‹ Frère JacquesChapitre 28 sur 41 · RETOUR A PARIS · texte numérisé non relu

RETOUR A PARIS

« encore lorsqu'il en avait assez pour satisfaire son appé- « tit. Il s'est arrêté à Paris sur la place du Pérou , iucer- « tain s'il demanderait l'aumône ou s'il irait se jeter à « l'eau ! Un négociant l'a vu, lui a donné une lettre à « porter ; la promptitude , le zèle qu'il a mis à remplir sa « commission ont intéressé en sa faveur. Chacun le « choisissait pour son commissionnaire; bientôt il parvint « à amasser quelque argent, il agiota pour son compte, « la hausse et la baisse lui furent favorables; bref, il est « devenu millionnaire. Je pourrais vous citer cent exem- « pies pareils!... et puisque de rien on peut devenir « quelque chose, il me semble qu'il est encore plus facile « de s'enrichir quand on a déjà des ressources devant « soi. — Mon gendre , lorsqu'on n'a rien on ne risque pas « de se ruiner.— Eh ! madame ! il n'y a que les sots qui « se ruinent ! — Il vaut mieux être sot que fripon , et « bien des gens n'ont amassé leur fortune qu'aux dépens « de celle d'autrui. — Je pense, madame, que vous ne « me supposez pas capable de m'enrichir de cette ma- « nière! — Non, sans doute !... mais il faut avant tout « de l'ordre, de l'économie... C'est avec cela que se sont « enrichis le financier et le fabricant que vous me citiez « tout à l'heure, et non en donnant des soirées et des « bals ruineux 1 — Madame, autre temps, autre métho- « de ; aujourd'hui on fait ses affaires en s'occupant de « ses plaisirs. On traite d'une vente en buvant du punch ; « on signe un transfert à une table de bouillote ou « d'écarté , et l'on achète des rentes en dansant une an- « glaise. Eh bien, je ne vois aucun mal à tout cela !... « C'est ce qui s'appelle mener les affaires gaîment !... — « Oui , monsieur, mais non pas solidement. Quant à moi, « je ne choisirai point pour mon banquier celui qui donne « les plus belles fêtes , et si votre inteulion est de quitter

« ce logement pour agir de la sorte, je vous préviens « que je n'irai point habiter avec vous. »

Edouard ne répond rien à sa belle-mère , mais il prend son chapeau et sort de fort mauvaise humeur, pestant contre les femmes qui veuleût se mêler de choses où elles n'entendent rien. Madame Germeuil reste avec sa fdle. « Ah ! maman , » dit Adeline en se jetant dans les bras de sa mère , « ne vous fâchez pas contre Edouard ! . . . « Hélas! c'est moi seule qui suis coupable!... c'est moi «qui l'ai engagé à quitter la maison qu'il occupait... « mais aussi ! pouvais-je prévoir!... C'est ce Dufresne... « ce sont ses conseils qui ont tourné là tète à mon mari. « — Ma chère Adeline , il fallait , dans les premiers jours ■< de ton mariage, t'emparer de l'esprit de ton époux , et « l'habituer à faire ta volonté : alors cela t'était bien « facile !... mais tu as fait tout le contraire !... — Je ne « cherchais qu'à lui plaire... et nous n'avions alors qu'une « seule volonté! mais bientôt je vais être mère... Ah! « j'attends ce moment avec impatience; je suis sûre que « les caresses de son enfant feront oublier à Edouard « toutes ces idées de fortune... de grandeurs. — Puisses- « tu dire, vrai !...

Le terme marqué par la nature avançait ; Edouard sentit que ce n'était pas le cas de changer de logement. Il ne parla donc plus de ses projets, et Adeline crut qu'il y avait renoncé. Bientôt elle mit au monde une jolie petite fdle, image fidèle des grâces de sa mère. Edouard désirait que Dufresne fût le parrain de son enfant , mais la maman Germeuil le refusa pour compère; il fallut bien céder et prendre à 'sa place un vieux rentier très probe, très rangé , très méthodique, qui donna trois boites de bonbons et deux paires de gants à sa commère , et promit d'aller toutes les semaines

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