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RETOUR A PARIS. 1G

ils ne s'inquiètent guère , et c'est pourtant ce qui leur joue de si mauvais tours.

Un homme observait tout ce qu'Edouard ne remarquait plus ; il suivait Adeline sans qu'elle s'en aperçut ; il admirait ses charmes, il devinait ceux qu'il ne voyait pas , et dévorait des yeux tout ce qu'il pouvait voir. Une passion violente le maîtrisait ; il n'attendait qu'un moment favorable pour essayer de faire partager son ivresse. Il n'avait cependant que bien peu d'espoir de se faire aimer ; il le savait. Adeline est la vertu même ; elle est toute à son époux et à sa fille. Mais pour celui qui l'adore, il n'est aucun obstacle , aucune barrière qu'il ne soit résolu de renverser. Rien ne peut arrêter le torrent fougueux grossi par les orages ; rien ne peut effrayer son amour, si l'on peut nommer ainsi les désirs effrénés, le délire, la jalousie, qui depuis longtemps remplissent son cœur. Il est décidé à tout tenter, à tout entreprendre , à tout oser pour posséder Adeline ; sa passion cachée depuis longtemps n'en a que plus de force ; le feu qui le dévore doit tout embraser quand il éclatera. Mais cet homme mystérieux, dont l'amour fut jusqu'à présent un secret, quel est-il?... ■ — ■ Vous le connaissez , lecteur, et je gage que vous l'avez déjà deviné.

Edouard , qui s'est plus que jamais lancé dans les affaires , auxquelles il n'entend rien , mais qui ne lui en paraissent que plus séduisantes , Edouard loue une maison élégante , un cabriolet à la mode , achète des meubles magnifiques et dans le dernier goût, se fait un fort beau cabinet , garni de tous côtés de tablettes sur lesquelles sont des cartons , vides à la vérité ; mais bientôt ils doivent contenir les dossiers des affaires qui ne peuvent manquer d'arriver en foule. En attendant qu'elles arrivent, notre homme prend un commis qui

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passe son temps à lire la gazette et à tailler des plumes. Adeline est conduite dans sa nouvelle demeure. Elle regarde tout , soupire et se tait. Madame Germeuil , au contraire, éclate en reproches, et fait à son gendre une scène violente. Elle lui prédit qu'il se ruinera. Edouard contrarié s'emporte , une rupture s'ensuit. Madame Germeuil s'éloigne de chez son gendre , en lui jurant de ne jamais le revoir : elle ne veut pas céder aux larmes de sa fille, larmes que la bonne maman se reproche dans le fond de son cœur ; elle sent qu'il valait mieux donner son Adeline à un homme ferme mais raisonnable, qu'-i un être faible, sans caractère, qui n'a pas assez d'esprit pour avouer ses torts et trop d'entêtement pour les réparer. Mais le mal est fait.

Après le départ de madame Germeuil , nouvelle scène entre les deux époux; car Adeline ne peut s'empêcher de gronder aussi son mari; elle le supplie de retourner chercher sa mère : celui-ci s'entête ; il s'obstine à refuser un raccommodement, et il annonce à sa femme qu'il est résolu à faire ses volontés , que toute représentation est désormais inutile, et ne changera rien à la conduite qu'il veut tenir, et dans laquelle il ne préteud pas se laisser guider par des femmes.

C'est par des pleurs qu'est inaugurée la brillante demeure du nouvel homme d'affaires; mais Murville ne s'occupe plus de pareilles misères ; il a dans la tête des choses de haute importance. Dufresne doit lui faire gagner cinquante mille francs avec un riche armateur qui vient d'arriver à Paris, et cherche des placements pour ses fonds, dont il ne sait que faire. Il faut, pour lier connaissance avec cet homme précieux , donner une soirée, un bal , auquel il sera amené par une personne tierce. Le bal est arrêté, et d'après les conseils de son

ami , Edouard fait les plus grands préparatifs pour une fête qui va décider de son rang dans le grand monde. Il est vrai que les frais de cette fête sont énormes ! Les douze mille francs gagnés quelque temps auparavant sont en partie dépensés ; il faut faire quelques avances ; il a fallu toucher à ses revenus pour acheter les meubles et décorer sa maison ; mais tout cela n'est rien , il faut semer pour recueillir : c'est la maxime de Dufresne. Et son exemple prouve qu'il s'en trouve bien , jamais il n'a paru plus heureux , plus brillant, plus à son aise. Il a un cabriolet , un jockei , des diamants ! ... Il fait donc de fort bonnes affaires.

GRANDE SOIREE. — DECLARATION... D AMOUR , SI l'on VEUT.

« Ma chère amie , » dit un matin Edouard à sa femme , « je donne demain une fête... un bal; il faut vous dis- « poser à en faire les honneurs. — Vous donnez une « fête... et à qui donc?... Seriez-vous raccommodé avec « maman?... Il s'agit bien de votre mère!... C'est une « femme qui veut se mêler de choses auxquelles elle « n'entend rien , et qui , parce que son goût la porte à « vivre dans un cercle étroit, veut nous empêcher aussi « d'en sortir !... Vous conviendrez que cela n'a pas le « sens commun. Au reste , lorsque j'aurai cinquante

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« mille livres de rente , je pense qu'elle me pardonnera « de ne pas avoir écouté ses conseils. — Gela ne sera pas « alors de sitôt !... — Plus tôt que vous ne pensez, ma- « dame; j'agis en conséquence. — Et c'est pour cela « que vous donnez une fête? — Justement. — ■ Quelles « personnes comptez-vous avoir ? — Oh ! soyez trau- « quille ! nous aurons beaucoup de monde. D'abord il le «faut, c'est de rigueur maintenant; si l'on n'est pas « poussé et gêné dans un salon , on ne croit pas s'y être « amusé. — Ah 1 mon ami , quelle folie ! qui vous a dit « cela ? — Ce ne sont point des folies , madame : je vois « le grand monde, pendant que vous bercez votre fille... « — Oh ! je sais bien que vous ne restez plus avec moi. «■ — Cela est nécessaire ; il faut que je me répande dans « la société: c'est là où l'on fait des connaissances... « — Pernicieuses quelquefois !... — Eh ! mon Dieu ! je « ne suis pas un enfant ; je sais à qui j'ai affaire !... Mais « il semblerait , à entendre vous et votre mère , que je « ne suis pas capable de me conduire. — Mon ami , je n'ai « jamais dit cela... mais je ne puis m'empêcher de re- « gretter le temps où seule je suffisais à tes plaisirs... « alors tu passais tous tes moments près de moi !... tu « n'allais pas dans le monde... Eh bien ! n'étais-tu pas « heureux? — Sans doute !... — Pourquoi donc as-tu «changé de manière de vivre? — Pourquoi?... pour- « quoi?... tu me fais là une singulière demande !... On ne « peut pas toujours faire l'amour, n'est-il pas vrai ? — Oh ! « je m'en aperçois ! mais ce n'est pas après un an de ma- « riage que je croyais l'apprendre... — Allons... tu vas « me faire encore des reproches !... les femmes ne sont « jamais raisonnables !... Je ne te fais aucun reproche , « mon ami ; donne des fêtes , puisque cela peut te taire « plaisir, 'je ne m'y opposerai jamais. — Tu es char-

« mante... oh ! tu n'es pas entêtée comme ta mère !... « Et, je te le répète, tout ceci c'est pour notre bien; « fais donc les apprêts nécessaires... J'ai déjà tout com- « mandé, tout arrangé, tout ordonné; tu n'auras plus « qu'à veiller à l'exécution de mes préparatifs. — Il « suffit. Mais quedirai-je à des gens que je ne connais « pas?... — Oh! que cela ne t'inquiète pas 1... on salue!... « on sourit à chacun !... Avec ta grâce, ton esprit, tu « seras toujours charmante !... — Je voudrais l'être pour «< toi seulement. — Est-ce que je te fais des infidélités?... « je suis vraiment d'une sagesse... — Dont quelque jour « on te fera un ridicule. . . — Sois sans crainte , je n'aime « que toi... Je vais faire encore quelques invitations; « occupe-toi de notre soirée. »

Edouard embrasse sa femme et s'éloigne. Adeline , pour lui faire plaisir, s'informe de tout ce qui doit se faire le lendemain; elle est effrayée de l'énormité des dépenses, mais il n'y a plus moyen de s'y opposer. Après avoir donné ses ordres, la jeune épouse va voir sa mère. C'est dans le sein de madame Germeuil qu'elle dépose ses chagrins, dont cependant elle lui cache une grande partie, afin de ne point l'aigrir encore davantage contre son mari. « Ah! » dit Adeline, « tant qu'il me sera fidèle, « je ne serai pas à plaindre!... Je puis lui pardonner tout, « hors son indifférence que je ne pourrais supporter. »

Le lendemain, dès le point du jour, tout est en l'air dans la maison de Murville : les domestiques ne peuvent suffire aux nombreux préparatifs qui se font de toute part; des ouvriers viennent poser des tapis, des lustres, des girandoles, des vases de fleurs, le long des rampes des escaliers. Les garçons miroitiers, tapissiers, les fleuristes, les décorateurs remplissent les salons et se pressent avec les valets et les gens de la maison ; bientôt après

arrivent les traiteurs, pâtissiers, glaciers, limonadiers, qui s'emparent des offices et décorent d'avance les buffets qui doivent être le soir garnis de la manière la plus somptueuse , et offrir à la fois tout ce qui peut flatter les yeux, l'odorat et le goût. Adeline veut traverser quelques pièces pour se rendre dans le cabinet de son mari ; elle est étourdie par le bruit , les cris , le tumulte ; elle ne reconnaît plus son logement; elle aperçoit enfin Edouard qui se promène dans les salons, et regarde d'un air satisfait les préparatifs de sa soirée. « Eh bien ! ma chère « amie , » dit-il à sa femme du plus loin qu'il l'aperçoit , « que penses-tu de tout ceci? — Que je ne conçois pas « que l'on se donne autant de peine pour recevoir des gens « que Ton ne connaît pas, et qui ne vous ont aucune obli- « gation des soins que vous vous donnez pour les traiter « ainsi. — Mais, ma chère amie, songe donc que l'on « faittoutcela pour sa réputation !... Parbleu je ne m'em- « barrasse pas non plus des personnes que je reçois; je « ne tiens nullemeut à leur amitié, mais je tiens à ce « qu'on dise dans le monde : la fête de M. Mur vil le était « charmante ; rien n'y a manqué, tout était dans le der- « nier genre! Cette soirée a dû lui coûter horriblement!.,. « Tu conviendras que cela fait honneur; on me suppose « alors une fortune considérable, et j'ai plus d'affaires « que je n'en veux... Songe à faire une brillante toilette « et à mettre tes diamants... ils ne sont pas aussi beauv « que je le voudrais... Mais dans quelque temps j'espère « te faire cadeau d'une rivière magnifique. — ■ Mon ami , « tu sais bien que je ne désire rien de tout cela... ton « amour seul... — Il se fait tard, va t'habiller. »

Le moment de la réunion est arrivé : entre neuf et dix heures, les voitures et les piétons (car il en vient toujours, même dans les plus grands bals) entrent en

foule dans la cour de la maison de Murville. On se presse sous le vestibule ; les cochers s'injurient , se disputent le passage ; les jeunes femmes , dans leurs pelisses ou witchoura, sautent d'un pied léger sur le palier de l'escalier, et attendent Tune sa mère, l'autre son mari, pour monter dans les salons. Le jeune officieux se présente avec grâce, le corps entortillé dans un manteau doublé de velours cramoisi qui cache presque tout son visage et ne laisse voir que le bout de son nez; il offre sa main à une jeune dame que la crainte des chevaux arrêtés dans la cour.a séparée de son conducteur; le galant au manteau ne voit que des yeux forts expressifs et quelques boucles de cheveux , car le reste est caché sous le capuchon d'une pelisse; mais il en aperçoit assez pour deviner des traits charmants et une taille de nymphe : il presse doucement la main qu'on lui confie... Il retient son inconnue pour la première contredanse, et il a déjà des espérances avant d'avoir pénétré dans l'antichambre. Cette pièce est encombrée : dans un coin les dames refont leur toilette, donnent un dernier coup d'œil à leur parure froissée par la voiture; plus loin et dans une encoignure moins éclairée , quelques commis de banque économes tirent de leur poche la fameuse paire de chaussons et la mettent à la place de leurs souliers , qu'ils renferment avec soin dans une grande feuille de papier, entortillent avec leurs guêtres et fourrent sous quelque gros meuble que l'on ne doit point déplacer. Après avoir ainsi terminé ce petit changement, ils sortent avec soin leur jabot de dessous leur gilet; ils remontent leur cravate , en étalent le nœud, passent leur main dans leurs cheveux, s'ébouriffent ou se lissent suivant que cela va à leur physionomie ; puis , se redressant avec fierté, entrent dans le salon en se donnant un air d'impudence et de fatuité qui doit per-

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suader à chacun qu'ils sont venus dans leur wisky. • Ce salon est déjà garni de femmes de tous les âges ; car ce n'est pas à la mise , ce n'est qu'à la figure que l'on peut distinguer la mère de la fille, le tante de la nièce. Les hommes se promènent un lorgnon à la main , et malgré ce petit accessoire mettent presque leur nez sous celui de ces dames , en faisant devant elles la grimace , lorsque l'objet n'est pas à leur goût , tandis que celles-ci leur sourient en minaudant au lieu de leur cracher au visage, ce que mériterait bien leur insolente manière de les regarder. Bientôt la foule devient si considérable que l'on peut à peine marcher. C'est alors le moment délicieux : le jeune mirliflor, arrêté devant une jeune fille assise près de sa mère , lui fait les mines les plus indécentes , que la pauvre, petite n'évite qu'en tenant constamment ses regards baissés, ce qui la prive de jouir du coup d'oeil du bal ; mais le jeune homme est tenace : il ne bouge pas de devant elle, et il a l'effronterie d'interpréter en sa faveur la rougeur qui couvre le front de celle qu'il daigne remarquer. A quelques pas de là , un autre merveilleux montre du doigt, à quatre ou cinq de ses amis, une assez jolie femme, dont le mari n'est pas loin ; il leur dit en confidence qu'elle a été huit jours sa maîtresse ; ces messieurs le félicitent en lui demandant des détails sur les appas secrets de la dame, et sur la manière dont elle fait l'amour ; il leur répond en riant aux éclats , en se dandinant, et gesticulant comme un possédé, ce qui ne peut manquer d'attirer sur lui tous les regards , et d'exciter la curiosité de ceux qui ne l'entendent point. Heureusement le cher mari est de ce nombre , mais il veut savoir ce qu'on dit ; il approche... « De quoi riez-vous donc si fort , messieurs ?... « — Ah ! ce n'est rien... une farce qu'il nous raconte... « — Quelque polissonnerie, je gage... vous êtes des

GHANDE S0IBEE. J *I

« roués !... — Vous saurez plus tard ce que c'est. »

Et les jeunes gens se dispersent en riant de plus belle , et le mari rit aussi sans savoir pourquoi; mais il veut avoir l'air d'être au fait.

Le signal de la danse est donné : un orchestre fort bon, dirigé par Collinet , fait entendre des quadrilles délicieux et qui vous invitent au plaisir ; des airs charmants , pris dans les chefs-d'œuvres des grands maîtres , servent maintenant de thème et de motif à une poule , à une trénis , à un pantalon. Comment ne pas s'abandonner à la danse , lorsque c'est sur des passages de Rossini , de Mozart , de Ghérubini , de Boyeldieu , que l'on peut faire une pirouette, un balancé ou un entrechat? L'oreille n'est pas moins charmée par l'exécution ; les contredanses modernes sont de petits concerto pour les instruments à vent et à cordes ; il faut des talents pour les exécuter. Nous avons laissé aux pauvres aveugles les airs semblables à la Monaco , à la Périgourdine , à la Furstemberg ; il nous faut des artistes pour jouer les quadrilles desWeber, des Collinet, des Rubner, etc.

On a peu de place : on se marche sur les pieds, on se coudoie , mais on danse ; c'est l'essentiel : quel plaisir pour la jeune personne qui veut montrer ses grâces , et pour la femme sur le retour qui se flatte d'être très légère!

Ceux que la danse et la musique ne captivent point vont s'asseoir à une table d'écarté : là ils se livrent à leur passion pour le jeu , ils attendent une veine favorable ; ils cherchent à connaître leur joueur, a lire sur sa figure ce qu'il a dans ses mains ; ils oublient leur femme ou leur fille , bien souvent aussi ces dames , dans le salon , oublient celui qui est à la table d'écarté.

Mais la galerie se forme autour des joueurs. Les paris

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s'ouvrent et deviennent bientôt considérables ; les jeunes gens, qui ne devraient s'occuper que des daines et de la danse, attendent avec anxiété si leur adversaire retournera un roi; leur sang s'allume, la vue de l'or, l'espoir du gain les entraînent , et plus d'un, en s'éloignant de la table d'écarté, les poches vides , refusera le lendemain de l'argent à son tailleur et à son bottier, tandis que nos économes à souliers et à guêtres , qui se sont laissé séduire par l'exemple, se disent tout bas, en ôtant leurs chaussons, qu'ils auraient bien mieux fait de prendre une voiture , et de ne point jouer ni parier à l'écarté.

D'autres , pour se consoler, courent au buffet où ils se bourrent de pâtisseries et de rafraîchissements ; le plus gourmand prend les friandises les plus recherchées , sous prétexte de les porter à des dames. Quel gaspillage se commet dans ces cohues ! les assiettes renversées ; les volailles que l'on rejette pour prendre d'un autre mets dont on laisse les trois quarts ; les crèmes que l'on s'arrache ; les bonbons qui disparaissent sans qu'on ait eu le temps d'en avoir ; c'est ainsi que se passent les collations dans les grandes réunions; le buffet est toujours au pillage, et les jeunes gens qui l'entourent ont l'air de n'avoir rien mangé depuis huit jours. Quelle singulière manière de se conduire pour des gens du bon ton !

Au milieu du tumulte, de la foule , Adeline cherchait à apercevoir quelque connaissance; mais la plupart des visages lui étaient inconnus. Lasse de s'entendre adresser des fadeurs ou des compliments outrés , par des hommes qu'elle ne connaissait point, ennuyée d'être le but des lorgnons de ces messieurs , la jeune femme saisit un moment où chacun est occupé suivant son goût , peur s'assurer si sa fdle dormait, et goûter, en l'embrassant, le seul plaisir que cette soirée pût lui offrir,

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Pour parvenir à la chambre où repose sa petite Ermance , Adeline s'éloigne tout-à-fait de la société , car elle n'a pas voulu que son enfant puisse être éveillé par le bruit; elle traverse plusieurs pièces éclairées à demi, elle arrive près de sa fille, elle s'arrête devant son berceau et contemple Ermance qui dort paisiblement. Plus tranquille alors, Adeliae s'éloigne et va rejoindre la société; mais en entrant dans un boudoir assez sombre , qui touche à la chambre de sa fille , elle aperçoit quelqu'un se glisser le long de la tapisserie ; un sentiment d'effroi s'empare de son âme. « Qui est là? » dit-elle aussitôt. — « Ne craignez rien , madame; je suis « désolé de vous avoir causé cette surprise. »

Adeline se rassure , elle reconnaît la voix de Dufresne. « Que cherchiez-vous donc par ici? » lui dit-elle. « — Le « bruit... la chaleur m'avaient incommodé... J'étais bien « aise de pouvoir être loin du monde pour me reposer « un moment. »

Adeline alla prendre une lampe dans la pièce voisine et l'apporta dans la chambre où Dufresne était resté; celui-ci suivait des yeux tous ses mouvements, et paraissait vivement agité.

« Si vous vous trouvez indisposé , je vais aller vous « chercher quelque chose. — Oh ! non , madame , restez «de grâce... votre présence m'est cent fois plus pré- «cieuse... »

Dufresne avait pris la main d' Adeline; celle-ci , étonnée du ton extraordinaire, du feu avec lequel il lui parlait, ne savait que lui répondre et restait embarrassée devant lui. Dufresne serre avec force la main qu'il tient dans les siennes, Adeline effrayée la retire aussitôt , elle va s'éloigner, il se place dwaut elle et l'arrête. « Que me « voulez-vous ? » lui dit-elle dune voix altérée par lin ci-

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froi dont elle ne peut se rendre compte. — « Que vous « m'écoutiez , madame, que vous daigniez m' entendre. « — Qu'avez-vous donc à me dire qui exige tant de mys- « tère? nous pourrions aussi bien causer dans le salon... « — Non, madame , non , c'est ici... Ah ! depuis long- « temps je retarde ce moment; mais je sens qu'il m'est « impossible de cacher plus longtemps le feu qui me dé- « voie; non , je ne suis plus maitre de vous voir... de « contempler tant de charmes sans vous exprimer l'ar- « deur qui me consume... — Que dites-vous, mon- « sieur !... — Que je vous aime... que je vous adore , « belle Adeline... et qu'il faut que vous soyez à moi !... « — 0 ciel ! . . . qu'entends-je ! . . . — Apprenez tout enfin : « sachez que depuis le moment où je vous ai vue , vous « avez été l'objet de toutes mes pensées , de tous mes dé- « sirs , le but de toutes mes actions ; je ne me suis lié avec « madame Dolban que pour trouver le moyen de m'in- « troduire chez vous ; cet espoir et celui de vous plaire un « jour m'ont seuls empêché de commettre quelque extra- « vagance depuis le jour de votre mariage jusqu'à celui « où j'ai été présenté chez vous. Mais alors combien j'ai « souffert pour contraindre mes sentiments , pour cacher « à tous les yeux la flamme qui me dévorait, et quels « tourments u'ai-je point endurés en voyant prodiguera « mon heureux rival ces caresses qu'il reçoit avec indif- « férence , tandis qu'une seule serait pour moi le comble « de la félicite!... — C'en est trop, monsieur, j'ai con- «tenu mon indignation, mais je n'en serais plus maî- « tresse si je vous écoutais davantage... — Votre indi- « guation ! en quoi l'ai-je méritée ? — Appeler mon « époux votre rival , et pour prix de son amitié tenter de « séduire sa femme... une telle conduite est affreuse !... « — Une telle conduite est très ordinaire, et ne vous

« semble affreuse que parce que vous ne partagez pas « mes sentiments; car si vous m'aimiez , au lieu d'être « un monstre à vos yeux , je serais un malheureux con- « sumé par une passion insurmontable , souffrant depuis « longtemps , et cachant ses peines à tous les regards et « même devant celle qui les fait naître; une telle con- « duite, alors, ne vous semblerait pas criminelle; tant « d'amour , de constance , exciteraient au moins votre « pitié ; vous me l'accorderiez , madame , vous m'écou- « teriez sans colère , et peut-être un sentiment plus doux « plaiderait ma cause dans votre cœur, et me ferait ob- « tenir le prix de tous mes soins ; voilà , madame , ce que «vous devez considérer. Je vous adore, tel est mon « crime ; il cessera d'en être un si vous partagez mes «feux; le succès fait pardonner les entreprises les plus « téméraires , et je ne serai coupable que si vous me haïs- « sez... — Vos discours, monsieur, ne vous justifieront « pas à mes yeux. Je puis excuser votre amour, mais non « l'espoirque vous aviez de me le faire partager. On n'est « pas maître de son cœur, mais on est maître de sa con- « duite , et la vôtre est indigne d'un galant homme. — « Madame... — Ne me parlez jamais de votre amour , « ce n'est qu'à cette condition que je consens à oublier « cet entretien et à ne point lé rapporter à mon mari. — « Votre mari !... il ne vous croirait pas! — Que dites- « vous ? — Non , madame , il ne croirait jamais ce que « vous lui diriez contre moi. Pensez-vous que je n'aie point « tout prévu?... Je me suis tellement emparé de l'esprit « de votre mari, qu'il ne voit plus que par mes yeux , ne « se conduit plus que par ma volonté ; c'est une machine « enfin que je fais mouvoir à mon gré. Mais tremblez , si « vous rejetez mes vœux , du pouvoir que j'exercerai sur « le faible Edouard ! Vous apprendrez alors à me connai-

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«tre, vous vous repentirez d'une injuste fierté: mais « il sera trop tard , ma haine sera aussi active que mon « amour est violent. — Homme abominable!... Je sens « redoubler encore l'horreur que vous m'inspirez, mais « je brave vos menaces et vous défends de reparaître de- « vant moi. »

La figure de Dufresne exprime à la fois la fureur et l'ironie , ses nerfs se contractent , un sourire amer expire sur ses lèvres , tandis que ses yeux lancent des traits de feu. Adeline effrayée veut le fuir; il l'arrête, l'entoure de ses bras nerveux , la presse avec violence contre luimême, pose ses lèvres brûlantes sur le sein palpitant de sa victime; il va se porter aux derniers excès... la jeune femme pousse un cri perçant... On accourt, le bruit des pas approche... Dufresne ouvre la fenêtre qui donne sur le jardin, il saute et disparaît.

Des valets et quelques jeunes gens entrent dans l'appartement; on entoure Adeline , on s'informe de la cause de son trouble. Ses yeux errent au hasard autour d'elle ; la vue de la croisée encore ouverte lui rappelle tout ce qui s'est passé, elle sent la nécessité de cacher son émotion. « Qu'avez-vous , madame, que vous est il arrivé? » s'empresse-t-on de lui demander de toutes parts. • — « Je -< ne sais, » dit-elle en s'efforçant de cacher son agitation, «je ne me sentais pas bien... la chaleur m'incomrao- « dait... Je suis venue dans cette chambre pour y prendre «l'air, mais en ouvrant cette fenêtre... un étourdisse- « ment... j'ai voulu appeler du monde et je n'en ai pas eu « la force. »

Cette explication paraît fort naturelle, on engage madame Murville à ne point rentrer dans les salons où la grande chaleur pourrait de nouveau lui faire mal. Adeline n'en n'avait pas non plus l'intention; elle n'aurait pu

supporter la présence de Dufresne. Elle se retira donc dans son appartement, en chargeant quelques personnes de l'excuser auprès du reste de la société.

Elle pria sa femme de chambre d'avertir Edouard qu'elle désirait le voir dès qu'il serait libre. La domestique s'acquitta de ce message. Mais Murville n'y fit que peu d'attention ; il venait de perdre quarante louis à l'écarté avec une jeune femme fort jolie , qui lui lançait des œillades très expressives, lui souriait, en montrant les plus belles dents du monde , et laissait , par mégarde sans doute, ses deux petits pieds sur les siens, et ses genoux entre ses jambes. Gomment ne pas se laisser gagner par une aussi aimable joueuse? elle faisait une petite moue si gracieuse quand il lui refusait des cartes, qu'il n'y avait pas moyen de lui résister!... Edouard se sentait subjugué; mais que devint-il lorsqu'on le pria de fourrer un mouchoir dans un dos bien blanc que la danse avait trempé de sueur; il s'acquitta en tremblant de cet emploi : on le Remercia en lui serrant la main , et on l'invita à venir prendre sa revanche de la partie d'écarté.

A cinq heures du matin on dansa l'anglaise d'usage pour finir le bal. On sauta, on s'embrouilla, on s'éreinta; on fit beaucoup de bruit et de poussière , puis on partit , emportant un vieux chapeau à la place du neuf que l'on avait en arrivant, et qui ne se retrouva point, ainsi que la jolie badine que l'on avait cependant placée dans un coin très obscur; bien heureux encore quand le carrick le manteau ou la redingote n'étaient pas changés.

Avis aux jeunes gens qui courent les grandes réunions : n'emportez pas de cannes de prix , et n'ayez qu'un vieux chapeau à déposer dans l'antichambre, à moins que vous ne vouliez le tenir constamment à votre main, ce qui se

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fait volontiers maintenant pour éviter le petit désagrément dont nous venons de parler.

Edouard , le cœur plein et la bourse vide , rentra dans sa chambre, tout occupé de la jolie femme avec laquelle il avait joué à l'écarté, et sans songer à la sienne , qui l'attendait en vain depuis longtemps.

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