‹ Frère JacquesChapitre 26 sur 41 · KETOUR A PARIS. — L HOMME D AFFAIRES · texte numérisé non relu

KETOUR A PARIS. — L HOMME D AFFAIRES

Au bout de quelques jours, M. Dufresne vint rendre visite aux habitants de la campagne. Edouard le reçut comme un ancien ami, madame Germeuil avec politesse , et Adeline un peu froidement. Le nouveau venu parla beaucoup de ses affaires, de ses spéculations, de ses grands projets. Tout cela charmait et éblouissait Murville , qui brûlait déjà de se lancer dans la nouvelle carrière que son ami devait lui ouvrir , et qui , piqué par le peu de confiance que sa belle-mère avait dans cette manière de parvenir, désirait vivement lui prouver la fausseté de ses craintes.

Malgré tout ce que put dire Edouard, Dufresne ne resta qu'un jour près de lui. Sou temps était compté... et ses intérêts le rappelaient à Paris. Mais la saison s'avançait ; on ne pouvait séjourner plus longtemps dans les champs, qui se dépouillaient de leur verdure. On était à la fin d'octobre , et depuis près de six mois à la campagne. Edouard vit arriver avec joie le moment de retourner à Paris. Adeline lui en fit de tendres rsproches ; madame Germeuil se tut, mais déjà elle craignait pour

l'avenir, car tout ne s'arrangeait pas comme elle l'avait espéré en mariant sa fille à Mur ville ; ce dernier était d'un caractère faible, irrésolu, et cependant Adeline faisait toutes ses volontés. « Ah ! » disait en secret la bonne maman , « ma fille est trop aimante, trop sensible ! ce n'est « point là la femme qu'il faudrait à Edouard. Elle de- « vrait être la maîtresse , mais elle ne sait que l'embras- « ser ou soupirer!... et s'il veut faire quelques sottises, « jamais elle n'aura la force de s'y opposer!... Espérous « qu'il n'en fera point. »

On retourne à Paris. Là , Edouard songe à réaliser les projets qu'il a formés. Chaque jour il va à la bourse et dans les cafés où se rendent les hommes d'affaires. Il n'y négocie rien encore , mais il écoute , il se promène , il cause, il fait des connaissances; Dufresne s'y trouve souvent , et il a promis à son ami de lui faire partager ses brillantes spéculations. D'ailleurs lorsque les affaires ne vont pas , on passe agréablement le temps à rire , à se conter l'anecdote du jour , à parler théâtres, bals , modes , concerts , aventures galantes. Le cours de la rente n'empêche point que l'on ne soit au courant des cours de littérature , de musique et de danse. En prenant note du change sur Vienne ou sur Londres , on s'informe du nom de l'actrice qui doit jouer dans la pièce nouvelle ; on se charge de vendre des actions et de louer une loge aux Bouffons ; on vante la probité de tel négociant et l'originalité de lord Byron ; la ponctualité d'un courtier et les pirouettes de Paul ; on connaît la cause de la dernière faillite et l'analyse du mélodrame qui fait fureur ; on sait ce qui s'est passé au dernier bal d'un banquier et dans la petite loge grillée de sa femme. Enfin on sait tout , on connaît tout, car on discute sur tout. On fait dans toutes ces réunions la paix et la guerre , la pluie et le beau

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temps ; on divise , on réunit , on agrandit les empires avec le bout d'une canne ou d'une badine ; on connaît le secret du cabinet de chaque puissance !... Maison rentre près de sa femme et l'on ne s'aperçoit pas de tout ce qui s'est passé pendant notre absence.

Adeline- regrette les beaux jours qu'elle a passés à la campagne dans les premiers temps de son mariage. Cependant son mari l'aime toujours ; elle n'en doute pas , mais elle le voit moins souvent; et lorsqu'il est près d'elle , ce n'est plus , comme autrefois , pour parler amour, constance, bonheur conjugal, c'est pour lui assurer qu'il aura bientôt des affaires brillantes, des spéculations , des bénéfices considérables.

« Eh ! qu'avons-nous besoin de tant de fortune , mon « ami? » dit Adeline en le pressant dans ses bras; « je « vais être mère, voilà pour moi le plus grand des biens ; « avec ton amour, je n'en désire pas d'autre... — Ma « chère amie , ce que tu dis là est fort joli ; je partage tes « sentiments , mais je vois plus loin que toi. .. Sois tran- « quille , nous serons un jour très-heureux !... — Ah ! « mon ami... jamais autant... jamais plus que je ne l'ai « été : avant que tu connusses Dufresne,tu ne t'occupais « que de moi ! — Allons , tu vas encore me parler de « Dufresnel... Tu ne l'aimes pas... Tu l'as pris en aver- « sion... Qu'a-t-il donc fait pour cela? il me donne de « bons avis , me pousse dans le chemin de la fortune ; je « ne vois pas qu'il y ait là de quoi le détester !... — Je « ne déteste personne... — Cependant tu le reçois froide- « ment , ainsi que madame Dolban. — Je le reçois comme « tout le monde. — Oh ! sans doute : tu voudrais vivre « comme un ours!... ne voir aucune société!... — Je n'ai « point dit cela... mais autrefois je te suffisais , et il ne « te fallait pas du monde pour te plaire dans ton ménage.

« — Allons... tu vas pleurer!... des larmes ne sont pas « des raisons!... tu es d'un enfantillage !... tu sais bien « que je t'aime... que je n'aime que toi. — Je ne pleure- « rai plus, mon ami ; et si cela te plaît , eh bien, nous « recevrons beaucoup de compagnie. — Oh ! je ne dis « pas cela... nous verrons... si mes projets réussissent; « Dufresne m'a dit que je ne ferais pas mal de donner des «soirées... des punch... avec un violon... et une table « d'écarté... Oh ! mais ne parle pas encore de cela devant « ta mère... elle est si singulière... — Je ne dirai rien , « mon ami. »

Edouard sort pour ses affaires , et Adeline reste seule. Elle donne alors un libre cours à ses pleurs, car elle ne peut se dissimuler que son époux n'est plus le même. Cependant il l'aime tendrement, il n'est point infidèle; pourquoi donc s'affliger d'un changement qui est dans la nature et que rien ne saurait empêcher ! Huit mois de mariage n'ont pas altéré la tendresse d'Adeline : son amour est toujours aussi ardent, aussi exclusif, ses caresses aussi vives , aussi passionnées ; mais le cœur d'un homme a besoin de repos dans ses affections, il ne sait pas aimer longtemps avec la même ivresse ; il bat violemment... puis s'arrête; il s'enflamme... puis se refroidit : c'est un feu qui ne brûle pas également partout ; un rien suffit pour l'éteindre ou le rallumer.

La jeune épouse. se dit tout cela pour se consoler, elle se promet surtout de cacher ses chagrins à sa mère ; mais elle ne peut prendre sur elle à l'égard de Dufresne, cet homme lui inspire un éloignement dont son cœur ne peut se rendre compte. Il est pourtant aimable, galant auprès d'elle ; jamais , dans ses prévenances, dans ses attentions , il n'a cessé d'être respectueux; de quoi donc pourrait-elle s'offenser?... Elle n'en sait rien , mais elle

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