repose... ou l'on travaille dons « son jardin... Et nos enfants donc , auxquels vous ne «pensez pas!... est-ce qu'il ne faudra pas les élever, « veiller à leur éducation , guider leurs premiers pas ?... « — Ah! tu penses déjà aux enfants que tu auras? — « Oui , maman ; oh ! cela est entré dans notre plan ! . . . — « Que tu es folle, ma chère Adeline ! — Non, maman ; « oh ! vous verrez que je serai raisonnable, et mon mari « aussi. »
Madame Germeuil ne paraissait pas entièrement convaincue de la sagesse des projets de sa fille ; mais elle comptait veiller constamment sur la conduite de ses enfants, et elle savait qu' Adeline, prompte à former des châteaux en Espagne , serait aussi la première à revenir de ses erreurs, si jamais elle en commettait. Pour Edouard, il faisait tout ce qu'on voulait, il ne s'agissait donc que de le bien conseiller, et de ne point faire comme sa femme qui était toujours de son avis.
Après le déjeuner, on s'occupa du choix de la campagne que l'on habiterait. On avait envoyé chercher les Petites Affiches : Adeline les avait passées à son époux , et madame Germeuil cherchait dans sa mémoire de quel côté l'air devait être le plus sain, lorsque Murville
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poussa un cri de surprise et fit un saut sur sa chaise. « Qu'est-ce donc , mon ami? » demande Adeline, étonnée de rémotion de son mari. « — C'est bien cela , » dit Edouard, en continuant de lire le journal ; « à Villeneuve- « Saint-Georges, la maison qui donne dans les champs... « deux étages... un grand jardin... un pavillon... une « cour... une grille... — Eh bien ! mon ami , c'est tout « cela qui a failli te faire renverser le déjeuner... — Ah ! « ma chère amie... Ah ! ma bonne maman... cette mai- « son !... — Est-ce que tu la connais ?... — Si je la con- « nais !... Elle a appartenu à mon père... j'y ai passé une «partie de ma jeunesse. — Se pourrait-il!... — Des « malheurs nous avaient forcés de la vendre... mais je « la regrettais toujours ! — Quoi ! mon ami , tu ne nous « en avais pas parlé... — J'ignorais qu'elle fut mainte - « nant en vente. — C'est fini , mon ami, ne cherchons « plus; nous avons trouvé ce qu'il nous faut... la de- « meure où tu as passé une partie de ton enfance!... Cher « Edouard !... Ah ! que je vais me plaire là ! Maman , vous « y consentez , n'est-ce pas ? — Mais , mon enfant... si « la maison n'est pas trop chère... — Oh! elle ne peut « pas être trop chère ; c'est la maison d'Edouard ! nous y « serons si bien!... — Villeneuve-Saint-Georges... oui , «je crois que l'air y est très-bon !... — Certainement « que l'air y est délicieux... partons tout de suite, mon « ami. — Mais , ma fille , il est déjà tard... car vous ne « vous êtes pas levés de bonne heure ; et si nous atten- « dions à demain... — Demain ! et si la maison se ven- « dait aujourd'hui !... Ah! je ne m'en consolerais ja- « mais !... Ni Edouard non plus... il ne dit rien, mais.il « brûle aussi de partir... — Allons, mes enfants, puis- « que cela vous fait tant plaisir; cependant il y a quatre « lieues d'ici là 1... — Nous avons un bon cabriolet de
« campagne... le cheval se repose depuis quinze jours... « il nous mènera bon train. — Où dinerons-nous ? — • A « Villeneuve-Saint-Georges... il y a de bons traiteurs... « N'est-ce pas , mon ami? — Mais oui... Oh! nous au- « ronsfacilementàdiner. — Et pour revenir, il sera nuit... « Tu sais bien , Adeline , que je n'aime pas à aller en ca- « briolet le soir... — Oh! maman, c'est Edouard qui « conduira... vous savez, comme il est prudent pour con- <• (luire... d'ailleurs la route est superbe... n'est-ce pas, « mon ami? — Mais elle l'était du moins, il y a dix aus. « — Vous voyez bien , maman , qu'il n'y a pas de dan- « gers... Ah ! dites que vous le voulez bien !... — Il faut « bien que je fasse tout ce que tu veux !... — Que vous « êtes bonne !... Je vais mettre mon chapeau. »
Adeline court à sa toilette. Edouard dit au vieux Raimond , leur serviteur, de mettre le cheval au cabriolet. Madame Germeuil se prépare au voyage, et Marie, la domestique des nouveaux époux , voit avec chagrin qu'on ne touchera pas au joli diner qu'elle a préparé pour le lendemain de noces.
La jeune femme est prête la première : on met peu de temps à sa toilette quand on a la certitude de plaire ; c'est sans doute pour cela que les vieilles coquettes passent deux heures devant leur miroir. Adeline n'a qu'une simple robe de mousseline, une ceinture nouée autour de la taille la mieux prise; un chapeau de paille, qui n'est point surchargé de plumes et de fleurs , et un petit châle jeté négligemment sur ses épaules ; avec cette mise simple, Adeline est charmante; tout en elle doit plaire; sur tous ses traits respire l'amour, le bonheur!... et le plaisir embellit encore une jolie femme.
Edouard regarde la sienne avec ivresse , madame Germeuil contemple sa fille avec orgueil ; Adeline les cm-
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brasse tous deux et donne la main à sa mère pour qu'elle descende de suite; la jeune femme brûle de partir et dé voir la maison de campagne où fut élevé son Edouard ; celui-ci ne désire pas moins se trouver dans les lieux témoins des jeux de son enfance ; enfin la bonne maman est placée dans le fond du cabriolet , Adeline près d'elle ; Edouard prend les rênes , et l'on part pour Villeneuve- Saint-Georges.
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Edouard menait le cheval bon train ; en peu de temps on arriva au village. Lorsqu'on eut dépassé la grande rue et tourné du côté des champs , on découvrit la maison que l'on désirait tant apercevoir; alors Adeline fit plusieurs bonds de joie , et ôta son chapeau afin de mieux voir ; alors Edouard fouetta le cheval avec plus de force , et la maman Germeuil jeta les hauts cris, en disant que l'on allait verser.
Enfin la voiture s'arrête devant la grille qui ferme la cour. « C'est cela... c'est bien cela,» dit Edouard en sautant à terre, « oh! c'est bien ici... je reconnais la « porte... la cour... et jusqu'à cette sonnette!... C'est la « même que de mon temps!... et voilà l'écriteau qui in- « dique que la maison est à vendre. »
Pendant qu'il examine avec émotion les dehors de la
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maison , Adelioe fait descendre sa mère du cabriolet ; on attaclie le cheval, on entre dans la cour, car la porte n'en est pas fermée.
« Oh! comme je me plairai ici! » dit Adeline , en jetant de tous côtés des regards satisfaits, « n'est-il pas «vrai, maman, que cette maison est charmante? — « Mais , ma fille , un moment , nous n'avons encore rien « vu. »
Un grand paysan sort du rez-de-chaussée , suivi d'un énorme chien. « Que demandez-vous? » dit-il en examinant assez malhonnêtement les nouveaux venus. « Nous " desirons voir cette maison , » répondit Edouard. « Oui , <• et l'acheter, » ajouta vivement Adeline.
« A la bonne heure , » murmure entre ses dents le concierge; « suivez-moi, je vais vous conduire à mon <• maître. »
Edouard, sa femme et madame Germeuil suivent leur conducteur qui monte un escalier et les fait entrer au prunier , dans une salle à manger, où il les laisse pour al'er prévenir son maître.
Bientôt une petite voix aigre sort de la pièce où est entré le concierge, et nos voyageurs entendent ce colloque :
« Que me voulez-vous, Pierre? — Monsieur, ce sont « des acheteux pour vot' maison. — Venez-vous encore « me déranger inutilement, et m'amener quelque butor » comme tout à l'heure? — Ohl non, monsieur!... «Ceux-ci on l'air calé.'... — Ce diable d'homme m'a « mis d'une colère!... j'en ferai une maladie; c'est sûr!... « — J'vous dis, monsieur, que ces gens-ci ont un ca- « briolet... — Ah ! c'est différent. Je vais leur parler. »
Madame Germeuil et ses enfants ne savaient que penser de ce qu'ils entendaient , lorsque la porte de la pièce
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voisine s'ouvrit : un petit homme, maigre , jaune , r'rtre , en robe de chambre et en bonnet de coton , parut et salua la société d'un air qu'il essaya en vain de rendre agréable.
« Nous désirons visiter cet'e maison , » dit Edouard ; « ce n'est pas que je ne la connaisse fort bien ; mais ces « dames seront bien aises de la voir. — C'est très singii- " lier, » dit le petit monsieur, en regardant le concierge , «tout le monde connaît ma maison!... et votre inten- « tion est-elle de l'acheter? — Mais sans doute, si le prix « nous convient. — ■ En ce cas , je vais vous conduire « moi-même.
« Quel original ! » dit tout bas Adeline à son mari ; « je « gagerais que c'est quelque vieil usurier qui s'était retiré « ici , et qui ne peut résister au désir de faire encore son « commerce dans la capitale. »
On parcourt la maison , depuis le rez-de-chaussée jusqu'au grenier ; le petit monsieur ne fait grâce de rien , et Edouard , qui est bien aise de revoir son ancienne demeure , écoute avec patience tous les détails que donne le vieux propriétaire sur les avantages que renferme sa maison. De temps à autre, notre jeune homme regarde sa femme en souriant : « c'est bien cela , » dit-il en entrant dans chaque chambre... «je reconnais celte pièce... « ce cabinet... ces armoires. »
Le vieux monsieur regarde alors, en souriant aussi , son domestique ; tous deux paraissent se comprendre. «Vous avez donc jadis demeuré ici, monsieur? » de- « mande enfin le maître du logis à Murville. — « Oui, « monsieur, oui , j'y ai pas^é une partie de ma jeunesse. « C'est ben drôle , » murmure tout bas le concierge , « c'est surprenant, » dit en lui-même le vieux propriétaire.
Madame Germeuil trouva la maison commode et en bon air; Adeline était enchantée, Edouard demanda à parcourir les jardins ; le petit monsieur s'excusa de ne point les accompagner, mais il était déjà fatigué; il les pria de suivre son concierge , et nos jeunes gens ne furent nullement fâchés d'être un moment débarrassés de lui.
Le paysan marchait devant , madame Germeuil le suivait, Adeline et Edouard fermaient la marche , ils se donnaient la main. Edouard faisait remarquera sa femme tous les endroits qui lurrappelaient une époque de sa jeunesse.
« C'est ici , » dit Edouard , « que je lisais près de mon « père... c'est dans cette allée que mon frère Jacques se « plaisait à courir, et à monter sur ces beaux abricotiers... « — Ce pauvre frère Jacques. . . tu n'en a jamais eu de nou- « velles?... — Non!... Oh! il est mort dans quelque pays « étranger!... sans cela, il serait revenu ,il aurait cher- « ché à revoir nos parents!... — Voilà ce que c'est , » dit madame Germeuil , « que de ne point veiller sur les « enfants !... celui-là a peut-être fort mal fini. »
Edouard ne répondit rien : le souvenir de son frère le rendait toujours triste et pensif; il était presque persuadé que le pauvre frère Jacques n'était plus, et peutêtre son amour-propre nourrissait-il de préférence cette idée , afin d'éloigner celles qui lui peignaient Jacques , errant, misérable et avili. C'était surtout depuis la certitude de son union avec Adeline, qu'Edouard avait souvent craint de retrouver son frère dans la foule des malheureux ; il pensait que cela pourrait lui nuire près de madame Germeuil , et toutes les fois qu'un mendiant, de l'âge que devait avoir son frère, s'arrêtait devant Edouard , celui-ci sentait le rouge lui monter au visage , et il s'éloignait rapidement, sans considérer le pauvre
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diable qui lui demandait , de peur de reconnaître en lui
Edouard n'était cependant pas insensible; il n'aurait point voulu repousser son frère, et il craignait de le retrouver dans une situation méprisable : voilà comme sont les hommes; ce diable d'amour-propre étouffe souvent les sentiments les plus doux : on rougit de son frère, de sa sœur ! il y en a même qui rougissent de leurs père et mère; ces gens-là pensent apparemment qu'ils ne sont pas assez estimables par eux-mêmes pour se passer d'arbre généalogique.
Mais revenons à nos jeunes mariés qui parcourent tous les détours du jardin , et sourient en se serrant la main , lorsqu'ils passent devant une grotte bien sombre ou sous un petit bois bien touffu. Le concierge s'arrête un moment pour rattacher le collier de son chien ; madame Germeuil et ses enfants continuent de se promener. On arrive au bout du jardin : ce côté-là donnait sur les champs et était fermé par un mur très élevé; mais une ouverture avait été pratiquée pour la commodité des locataires, et la grille qui fermait cette ouverture était recouverte de planches, afin que les personnes qni passaient dans la campague ne pussent voir dans l'intérieur du jardin.
Cependant ces planches étant à demi pourries , une partie s'était détachée ; et quand la société passa devant la grille , elle aperçut une tête d'homme appliquée contre les barreaux de fer, et qui, par un endroit où les planches étaient cassées , regardait avec beaucoup d'attention dans le jardin.
Madame Germeuil ne put retenir un cri de surprise; Adeline éprouva un secret saisisissement, et Edouard lui même se sentit ému à l'aspect de cette figure qu'on ne s'attendait pas à trouver là.
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Le visage de l'homme qui regardait daus le jardin pouvait en effet, au premier abord, causer une sorte d'effroi : des yeux noirs, un teint olivâtre , d'épaisses moustaches, et une cicatrice qui prenait depuis le sourcil gauche , et traversait une partie du front ; tout cela donnait à cette figure un aspect farouche qui ne prévenait pas en faveur de celui qui en était porteur.
« Ah ! mon Dieu !... qu'est-ce que c'est que cela !... » dit madame Germeuil en s'arrétant subitement. — « Eh « mais ! c'est un homme qui s'amuse à regarder au tra- « vers de cette grille, » répond Edouard en regardant l'étranger qui ne se dérangeait pas et continuait à examiner le jardin.
« J'ai eu presque peur, » dit Adeline à demi-voix. — «Presque, ma fdle? tu es bien heureuse!... Quant à « moi, j'a\oueque je ne suis pas encore rassurée... »
En disant cela, madame Germeuil s'éloignait de la grille, et se serrait contre son gendre.
«Que vous êtes enfants, mesdames, et qu'y a-t-il « d'étonnant à ce que l'on s'amuse , en passant devant un «jardin qui paraît beau, à le considérer un moment? « Gela nous est arrivé vingt fois ! . . . — Oui sans doute ! . . . «mais nous n'avons pas des, figures à moustaches!... « capables de faire reculer !... Voyez donc... c'est qu'il « ne se dérange pas au moins !... il n'a pas l'air de faire « attention à nous. »
Dans ce moment le concierge rejoignit la société. En approchant de la porte qui donnait dans les champs, il vit la ligure qui effrayait les dames. Il fit alors une grimace très prononcée, et murmura entre ses dents : « En- « coie là !... ce maudit homme ne s'en ira donc pas !... »
L'inconnu jeta les yeux sur le concierge, et les dames lurent dans les regards qu'il portait sur le paysan l'exprès-
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sion de la colère et du mépris. Ensuite , nprès avoir examiné un moment les personnes qui étaient dans le jardin , il ôta sa tête de contre les barreaux et disparut.
« Je voudrais bien savoir ce que c'est que cet hommc- « là? » dit Adeline, en regardant son mari. — « Ma foi , «je n'en augure rien de bon, » dit la maman Germcuil, qui respirait plus librement depuis que la tête à moustaches n'était plus derrière la grille. « Cet homme a l'air « d'avoir de mauvais desseins, n'est-ce-pas, Edouard? — « Oh ! ma chère mamau , je ne vais pas aussi loin que « vous!... si nous avions vu l'individu tout entier, pcut- « être sa figure nous aurait-elle semblé moins singulière, « que placée comme cela au-dessus de vieilles planches et « derrière des barreaux. — 'Mon mari a raison , maman ; « je crois que la manière dont nous envisageons les objets « dépend de la situation dans laquelle ils s'offrent d'abord « à nos yeux. Un homme couvert de haillons nous inspire « souvent de la défiance ; s'il se présentait à nous bien « vêtu, nous n'éprouverions aucune crainte à son aspect. « La nuit, le silence, le clair de la lune, l'ombre qui se « projette sur les objets , tout cela change notre manière « de voir, et fait travailler bien vite notre imagination. « — Tu diras ce que tu voudras, ma chère amia, mais « cette figure-là n'est pas celle d'un homme qui regarde « un jardin par pure curiosité ! — C'est possible , mais « j'aurais bien voulu voir la tournure de cet inconnu.
« Parbleu, » dit le concierge, « vous n'auriez rien vu « de beau , je vous assure.— Est-ce que vous connaissez « cet homme? » dit aussitôt Adeline.
« —Je ne le connais pas , madame , mais je l'ai vu déjà « ce matin... il m'a tout l'air d'un gredin qui rôde daus « ce village pour l'aire quelque mauvais coup!... Mais « qu'il n'y revienne pas , toujours , ou je lâche mon chien
« sur lui !... — Et vous ignorez ce qu'il cherche dans ce « village? — Ma foi , ça m'est fort égal ! pourvu qu'il De « se présente pas à la maison , c'est tout ce que je défi mande. »
Comme dans ce moment on était devant la maison, et que le propriétaire attendait la société sur le devant de sa porte, Adeline ne prolongea pas davantage sa conversation avec le concierge.
« Eh bien ! que pensez-vous de ces jardins ? » dit le petit vieillard à Adeline. — « Oh ! c'est fort joli , mon- « sieur; et cela pourra nous arranger... n'est-il pas vrai , « maman? — Oui... oui... peut-être cela nous convien- « dra-t-il!... »
Depuis que la maman Germeuil avait vu au fond des jardins cette tête qui lui semblait de mauvais augure , elle ne trouvait plus autant d'agréments à la maison, et ne paraissait pas aussi enchantée de sa situation. Mais ses enfants désiraient vivement en faire l'acquisition, et, sentant en elle-même combien sa répugnance était puérile, elle ne s'opposa pas à la conclusion du marché.
Le petit homme voulait d'abord rançonner les étrangers; mais lorsqu'on lui proposa de l'argent comptant, il consentit à rabattre de ses prétentions, et le marché fut conclu. Dans sa joie, le propriétaire engagea les dames à entrer se reposer, et alla jusqu'à leur offrir un verre d'eau rougie. Mais ou ne se souciait pas de faire plus ample connaissance avec le vieil avare ; d'ailleurs les dames avaient appétit, et on n'avait que le temps de se rendre chez le notaire de l'endroit, avant le dîner.
Le petit monsieur n'insista point pour que l'on s'arrêtât chez lui ; il ùta son bonnet de coton , envoya le concierge chercher un vieux feutre tout déformé, qu'il mit sous son bras afin de le conserver plus longtemps ; il passa un
habit jadis noisette, mais dont on ne pouvait plus que soupçonner la couleur, et n'oublia pas la canne à bec de corbin, sur laquelle il s'appuyait d'autant plus volontiers, qu'il pensait qu'en lui faisant supporter une partie de son individu, cela devait ménager ses souliers.
On se rendit chez le tabellion , qui reçut le consentement des parties, et promit de donner l'acte de vente en règle dans les vingt-quatre heures ; Edouard s'engagea à revenir au village le lendemain avec le montant du prix de la maison ; de son côté, M. Renâré, c'était le nom du propriétaire, promit d'être ponctuel et de livrer les clefs de la nouvelle habitation. Tout étant convenu , on se sépara, chacun fort satisfait de son marché.
« Maintenant songeons au dîner , » dit Edouard en sortant avec les dames de chez le notaire, « et tâchons « de découvrir le meilleur traiteur de l'endroit. — Mon « ami , nous aurions dû nous informer de cela à M. Renà- « ré... ■ — Non pas!... je suis sûr que le vieux ladre va « chez le plus mauvais cabaretier, afin de payer moins « cher... mais tenez... je vois une maison d'assez belle «apparence... c'est un marchand de vin traiteur... à « VÉpée couronnée, noces et festins... Qu'en dites-vous, « mesdames? — Allons , va pour YÉpée couronnée!... >»
4G F1\ÈUE JACQUES.
On entre chez le restaurateur champêtre : les murs de sa maison sont enjolivés de jambons, pâtés, dindons, poulets, hottes d'asperges, gibiers ; mais, en général , la cuisine des traiteurs de village n'offre jamais crue le quart de ce qui est peint sur le devant de la porte ; encore les fourneaux sont-ils souvent froids.
Lorsque nos Parisiens entrèrent dans la grande salle de VEpée couronnée , le maître de la maison , qui était aussi cuisinier en chef, était occupé à faire sa barbe , son petit marmiton jouait avec un bilboquet, la bourgeoise tricotait, et les deux filles, faisant les gros ouvrages , étaient occupées à savonner et à repasser.
« Diable ! » dit tout bas Edouard, « voilà qui n'annonce « pas une cuisine bien échauffée!... Enfin à la guerre «comme à la guerre!... — Oui, mon ami, d'ailleurs « l'appétit est un bon cuisinier. »
A l'aspect de deux dames élégantes conduites par un beau monsieur, et d'un cabriolet arrêté devant la porte, tout est en l'air dans la maison du traiteur. Le chef jette de côté rasoirs et savonnette; il s'essuie à peu près la figure, et s'avance, à moitié rasé, vers les arrivants, auxquels il fait force saluts; sa femme se hâte de quitter son tricot, elle le roule dans ses doigts en faisant la révérence, le place au hasard sur une table sur laquelle on repasse , et Goton , une des servantes , qui tenait alors un de ses fers bien chauds, lève le nez pour examiner les belles dames qui entrent, et applique son fer sur la main de sa bourgeoise , en croyant repasser un tablier.
La maîtresse pousse un cri perçant en se sentant brûlée ; elle recule et renverse le baquet; le petit marmiton, effrayé, cache son bilboquet dans une casserole, et les dames s'éloignent, pour ne point marcher dans l'eau de savon qui coule a grands Ilots dans la salle.
Le traiteur se confond en excuses, tout en cherchant à apaiser sa femme. « Mille pardons , mesdames et mon- « sieur... donnez- vous la peine d'entrer... tais-toi donc, « ma femme !... ça ne sera rien !... je m'en fais bien « d'autres tous les jours... Nous avons tout ce que vous « pourrez désirer, mesdames, la cuisine est bien four- « nie... c'est cette imbécile de Goton qui ne prend ja- « mais garde à ce qu'elle fait... mets de la pomme de «terre dessus, ma femme... mais entiez donc, mes- « dames; vous allez choisir une chambre ou un cabinet, « à volonté. »
Les dames ne se pressaient pas d'entrer, parce qu'elles ne voulaient pas se mouiller les pieds ; enfui une des servantes apporte une longue planche qui sert de pont pour arriver dans une autre pièce; le passage s'effectue en riant , et les dames et Edouard se promettent du plaisir, dans une auberge où leur arrivée a déjà produit tant d'effet.
« Voyons, monsieur le traiteur, que nous donnerez- « vous! » dit Murvilleau cuisinier qui les suivait en leur vantant son talent pour faire promptement un dîner. « — Mais , monsieur, je puis vous faire une gibelotte qui « sera soignée... — Oh ! parbleu , les gibelottes neman- « quent jamais dans ces endroits-ci '?... mais nous ne les «aimons pas beaucoup... avez-vous des côtelettes?... « — Oui , monsieur... on en aura facilement ! — Une « volaille?... — J'en ai une qui doit être excellente. — «Des œufs frais... — Oh ! pour des œufs, nous n'en « avons que de frais 1... — Eb bien ! voilà tout ce qu'il « nous faut : avec une salade et de votre meilleur « vin, nous dinerons parfaitement, n'est-ce pas, mesdames? — Oui, mais qu'on ne nous fasse pas at- « tendre, car nous mourons de faim... — Sovez tran-
48 FRÈRE JACQrES.
«quilles, mesdames, c'est l'affaire d'un moment.» Maître Bonneau retourne trouver son monde : « Aler- « te ! » dit-il , en mettant son mouchoir en ceinturon ( ce qu'il ne faisait que dans les grandes occasions ) , « alerte, « ma femme, mesdemoiselles... nous avons du huppé à «traiter!... et nous n'avons rien ici, que la gibelotte «■ obligée , dont malheureusement ils ne veulent pas , et « cette diable de volaille que j'ai fait rôtir, il y a huit « jours , pour ce juif qui ne mangeait que du porc frais , « et que je n'ai pu placer depuis : j'espère qu'enfin elle « va se faire manger; Goton, remets-la à la broche... ce « sera, je crois, la cinquième fois... c'est égal , je ferai « un coulis avec du jus de bœuf à la mode , et cela sera <■ délicieux... — Ah, Dieu ! quelle brûlure... voilà la « septième pomme de terre que je râpe dessus... — Par- « bleu ! ... tu me donnes une idée heureuse. . . Ces pommes « de terre râpées sont toutes cuites... mets-les de côté , « ma femme... j'en ferai un soufflé pour notre monde... « Toi , Fanfan , cours chez le boucher, et fais en sorte « d'avoir des côtelettes... et toi , Marianne , va acheter « des œufs , et reviens éplucher une salade. Ah !... allu- « mez-moi vite une chandelle. . . donnez-moi de la cire. . . « que je fasse des cachets sur mes bouteilles... cela fait « trouver le vin meilleur. ><
Chacun se met en devoir d'exécuter les ordres de maître Bonneau , qui allume ses fourneaux et retrousse ses manches d'un air capable , afin de mettre chauffer de l'eau pour les œufs ; Goton met à la broche la malheureuse volaille, en priant le ciel que ce soit pour la dernière fois. Marianne apporte des œufs , et va cueillir dans le jardin une douzaine de laitues : enfin madame Bonneau râpe force pommes de terre qu'elle applique sur sa brûlure, et qu'elle ramasse ensuite avec soin dans une
assiette , ainsi que son mari le lui a recommandé , parce qu'un cuisinier habile tire parti de tout.
Cependant Fan fan revient de chez le boucher et rapporte une triste nouvelle : il n'y a point de côtelettes, parce que M. le maire a fait acheter les dernières le matin : mais si l'on veut attendre une heure, le garçon de boutique, qui est allé faire repasser ses tranchets, sera de retour, et on tuera un mouton.
« Diable ! voilà qui est désagréable !... » dit maître Bonneau en mettant ses œufs dans l'eau; « allons, il faut « aller prendre l'avis de la société. »
Le traiteur entre dans la pièce où les dames et Edouard commençaient à s'impatienter après le diner, tout en riant de la scène à laquelle leur arrivée inattendue avait donné lieu.
« Eh bien ! allons-nous dîner? » dit Edouard en voyant son hôte, «c — Dans l'instant, monsieur, dans l'instant. « — Vos instants sont bien longs, monsieur le traiteur. « — Je viens savoir votre avis au sujet des côtelettes... « — Gomment ?... — Il n'y en a pas , pour le moment , «chez le boucher; mais le garçon va revenir; il doit « tuer un mouton , et si vous voulez faire un tour dans « mon jardin jusqu'à ce qu'elles soient cuites... — Par- « dieu !... nous aurions le temps d'attendre !... jolie pro- » position !... nous ne sommes pas venus chez vous pour « visiter vos plates-bandes de laitues... — Allons, mon « ami , calme-toi , » dit Adeline, en riant du sang-froid de leur hôte et du dépit d'Edouard ; « nous nous passe- « rons de côtelettes... — Puis-je remplacer ce plat par « une excellente gibelotte , madame? — Donnez-nous ce « que vous voudrez, mais du moins donnez-nous quel- « que chose. — Dans l'instant , vous allez être servis. »
Maître Bonneau n'est pas fâché de faire manger de la
50 FRÈBE JACQUES.
gibelotte; c'est le plat dans lequel il excelle, vu qu'il s'exerce depuis vingt ans à le faire bon. Il saisit la casserole qui renferme les débris de deux lapins; il la porte sur le feu : après l'avoir couverte, il charge Fanfan de retourner la fricassée , et va porter ses œufs frais à la société.
« Vous voyez, mesdames, que je suis preste, » dit le traiteur, en posant avec grâce les œufs sur la table. « Ah ! j'ai pensé aussi qu'un soufflé aux pommes de terre « et à la fleur d'oranger, ne déplairait point à la compa- « gnie... — Comment donc r monsieur Bonneau , on fait « des soufflés à YÉpée couronnée! — Oui, monsieur... « on en fait, et qui sont dans le bon style, je m'en « vante !... — Vous êtes donc un cordon bleu? — Mais , « monsieur, quand on a appris son état à Paris , au Bois- « seau fleuri , on est propre à tout. — Oh ! c'est diffé- « rent 1... si vous êtes un élevé du Boisseau fleuri , cela « ne nous surprend plus , et nous attendons avec con- « fiance votre soufflé. »
Bonneau se retire , tout bouffi des compliments qu'on vient de lui faire ; les dames essaient de faire entrer des mouillettes dans les œufs , mais il n'y a pas moyen ; ils sont tellement cuits, qu'il faut se résoudre à les éplucher et à les manger sur le pouce ; Adeline rit aux éclats , madame Germeuil hoche la tète , et Edouard annonce que , pour dernier agrément , les œufs sentent la paille. « Voilà qui ne me donne pas une fort bonne idée du « soufflé , » dit la maman , en remettant sou œuf sur l'as- « siette. « — Allons, mesdames, espérons encore!... « vous savez que les grands hommes ne font pas at- « tention aux petites choses , et l'élève du Boisseau «fleuri peut bien ne pas savoir faire cuire des œufs à « la coque. »
Bonneau entre , tenant des deux mains un énorme plat de gibelotte, qu'il pose devant Edouard.
« Monsieur le traiteur, pour un homme propre à tout , « vous avez manqué nos œufs 5 ils sont durs et sentent la « paille. — Monsieur... quant à la paille, vous pensez « bien que je ne fais pas les œufs moi-même; cela dépend « entièrement des poules; pour la cuisson, c'est la faute « de ma montre, assurément; je laisse mes œufs cinq « minutes dans l'eau : si ma montre retarde pendant « qu'ils sont sur le feu, vous sentez que le meilleur cui- « sinier y serait pris ! . .. — C'est juste , vous avez raison ; « heureusement qu'il n'y a pas d'oeufs dans une gibe- » lotte , et que cela ne se fait pas à la minute... — Aussi « vous m'en direz des nouvelles... je vais veiller à ce que « votre volaille soit cuite à point. »
Bonneau s'éloigne , emportant ses œufs durs , auxquels on n'a pas touché , et qu'il va couper sur la salade, ce qui fait qu'on les paiera deux fois; c'est un profit tout clair ; et pour qu'on ne dise plus qu'ils sentent la paille , le traiteur tire de son buffet une certaine huile dont le goût doit nécessairement dominer.
«Allons ! » dit Edouard, en se disposant à servir les dames , « puisqu'il faut absolument manger de la «gibelotte, voyons si celle-ci fait honneur à notre «hôte... mais que diable y a-t-il donc là-dedans?... « c'est de la ficelle... Est-ce que l'élève du Boisseau « fleuri attache des lapins tout entiers dans la casse- « rôle?... cela tient à quelque chose... et je n'en vois « pas le bout... Parbleu ! nous aurons les morceaux « attachés après... Qu'est-ce que je vois là?... regar- « dez donc, mesdames, est-ce une cuisse?... est-ce «une tète!... ces lapins-là sont singulièrement bâ- « tis... — Ah ! mou Dieu ! » dit Adeline, en examinant
« ce qu'Edouard tenait à sa fourchette, c'est un bilbo- « quet ! . . . »
Et la jeune femme laisse tomber son assiette en riant comme une folle : Edouard en fait autant , et madame Germeuil elle-même ne peut garder son sérieux , à l'aspect du joujou que son gendre vient de trouver dans la gibelotte.
On doit se rappeler que , lors de l'arrivée du beau monde de Paris, tout fut en l'air cbez le traiteur; le garçon marmiton jouait alors avec un petit bilboquet , et lorsque sa maîtresse se brûla et renversa le baquet de savonnage dans la salle, Fanfan , intimidé, et craignant d'être grondé par ses bourgeois, avait fourré son bilboquet dans la première casserole qui s'était trouvée près de lui. C'était justement dans celle contenant la gibelotte que le petit marmiton avait mis son joujou. Lorsque plus tard maître Bonneau avait pris la casserole , il l'avait couverte sans jeter les yeux dedans ; le petit garçon avait ensuite retourné le ragoût sans se douter de ce qu'il renfermait : il était bien loin de penser, en veillant à la gibelotte, qu'il faisait cuire son bilboquet.
Les éclats de rire qui partaient de la ebambre où la compagnie était censée diner, parvinrent jusqu'aux oreilles de maître Bonneau.
« Ah ! ah ! » dit notre traiteur, « il paraît que notre « monde est content ! j'étais sûr que ma gibelotte les re- « mettrait en belle humeur !.,. Tant mieux ! ça fait que « la volaille passera plus facilement... Hâtons-nous de la « servir avec la salade... Goton ! donnez-moi l'huilier. « C'est cela... avez-vous coupé les œufs dessus ?... bon , « c'est très-bien... Voilà un repas qui nous rapportera « de quoi passer la semaine. »
Notre homme arrive dans la chambre où l'on avait pris
le parti de rire au lieu de dîner. Il pose sa volaille sur la table, et garde le silence de l'air d'un homme qui attend un compliment.
«Ma foi, monsieur le traiteur,» dit Edouard, en tâchant de reprendre son sérieux; «vous nous traitez « bien singulièrement... Qu'est-ce que c'est qu'une fri- « cassée de bilboquets ?. . . — Que voulez-vous dire , mon- « sieur? — Que nous n'avons jamais mangé de cela, « monsieur Bonneau , et que cela ne nous convient pas... « — Mais que signifie?... — Regardez, monsieur, est-ce « là du lapin ! »
Maître Bonneau reste stupéfait , en voyant le bilboquet couvert de sauce. « Tenez, » dit Adeline , « emportez « votre gibelotte ; ce que nous avons trouvé dedans ne « nous donne aucune envie d'y goûter. — Madame , je « suis en vérité désolé de ce que je vois !... cependant , « vous sentez bien qu'il n'y a pas de ma faute !... si les « lapins mangent des bilboquets... — Ah ! pour le coup, « voilà qui est trop fort, et si votre volaille ne vaut pas « mieux que le reste , nous serons forcés d'aller diner « ailleurs. »
Le traiteur s'éloigne sans en entendre davantage : il arrive dans sa cuisine, rouge de colère, et va tirer les oreilles à Fanfan pour lui apprendre à mettre des bilboquets dans ses fricassées.
« Qu'as-tu donc , mon ami ? » dit madame Bonneau à son mari , en lui portant l'assiette qui contient le remède aux brûlures : « — Ce que j'ai ! ce que j'ai ! ce petit « drôle ne fait que des sottises ! il fourre des ordures « dans mes ragoûts : l'autre jour on a trouvé deux bou- « chons dans une matelote ; heureusement elle était pour «■ des ivrognes qui ont pris cela pour des champignons ; « mais aujourd'hui nous avons affaire à des gens fort
54 PBEI1E JACQUES.
« difficiles , et il est cause qu"ou ne goûte pas à ma gtbe« « lotte !... et cela au moment où je leur porte cette mal- « heureuse volaille !... Ce petit polisson est sale comme « s'il était chez un gargotier !... Ma femme, gratte bien « ta brûlure... tu as encore des pommes de terre après... « Allons ! allons ! il faut que je rétablisse ma réputation « avec le soufflé. »
Pendant que Bonueau s'escrimait pour le plat d'entremets , Edouard cherchait à découper la volaille, et madame Germeuil assaisonnait la salade. Mais en vain le jeune homme retournait le vieux dindon, il était desséché à force d'avoir vu le feu , et le couteau ne pouvait plus entrer dedans. « Il faut y renoncer, » dit Edouard en repoussant le plat. — « 11 n'y a pas moyen « de manger de cette huile -là » dit madame Germeuil qui venait de goûter la salade. — « Allons, » dit Adeline , « décidément nous ne dînerons pas aujour- « d'hui. »
« — Ma foi , mesdames, » dit Edouard en se levant de table , « je crois qu'il est inutile que nous attendions « le soufflé de pommes de terre, dans lequel nous trou- « verions sans doute quelque morceau de poisson. Re- « mettez vos châles, vos chapeaux, pendant que je vais « un peu laver la tête à ce traiteur, qui a vraiment l'air « de se moquer de nous. — Surtout , mon ami , ne va « pas te tacher ! songe que le plus sage est de rire dé tout « ce qui nous arrive ; n'est-il pas vrai , maman ? — Oui , « ma fiile ; mais cependant nous ne devons pas payer un « dîner comme celui-ci. »
Edouard sort de la chambre et se dirige du côté de la cuisine. Au moment où il va entrer dans la grande salle, la voix d'une des servantes parvient à son oreille ; il entend parler du soufflé; il s'arrête contre la porte vitrée ,
DIJNËll DE CAMPAGNE. 5ô
curieux de connaître le sujet de leur discussion, et il écoute la conversation suivante :
« J' te dis, Marianne , que je n' voudrais pas manger « de c' fricot que not' maître fait maintenant , quand « ben même on me paierait pour ça !.. . — Tiens , t'es ben « difficile ! c'est une friandise qu'il prépare. — Jolie «friandise!... et qui aura bon goût! — Bah! faut pas « être comme ça dégoûtée !... Si tu voyais faire le pain « donc ! c'est ben autre chose !... ils ont souvent de la « pâte ailleurs que sur la main !... Et ben , ça cuit tout « d'même!... et le vin!... ah! dame... j'ai mon oncle « l'vigneron qui a des clous aux fesses , ça ne l'empêche « pas de se mettre dans la cuve comme un petit Saint- « Jean, et son vin est du chenu!... — Tu diras tout « c'que tu voudras , Goton , je ne vois faire ni le vin , ni « le pain ; mais j'ons vu ces pommes de terre râpées sur « la brûlure de la bourgeoise, qui ne savonne pas tous « les jours , et je dis qu'un gâteau fait avec ça ne me sé- « duirait pas du tout. »
Edouard en sait assez ; il entre brusquement dans la salle , les deux servantes restent interdites et le laissent se rendre à la cuisine où il trouve maître Bonneau qui glaçait son soufflé avec de la mélasse.
Notre jeune homme donne un coup de pied dans le four de campagne , et envoie l'entremets dans le jardin servir de pâture aux pigeons. Le traiteur regarde Edouard d'un air effaré.
« Qu'a donc monsieur ?... d'où vient cette colère ? — « Ah ! maudit gargotier ! vous nous faites des soufflés « avec des pommes de terre qui ont guéri la main de « votre femme. — Monsieur... que voulez-vous dire? — « Vous m'entendez bien, vous mériteriez que je vous «donnasse une correction... — Monsieur... j'ignore...
* — \ous partons, mais je reviendrai dans ce pays, et « je me souviendrai de maître Bonneau , élève du Bois- « seau fleuri, et faisant noces et festins à YÉpée cou- « ronnée. »
Edouard laisse là le traiteur et va rejoindre les dames. Elles se disposaient à quitter leur salle à manger. « Par- « tons, mesdames, » dit Edouard en les voyant, « sor- « tons vite de cette maison , et estimez-vous heureuses « de n'avoir point mangé du soufflé de pommes de terre. « — Qu'y avait-il donc encore, mon ami? — Je vous « conterai cela plus tard ; le plus pressé est de sortir de « chez ce maudit empoisonneur. »
Edouard prend la rnaiu d'Adeline, madame Germeuil les suit; ils vont sortir de Tauberge, lorsque le traiteur accourt et arrête la société.
«Un moment, mesdames et monsieur, » dit maitre Bonneau en repoussant son bonnet de coton sur le haut de sa tète, « uu moment , je vous prie ; il me semble « qu'avant de sortir de chez un restaurateur on doit «< payer son dîner. — Son dîner!... ah! parbleu! mon- « sieur le restaurateur, vous serez bien adroit , si vous « uous prouvez que nous avons dîné !... — Monsieur, je « vous ai servi tout ce que vous m'avez demandé ; si « vous n'en avez pas mangé , cela ne me regarde plus ! . . . « — Vous vous moquez de nous , monsieur Bonneau , en « disant que vous nous avez servi ce que nous vous de- « mandions : nous voulions des œufs à la coque , vous « nous donnez des œufs durs; nous demandons des côte- « lettes , vous nous apportez un bilboquet en gibelotte ; « pour vin , vous nous donnez du vinaigre, de l'huile à « quinquets pour mettre dans la salade , une volaille que « je défierais à un Anglais de découper, et un soufflé fait « avec. . . ah ? croyez-moi , monsieur le traiteur, ne faites
« point le méchant , ou je vous fais punir comme un « homme dangereux , et je fais fermer votre cabaret.
« — 'Mon cabaret! » dit Bonneau étouffant de colère!... « ah ! nous allons voir !... Payez-moi de suite « le montant de cette carte. .. quarante francs quinze cen- « times, ou je vous mène chez M. le maire. »
Pour toute réponse , Edouard prend la carte et la jette au nez du marchand de vin. Alors celui-ci fait un vacarme terrible ; tous les paysans du village accourent.
« Ce sont des gens de Paris, qui ne veulent pas payer « leur dîner ! » dit la canaille , toujours prête à donner toi t aux habitants de la ville , « ça vient en cabriolet , et ça « n'a pas le sou dans sa poche. »
Nos jeunes mariés rient de ce qu'ils entendent, et se disposent à aller chez le maire; la maman Germeuil les suit en cabriolet; tous les paysans entourent maître Bonneau, qui marche en tête , ayant à côté de lui Fanfan , qui porte sur un plat la fameuse volaille , parce qu'Edouard a exigé qu'elle fût soumise à l'examen de quelques experts. Le cortège traverse ainsi le village et se rend chez M. le maire , s'augmentant en route de tous les curieux de l'endroit pour qui cet événement est une bonne fortune.
On arrive enfin devant la maison de M. le maire; on demande à lui parler : « Il n'a pas le temps de vous écou- « ter à présent, » dit la domestique, « il va se mettre à « table.
« — Il faut pourtant qu'il nous juge, » dit Bonneau. « — 'Et qu'il juge cette volaille, » ajoute Edouard en riant.
« — Ah ! il y a une volaille , » dit la domestique. « Ah « ben! c'est différent, j'vas dire à M. le maire que c'est « une affaire de volaille , et qu'il faut ben qu'il y soit. »
58 FRÈBE JACQUES.
La domestique va retrouver son maître , et lui explique si bien l'affaire, que M. le maire, qui n'y comprend rien , se décide enfin à quitter pour un moment ses convives, et à se rendre à sa salle d'audience.
Dans ce temps-là , le maire de l'endroit n'était pas un génie; il venait de se faire construire un belvédère dans le fond de son jardin ; et comme il était enchanté de ce petit bâtiment, dont il avait conçu l'idée, et qu'il craignait apparemment qu'orme crût l'avoir vu ailleurs , il avait fait écrire sur le haut de la porte d'entrée : Ce belvédère jut fait ici.
Un silence profond régna dans l'assemblée quand le maire parut. « Où est la volaille qui fait le sujet de la « discussion?» dit-il avec gravité. « — -Monsieur le maire, « ce n'est pas seulement une volaille , c'est tout un dîner « qu'on ne veut pas me payer, » dit maître Bonneau en s'avançant. « — Un dîner!... c'est conséquent !... L'a- « t-on mangé? — Non, monsieur,» dit Edouard, «et « vous en voyez dans cette volaille un échantillon. — « Examinez la carte , monsieur le maire , vous verrez que « c'est au plus juste...
« — Voyons donc la earte... des œufs frais... — Ils « étaient durs... — N'importe!... qui casse les verres les « paie ; par conséquent , qui casse les œufs doit les payer. « — De la gibelotte... — Nous avons trouvé dedans un « bilboquet... — Cela ne regarde pas les lapins. D'ailleurs « un bilboquet n'est pas capable de faire tourner une « sauce... Passons : un chapon au gros sel... — Le voila, « monsieur le maire', veuillez bien le tâter et le sentir. »
M. le maire fait signe à Fanfan d'approcher; mais le petit marmiton , intimidé à la vue de tant de monde , présente le plat d'une main mal assurée, et la volaille roule sur le parquet.
Le soi-disant chapon rend un son semblable à celui d'un tambour d'enfant qui roule sur le pavé. « Oh ! oh! « il paraît un peu sec!... » dit le maire en l'examinant. « — C'est d'avoir été comme cela promené au soleil , » dit Bonneau , « ça l'a un tantinet brûlé.
« Pardieu, j'ai là mon ami le tabellion qui se connaît « en chapons , à ce que m'a dit sa femme ; il va me donner « son avis. »
Le maire ouvre une porte et appelle le tabellion qui justement dînait chez lui , pour qu'il vienne juger de la qualité du chapon. Edouard et sa femme commençaient à perdre patience : ils devinaient, par ce que le juge leur avait déjà dit, qu'il leur faudrait payer le fripon d'aubergiste ; et celui-ci, prévoyant aussi qu'il l'emporterait sur eux, les regardait avec insolence, et se retournait ensuite en souriant du côté des villageois , qui attendaient le moment où ils pourraient se moquer du beau monsieur et des belles dames de Paris; ce qui est une grande jouissance pour les paysans.
Mais le tabellion arrive, il regarde Edouard et sa femme ; il les reconnaît pour les acquéreurs de la maison de M. Renâré, et, au lieu de considérer la volaille que Bonneau met sous sou nez , il fait un grand serviteur à Murville , et salue très humblement sa jolie compagne.
« Quoi!... vous connaissez monsieur et madame?» dit avec surprise le maire au tabellion. « — J'ai cet hon- « neur-là ; c'est monsieur qui achète le domaine de mon « voisin Renâré, et qui en paie le prix comptant... L'acte « se fait dans mon étude. »
Ces paroles du tabellion changent entièrement la tournure de l'affaire. M. le maire devient d'une excessive politesse avec Edouard et d'une extrême galanterie avec sa femme; il les supplie d'entrer un moment se reposer
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dans son salon. Puis se tournant avec sévérité du côté de maître Bonneau, qui ne sait plus quelle mine faire : « Vous êtes un drôle ! un fripon ! » s ecrie-t-il avec force ; « vous osez demander le paiement d'un dîner qu'on n'a • pas mangé!... Vous servez des volailles desséchées, « des œufs gâtés , et vous demandez quarante francs « pour cela !... — Mais , monsieur le maire... vous aviez « dit tout-à-l'heure!... — Taisez-vous, ou je vous fais « payer une amende. Je sais que vous mêlez des drogues « à votre vin , et que vous volez tous les chats pour en « faire des gibelottes; mais prenez garde , maître Bon- « neau , le premier chat un peu gras qui disparaîtra , c'est « vous qui en serez responsable. »
Le traiteur se retire confus , et enrageant tout bas contre l'arrivée du tabellion , qui a fait tourner M. le maire comme une girouette; il pousse Fanfan devant lui, rentre à son auberge en tenant la mal heureuse volaille à la main , et , pour que chacun partage sa mauvaise humeur, il annonce qu'on mangera le chapon au souper.
Le maire, sachant qu'Edouard et sa femme n'avaient pas dîné, voulait absolument qu'ils acceptassent le sien ; il offrait d'aller lui-même chercher madame Germeuil restée dans le cabriolet; mais les jeunes gens s'y opposèrent , en assurant qu'ils étaient attendus de bonne heure à Paris, et qu'ils ne pouvaieut retarder davantage leur départ.
On se sépara doue , le maire en protestant du plaisir qu'il aurait à faire connaissance avec ses nouveaux administrés, et nos jeunes gens en le remerciant du zèle qu'il avait montré pour eux depuis l'arrivée de M. le tabellion.
Les paysans étaient encore devant la maison du maire lorsque Edouard et Adelineen sortirent ; ils se rangèrent
ON REVOIT L'HOMME A MOUSTACHES. fil
pour les laisser passer ; quelques-uns même coururent vers le cabriolet , afin de prévenir madame Germeuil, et tous saluèrent très humblement les gens de Paris lorsqu'ils partirent.
C'était cependant les mêmes personnes auxquelles les rustres prodiguaient des épitbètes insolentes , et dont ils se moquaient un moment auparavant; mais alors on ne savait pas que M. le maire leur ferait des politesses!... Les hommes sont les mômes partout.