AVEUGLEMENT. — FOLIE. FAIBLESSE
Adeline s'était levée dans la nuit, inquiète de son époux, mais, apprenant qu'il s'était retiré fort tard dans son appartement, elle ne voulut point troubler son repos, et attendit son réveil pour lui raconter ce qui s'était passé la veille entre elle et Dufresne , qu'elle espérait lui faire enfin connaître tel qu'il était.
Edouard s'éveille, il descend pour déjeuner. Adeline l'attendait; elle lui fait de tendres reproches sur son indifférence de la veille; mais il l'écoute à peine, il est distrait, préoccupé , il se plaint d'un violent mal de tête , il va sortir pour le dissiper... Adeline le retient, en lui annonçant qu'elle a quelque chose de très important à lui dire. Étonné du ton de son épouse, Edouard se remet machinalement sur sa chaise, et la prie de se dépêcher, parce que des affaires l'appellent au dehors. On renvoie les domestiques , et Adeline raconte à son mari sa cou» versation de la veille avec Dufresne.
Edouard écoute d'abord avec indifférence ; bientôt le mécontentement, l'impatience se peignent sur sa ligure.
« Eb bien , mon ami , » lui dit Adelihe , après avoir « tout raconté , « que pensez-vous maintenant de votre « sincère ami ? — Je pense... je pense que vous faites un « crime d'une misère... et une affaire majeure de ce qui « n'est rien au fond. — Quoi ! mon ami. .. — Sans doute... « une déclaration à une femme !... Eb mon Dieu ! est-ce « donc une chose si rare , et pour laquelle il faille faire « tant de bruit ? Tous les jours , les jolies femmes en reçoivent, qu'on leur adresse en plaisantant, et aux- « quelles elles ne mettent pas plus d'importance que cela « n'en mérite 1... Mais vous vous effarouchez pour un « mot ! une simple galanterie vous parait une tentative « de séduction !... Il ne faut pas prendre ainsi les cho- « ses!... Oh! mais je vous connais : vous n'aimez pas... « il y a mieux, vous détestez Dufresne. Depuis longtemps « vous cherchez à le perdre dans mon esprit , et vous « saisissez ce prétexte pour y parvenir, mais je vous pré- « viens , madame , que vous ne réussirez pas dans votre « entreprise. — Se peut-il , monsieur!... c'est moi que « vous accusez... c'est moi que vous soupçonnez capable « de vous tromper !... — Ou de l'être ; qui vous dit que « Dufresne ne vous a pas débité toutes ces folies pour se « moquer de vous et pour se venger de votre haine, dont « il s'aperçoit fort bien !... — Est-ce aussi pour cela qu'il « a osé porter l'audace jusqu'à prendre un baiser ?... — " Un baiser... Allons , je conviens qu'il a eu tort de vous « embrasser malgré vous, et je l'en gronderai. Mais un « baiser n'est pas une chose qui doive vous irriter à ce « point 1... — Vous comptez donc, monsieur, ne pas « cesser de recevoir M. Dufresne chez vous ? — Certaine- « ment , madame , je ne prétends pas réafficher, me
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« faire tourner en ridicule, et montrerai! doigt comme un « mari jaloux... tout cela, parce qu'on a osé vous em- « brasser en plaisantant!... Cela n'aurait pas le sens « commun ! . . . Mais calmez-vous , je défendrai à Dufresne « de vous reparler de sa flamme ! . . . — Comm eut, Edouard, « vous riez ! . . . vous faites aussi peu de cas de ce que je vous « dis? — Je fais ce que je dois faire , et je sais me con. « duire. — Hélas!... vous ne m'aimez plus, je le vois... « Autrefois vous étiez plus jaloux !... — On peut aimer « sans être jaloux, madame ; et d'ailleurs. .. Mais l'heure « s'avance, mes affaires m'appellent... — Et ce riche « armateur pour qui vous avez donné votre soirée ? — Il « n'a pas pu venir. — Ainsi, toutes vos dépenses ont «été inutiles? — Inutiles? non certes!... on m'a fait «de grands compliments de ma soirée... Elle me fera « beaucoup de bien par la suite , et je suis enchanté de «l'avoir donnée... Je vous quitte; je n'ai pas un mo- « ment à moi. »
Edouard s'éloigne vivement pour courir chez Dufresne ; celui-ci paraît un peu troublé en le voyant ; il se remet bientôt. Ce n'est pas pour lui parler de ce que lui a dit sa femme , que Murville s'est empressé d'aller le trouver, c'est pour causer de la jolie clame avec laquelle il a joué la veille à l'écarté , pour savoir qui elle est , ce qu'elle fait dans le monde ; enfin , c'est pour se livrer sans réserve à des désirs , à des espérances qu'il ne craint point de laisser paraître devant son ami.
Dufresne satisfait la curiosité d'Edouard en lui apprenant que madame de Géran est veuve d'un général , qu'elle est maitresse absolue de ses actions ; qu'elle a de la fortune , mais sait la dépenser rapidement , parce qu'elle aime beaucoup les plaisirs. Dufresne a soin d'ajouter que chacun adresse des hommages à la jeune veuve ;
mais qu'elle les reçoit avec indifférence, traite l'amour en plaisantant , se joue des flammes qu'elle fait naître , et que sa conquête paraît enfin fort difficile à faire.
Tout ce qu'il apprend augmente encore la passion naissante d'Edouard. Quel bonheur de l'emporter sur tant de rivaux ! et madame de Géran l'a regardé et traité de manière à lui laisser concevoir des espérances. Le fait est qu'elle lui a tourné la tête ; et Dufresne , qui lit aisément dans le cœur du faible et inconstant Mur ville, profite de ce moment pour parler le premier de ce qui s'était passé entre lui et Adeline , en ayant soin de présenter la chose comme un simple badinage, qu'il ne s'attendait pas à voir traiter aussi sévèrement.
« Oui , oui, je sais» , dit Edouard , « ma femme m'a «déjà parlé de cela ce matin... — Ah!... elle vous a « dit?... — Que vous étiez un monstre !... un scélérat ! « un faux ami ! . . . — En vérité ! . . . — Et bien autre chose «encore!... car je vous préviens qu'elle est furieuse « contre vous !... Mais soyez tranquille, je la calmerai ! « elle verra bien qu'elle a pris la chose de travers , en ap- « prenant que vous m'avez tout dit le premier. — Je suis « vraiment fâché de m'être amusé à... mais aussi votre « femme est bien singulière !... — C'est sa mère , madame « Genneuil , qui lui a farci la tête d'idées romanesques. « — Il est certain qu'on ne la croirait pas élevée à Paris. « — Oh ! il faudra qu'elle se forme dans le grand monde. . . « Croiriez-vous qu'elle prétendait ne plus vous voir... — ■ « Si ma présence est désagréable à madame Murville, « j'aurai soin d'éviter ses regards... — Comment donc ! « Mais voilcà ce que je ne veux pas, ou je me fâche aussi « avec vous. J'entends que vous veniez plus que jamais « à la maison ; cela me convient, et cela doit suffire. « N'ères-vous pas assez mon ami pour passer sur le ca-
« raclère bizarre de ma femme ? — Oh ! il est certain que « mon attachement pour vous ne connaît point de bor- « nés!... — Ce cher Dufresne... Tenez , pour vous faire « voir combien j'ai de confiance en vous , et le peu de cas « que je fais des contes de ma femme, je vais vous faire « une confidence... et je compte sur votre amitié pour « m'aider dans cette affaire... — Je vous suis tout dé- « voué , parlez. — Mon ami , j'aime, j'adore , je suis fou « de madame de Géran. — Se pourrait-il ? vous ne la con- « naissez que d'hier. — Ce temps a suffi pour me la faire « aimer... que voulez-vous , on n'est pas maître de cela... « c'est un caprice , une faiblesse , tout ce que vous vou- ". drez!... mais j'en perds la tête. — Vous, Murville , « si raisonnable !... vous , qui êtes marié ! — Eh ! mon « cher, les hommes mariés valent-ils mieux que les gar- « çons? Vous savez bien le contraire... on ne peut pas « toujours s'en tenir à sa femme... — Si la vôtre pensait « comme vous ? — Oh ! de ce côté-là , je suis tranquille , « ma femme est la vertu même , et en cela elle ne fait « que son devoir, car une femme, c'est bien différent... « — Oui , pour les conséquences, car, au moral et même « suivant la loi naturelle, je trouve que la faute est ab- « solument égale. — Vous plaisantez ! d'ailleurs les con- » séquences ne sont-elles pas tout ? Le ridicule est-il le « même? se moquera-t-on d'une femme dout l'époux aura « des maîtresses ? Non , on ne dira rien , parce qu'on « trouvera cela fort ordinaire; mais si une femme fait « son mari cocu... — Cela est aussi fort ordinaire. — « Malgré cela, on se moque du pauvre mari, et on le « montre au doigt !... D'ailleurs quel mal peut-il résulter « de l'infidélité de l'homme ? aucun. Les belles qui lui « ont cédé n'iront pas s'en vanter partout! Une femme, « c'est tout le contraire, des amants la perdent toujours
« de réputation , soit par leurs paroles , soit par leurs ac- « tions, qui n'échappent jamais aux yeux de la médi- « sance et de la curiosité. Enfin, une femme qui trou- « vera son mari dans les bras d'une autre ne peut que se « plaindre et pleurer; un homme qui prend sa femme en « flagrant délit , a le droit de punir la coupable; vous « voyez donc bien , mon cher, que la faute n'est pas la «même, puisque la punition est différente. — Je vois « que c'est nous qui avons fait les lois , et que nous nous « sommes fort bien traités. — N'allez-vous pas aussi me « faire de la morale 1 En vérité , Dufresne , vous êtes « d'une vertu presque aussi farouche que ma femme. — « Non , mon ami , oh ! vous ne me connaissez pas en- « core... Mais j'ai voulu, avaut de vous servir, savoir si « vous aviez bien pesé les conséquences de cette intrigue. . . « — Tout est calculé , tout est pesé. J'aime madame de « Géran, je veux obtenir du retour... Je sens qu'il n'est « pas de sacrifices dont je ne sois capable pour parvenir « à mon but. Vous m'entendez? — Oh ! très bien... Puis- « que vous êtes décidé , je vous seconderai , mais au « moins vous ne me reprocherez pas de vous avoir en- « traîné... — Eh ! non , non !... C'est moi qui vous sup- « plie de me servir, et de m'aider à cacher cette intrigue « aux yeux de ma femme. — Soyez tranquille et reposez- « vous sur moi de ce soin. Je me charge de tout. Quand « comptez-vous aller chez madame de Géran ? — Ce soir.. . « Mais on y joue, sans doute? — Oui, et assez gros jeu... « — Diable , c'est que je n'ai plus d'argent... Cette fête « m'a mis à sec... — Il est facile de vous en procurer. « Les rentes sont à un taux très élevé... Vendez... Dans « quelque temps elles ne peuvent manquer de redescen- « dre, alors , comme nous aurons fait d'autres affaires, et « que probablement vous serez en fonds, vous achèterez. .,
« Vous voyez que c'est un bon coup de commerce à faire. — « C'est vrai , vous avez raison... Mais les rentes sont au « nom de ma femme... — Ne pouvez-vous pas la faire « sigDer, en lui disant que vous faites une superbe opé- « ration ? — Oui , ob ! elle signera, j'en suis certain , elle « signera tout ce que je voudrai. — Profitez de sa bonne « disposition pour vendre vos rentes , je vous le répète , « elles sont sur le point de baisser, et dans quelques jours « vous pourrez, avec beaucoup moins d'argent , racheter « le même nombre d'actions. Pour peu que cela vous «oblige, je me chargerai de cette opération. — Vous « me ferez grand plaisir... car je suis encore un peu « gauche dans les affaires, et sans vous je serais souvent « embarrassé. — Ne craignez rien. Agissez hardiment, « je vous certifie que votre soirée d*hier vous a donné un « crédit immense. . . Si vous aviez besoin de 30,000 francs, « vous les trouveriez facilement. — ■ Vous m'enchantez , « je retourne près de ma femme , allez m'attendre au « café , bientôt j'y serai avec les papiers en question. — > «J'y vais... de la discrétion avec votre femme!... — « Me prenez- vous pour un enfant !... Sans adieu, mon « cher Dufresue. »
Edouard retourne précipitamment chez lui ; il monte à l'appartement d'Adeline, qu'il trouve assise et tenant sa fille dans ses bras. A la vue de son mari, qui n'a pas coutume de revenir près d'elle dans la journée , un doux espoir fait palpiter son cœur; elle pense que c'est l'amour qui le ramène vers elle , et un sourire de bonheur embellit ses traits charmants.
Edouard reste muet devant sa femme ; il est embarrassé, il éprouve un sentiment pénible , il se sent coupable; mais il ne veut pas se l'avouer à lui-même. « C'est « vous, mon ami, » dit Adeline du ton le plus doux,
« que je suis heureuse quand je vous vois!... cela est si « rare maintenant... mais venez donc embrasser votre «fille...»
Edouard s'approche machinalement de la petite, il l'embrasse d'un air distrait , sans remarquer ses grâces enfantines ; il reste rêveur et ne sait comment parler du su jet qui l'amène.
« Vous paraissez triste , » dit Adeline, « auriez-vous « quelques chagrins ?... de grâce, faites-les moi partager, « vous n'avez pas d'amie plus tendre, plus sincère que « votre épouse ! . . . — Je le sais , ma chère Adeline , mais « je n'ai pas de chagrins ! Non , je suis préoccupé... je « songe à une affaire très importante et qui me fera ga- « gner beaucoup d'argent !... — Toujours des projets... « des spéculations', et jamais d'amour, de repos, de bon- « heur!... —Oh! quand nous serons riches... alors... « mais j'ai une demande à vous faire... je veux vous prier « de signer quelque chose... c'est pour une opération qui « sera bien avantageuse... — En êtes-vous certain, mon « ami? — Oh! très certain... c'est... »
Edouard allait dire : c'est Dufresne qui me l'a assuré; mais il pensa que ce ne serait pas le moyen de convaincre sa femme, et il s'arrêta. Après avoir pris dans un secrétaire tous les papiers qui lui étaient nécessaires, il dressa l'acte par lequel sa femme approuvait le transfert de ses rentes, et présenta, en tremblant, la plume à Adeline. Celle-ci , confiante et soumise , signa , sans même le lire , l'acte qu'il lui présentait.
« Voilà ce que c'est, » dit Murville en mettant les papiers dans sa poche , « maintenant je cours à la Bourse « terminer cette importante affaire. »
Il embrasse Adeline et sort vivement. Celle-ci s'aperçoit que ce n'est pas pour la voir qu'il est revenu près
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d'elle; mais son cœur l'excuse; elle le croit entièrement occupé d'affaires. «Il n'aime que moi, » se dit-elle; « voilà l'essentiel. Il faut lui pardonner cet amour du tract vail et ce désir si naturel d'enrichir sa femme et ses en- « fants. »
Pauvre Adeline! elle ignore quel emploi son mari compte faire de cet argent qu'il est si empressé de réaliser.
Edouard retourne en triomphe trouver Dufresne; il est possesseur d'une somme considérable , il peut en disposer à son gré ; car ce n'est pas sa femme qui lui en demandera compte , et sa belle-mère ne se mêle plus de ses affaires. Dufresne attendait Murville avec impatience; il craignait quelques difficultés de la part d' Adeline; mais, en voyant les précieux papiers, un sourire de satisfaction vient mourir sur ses lèvres, un sentiment qu'il veut cacher aussitôt donne à sa physionomie une expression singulière qui frapperait tout autre qu'Edouard; mais celui-ci ne se donne pas le temps de parler à Dufresne, il le presse d'aller vendre et chercher des fonds, et ce dernier se hâte de le satisfaire, de crainte qu'il ne change de résolution.
Adeline attend en vain le retour de son mari; la journée se passe , il ne rentre pas. Elle pense qu'il aura été
engagea dîner par quelques-unes de ses nouvelles connaissances : elle tâche de prendre son parti ; mais ce qui lui fait le plus de peine, c'est l'aveuglement d'Edouard sur le compte de Dufresne ; c'est l'insouciance avec laquelle il a entendu le récit de la conduite audacieuse de celui qu'il croit son ami. Les menaces de Dufresne se retracent à la mémoire d'Adeline; elle pense à la faiblesse de son époux , et ne peut s'empêcher de frémir en réfléchissant que son bonheur , son repos , celui de son enfant , peut-être , sont entre les mains d'un homme vicieux, qui paraît capable de se porter aux plus grands excès pour satisfaire ses passions.
Adeline était plongée dans ses réflexions ; il était neuf heures du soir ; elle attendait tristement le retour de son mari , lorsqu'un coup violent frappé à la porte de la rue retentit à son oreille ; bientôt elle entend quelqu'un monter son escalier... on approche... c'est Edouard sans doute... Elle court ouvrir sa porte... mais ce n'est pas lui ; un de ses domestiques se présente ; il tient à la main une lettre qu'un étranger vient d'apporter, en recommandant expressément de la remettre à madame; l'inconnu est parti sans attendre de réponse. Le valet donne la lettre à sa maîtresse et s'éloigne.
Adeline rompt le cachet; l'écriture lui est inconnue; elle paraît tracée par une main faible et tremblante : la lettre est signée par madame Dolban. « Que peut-elle « m'écrire? » se dit Adeline; « lisons : »
« Madame , je suis trè^ souffrante ; depuis longtemps « je ne puis plus sortir de ma chambre ; mais je ne veux « pas attendre davantage pour vous donner un avis bien « important. C'est moi qui ai commis le mal , c'est à moi « à tâcher de le réparer. J'ai conduit chez vous un homme « nommé Duiïesne,,, hélas l combien je m'en repens...
« mais alors je le croyais incapable de rien faire de con- « traire à la délicatesse... Une passion funeste m'a long- « temps aveuglée, maintenant il ne m'est plus possible « de douter de l'affreuse vérité. Ce Dufresne est un mi- « sérable, capable de toutes les bassesses... Je n'ai que « trop de preuves de l'infamie de sa conduite. Il m'a dé- « pouillée de tout ce que je possédais, mais je regrette « moins ma fortune que je n'ai de honte d'avoir été sa « dupe. Le jeu, la débauche , tous les excès lui sontfa- « ralliera, et il a l'art de cacher ses affreuses passions... « Je n'ose vous dire ce que je sais, mais rompez sans dé- « lai la liaison qu'il a formée avec votre époux , ou crai- « gnez tout pour lui des conseils d'un monstre pour qui « rien n'est sacré.
« Veuve Dolban. »
Adeline frémit ; son âme est oppressée par une terreur secrète; elle relit encore la lettre fatale, puis lève vers le ciel ses beaux yeux mouillés de larmes.
« Voilà donc l'homme pour qui Edouard s'est brouillé « avec ma mère! voilà quel est son conseiller, son confi- « dent... son ami!... 0 ciel! que de maux j'entrevois « dans l'avenir! mais comment les éviter? Mon époux « ne m'écoute plus; il rejette mes avis, il est sourd à « mes prières... Mais il ne saurait l'être à mes larmes... « Non, Edouard n'a pas un mauvais cœur... Il m'aime « encore , il ne repoussera pas son Adeline ; je le supplie- « rai, au nom de notre enfant, de cesser de voir un « homme qui l'entraînerait à sa .perte... Cette lettre sera, «je l'espère, une preuve suffisante; il ouvrira les yeux « et cessera toute relation avec celui qui m'a déjà causé « tant de tourments. »
Ces réflexions calmèrent un peu la douleur d'Ade- Jine ; bien résolue à montrer à sou mari la lettre qu'elle
\ient de recevoir, aussitôt qu'il rentrera , elle est décidée à l'attendre. II ne peut tarder, la soirée est déjà avancée ; il ne faut plus qu'un peu de courage. Pauvre femme 1 si elle savait ce qui occupe son époux pendant que , triste et pensive , elle dévore dans le silence les angoisses de l'inquiétude et de la jalousie!... Vous qui cherchez à lire dans l'avenir, combien vous seriez à plaindre , si vos yeux perçaient à travers l'espace , et si vos oreilles entendaient toujours la vérité ! L'illusion fut inventée pour le bonheur des mortels ; elle leur fait presque autant de bien que l'espérance.
La jeune femme cherche à tromper la longueur du temps, en faisant des projets pour l'avenir. Elle voit avec plaisir revenir la saison des beaux jours ; bientôt on pourra retourner à la jolie maison de campagne; elle y a été si heureuse dans les commencements de son mariage , qu'elle se flatte d'y retrouver le bonheur qu'elle n'a point rencontré à Paris. Edouard l'accompagnera , il aura oublié tous ses projets , renoncé à ces affaires qui le tourmentent , et rompu entièrement avec le perfide Dufresne. Alors rien ne pourra troubler leur félicité ; sa mère reviendra se fixer auprès d'eux. La petite Ermance grandira et s'élèvera sous les yeux de ses parents , en apprenant à les respecter et à les chérir. Quel avenir charmant !... Combien le temps paraîtra court ! comme il sera bien employé !...
Le cœur d'Adeline éprouve un mouvement de plaisir causé par le tableau charmant que son imagination vient de se créer... mais l'heure sonne... elle regarde la pendule... elle soupire... L'image du bonheur disparaît ! la triste réalité est revenue.
C'est ainsi que les infortunés cherchent à tromper leurs peines , à se cacher leur propre douleur. Celui qui
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vient de perdre une amante chérie a son image sans cesse présente à la pensée ; il la voit , il lui parle , il se reporte avec elle dans le temps passé , dans les lieux où ils ont été le plus heureux ; il entend sa voix, ses accents si doux, ses aveux si tendres qui ont fait battre délicieusement son cœur; il se rappelle ces entretiens charmants dont l'amour faisait tous les frais; il croit presser encore les mains de son amie dans les siennes... Il cherche ses lèvres brûlantes , sur lesquelles il puisait la plus douce volupté... mais l'illusion s'évanouit 1 elle n'est plus là !... alors quel vide affreux !... quel cruel retour à la vie!...
Adeline est agitée par toutes ces lueurs de crainte et d'espérance ; vingt fois elle a été près du berceau de sa fille; elle revient se placer à sa fenêtre et écoute avec anxiété , attentive au plus léger bruit; mais le roulement de quelques voitures interrompt seul le calme de la nuit; chaque fois que ce bruit se fait entendre , le cœur d'Adeline bat avec plus de force... C'est son époux qui revient... Oui... c'est lui... la voiture approche... mais elle passe... elle ne s'arrête pas...
Adeline a vu bien des heures s'écouler; le froid de la nuit, la fatigue de la veille, engourdissent ses sens. Malgré son désir d'attendre son époux, elle sent qu'elle ne peut résister plus longtemps au sommeil qui l'accable ; elle se décide enfin à se mettre au lit ; mais elle place sur sa table de nuit la lettre de madame Dolban ; elle veut l'avoir près d'elle , afin de pouvoir la montrer à son époux dès qu'elle le verra. C'est de cette lettre précieuse qu'elle attend son repos , son bonheur. Elle allume la veilleuse qui chaque nuit éclaire sa chambre ; elle se couche enfin... c'est à regret... elle voudrait combattre encore le sommeil... mais la fatigue l'emporte sur
l'inquiétude, ses paupières s'appesantissent... elle s'endort profondément.
Depuis une heure Adeline dormait ; un bruit assez fort, causé par la chute d'une chaise, l'éveille en sursaut : elle ouvre les yeux... mais elle ne distingue rien ! sa veilleuse est éteinte; elle fait un mouvement pour se lever. . . un bras passé autour de son corps la retient dans le lit , et deux baisers lui ferment la bouche. Adeline sait que son mari seul a une clé de sa chambre , que nul autre que lui ne peut la nuit pénétrer chez elle : c'est donc Edouard qui est rentré et qui est dans ses bras.
« Ah ! mon ami , » lui dit- elle , «. je t'ai attendu bien « longtemps, je désirais tant te voir... te parler... si tu « savais !... J'ai reçu une lettre de madame Dolban , la «pauvre femme!. „ elle est bien malheureuse!... Tu « verras que je ne m'étais pas trompée au sujet de Du- « fresne... le monstre !... C'est un homme bien dange- « reux; il est, dit-elle, capable de tout 1... c'est lui qui « l'a ruinée... il a tous les vices !... tous les défauts... « Mon cher Edouard, je t'en supplie, ne fais plus ta «société de cet homme-là... il te perdrait!... Tu ne « diras plus que ce sont des chimères... Tiens , la lettre « est là... sur ma table de nuit... si la lampe n'était pas « éteinte , je te la ferais lire de suite... »
Adeline est prête à se lever pour rallumer la veilleuse , mais l'amour la relient dans le lit ; elle se sent prodiguer les plus tendres caresses , les baisers les plus brûlants; elle a retrouvé son époux, elle se livre à ses désirs , s'abandonne à son amour; partage la vive ardeur dont il est animé; ses chagrins passés ne sont plus qu'un songe que la plus douce ivresse vient de chasser.
Le plaisir anièneaussi le besoin du repos: ivre d'amour et de bonheur, Adeline s'endort dans les bras de celui
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qui vient de partager son délire. Un rayon du jour perçait à travers ses carreaux , lorsqu'elle ouvre les yeux ; son âme est encore émue des plaisirs qu'elle a goûtés... Elle détourne la tête pour contempler son époux endormi... Un cri d'horreur lui échappe... elle tremble... elle suffoque... ses regards restent fixes... son cœur ne bat plus... C'est Dufresne qui est près d'elle... C'est sur son sein qu'elle a reposé sa tête... C'est à lui qu'elle a prodigué ses caresses... C'est dans ses bras qu'elle a connu le délire , les transports de l'amour.
Le cri de la jeuue femme a réveille Dufresne ; il contemple Adeline; un sourire perfide, une joie barbare animent ses yeux attachés sur sa victime ; celle-ci semble privée de la faculté d'agir... elle reste anéantie ; Dufresne veut mettre à profit le peu de temps, qui lui reste, il se rapproche d'elle... il veut renouveler d'odieuses caresses... Adeline se ranime, elle reprend ses esprits, elle repousse violemment le monstre... elle saute hors de son lit , s'enveloppe dans sa robe , et la fermeté de sa contenance , la fierté de son regard semblent défier une nouvelle offense.
Dufresne s'arrête, il la considère un moment en silence, puis laisse échapper un rire moqueur.
«Eh! quoi! madame, encore de la résistance... des « simagrées !... En vérité, après ce qui s'est passé cette « nuit entre nous, vous conviendrez que c'est bien un « enfantillage ! Votre fierté est maintenant fort dépla- « cée !... Allons , croyez-moi... faisons la paix... Je vous « assure que votre époux n'en saura rien. . . un peu plus. . . « un peu moins, il ne le sera pas davantage!... Eh! « d'ailleurs , je puis vous assurer que , de sou côté, il est « daus les bras d'une autre; vous n'aurez donc aucun <- reproche à vous faire... «
Dufresne fait quelques pas pour s'approcher d'Adeline ; elle s'éloigne de lui avec horreur... Il l'atteint, il veut de nouveau assouvir ses désirs... Adeline se débat, elle semble douée d'une force nouvelle, et sa voix, appelant Edouard, fait retentir l'appartement. Dufresne s'arrête, il la laisse libre; il sent que les cris de la jeune femme peuvent être entendus ; les gens de la maison pourraient venir, et cela dérangerait tous ses plans. Il faut donc malgré lui qu'il s'éloigne d'Adeline; mais la rage, la colère brillent dans les regards qu'il jette sur elle. Il court s'emparer de la lettre de madame Dolban , et la montre à celle qui brave sa fureur et déjoue ses nouvelles tentatives.
« Le voilà , » lui dit-il en souriant avec ironie , « le « voilà, cet écrit dont vous espériez tirer un si grand par- « ti... Vous dédaignez, vous rejetez mon amour, trem- « blez des effets de ma haine et de la vengeance que je « tirerai de vos mépris. Adieu , j'emporte la lettre de « madame Dolban, désormais elle ne vous en écrira plus. »
En disant ces mots, Dufresne sort précipitamment de l'appartement d'Adeline.