‹ Frère JacquesChapitre 21 sur 41 · JACQUES ENDORT CLAIRETTE · texte numérisé non relu

JACQUES ENDORT CLAIRETTE

« n'en aviez pas. — Et comment ai-je marché ? — A « tâtons.

« — Vous l'entendez , messieurs ; j'ai marché à tâtons , « parce que je n'avais pas de lumière; c'est qu'il ne se « trompe pas sur un seul fait. Poursuivons : Où me suis- « je rendu ? — Dans le corridor ; là vous avez oublié « qu'on vous avait enseigné le cabinet à gauche, >ous « avez pris à droite , et vous êtes entré dans cette cham- « bre. — C'est bien cela. Ensuite? — Vous avez trouvé « une soupière , et vous vous êtes servi de ce vase pour... « — De mieux en mieux. — Le bruit a réveillé notre « hôte , il a crié , est sorti chercher de la lumière, etpen- « dant ce temps vous avez caché la soupière sous ce lit.

« — C'est bien cela... Visitez et voyez s'il se trompe « sur un seul point!... »

Les garçons trouvèrent en effet la soupière qu'ils replacèrent bien vite en se bouchant le nez. L'hôte était stupéfait; cependant son bouillon perdu lui donnait un peu d'humeur, il devait avec cela faire des potages pendant toute la semaine. Mon compagnon , qui s'aperçut de ce qui tourmentait l'aubergiste, se rapprocha aussitôt de moi : « Quelle est mon intention depuis que je me suis « aperçu de ma méprise? — De donner douze francs à « notre hôte en dédommagement de cette aventure. — « C'est parbleu bien cela !... douze francs !... Je vous l'ai « dit tout à l'heure, mon cher hôte, pour calmer votre « colère. — Non , monsieur, je vous certifie que vous ne « m'en avez pas dit un mot!... — Non!... Eh bien je « l'avais sur le bout de la langue. Maintenant vous « voilà content, j'espère... je puis réveiller notre jeune « homme. »

Il s'approcha de moi , me pinça le bout du petit doigt. Je secouai la tête et me frottai les yeux , comme quel-

qu'un qui s'éveille , et je demandai assez naturellement ce que je faisais là.

Mon compagnon regarda les gens de l'auberge ; ils étaient tellement surpris de tout ce qu'ils venaient de voir et d'entendre , qu'ils me regardaient comme un être extraordinaire.

«Maintenant, allons nous recoucher, » dit le malin bossu en prenant une des lumières. « A demain, mes- « sieurs ; je vous promets que vous en verrez bien d'autres « si vous nous laissez faire en paix nos expériences. »

Mon compagnon me prit par le bras, nous regagnâmes notre chambre , laissant l'aubergiste et ses valets s'assurer mutuellement que tout ce qu'ils venaient de voir était bien réel.

Quand nous fûmes enfermés dans notre chambre , mon compagnon se jeta dans mes bras et m'embrassa avec joie. « Mon ami , je suis enchanté de vous , » me dit-il , « vous avez joué votre rôle comme un ange!... Vous êtes « un garçon précieux, et notre fortune est faite. L'aven- « ture de cette nuit fera du bruit. »

Nous nous couchâmes fort satisfaits de la manière dont nous étions sortis d'un mauvais pas. Je m'endormis en pensant à Clairette, à ses charmes, aux plaisirs qu'elle m'avait fait connaître, à ceux que j'espérais goûter en-

core ; et mon compagnon , en calculant ce que lui rapporterait sa première séance , dans une ville ou sa réputation s'établissait si bien.

Le petit bossu ne s'était pas trompé en conjecturant que l'aventure de la nuit nous amènerait des curieux : les gens de l'auberge s'étaient levés de bon matin, afin de raconter bien vite tout ce qu'ils avaient vu et entendu. Les perruquiers, les boulangers , les épiciers, furent les premiers instruits; mais cela suffisait pour que toute la ville sût ce dont nous étions capables. En passant de bouche en bouche, une aventure grossit tellement que quelquefois on a de la peine à reconnaître sa propre histoire, en entendant raconter ce qui nous est arrivé à nous-mêmes. Chacun est bien aise d'ajouter quelque chose de singulier, de merveilleux ; de renchérir sur son voisin ; c'est ainsi qu'un ruisseau devient un torrent fougueux ; qu'un enfant qui récite un compliment sans se tromper est un prodige ; qu'un joueur de gobelets est un sorcier ; qu'un homme qui a une voix de soprano est castrat ; que celui qui n'aime que son pays est suspect aux yeux de celui qui n'aime que son intérêt; et qu'une comète annonce la fin du monde.

La servante , en allant acheter son once de café , apprend du garçon épicier que l'auberge de la Tète-Noire est habitée par deux hommes extraordinaires, qui sont doués de la faculté de vous dire ce que vous avez fait et ce que vous voulez faire. — « Pardine... j'vas conter ça à « ma maîtresse, » dit aussitôt la bonne , en quittant la boutique ; « elle a été l'autre soir se promener avec son « cousin, elle ne veut pas que son mari le sache , j' lui « dirai de n' pas aller faire éventer la mèche par ces sor- « ciers-là. »

« Quelle nouvelle? » demande le vieux garçon à son

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perruquier, en s'asseyant sur sa chaise , et en mettant la serviette destinée à la barbe. — « Quelle nouvelle? mon- « sieur Sauvageon !... Peste ! nous en avons de bien sin- « gulières !... de bien piquantes !... — Voyons cela, mon « ami... parlez... parlez... — Ces deux étrangers... ces « docteurs arrivés hier à la Tête-Noire , ont déjà fait des « expériences !... — En vérité!... — C'est un fait certain, «je le tiens de Jérôme, garçon de l'auberge, qui a été «témoin oculaire et auriculaire. — Diable!... — C'est « cette nuit que le somnambule a commencé ses courses « nocturnes... — Des courses nocturnes la nuit !... Ces « somnambules sont donc nyctalopes? — Oui, monsieur, «ils sont nycta... Comment dites-vous cela, monsieur « Sauvageon? — Nyctalopes, mon ami. — Ils sont nycta- « lopes, assurément... Et qu'est-ce que cela veut dire, « nyctalopes? — Cela signifie qu'ils voient clair la nuit. « — Ah ! je comprends ! c'est comme les chats ; au fait , « les somnambules sont la nuit aussi adroits que les chats. « Mais, pour en revenir à celui de la Tête-Noire , vous « saurez qu'il devine tout ce qu'on a fait; et, cette nuit, « il a découvert une chose qui était cachée à tous les «yeux!... — J'entends!... il a découvert le pot aux «roses. — Oh î ce n'était pas précisément le pot aux « roses!... Son compagnon avait ressenti la nuit des dou- « leurs... des coliques, des crispations provenant de son « souper. — Et peut-être de quelque mets mal apprêté, « de quelque casserole mal récurée; car on n'est pas très « bien servi à la Tête-Noire, j'y ai mangé une fois un « fricandeau qui m'est resté trois jours sur l'estomac , « parce qu'on y avait mis de la muscade qui me fait tou- « jours mal. De la muscade dans un fricandeau !... vous «conviendrez que cela est détestable!... — C'est vrai, « cette auberge ne mérite pas sa réputation ; car, à la

« noce de ma sœur, qui s'est faite là... — Votre sœur? et «laquelle doue? — Celle qui a épousé Lagripe... le « frotteur du sous-préfet... vous savez bien?... ce petit « blond qui a les yeux bleus et le nez rouge... — Ah ! « oui , celui qui a fait , dit-on , un enfant à la petite ravau- « deuse d'en face... — Ah ! pour ça, je n'en crois rien!... « Ce sont des propos de mauvaises langues, de bavards...

< Prenez donc garde, mon ami , vous me coupez... —

« Ce n'est rien , c'est une paille qui était sur votre joue , « et qui a fait tourner le rasoir... Vous sentez bien que si « Lagripe avait fait un enfant à la ravaudeuse, ma sœur « ne l'aurait point épousé... — Et pourquoi donc cela?... « mon garçon , entre nous , votre sœur. . . — Comment ? « que voulez-vous dire , monsieur Sauvageon ? — ■ Suffit, « mon ami ; donnez-moi un œil de poudre, et revenons au « somnambule... Vous dites donc que cette nuit il a guéri « les coliques de son compagnon ?• — Je ne vous dis pas « qu'il l'a guéri ; mais je vous dis qu'il a découvert les « objets les plus cachés, et entre autres une soupière qui « était sous le lit de l'aubergiste. — Une soupière qu'on « avait probablement volée et cachée là jusqu'au moment « de l'emporter ! — C'est bien possible; ce qu'il y a de cer- « tain , c'est qu'il a dit tout ce qui était contenu dans la « soupière ! — Peste ! voilà qui est bien fort ; et Jérôme « vous a-t-il dit ce que contenait la soupière? — Certai- « nement ! elle contenait le souper du magicien... du « médecin... de celui qui est bossu. — Cela me passe!... « escamoter un souper et le faire retrouver dans son état « naturel, après l'avoir mangé... j'avoue que c'est un tour « bien extraordinaire !... — Mais, monsieur Sauvageon, «je ne vous ai pas dit que le souper lut dans son état « naturel... c'était au contraire le résultat des coliques... « qui se trouvait... — Eh ! morbleu , mon garçon ! que ne

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« parliez- vous donc ! . . . vous me tenez là deux heures au- « tour du . . .mettez-moi un peu de pommade à la vanille. »

Et notre vieux garçon se trouve coiffé et rasé , et son perruquier le quitte pour aller redire son histoire à une autre de ses pratiques , en ayant soin d'y changer ou d'y ajouter quelque chose. C'est charmant pour bien des gens d'avoir une nouvelle à raconter, et des commentaires à faire dessus. — « Mais , à propos d'histoire , « monsieur l'auteur, vous êtes furieusement bavard, et « vous paraissez prendre plaisir à écouter tous les caquets « d'une petite ville. A coup sur, ce n'est pas frère Jac- « ques qui raconte à Sans-Souci la conversation du vieux « garçon avec son perruquier, ni celle de la petite bonne « chez l'épicier de l'endroit. D'où l'aurait il sue? — C'est « juste , lecteur, je m'avoue coupable ; je tâcherai de ne « plus mettre mon mot dans les aventures de notre sol- « dat , et , pour commencer, je le laisse reprendre son « récit. »

A peine étions-nous levés et avions -nous sonné pour demander notre déjeuner, que l'hôte entra dans notre chambre , tenant à la main une grande feuille de papier qu'il présenta à mon compagnon. « Messieurs, » nous dit-il en saluant jusqu'à terre, « voilà la liste des person- « nés qui désirent vous consulter ce soir, et qui se sont « fait inscrire chez moi. — C'est bien... donnez... Avez- « vous mis les noms, titres , âges et qualités des person- « nés? — Tout y est , monsieur. — C'est très bien... « Laissez-nous , et envoyez-nous pour le moment votre « servante Clairette : j'ai des ordres à lui donner relati- « vement à ma séance de ce soir. »

L'hôte s'inclina avec le respect d'un Chinois qui voit passer un mandarin, et sortit en promettant de nous envoyer incessamment la jeune fille.

Mon compagnon déroula la liste; elle était considérable; cela promettait de nombreux prosélytes. Le petit bossu lisait à haute voix et faisait d'avauce ses conjectures, lorsque Clairette arriva.

La petite servante paraissait un peu embarrassée. Elle tenait les yeux baissés , et avait les mains collées sur son tablier. Pour moi , j'étais rouge, et je ne savais que dire. La présence de Clairette bouleversait tout mon être ; j'en étais franchement amoureux; j'éprouvais pour elle une véritable passion, et d'après les preuves de tendresse qu'elle m'avait données dans la nuit, je croyais en être sincèrement aimé. Je crois qu'alors si l'on m'eût dit qu'il fallait épouser la petite servante , ou renoncer pour toujours à elle , je n'aurais point hésité à lui donner ma main ! et ce que j'éprouvais , je gage que beaucoup de jeunes gens l'ont ressenti comme moi. On aime si bien la première fois!... Ah! mon cher Sans-Souei, j'étais alors bien jeune et bien neuf ! Mais j'ai reconnu depuis que plus on acquiert d'expérience, plus on perd de plaisirs. Mon compagnon alla fermer à clé la porte de notre chambre. Il ne fallait pas qu'aucun indiscret pût entendre notre conversation avec Clairette. Il revint ensuite près de nous , et commença l'entretien par un grand éclat de rire qui me fit ouvrir les yeux avec étonnement , tandis que Clairette lâchait les bouts de son tablier.

« Mes amis , vous êtes encore un peu simples, » nous dit-il enfin; « vous, mon cher Jacques, qui êtes amou- « reux d'une jeune fdle qui ne pensera plus à vous de- « main ; et vous , ma petite Clairette , qui croyez aux sor- « tiléges, et vous figurez que l'on peut paraître jeune « toute la vie. Nous ne sommes pas plus sorciers que « d'autres, ma chère amie ; mais il faut que vous nous « serviez à en imposer aux sots qui se disputent le plai-

« sir de nous consulter. Vous ferez tout ce que nous vou- « drons, d'abord, parce que cela vous procurera l'occa- « sion de vous moquer de beaucoup de personnes , ce qui « est toujours agréable; ensuite, parce que nous vous « paierons grassement : moi , en argent , et ce jeune « homme, en amour; et que, si vous refusiez de nous « servir, vous vous priveriez d'un grand nombre de pro- « fits qui ne se retrouvent pas souvent dans une petite « ville. «

Ce discours mit tout le monde à son aise. Clairette , qui vit que le petit bossu était au fait de tout, accepta en souriant un double louis que celui-ci lui glissa dans la main, et ne demanda pas mieux que de nous servir de commère. Tout étant arrangé , maître Graograïcus reprit sa liste , m'engagea à écrire les réponses de la jeune fille , afin de ne point nous tromper, et commença son interrogatoire, auquel Clairette répondit de son mieux.

« Annette-Suzanne-Estelle Guignard, âgée de trente- « six ans. — Elle ment; elle en a au moins quarante* « cinq. C'est une vieille demoiselle qui voudrait à toute « force se marier, mais on ne veut pas d'elle; d'abord « parce qu'elle boite , ensuite parce qu'elle chique du ta- « bac... — C'en est assez. Antoine-Nicolas La Girau- « dière, âgé de quarante ans, employé à la mairie? — « C'est un gros bon homme tout rond ; on dit qu'il n'a « pas inventé la poudre; il vient peut-être vous consulter « pour que vous lui donniezde l'esprit ! . . . — Impossible. . . « On s'en croit toujours assez... — Ah! attendez... Sa « femme a déjà fait quatre filles, et elle est furieuse de « ne point avoir de garçons. — C'est cela... j'y suis... « Il veut que je lui indique une manière pour en faire. Pas- « sons. Romuald-César-Hercule de La Souche, marquis « de Vieux-Buissons, âgé de soixante-quinze ans, an-

« cien grand-veneur, ancien chevau-Iéger, ancien page, «ancien... Parbleu ! il pouvait se dispenser de mettre « ancien devant tous ses titres !... Je me doute bien qu'il « ne monte plus à cheval et ne va plus à la chasse... Que «peut-il me vouloir? — Il vient d'acheter une petite « terre aux environs; il est en dispute avec ses vassaux ; « il prétend que ce sont des lièvres... — Des lièvres ! ses « vassaux? — Non... attendez; je me trompe, c'est... des « cerfs... — Ah! fort bien , des serfs... Je comprends ce « que tu veux dire... — Il veut aussi , quand on fait un « mariage, que la mariée vienne passer une heure en « tête-à-tête avec lui, et dame! les paysans n'entendent « pas ça; c'qui fait qu'il est toujours en dispute avec eux. « — C'est bon : j'en sais assez sur son compte. Angélique «Prudhomme, femme Jolicœur, âgée de trente-deux «ans, blanchisseuse en fin des grosses têtes de l'in- « droit... Peste! quel honneur! — Ah! c'est une com- « mère, allez, que madame Jolicœur !.. . elle fait parler « d'elle dans la ville!... Elle blanchit les officiers de la « garnison et va au bal avec eux ! — Elle est donc jolie? « — Ah ! comme ça! Une figure chiffonnée... et un air « hardi!... comme un cuirassier !... Elle a déjà fait bat- « tre plus de douze personnes, et dernièrement encore , « à la fête de l'endroit , elle a valsé avec le tambour-ma- « jor qui s'est querellé avec un sapeur au sujet d'un rends dez-vous qu'elle avait donné au dernier pour aller pro- « mener dans le labyrinthe!... Ça serait devenu sérieux , « si M. Jolicœur n'était pas arrivé là !... Mais il est bon « enfant! il a raccommodé le tambour avec le sapeur, en « jurant au dernier que sa femme n'avait pas eu l'inten- « tion de lui manquer de parole, et que ce n'était qu'un « oubli de sa part. — Ce mari-là sait vivre. Passons. Cuit négoude- Aline Tïouillard , quarante-quatre ans et un

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« café très achalandé. — Ah! c'est la limonadière!... « Elle a toujours des vapeurs... des migraines!... des... « enfin elle se croit toujours malade, et passe sa vie à « prendre des drogues au lieu d'être à son comptoir! — « C'est une femme bien précieuse pour les apothicaires ! « — Son mari veut faire le malin, le chimiste... il fait « du café avec de la graine d'asperges , et du sucre avec « des navets. Oh! je suis sûre qu'il viendra aussi vous « consulter. »

Je continuais à prendre note des réponses de Clairette , et nous avions presque épuisé la liste , lorsqu'on frappa à notre porte. Je fus ouvrir : c'était notre hôte qui venait nous prévenir que M. le maire désirait nous voir, et qu'il nous attendait chez lui. Mon compagnon mit son plus bel habit et me prêta même une culotte de drap de soie noire qui me descendait jusqu'aux talons , attendu que le petit bossu l'avait achetée d'occasion d'un grand poète , lequel l'avait eue d'un acteur des boulevarts qui la tenait d'un académicien qui faisait la cour à une petite danseuse chez laquelle il l'avait oubliée.

Nous partîmes un peu inquiets des suites de notre visite. Cependant mon compagnon , qui avait de l'esprit , espérait se tirer d'affaire. Nous arrivâmes chez M. le maire : on nous fit entrer dans son cabinet. Nous vîmes un petit homme sec , dont les yeux pétillaient d'esprit et de vivacité. Au premières questions qu'il nous fit, mon compagnon s'aperçut qu'il avait affaire à forte partie. Le maire était savant; il connaissait à fond plusieurs sciences abstraites, entre autres , la médecine, la chimie, la botanique et l'astronomie. Près de lui , mon pauvre petit bossu ne retrouvait plus son babil et son audace. Le maire, qui s'aperçut de notre gêne, voulut bien la faire cesser. « Je n'ai pas intention de vous empêcher de ga-

« gner votre vie, » nous dit-il en souriant, « au con- « traire!... vous professez , m'a-t-on dit, le magnétisme, « et guérissez ainsi tous les maux; c'est fort bien. Je dé- « sire sincèrement le bien-être de mes administrés ; je « cherche surtout à les guérir de ces sots préjugés , de « ces antiques superstitions pour lesquels les hommes «n'ont que trop de penchant. La magie, la sorcellc- « rie, le magnétisme, le somnambulisme doivent offrir « beaucoup d'attraits aux amateurs du merveilleux. « Je sais que c'est en vain que l'on combat l'opinion des « hommes ; il n'y a qu'un seul moyen pour les guérir : • « c'est jle les laisser être dupes eux-mêmes. C'est pour « cela que je vois avec plaisir venir des charlatans dans « cette ville : c'est toujours une nouvelle leçon pour les « habitants; caries sorciers ne sortent jamais d'un en- « droit sans y avoir fait des dupes. Je vous permets donc « de magnétiser mes administrés. »

M. le maire ne nous faisait pas de compliments. Cependant mon compagnon s'inclina profondément en remerciant le maire de sa bonté. « Vous avez sans doute, » nous dit-il, « quelque remède que vous vendez gratis... « comme cela se pratique... Voyons ce que c'est. »

Le bossu présenta aussitôt une de ses boîtes de pilules. Le maire en prit une , la jeta dans un petit vase , où elle se décomposa. Il examina un moment notre mie de pain, puis nous rendit notre boite en souriant : « Allez , mes- « sieurs, » nous dit-il , « et vendez-en beaucoup 1... cela « n'est pas dangereux. »

Ainsi se termina cette visite. Nous retournâmesà notre auberge, bien contents de n'avoir pas montré nos philtres et nos charmes à M. le maire.

Enfin , l'heure indiquée pour notre séance publique arriva. Mon compagnon m'avai t donné toutes mes in-

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structions et fait répéter plusieurs fois mon rôle. Il prit le costume de rigueur, la robe noire qui grandit les uens élancés et rapetisse encore les personnes contrefaites, et avec laquelle le petit bossu ressemblait parfaitement à un magicien ou à un sorcier, lesquels ne doivent jamais être bâtis comme les bommes ordinaires ; plus, la barbe de considération et le grand bonnet obligé : voilà quel était le costume de maître Graograïcus.

Quant à moi , il me passa une espèce de tunique rouge parsemée d'étoiles jaunes , qu'il avait faite avec un vieux couvre-pied acheté au Temple à Paris ; laquelle tunique était censée me venir du Grand-Mogol. Il voulut aussi me mettre sur la tète un turban de sa façon ; mais comme je trouvais que cela ne m'allait pas bien , et que je pensai que Clairette me verrait dans mon grand costume, je ne voulus jamais mettre le turban , et il fallut que mon collègue consentît à me laisser relever mes cheveux à la Charles XII, ce qui n'allait pas très bien avec la tunique ; mais les grands génies ne s'arrêtent point à ces misères-là.

La salle de notre appartement était préparée pour les mystères qui allaient se passer devant tout le monde. Un baquet plein d'eau, un cercle de fer, une baguette du même métal , des fauteuils pour les consultants , des chaises pour les aspirants , des banquettes pour les curieux, et un seul quinquet, qui ne répandait dans la salle qu'une clarté douteuse : voilà dans quel ordre tout était disposé.

Dès que mon compagnon eut fait dire à notre hôte que l'on pouvait entrer, la foule se précipita dans la salle. Les uns venaient avec confiance, d'autres avec crainte , la plupart pousses par la curiosité ; mais enfin nous avions beaucoup de monde, et c'était l'essentiel.

GRANDES EXPERIENCES Dtl PETIT BOSSU. 1 l!)

Quand on fut entré , que l'on fut placé tant bien que mal , que les premiers chuchotements furent calmés et que l'on nous eut assez regardés , maître Graograïcus salua l'assemblée avec dignité , et n'ayant point de petits bancs, monta sur une chaufferette , afin d'être vu de tout le monde, puis commença le discours d'usage.

« Messieurs , mesdames , et mesdemoiselles.. . s'il y en « a dans l'assemblée, vous savez... ou vous ne savez pas, « qu'il y a dans la nature un principe matériel , inconnu « jusqu'ici , lequel principe agit sur les nerfs. Si vous le « savez , je ne vous l'apprends pas*, si vous ne le savez « pas , je vais vous l'expliquer : nous disons donc qu'il y « a un principe, et nous partons de là; moyennant ce « principe et d'après des lois mécaniques particulières , « il y a une influence mutuelle entre les corps animés, la « terre et les coi ps célestes ; en conséquence , il semani- « feste dans les animaux... faites bien attention , mes- « sieurs , dans les animaux et surtout dans l'homme , des « propriétés analogues à celles de l'aimant. C'est ce ma- « gnétisme animal que j'ai trouvé le secret de déployer « sur les maladies , et c'est par cette méthode que je pré- « tends les guérir toutes.

« La vertu magnétique peut être communiquée et pro- « pngée par d'autres corps. Cette mat;ère subtile pénètre «les murailles, portes, verres, métaux, sans perdre « notablement de sa force; elle peut être accumulée, con- « centrée et transportée dans l'eau et dans les verres , et « réfléchie par les miroirs ; elle est encore propagée , com- « muniquée et augmentée par le son; enfin son pouvoir « n'a point de bornes , et tout ce que je vous dis là , je ne « l'ai point inventé ; je ne fais que vous répéter ce que les « savants Mesmer, Deslonet autres vous diraient main- « tenant s'ils n'étaient pas morts. »

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Lassemblée écoutait clans le plus profond silence ; les jeunes gens ouvraient de grands yeux ; les petites demoiselles souriaient; les vieillards secouaient la tête; les femmes se regardaient, et personne n'osait dire à son voisin qu'il ne comprenait rien à l'explication du nouveau thaumaturge. Celui-ci s'en aperçut et continua :

« Je vois , messieurs et mesdames , que je vous ai con- « vaincus ; je ne pousserai donc pas plus loin le raisonnement; je dois cependant ajouter, avant de com- « mencer mes expériences . qu'il y a des corps qui ne « sont pas susceptibles du magnétisme animal et qui ont « même une propriété tout-à-fait opposée , par laquelle « ils en détruisent l'efficacité dans les autres corps. Je me « flatte que nous ne rencontrerons point ici de ces corps « malheureux; mais j'ai dû vous prévenir, en cas que «cela arrivât. Montez, si cela vous est possible, vos « esprits à la hauteur de la découverte sublime qui nous « occupe. Ce n'est point ici du charlatanisme... c'est « l'évidence, c'est la puissance, c'est l'influence secrète « qui agit... c'est... »

A cet endroit de son discours , la chaufferette se cassa , et l'orateur roula au milieu de la salle ; mais il se releva aussitôt , et s'adressant à l'assemblée avec une nouvelle chaleur :

« Messieurs , » s'écria-t-il, « j'ai voulu finir par une « expérience : en vous parlant tout à l'heure , je magnéti- « sais cette chaufferette avec mon pied gauche , et j'étais « certain de la réduire en poudre ! ... vous voyez que j'ai « réussi. »

Des applaudissements unanimes partirent de tous les points de la salle. « Vous le voyez , » me dit tout bas mon compagnon, «en ne se déconcertant jamais, l'homme « d'esprit tire parti de tout. »

Le moment des expériences était arrivé , et comme l'effronterie se communique encore plus facilement que le magnétisme , j'attendais avec impatience dans mon fauteuil l'occasion de montrer aussi mon savoir-faire.

Madame Jolicœur passa la première , malgré tout ce que put dire le marquis de Vieux-Buissons , qui soutenait qu'un homme de sa qualité devait passer avant tous les autres. Mais la blanchisseuse n'était pas femme à céder à personne ; d'ailleurs elle était jolie et jeune ; le marquis était vieux , laid et bourru : madame Jolicœur devait avoir le premier pas.

Le grand magnétiseur la prit par la main et la fit tourner autour du baquet, puis il la fit asseoir et la magnétisa du bout de sa baguette. La jeune femme ne paraissait pas disposée à s'endormir. « Je vais vous mettre « en rapport avec mon somnambule, » lui dit-il. La blanchisseuse me regarda en souriant, et ne parut point fâchée d'être mise en rapport avec moi.

Je savais mon rôle; j'avais pris mes notes sur madame Jolicœur. « Il faut frapper les grands coups, » me dit tout bas mon compagnon , « car cette femme-là serait capable -< de se moquer de nous. »

La blanchisseuse fut placée en face de moi; on lui recommanda le silence, on lui dit de se laisser toucher; ce qu'elle fit avec beaucoup de complaisance ; cependant elle riait avec malice pendant que je tenais une de ses mains , et tout en feignant de dormir, je l'entendais marmotter tout bas : « Ah ! mon Dieu , que c'est bête !... « le sapeur m'avait bien dit que c'était des farces et des « giries qu'on me ferait. »

Je débitai aussitôt à haute voix tout ce que Clairette nous avait appris sur les amours de la blanchisseuse. Je n'oubliai rien, ni le tambour-major, ni la valse, ni le

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sapeur, ni le rendez-vous, ni les suites. Aux premiers mots, l'assemblée se mit à rire, madame Jolicœur se troubla, et, avant que j'eusse achevé mon discours, la blanchisseuse s'était levée, avait écarté à coups de coude la foule des curieux , et s'était sauvée de l'auberge, en jurant que nous étions des sorciers.

Cette première expérience ne laissait aucun doute sur la vertu du maguétisme ; aussi M. le marquis de Vieux- Buissons s'avança-t-il gravement vers nous, et pria-t-il mon confrère, d'un ton presque poli, de le mettre de suite en rapport avec moi.

Les préliminaires d'usage terminés , le dialogue suivant s'établit entre nous deux :

« Que suis-je? — Très haut et très puissant seigneur « dans votre vieux château , dont il ne reste plus qu'une « aile ; c'est pour cela que vous venez d'acheter une pe- « tite seigneurie nouvelle dans les environs. — C'est juste ; « mais, dans ce moment , qu'est-ce que je veux faire? — « Vous voulez que vos vassaux soient devant vous comme « des agneaux devant un lion , soumis , tremblants et « craintifs; vous voulez être le maître de leur destinée ; « vous voulez qu'ils vous donnent ce qu'ils ont de plus « beau , de meilleur, ce qu'ils ont gagné à la sueur de « leur front , et vous voulez encore qu'ils vous paient pour « cela. — C'est fort juste. — Vous voulez que les petites « filles ne disposent point de leur pucelage sans votre « permission. — C'est la vérité. — Et , comme vous n'êtes " plus capable de le leur prendre , vous voulez , pour « avoir l'air dangereux, passer, le premier jour de leur « mariage , votre vieille jambe nue dans le lit de la jeune « vierge, qui criera et pleurera à l'aspect du mollet de « son seigneur, ce qui fera beaucoup d'honneur à celui- « ci, qui n'a plus que son mollet à présenter à ses vas-

GBANDES EXPERIENCES DU PETIT 150SSU. 123

« sales , et qui est bien aise de leur faire peur avec, puis- « qu'il ne peut plus faire éprouver d'autres sentiments. <• Enfin , vous voulez faire revivre le droit de jambage , « de cuissage , de marquette et de prélibation , comme « cela existait dans le bon temps de la chevalerie, où l'on « marchait toujours la lance en avant, se battant quand, « dans un chemin étroit où l'on ne pouvait pas passer « deux de front, aucun ne voulait céder le pas à l'autre ; « se battant , quand celui que nous rencontrions ne vou- « lait pas crier que notre belle était la plus belle, quoi- « qu'il ne l'eût jamais vue ; se battant contre les nains « ( il y en avait alors ) , et contre les géants qui enlevaient « les jeunes filles , et qui , malgré leur énorme massue « (car un géant ne marcbe jamais sans cela), se lais- « saient percer comme des mannequins par le premier « chevalier qui se présentait!... — C'est cela, c'est bien « cela... Je veux avoir un nain à la porte de mon colom- « hier, et tuer le premier géant qui paraîtra sur ma terre, « où l'on n'en a pas encore aperçu. — Eh bien , mon- « sieur le marquis, prenez des pilules de maître Grao- « graïeus , mangez-en beaucoup et souvent ; elles vous « rendront jeune, vert, dispos et gaillard; vos cbeveux « blancs redeviendront noirs, votre taille se redressera, « vos rides s'effaceront , vos joues se rempliront , vos « couleurs reparaîtront et vos dents repousseront. Je vous « réponds que quand cette métamorphose se sera opérée « en vous , vos vassaux feront tout ce que vous voudrez , « et surtout que les jeunes filles ne vous fuiront plus. »

Le marquis , enchanté de mes réponses , prit douze boîtes de pilules , qu'il paya sans marchander. Il en mit dans toutes ses poches ; il en avala de suite une demidouzaine , et il rentra cbez lui la tète haute , l'œil animé , et se trouvant déjà rajeuni de dix ans.

Après le marquis, se présenta Aline-Cimégonde Trouillard ; il n'était pas besoin de préliminaires ni de discours pour disposer madame Trouillard à croire au magnétisme ; la pauvre femme avait les nerfs si sensibles qu'elle tomba en syncope dès que mon compagnon l'eut toucbée avec le bout de sa baguette. Dans mon entretien avec elle, je lui dis au hasard tout ce qui me passa par la tète; elle avait toutes les maladies que je lui nommais; elle ressentait toutes les douleurs que je lui annonçais ; elle éprouvait tous les symptômes dont je lui parlais. Quelle bonne fortune pour des charlatans que des esprits faibles ! Madame Trouillard emplit son ridicule de pilules, et s'éloigna , après avoir pris un abonnement à toutes nos séances publiques et particulières.

Nous attendions Estelle Guignard , qui s'était fait inscrire, lorsqu'un gros bon homme, en sabots et en blouse bleue , perça la foule et s'approcha de nous. Je n'avais pas de réponses préparées pour ce nouveau venu , aussi le laissai-je s'adresser à mou confrère , qui cherchait des yeux Clairette, dans l'espoir d'obtenir d'elle quelques renseignements indispensables ; mais la jeune fille , qui ne pensait plus que nous aurions besoin d'elle , venait de redescendre à sa cuisine. Il fallait donc agir sans compère ; mon collègue espéra s'en tirer facilement , surtout ayant affaire à un paysan : il s'approcha du villageois , qui regardait d'un air étonué dans le baquet mystérieux; et tâchant de se donner un air encore plus imposant, il commença à l'interroger :

« Qui êtes-vous ? — Pardine , vous le savez ben , pis- « que vous êtes sorcier. — Sans doute , je le sais , mais « puisque je vous le demande, c'est que j'ai sans doute « des raisons secrètes pour vous interroger. Répondez «donc sans tergiverser. — Sans tergi... sans terger,..

« Quoi que vous dites là? — Je vous demande votre nom. « — Je m'appelle, comme mon frère , Eustache Nicole. — « Que faites-vous ? — Dam', j' travaille aux champs , ou « ben j' mène les charrettes du bourgeois quand gnia des «commissions de marchandises... — Pourquoi venez- « vous ici ? — Tiens ! j'y viens comme les autres ! . . . pour « voir comment est fait un magicien. — Qui vous a dit « que je le fusse ? — C'est 1' perruquier ousque je m' suis « fait tondre ce matin ; et comme depuis longtemps il ne « vient pus d' sorciers dans nos campagnes, j' sommes « resté exprès à la ville pour vous voir. —Voulez-vous « être magnétisé? — Magné?... Comment est-ce que vous « entendez ça? — Voulez- vous que je fasse agir l'agent « secret? — Pardi ! faites agir tout c' que vous voudrez ! . . . « — Enfin , que désirez-vous savoir ! — Oh ! dam', ben des « choses. . . Est-ce que vous ne le devinez pas ? — Si fait , « et je vais d'abord vous magnétiser. — Allons , j' veux « ben ; ça me coùtera-t-il cher ? — Je ne prends rien pour « cela. — Oh ! alors j' vois ben qu' vous êtes un sorcier, « pisque vous faites vot' commerce sans qu'on vous graisse « la main!... »

Mon petit bossu fit asseoir le paysan dans un grand fauteuil , puis le toucha à plusieurs reprises avec la baguette magique ; mais le rustre se laissait toucher, et ne paraissait nullement sous le charme. Mon compagnon se mit alors à lui passer bien légèrement les doigts devant les yeux, afin de lui communiquer le fluide magnétique. Le villageois se laissait faire , et se contentait de se retourner de temps à autre sur son fauteuil et de se frotter les yeux. Je me sentais une grande envie de rire en voyant la peine que se donnait mon pauvre camarade , qui suait à grosses gouttes à force de magnétiser Eustache Nicole.

Enfin le paysan parut plus calme ; il cessa de se remuer et de se frotter les yeux. « Le charme opère, » disait à demi-voix maître G raograïeus en continuant son exercice : « Voilà un drôle qui m'a donné bien du mal ! mais enfin « j'en suis venu à bout... Vous le voyez, il entre en état « de somnambulisme ; avant peu il parlera... »

Mais au lieu de parler, le villageois, qui s'était réellement eudormi , lâcha un vent tellement prolongé que le plus intrépide magnétiseur n'aurait point eu le courage de continuer. Mon bossu fit un saut en arrière en se tenant le nez. Je partis d'un éclat de rire , et toute l'assemblée en fit autant.

Cette rumeur soudaine réveilla notre villageois ; il se leva et demanda si l'expérience était finie. « Vous êtes <■ un butor, » lui dit mon compagnon avec colère : « vous « avez manqué à toute la société , et vous n'êtes pas digne « d'être magnétisé. »

Le villageois n'était pas endurant; il se fâcha, dit que c'était nous qui nous moquions du pauvre monde , et que nous n'étions pas plus sorciers que lui. A ces mots , maître Graograïcus voulut renvoyer l'insolent qui doutait de son savoir : il le poussa avec sa baguette. Le paysan irrité se retourna et saisit mon grand magnétiseur à la bai be ; celui-ci cria. Les curieux s'avancèrent ; les femmes appelèrent au secours, les plus sages se contentèrent de rire, et les partisans du magnétisme s'empressèrent de venir à l'aide du pauvre sorcier qui se débattait avec M. Nicole qui ne voulait point lâcher la barbe. Tout en se débattant, ces messieurs approchèrent du baquet; ils trébuchèrent, ils tombèrent tous deux le nez dedans. L'eau rafraîchit et calme les sens. Le paysan, en retirant sa tête du baquet , lâcha la barbe de son adversaire , et sortit tranquillement de la salle. Mon compagnon.,

qui était tout trempé, sentit qu'il n'était plus en état de faire des prosélytes , et il déclara que la séance était levée.

Malgré la fin désagréable de notre première séance de magnétisme , nous faisions assez bien nos affaires à Tauberge de la Tête-Noire; Clairette nous donnait tous les renseignements que nous désirions, et pour éviter une seconde représentation de la scène d'Eustacbe Nicole , nous ne laissions plus pénétrer jusqu'à nous que les personnes qui étaient inscrites d'avance.

Cependant la curiosité se lasse, et l'effet de nos pilules ne répondait pas toujours à l'attente des acheteurs. De mon côté , je commençais a ne plus être aussi amoureux de Clairette; je l'avais surprise plusieurs fois se faisant rajeunir par Pierre et Jérôme , et cela m'avait ôté toutes les illusions romanesques d'un premier amour. Ce fut donc sans chagrin que je me décidai à partir lorsque mon compagnon m'en fit la proposition.

Pendant six mois nous vécûmes de la même manière , restant plus ou moins de temps dans un endroit, suivant le nombre de dupes que nous y faisions. Cela allait assez bien ; cependant nous ne trouvions pas toujours des compères , et alors nous étious sujets à commettre de grandes

128 FKEBE JACQUES.

erreurs. Je dis un jour à un usurier qu'il n'aimait pas l'argent ; à un ivrogne, qu'il n'aimait pas le vin ; à un joueur, qu'il n'aimait pas les êartes ; à un garçon, que sa femme le trompait : tu conçois , Sans-Souci, que nous ne brillâmes point dans cette ville-là.

Je commençais à m'ennuyer de ce genre de vie ; j'avais déjà fait entendre à mon compagnon que je voulais me séparer de lui; mais il essayait toujours de me retenir. Ma foi! je résolus un jour de donner carrière à mes folies et de lui jouer quelque tour qui pût lui ôter l'envie de m'avoir pour associé.

Nous étions dans une petite ville où nous faisions merveille... Le magnétisme, le somnambulisme y tournaient toutes les têtes ; on se disputait pour nous consulter, pour obtenir des conférences ; je ne pouvais pas suffire aux demandes de pilules , et les cbarmes mêmes se débitaient très bien. C'est là que je me décidai à faire une expérience de ma façon sur les imbéciles qui s'adressaient à nous.

Un vieil avocat courtisait depuis quelque temps une coquette entre deux âges , laquelle refusait de répondre à sa flamme, sans cependant cesser d'écouter ses tendres déclarations. La dame était rusée , elle était bien aise de faire des passions , et elle craignait en cédant aux désirs de son adorateur de perdre l'empire qu'elle exerçait sur lui. Tous deux vinrent nous consulter, l'avocat, pour trouver le moyen d'attendrir sa belle , et celle-ci pour conserver les charmes qui faisaient tant de malheureux. Mon compagnon promit à M. Gérard (c'était le nom du vieux soupirant ) , un philtre capable de rendre amoureuse la femme la plus insensible , et à madame Dubelair, un charme pour mettre les siens à l'abri des ravages du temps.

Dans la même maison que madame Dubelair, logeait l'adjoint du maire de l'endroit. M. Rose était un bon homme ; mais sa femme lui trouvait un grand défaut ; il n'était pas assez amoureux d'elle , et n'était nullement jaloux. Madame Rose vint donc aussi nous consulter sur les moyens que l'on pourrait employer pour faire cesser l'indifférence de son époux. Rendre, après quinze ans de ménage, un mari amoureux de sa femme, cela était bien difficile! Néanmoins mon compagnon promit à madame Rose un philtre merveilleux pour la jalousie, et la chère femme s'éloigna, enchantée de savoir qu'elle pourrait encore faire enrager son mari.

Mon bossu se hâta de confectionner les philtres , et me chargea de les portera leur adresse, en me recommandant de me faire payer comptant. Je réfléchis en route qu'il serait plaisant de changer la destination des petites fioles. Parbleu ! me dis-je , je veux voir ce qui en arrivera!... Donnons à madame Rose, au lieu du charme pour la jalousie, celui qui rend amoureux ; à M. Gérard , celui qui provoque la colère , et à madame Dubelair celui qui rend jaloux : cela ne peut manquer d'avoir des résultats comiques.

J'exécute à l'instant ce projet ; je porte les philtres , je les donne aux trois personnages , en les assurant de leur effet miraculeux , et je m'éloigne, attendant avec impatience le résultat de mon espièglerie.

M. Gérard avait sollicité et obtenu de madame Dubelair la permission de goûter avec elle en tête-à-tête. Je lui portai de bon matin le charme séducteur, et il pensa que, pour se donner de l'audace et de la fermeté, il ne ferait pas mal d'en prendre sa part avant d'en donner à sa belle. Madame Dubelair s'était hâtée de goûter de la fiole merveilleuse, dont le contenu devait rendre ses

charmes inamovibles , et madame Rose avait versé une partie de sa bouteille dans le chocolat que son époux prenait tous les matins.

Tu sais , mon cher Sans-Souci , de quoi se composaient les drogues de mon bossu, et comment il avait combiné et calculé leur effet immanquable; juge des événements qui arrivèrent dans cette soirée mémorable. M Gérard se rend cbez celle qu'il adore : il ressent en chemin de légères coliques ; sa tète est brûlante ; il pense que le charme opère; il se hâte d'arriver chez madame Dubelair ; il la trouve couchée nonchalamment sur une chaise longue. Mais quelle est sa surprise ! sa douce amie n'est pas reconnaissable : son nez est rouge et enflé , sa peau tirée ; plusieurs boutons ornent son front. « Comment me trou- « vez vous ce soir, monsieur Gérard ? » dit madame Dubelair en souriant avec malice ; « je suis sûre que vous me « trouvez changée... — En effet, madame , « répond le pauvre avocat en se tenant le ventre et en faisant des grimaces diaboliques , « je vous trouve chaugée; vous êtes « sans doute malade? — Malade ! malade... et c'est vous- « même , monsieur, qui vous tortillez d'une manière bien « extraordinaire. — Madame, j'avoue que... depuis un « moment... — Fifine, mon miroir... Je veux savoir si « j'ai l'air malade, comme le trouve monsieur. »

Le pauvre Gérard u'en pouvait plus , le philtre agissait, la migraine et la colique se déclaraient ; la femme de chambre apporte à madame Dubelair son miroir. La coquette se regarde... elle pousse des cris affreux , elle casse le miroir, elle a des attaques de nerfs , et son pauvre amant supplie Fifine de lui donner la clé de la garde-robe de sa maîtresse. La jeune fille , maligne et espiègle comme la plupart des soubrettes , rit aux éclats en voyant la situation de M. Gérard, et, pour achever

le désordre, madame Rose accourt en criant qu'elle est trahie, déshonorée!... que son époux est un monstre qui ne lui fait pas d'enfants, et qui vient de suborner sa portière. Notre philtre amoureux avait mis le diable au corps de M. Rose : le pauvre homme était rentré chez lui , espérant y trouver sa femme : celle ci s'était cachée afin de le rendre jaloux , et le cher mari ne trouvant sous sa main que sa portière, femme de cinquante ans, l'avait rendue victime des feux qui le consumaient.

Les cris de madame Rose , qui était furieuse , de la portière qui faisait semblant de l'être , de madame Dubelair qui voulait s'arracher le nez , de M. Gérard qui se tenait le ventre et de M. Rose qui pleurait sur sa perversité , attirèrent bientôt tout le quartier. On accourut , on se cpiestionna, on se poussa, on se pressa, on donna à madame Rose de la fleur d'oranger, à la portière de l'eau de Cologne, à madame Dubelair de l'éther, à M. Gérard des lavements , et à M. Rose du nénufar.

Lorsque les premiers cris furent calmés , on tâcha de connaître la cause de tant de malheurs. Il fallait bien qu'il y eût là-dessous quelque chose de magique. Madame Dubelair assurait qu'elle n'avait jamais eu de sa vie un bouton sur le nez ni ailleurs; M. Gérard ne se donnait point d'indigestions , et madame Rose avouait , malgré sa colère, que son mari n'était pas homme à pincer le genou à une femme , à moins qu'on ne l'eût grisé. Ainsi donc ces événements extraordinaires devaient avoir vue. cause secrète. On se rappela les philtres; on se fit mutuellement des confidences ; et le résultat fut que le petit bossu était un sorcier, un magicien, un charlatan , un imposteur digne de l'enfer; mais en attendant qu'il allât en enfer, on pensa qu'il fallait le mettre en prison , alindel'empécherde recommencer ses infâmes sortilèges.

L'adjoint Rose alla trouver le maire auquel il expliqua le cas ; il obtint main-forte pour faire arrêter le coupable. De son côté , le vieil avocat assembla tous les notables de l'endroit ; ils partagèrent sa fureur, et ils pensèrent qu'on ne saurait trop punir le drôle qui donnait la colique à un homme de robe. Madame Dubelair et madame Rose mirent toutes les femmes en l'air; madame Dubelair surtout n'eut qu'un mot à dire : un homme qui pouvait rendre le nez rouge et le teint plombé... était un scélérat digne de la corde ! . . . Quant au philtre dont M. Rose avait bu , toutes ces dames en demandèrent quelques gouttes pour leur usage particulier , pensant qu'ainsi divisé , il ne pouvait plus produire que des effets très agréables.

Ces événements avaient pris du temps , il faisait petit jour lorsqu'on se dirigea vers notre demeure pour nous arrêter; je dis nous, car je pense bien que j'aurais partagé le sort de mon compagnon. Mais depuis la veille j'étais sur pied , je parcourais la ville , j'épiais toutes les démarches, j'écoutais les propos de chacun ; bref , je savais que l'on devait venir nous arrêter, et je ne jugeai pas prudent d'attendre ce moment. Je fis, pendant le sommeil de mon compagnon , un petit paquet de ce qui m'appartenait et de l'argent que j'avais gagné avec lui , je ne pris que fidèlement ce qui me revenait; ensuite, souhaitant beaucoup de bonheur à mon petit bossu , je sortis de notre demeure , le laissant se tirer d'affaire comme il pourrait.

J'iguore ce qui lui arriva , car je ne l'ai jamais revu ; mais comme on ne pend plus les sorciers depuis qu'on s'est aperçu qu'il n'y en a point, je suis bien sûr que mon pauvre charlatan en aura été quitte pour quelques mois de prison.

J'avais une trentaine de louis dans ma bourse, car c'est un assez bon métier que de vendre des pilules de mie de pain ; on fait peu d'avances et jamais de crédit, ce qui te prouve qu'il n'y a point de non-valeurs. Tu penses bien, mon cber Sans-Souci , que je ne songeai qu'à bien me divertir ; c'est ce que je fis dans plusieurs villes où je m'arrêtai ; mais l'aventure qui m'arriva à Bruxelles mit un terme à mes plaisirs.

J'étais depuis deux jours logé à l'auberge, et je passais mon temps comme tous les oisifs ou les étrangers, mangeant beaucoup, buvant de même, me promenant sans but déterminé, mais entrant dans tous les endroits publics et visitant tout ce qui me paraissait un peu curieux.

Le second jour, m'étant rendu au spectacle, je me trouvai placé à côté d'un jeune bomme d'un extérieur bonnête. Il paraissait avoir trois ou quatre ans de plus que moi , et semblait déjà posséder un grand usage du monde. Nous causâmes ensemble; il m'apprit de suite qu'il était de Lyon , et voyageait pour son plaisir et pour se soustraire à un mariage que ses parents voulaient lui faire contracter. Sa coniiance provoqua la mienne ; je lui contai , à mon tour, toutes mes aventures, dont le récit parut l'intéresser beaucoup.

Bref, d'après cette conformité de goûts et d'humeur, nous devînmes amis. Bréville , c'était le nom de ma nouvelle connaissance , m'engagea à dîner avec lui le lende-

main chez un des meilleurs traiteurs , et j'acceptai de grand cœur ; car c'est un grand plaisir, lorsque l'on arrive dans une ville , d'y trouver quelqu'un avec qui l'on puisse se lier.

Mon nouvel ami me traita au mieux ; nous fîmes grande chère; puis la promenade, le spectacle, les cafés. Pour un étranger, Bréville paraissait connaître fort bien la ville : il me faisait visiter toutes les tabagies, tous les lieux publics; je lui en fis la remarque en riant et en le complimentant sur la facilité avec laquelle il retenait les chemins de tous les endroits de plaisir. Bref, à force de courir la ville , les cafés et les belles, nous nous trouvâmes à une heure du matin dans la rue, ivres de punch, de liqueurs, de porter, d'alambic et de faro.

J'avais peine à me soutenir et je désirais ardem ment me trouver dans mon lit, où j'aurais voulu être transporté par quelque bon génie , car je sentais que mes jambes ne me fourniraient plus qu'un faible secours. Bréville paraissait moins accablé que moi, cependant il se plaignait aussi de la fatigue; les réverbères n'éclairaient plus qu'imparfaitement. Depuis une heure je priais mon compagnon de me remettre chez moi ; mais nous parcourions en vain les rues et les places , je n'apercevais pas mon auberge.

Mon guide m'avoua enfin qu'il s'était trompé de chemin et que nous étions fort loin de ma demeure; mais , en revanche, nous étions près de la sienne, où il m'offrit un lit. Tu peuses bien que j'acceptai sans hésiter... Je n'étais plus en état de marcher; à peine si je voyais clair pour me conduire, résultat inévitable des nombreux plaisirs que nous avions goûtés.

Bréville frappa à la porte d'une allée sombre. Une vieille femme vint nous ouvrir. Je montai , ou plutôt on me lit monter un escalier sale et tortueux ; enfin je me

trouvai dans une chambre presque nue, ce qui, en tout autre temps, ne m'aurait pas donné une idée bien brillante de la situation de ma nouvelle connaissance; mais alors je ne pensais à rien qu'a dormir : en deux minutes •je fus couché sur un mauvais grabat et bientôt livre au sommeil le plus profond.

Soit l'effet du punch ou des liqueurs fortes, je me sentis la nuit violemment agité; cependant je ne m'éveillai point , et ce ne fut que tard dans la matinée que des secousses réitérées me firent ouvrir les yeux.

« Holà ! l'ami... éveillez-vous... il y a assez longtemps « que vous dormez... ça vous fera mal !... »

Telles furent les premières paroles qui frappèrent mes oreilles. J'ouvrais de grands yeux, je regardais autour de moi et je ne répondais pas, car le tableau qui s'offrait à ma vue me laissait dans l'incertitude si j'étais vraiment bien éveillé.

Juge de ma surprise , mon pauvre Sans-Souci : au lieu de me retrouver dans une chambre , et dans le lit où je m'étais couché la veille, je me trouvai étendu sur un banc de pierre, dans une espèce de carrefour, sans habit, sans chapeau , n'ayant pour tout vêtement que ma chemise , mon pantalon et mon gilet, et entouré de plusieurs commissionnaires qui m'examinaient avec curiosité.

« Allons, allons, camarade, » me dit l'un deux, « re- « venez à vous ; on aura probablement bien soupe hier. . . « et surtout bien bu... dam' !... ça tape joliment... j'con- « naissons ça ! le matin après on est tout bête; on n'sait « pu où est la mémoire ! mais ça revient tout douce- « ment!... »

Les paroles de cet homme me rappelèrent en effet toutes mes folies de la veille... Un mouvement aussi prompt que la pensée me fit tâter mes po ches et mes goussets...

Hélas! ils étaient vicies ! et , ainsi que la plupart des jeunes gens , j'avais la sottise de porter sur moi tout ce que je possédais. J'étais la dupe d'un escroc... Je demandai vainement à ceux qui m'entouraieut la demeure de Bréville, personne ne le connaissait. Je regardai si je reconnaîtrais la maison où le traître m'avait conduit ; je ne vis rien qui lui ressemblât!...

Je me levai , la honte et la rage dans le cœur; si alors j'avais aperçu le fripon qui m'avait dupé, je ne sais à quels excès je me serais porté!... Mais tu penses bien qu'il ne se présenta point à ma vue. Je demandai le chemin de mon auberge, et en repris tristement la route. Mais qu'allais-je faire? Que devenir? Je n'avais plus le sou , et j'étais vêtu comme un mendiant ! Après avoir fait le seigneur, après avoir satisfait tous ses désirs, se trouver réduit à demander l'aumône!... quel affreux changement!... Combien alors je regrettais mon petit bossu et nos séances du magnétisme!... Si du moins j'avais pu recommencer seul ce métier, je me serais consolé ! Mais je n'avais pas même de quoi acheter ce qu'il fallait pour faire des pilules, et je sentais bien qu'un somnambule qui n'avait ni habits ni bas ne pouvait endormir personne.

J'étais cependant bien décidé à mourir plutôt qu'à demander ma vie , et c'est dans cette situation que j'arrivai à l'auberge d'où la veille j'étais sorti si brillant. J'entrai dans la salle où déjeunaient les voyageurs. On ne me reconnaissait pas, et les garçons allaient me chasser, lorsque je lis tristement le récit de mon aventure.

L'aubergiste me plaignit', mais ne m'engagea pas à remonter dans ma chambre , où le peu d'effets que j'avais laissés devait à peine suffire pour payer ma dépense. Je restais immobile au milieu des voyageurs; je ne disais

plus rien ; mais deux larmes coulaient de mes yeux , et mon silence même devait être éloquent.

« Eh bien ! jeune homme, qu'allez-vous faire mainte- « nant? » me dit une voix qui dans ce moment retentit jusqu'à mon cœur. Je tournai la tête , et j'aperçus deux militaires déjeunant à une table près de moi. « Hélas ! « monsieur, » répondis-je à celui qui me regardait avec intérêt, « je n'en sais rien... Je n'ai plus de ressources 1... « — Plus de ressources!... On en a toujours quand on « est brave et qu'on n'a point commis de bassesse... AI- « Ions, asseyez-vous là... déjeunez avec nous... et repre- « nez courage , morbleu ! ce n'est pas à votre âge qu'on « doit se désespérer. ><

Ces paroles me rendirent toute ma bonne humeur; je ne me fis pas répéter l'invitation, et je mangeai ma bonne part d'une tranche de jambon et d'un morceau de fromage qui composait le déjeuner des deux militaires. Lorsque je fus un peu rassasié , celui qui paraissait le supérieur m'adressa de nouveau la parole :

« Mon garçon, vous avez quitté vos parents pour faire « des sottises , première faute ; vous vous êtes lié avec « de mauvais sujets , seconde faute , et vous vous êtes « laissé voler, troisième faute : jusqu'à présent cepen- « dant elles sont excusables ; mais prenez garde... après « avoir été dupe on devient quelquefois fripon!... C'est « ce qui n'arrive que trop fréquemment aux jeunes étour- « dis qui comme vous se trouvent sans argent le lende- « main d'un festin. Alors on se laisse aller à ses passions, « au goût de la débauche et de l'oisiveté ; alors on fait « des bassesses pour avoir de quoi subsister, et on de- « vient enfin coupable après n'avoir été qu'étourdi. Vous «êtes sur la route, jeune homme, il faut prendre un « parti; vous n'aurez pas un dîner en vous promenant

138 PREBE JACQUES.

« les bras croisés , ni une culotte en regardant les étoiles, .-< quand il y en a. Savez- vous un métier? — Non , mon- « sieur. — En ce cas , faites -vous soldat. Prenez le mous- « quet, portez-le avec honneur. Vous êtes jeune, grand, a bien bâti; soyez avec cela brave, soumis à vos supé- « rieurs, et je vous réponds que vous ferez votre che- « min. »

Cette proposition me fit tant de plaisir que j'en sautai de joie sur ma chaise , et en voulant embrasser mon protecteur, je renversai la table sur laquelle heureusement il ne restait plus rien. Ma vivacité plut au sergent et à son camarade. A l'instant ils m'emmenèrent et me conduisirent vers leur capitaine , qui , après m 'avoir toisé d'un regard, me reçut dans sa compagnie ou depuis j'ai toujours fait mon devoir avec honneur, j'ose le dire.

Tu sais maintenant toutes mes aventures , mon cher Sans-Souci ; je ne te parlerai point de celles qui me sont arrivées au régiment , et que tu as partagées avec moi. Elles sont d'ailleurs communes à tous les braves : amourettes , combats , querelles , raccommodements , bombances, disettes, victoires, revers ! Voilà ce qui compose toujours l'histoire du soldat.

Les années se sont écoulées , je n'avais pas oublié ma famille ; mais , je l'avoue , je voulais ne reparaître devant elle qu'avec un grade honorable : j'avais l'espérance de l'obtenir, déjà cette décoration faisait plus doucement battre mon cœur ! ... lorsque les événements changèrent de face. Rentré dans la classe bourgeoise , je pensais qu'un honnête et brave militaire ne pouvait pas faire rougir ses parents, et je fus à Paris les chercher!... j'y appris leur mort!... Ce coup est bien cruel !... mais l'accueil glacé... le ton froid et méprisant de mon frère achèvent d'ulcérer mon cœur!... C'en est fait, Sans-Souci, il ne

me verra plus , l'ingrat , jamais il n'entendra parler de moi !...

C'est ainsi que Jacques termina la narration de ses aventures, et une larme vint humecter sa paupière à cette dernière partie de son récit; cette larme était pour son frère qu'il aimait encore malgré la manière dont celui-ci l'avait reçu.

Il faisait nuit , le récit de Jacques avait été plus long qu'il ne l'avait pensé d'abord , et Sans-Souci l'avait écouté avec tant d'intérêt qu'il n'avait point senti que l'heure du dîner était passée depuis longtemps. Mais lorsque son camarade eut fini , il se leva , secoua la tète et frappa sur son ventre en regardant son compagnon.

« Camarade , tu as tout dit ? — Oui. — Eh ! ben , en « avant 1... — Pourquoi faire? où veux-tu aller? — JN'jm- « porte le lieu , pourvu que ce soit dans un endroit où « l'on mange. — Ah! tu as faim ! — Oui , mille cartou- «chesl... et terriblement faim!... mon estomac ne se « nourrit pas avec des aventures. Les tiennes m'ont « beaucoup amusé pourtant ; mais depuis que tu ne « parles plus , je sens qu'il me faut du solide!... — « Veux-tu que je recommence ? — Non pas ! Je veux « que tu me suives... — Mais ou irons-nous enfin? — « Viens toujours... et en avant ! »

Jacques et son camarade se mettent en marche à travers champs. On ne voyait pas clair et ils ne savaient quelle route prendre. Jacques ne disait mot , Sans-Souci chantait et jurait alternativement, pestant souvent contre les haies et les buissons qui leur barraient le passage. Eufin , après une heure de marche , ils aperçurent une lumière.

« En avant vers le falot, » dit Sans-Souci en doublant le pas ; « on va nous donner à souper. — Sans-Souci ,

« as-tu de l'argent? — Pas le sou !... et toi? — Pas da- < vantige ! — C'est égal, marchons toujours. »

On approche du hàtiment d'où partait la lumière : cela paraissait être assez grand pour être une ferme ; mais il faisait trop nuit pour hien distinguer les objets. Sans-Souci s'avance à tâtons et se met à frapper de toute la force de ses pieds et de ses poings contre la première porte qu'il rencontre. En vain Jacques l'engage à faire moins de bruit , Sans-Souci meurt de faim et il n'écoute que son estomac qui crie aussi fort que lui.

Enfin , au tapage qu'il fait , répondent deux chiens qui se promènent dans la cour; leurs jappements réveillent les vaches qui mugissent et les ânes qui se mettent à braire ; c'est un charivari infernal , au milieu duquel la voix d'une femme , qui vient de se mettre à une fenêtre, a bien de la peine à se faire entendre.

« Qui est là!... que voulez-vous? répondez donc... — « Eh ! mille canonnades... je ne me trompe pas!... c'est « elle! c'est mabrunette!... Quand je te disais, Jacques, « que nous aurions à souper... nous sommes à la ferme... « ouvre, ma cocote... ouvre vite!... l'amour et la faim « me ramènent près de toi !.. . — Comment , est-ce que « c'est lui!... — Eh oui ! c'est lui, c'est moi, c'est nous en- « fin !... Allons, Louise, passe le cotillon de rigueur et « viens nous ouvrir. Mais tâche de faire taire tes bêtes , « car on ne s'entend pas chez toi. »

La fermière quitte la fenêtre pour venir leur ouvrir, et Sans-Souci apprend alors à Jacques qu'ils sont chez l'infidèle dont il lui a parlé le matin, laquelle est au fond une très bonne femme, très sensible (elle lui en avait donné des preuves le matin) , très obligeante , très serviable , et ne faisant son mari cocu que par tempérament.

« Mais ce mari , » dit Jacques , « il est le maître chez

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« lui , et... — Non : primo, c'est Louise qui est la maî- « tresse; secundo , il est bon enfant. Ho ! elle m'a dit « tout ça ce matin ; elle voulait alors me faire passer « quelque temps à la ferme , comme un de ses parents « éloignés revenant de l'armée. Je n'ai point accepté , « parce que je t'avais promis d'aller te rejoindre, et que « ton amitié passe avant tout. Mais puisque te v'Ià , et « que nous sommes nos maîtres , ma foi ! c'est un bon « vent qui nous a conduits chez ma belle... Chut... v'ia « la particulière!... »

Louise ouvrait en effet la porte : elle parut surprise a la vue de Jacques. « C'est mon ami que je te présente , •> dit Sans-Souci , « c'est un brave , un bon camarade que «je ne veux jamais quitter... — Oh ben alors, c'e^t « bon... c'est not' ami aussi... Ha ça , mon mari dort , « mais c'est égal, Sans-Souci , n'oublie pas que t'es not' « cousin... — C'est fini!... c'est arrangé !... marchons « à la cuisine... — J' vas vous faire une omelette avec du « lard !... — C'est délicieux !... Mais est-ce que tu es «seule?... — Not' garçon se marie après demain, et « dam' , il dort pour queuque temps d'avance. — C'est « bien vu; donne-moi la queue de la poêle. »

En peu de temps le souper fut préparé. Jacques et Sans-Souci y firent honneur. Louise les regardait en riant et en pensant à la surprise de son mari le lendemain matin, en apprenant que deux étrangers avaient couché chez lui.

« J' vas vous loger dans la p'tite chambre aux fro- « mages , » dit la fermière ; « elle est ici contre , et vous « pouvez y aller sans passer dans la nôtre et sans ré- « veiller not' homme. Demain nous lui conterons tout « ça. »

Louise tenait beaucoup à ce qu'on n'éveillât pas ^on

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mari ; elle conduisit les deux nouveau venus dans une petite pièce où les fromages que l'on faisait pour l'hiver étaient placés sur des planches le long de la muraille. Cela ne répondait pas dans la chambre une odeur b'en suave , mais deux soldats ne sont, pas difficiles. Jacques se jeta sur le lit et s'endormit paisiblement ; pour Sans- Souci , il prétendit que les fromages l'incommodaient ; il se leva pour prendre l'air, ou toute autre chose, n'importe , la nuit se passa fort bien, et le fermier ne s'éveilla point mal à propos.

Le lendemain tout le monde fut sur pied de bonne heure. Le fermier Guillot ouvrit de grands yeux au récit de sa femme, qui lui dit qu'un de ses cousins, ancien militaire , était arrivé dans la nuit avec un de ses camarades. Guillot courut embrasser le cousin et son ami; il les fêta , but avec eux, les trouva de fort bons vivants, et les mena voir sa ferme, ses poules, ses bœufs, ses blés et ses foins. Nos deux soldats trouvèrent tout cela fort, beau et parfaitement entretenu ; ils en firent compliment au fermier, et l'on fut bientôt les meilleurs amis du monde.

Jacques aimait la campagne , les prés, les bois et les travaux des champs. Sans-Souci aimait la fermière et sa cuisine. Jacques contait le soir à Guillot ses batailles, ses sièges, ses aventures. Le fermier ouvrait de grands yeux et retenait sa respiration ; Sans-Souci , lui-même , se taisait et partageait les plaisirs des villageois , qu'il prolongeait encore en ajoutant le récit de ce qui le concernait. Ces aventures amusaient tellement les paysans , que l'on allait le matin plus gaiment aux champs , lorsque les deux soldats promettaient une histoire pour la veillée.

Les habitants du village réclamaient comme une faveur la permission de venir écouter le cousin de Louise et son

FIN DES AVEXTl'RES DE JACQUES. 1 1 8

camarade ; et comme aux champs on ne connaît ni gêne* ni cérémonie, la grande salle basse de la ferme était encombrée de villageois, dès que les travaux du dehors étaient terminés. La vieille apportait son rouet, son lin; la ménagère travaillait à l'aiguille; la jeune fille assemblait les gerbes; dans un coin, un jeune paysan secouait, avec un van, la nourriture de ses chevaux; plus loin buvait le vieillard , tandis que le laboureur fumait, appuyé sur une futaille; les enfants se traînaient à terre, d'autres jouaient avec la moustache de Sans- Souci , Louise leur préparait la bouillie, Guillot triait des graines, et tous avaient les yeux tournés vers Jacques , écoutant avec attention le récit d'une bataille. Lorsque l'affaire devenait chaude et que Jacques s'animait, les figures exprimaient l'anxiété, la crainte, la terreur... La vieille arrêtait son rouet , le laboureur ôtait sa pipe de sa bouche, le vieillard oubliait son verre, le garçon cessait de remuer son van , et chacun , le cou tendu et la bouche béante, attendait l'issue de la bataille pour reprendre sa première occupation.

C'est ainsi que huit jours s'écoulèrent avec rapidité. Cependant nos deux compagnons , qui ne voulaient point ne payer l'hospitalité du fermier qu'avec des histoires , savaient le matin aider les villageois dans leurs travaux : Jacques suivait Guillot aux champs , il labourait, il bêchait avec force et courage. D'abord le fermier avait voulu s'opposer à ce qu'il travaillât , mais Jacques avait insisté , et en peu de temps était devenu très habile. Pour Sans-Souci , il restait de préférence à la ferme. Louise se chargeait de lui donner de l'occupation , et elle lui en fournissait constamment. C'était une maîtresse femme , un garçon ne manquait jamais de besogne auprès d'elle ; soit au grenier, soit à la cave , au jardin , à la cuisine

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même, partout elle trouvait moyen de l'employer.

Au bout de quelque temps , le garçon de ferme , qui s'était marié, alla s'établir dans sa chaumière près de sa femme. Il fallait à Guillot quelqu'un pour le remplacer; la ferme était forte, le terrain qui en dépendait était considérable, et le villageois sentait qu'il n'aurait point trop de Jacques et de Sans-Souci pour l'aider à l'exploiter : il n'osait en faire la proposition aux deux amis ; mais Louise, qui tenait à les garder, se chargea d'arranger l'affaire.

Aux premiers mots, Jacques embrassa la fermière avec joie. « Je craignais, » lui dit-il, «de vous être à « charge ; vous m'offrez les moyens de gagner honora - « blement ma vie , j'accepte avec reconnaissance. Je « serai laboureur. Je vous réponds que Sans-Souci fera « comme moi. Nous avons tous deux été soldats, mais « porter le fusil ou pousser la charrue , n'est-ce pas tou- « jours servir son pays ? »

Tout fut donc arrangé au grand contentement de chacun. Jacques se livra entièrement à ses nouveaux travaux ; quelquefois, au milieu de ses occupations , le souvenir de son frère se présentait à sa mémoire : alors ses traits devenaient sombres, sa main s'arrêtait sur la bêche , et ses yeux se tournaient vers le chemin de Villeneuve-Saint-Georges. Mais chassant aussitôt ses tristes pensées, il reprenait avec zèle la pioche ou la charrue , en s'efforçant de bannir de son cœur l'image d'Edouard.

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