LES PASSIONS VONT VITE, QUAND ON NE LES COMBAT PAS
Edouard avait reçu de Dufresne une somme de cent mille francs; cet argent n'était qu'une moitié, de ce qu'a-
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vait produit la vente des actions ; mais Dufresne , qui est bien aise de garder une partie de la somme , dit à Edouard qu'il n'a pas négocié la totalité de ses rentes, parce que, sous peu de jours , il compte avoir de ce qui reste un taux plus avantageux ; et le crédule JMurville, s'en rapportant entièrement à la bonne foi de celui qu'il croit son ami , le charge de terminer l'affaire quand il le jugera convenable.
Tout occupé de sa nouvelle passion pour madame de Géran, Edouard s'est rendu chez la jolie veuve, négligeant pour elle son ménage, son épouse et son enfant. Il trouve seule celle dont les charmes enflamment son imagination. La soi-disant veuve est au fond de son boudoir, c'est déjà une faveur que d'être admis dans son tête-à-tète; la coquette sait y déployer toutes ses grâces, y faire usage de tous ses avantages, pour achever la conquête du jeune homme d'affaires; elle parvient aisément à son but: les gens faibles se laissent si facilement séduire!... Up sourire , un regard les rend amoureux , et de ce côtélà, les esprits forts ressemblent souvent aux esprits faibles ! Due femme adroite, et qui n*aimepas, ménage avec art sa défaite; ce n*est que lorsqu'elle est certaine de commander, de gouverner, qu'elle accorde ses faveurs. Auprès d'un roué, d'un libertin , madame de Géran aurait eu peu d'empire, mais avec un mari qui n'a encore aimé que sa femme, une coquette doit faire beaucoup de chemin !... C'est pourquoi une femme sage doit épouser de préférence un homme qui a couru les belles, car celuilà , du moins , est en garde contre la séduction.
Il est bien certain que pour rendre amoureux , il ne faut pas toujours l'être, mais seulement en faire semblant. Le véritable amour rend timide, gauche, imprudent , maladroit ; comment plaire avec tout cela ! Lors-
qu'on l'éprouve , on perd tous ses avantages : la jeune fille... ( notez bien que j'entends la jeune fille innocente) qui voit celui qu'elle aime entrer dans le salon ou elle est entourée de monde, devient à l'instant embarrassée , rêveuse, distraite ; le rouge lui monte au visage ; on lui parle, elle répond gauchement ; elle n'ose lever les veux de crainte de se faire remarquer ; elle tremble qu'on ne devine ce qu'elle cherche; il lui semble que tous les regards sont attachés sur elle, et que chacun connaît son secret. Si deux personnes parlent bas, elle s'imagine qu'elles s'entretiennent à son sujet. La moindre chose augmente son trouble. Si elle est musicienne et qu'on la conduise au piano , ses doigts se brouillent et ne peuvent glisser sur les touches. Chante-t-on, sa voix est altérée, elle craint de donner trop d'expression à des paroles qui peignent l'amour ; danse-t-on , elle craint de danser avec celui qu'elle adore ; elle se désole en secret s'il danse avec une autre!... Pauvre petite!... situ n'aimais pas!., s'il n'était pas là , tu retrouverais tes grâces , ta gaité ; tu serais peut-être coquette, mais tu séduirais davantage ; et tes charitables amies ne se moqueraient pas entre elies de ta gaucherie et de tes sottises.
Chez un jeune homme c'est encore pis, car la timidité, l'embarras qui s'emparent d'une jeune femme lui donnent toujours un certain air d'innocence, de candeur, qui fait excuser sa gaucherie. Mais un homme amoureux qui va s'asseoir et bouder dans le coin d'un salon, si celle qu'il aime ne l'a pas regardé assez tendrement; qui soupire, sans parler, lorsqu'il est assis près de sa belle ; qui ne sait que dire, lorsque l'occasion se présente de lui déclarer sa flamme; un tel homme, il faut l'avouer, est bien peu aimable ; dans le monde on en rit, et celle qui cause ses bévues est souvent la première a se moquer de lui. Tandis
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qu'un étourdi, qui n'aime point , qui ne sent rien, qui se plaît à tourmenter les femmes, qui tourne le sentiment en ridicule et la constance en dérision ; un mauvais sujet enfin, se rend aisément maître d'un cœur, et triomphe en un jour de celle pour qui l'amant sensible et timide a soupiré vainement plusieurs années !... Il est vrai que le mauvais sujet est bien \if, bien leste, bien entreprenant en tête-à-tête !... tandis que le pauvre amoureux ?... La chanson a bien raison :
Ah ! qu'on est bête quand on aime !
Mais je vois d'ici beaucoup de dames se fâcher contre moi et s'écrier: «Comment, monsieur l'auteur, vous « ne voulez pas que l'on nous aime véritablement? Mais «c'est affreux!... Vous avez des principes abomina- « blés!... »
De grâce, mesdames, calmez-vous, je me suis peutêtre mal expliqué; je ne veux pas que l'on vous aime gauchement, sottement, voilà tout; en cela vous conviendrez vous-mêmes que j'ai raison : un amant qui ne sait que soupirer est un être bien insipide , je veux que l'on vous fasse la cour avec esprit , quand on en a, avec gaîté , parce que la tristesse n'amène jamais d'heureux résultats ; avec mystère , parce que cela ajoute aux charmes de l'amour ; avec ardeur, parce que vous le méritez ; avec vivacité , parce que cela ne vous déplaît pas, et qu'enfin la vie n'est pas éternelle, et que lorsqu'on se convient, je ne vois pas la nécessité d'attendre un siècle pour se le dire ; vu qu'il vaut autant être heureux aujourd'hui que demain.
Mais laissons toute la métaphysique de l'amour, retournons près d'Edouard , qui en éprouve beaucoup pour une femme qui n'en a jamais éprouvé pour personne, et. qui
ne commencera pas par lui, qu'elle veut rendre son esclave, et que, par cette raison, elle ne compte pas aimer ; car on ne donne point des chaînes à celui qu'on aime , on les porte avec lui.
C'était une bonne fortune pour madame de Géran , qui , quoi qu'en ait dit Dufresne, n'était pas aussi cruelle qu'elle voulait le paraître , qu'un jeune homme riche et passionné comme Edouard. Si ce dernier avait voulu prendre des informations sur le compte de la jeune veuve , il aurait su que sa divinité avait une réputation plus qu'équivoque ; qu'elle avait eu des liaisons intimes avec un grand seigneur russe , un gros baronnet , un fournisseur et un marchand de cachemires ; que sa maison était le rendez-vous des jeunes fous, des étourdis, des intrigants et des joueurs; et qu'enfin on n'avait jamais trouvé au ministère de la guerre le nom du général dont elle se disait veuve.
Edouard ne sut rien de tout cela. Il crut posséder une femme qui se donnait à lui par la force de la sympathie qui. les entraînait l'un vers l'autre ; il fut tout glorieux d'un triomphe que vingt autres avaient remporté avant lui , et il s'extasia devant des charmes qu'il trouva bien supérieurs à ceux de sa femme, par la raison qu'une maîtresse a toujours la peau plus douce, la gorge plus ferme, et le pied plus petit qu'une épouse, ce qui n'est pas vrai les trois quarts du temps; mais les pauvres femmes s'en vengent, en se laissant admirer par des connaisseurs.
Edouard passa donc la journée à caresser la peau si douce, la gorge si ferme , et le pied si petit de madame de Géran, qui le laissait faire, parce qu'elle ne pouvait résister à la force de son amour et à la voix de son cœur; c'est du moins ce qu'elle lui disait en recevant ses ca-
resses. Le temps va bien vite dans de si aimables occupations. Edouard avait entièrement oublié sa maison et ses affaires. Il ne s'aperçut de la fin de la journée qu'à l'arrivée d'une douzaine d'individus , habitués de la maison de sa charmante veuve, et qui venaient tous les soirs faire la partie chez elle.
Edouard voulut alors se retirer, mais madame de Géran s'y opposa ; elle voulait le posséder toute la soirée, et d'ailleurs elle devait lui donner une revanche à l'écarté. Il n'y avait pas moyen de refuser. Edouard resta et se mit à une table de jeu devant sa bien-aimee, qui jouait l'écarté avec une grâce charmante : ce dont il devait savoir quelque chose.
Dufresne arriva le soir chez madame de Géran ; il parut surpris d'y trouver encore son ami. Celui-ci faisait alors la partie avec un homme qu'il ne connaissait point. Sa chère veuve avait abandonné le jeu, parce qu'elle jouait d'un bonheur étonnant , et qu'elle ne voulait pas , disait-elle, abuser de sa veine avec Murville. Cependant il n'était pas plus heureux avec le petit monsieur qui avait remplacé madame de Géran ; il perdait constamment et ne voulait pas quitter la partie , dans l'espérance de se rattraper.
Dufresne , arrêté devant Edouard , l'examinait en silence. Une joie secrète perçait dans ses traits ; il découvrait en lui tous les symptômes d'une passion, qui, une fois excitée , ne devait plus connaître de bornes. En voyant la figure décomposée de Murville , ses veines gonflées , sa respiration étouffée, il était facile de juger l'effet que le jeu produisait sur lui. Cependant , se rappelant que l'imprudent est porteur d'une somme considérable . et ne se souciant pas qu'elle passe dans les mains d'autrui , Dufresne s'approche d'Edouard et lui conseille ,
tout bas , de ne point jouer davantage; mais il n'est pas écouté : Murville éprouve déjà l'ascendant de la fatale passion à laquelle il vient de se livrer, et d'ailleurs l'entêtement, la vanité, l'empêchent de quitter la place.
« Du moins, » lui dit Dufresne, « si vous voulez con- « tinuer à jouer, remettez-moi votre portefeuille et ce « qu'il contient encore; vous avez assez d'argent devant « vous , surtout étant en malheur ; ne vous exposez point « à perdre en une soirée une somme aussi considérable. »
De la part de tout autre , cet avis n'aurait pas été écouté ; mais Dufresne avait pris tellement d'empire sur Murville, que celui-ci lui remet sans balancer son portefeuille, duquel il avait déjà tiré plusieurs billets de banque. « Tenez, « dit-il d'une voix entrecoupée et cherchant à déguiser la vive émotion que lui cause la perte de son argent, «prenez... Voici la clé de mon « appartement... vous m'attendrez chez moi. »
Dufresne ne s'était pas fait répéter ce conseil. Il s'était rendu chez Murville dans la soirée ; mais on avait tellement l'habitude de le voir, que les domestiques ne faisaient plus attention à lui. Dufresne avait attendu Edouard une partie de la nuit , seul dans son appartement, et voyant enfin qu'il ne rentrait pas coucher, il avait conçu le projet audacieux de s'introduire dans la chambre d'Adeline , lorsqu'elle serait endormie. Cela lui était facile, il avait remarqué où était placée la clé de son appartement , et nous avons vu comment il effectua son entreprise.
Quant a Edouard , la chance ne lui fut pas favorable. Il continua à perdre tout ce qui lui restait d'argent , et encore mille ecus sur sa parole. Pour le consoler, madame de Gérau le retint seul à souper. Elle lui assura que le chevalier Destleurets , qui l'avait gagné , était un
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fort galant homme qui lui donnerait sa revanche dès qu'il le désirerait , et que , comme il faut qu'à la longue la chance tourne, il devait s'attendre tôt ou tard à rattraper son argent. Des raisons aussi fortes firent oublier à Edouard le petit revers qu'il venait d'essuyer. Il se coucha près de sa belle conquête , qui l'enivra d'amour et de plaisirs, et il ne s'endormit que fort tard dans ses bras. Le lendemain il s'éveilla moins riche de dix mille francs; c'était payer un peu cher les faveurs qu'il avait obtenues ! mais l'amour ne calcule pas.
Adeline resta longtemps absorbée sous le poids de ses peines , et plusieurs heures après le départ de Dufresne, elle était encore assise à demi-nue dans un coin de sa chambre, n'ayant pour se couvrir que les vêtements dont elle s'était emparée , et qu'elle tenait encore pressés contre son sein.
Le jour brille; les domestiques vont et viennent dans la maison ; Adeline se lève enfin et s'habille machinalement , puis retombe sur la chaise qu'elle vient de quitter ; elle n'a plus de projets, de désirs, d'espérance; elle souffre , mais elle ne pense plus.
On frappe doucement à sa porte : elle sort de son accablement, elle rappelle ses idées, et retrouve le senti-
ment de ses maux- Elle va pour ouvrir... mais elle s'arrête près de la porte... une pensée subite la retient : si c'était son mari !... elle sent qu'elle ne pourrait supporter ses regards, elle croit qu'il lira sa honte sur son front 1... Pauvre Adeline I tu n'es pas coupable , et tu trembles !... Quel contraste avec ce que nous voyons tous les jours dans la société !
Une voix se fait entendre : c'est celle de la femme de chambre , qui demande à sa maîtresse si elle peut entrer ; Adeline se rassure et ouvre.
« Pardon, madame, » dit la domestique, « mais j'étais « inquiète de votre santé ; il est bien tard , vous ne m'avez « pas sonnée , et vous ne descendez pas pour déjeuner ? « — Il est tard, Marie? et monsieur Murville est-il rente tré? — Oui , madame , monsieur vient de rentrer tout « à l'heure , il est allé un moment dans son appartement , « puis il est ressorti tout de suite... — Il est sorti , ditesce vous? — Oui, madame. »
Adeline respire, elle se sent moins agitée; car elle redoute maintenant la présence de celui qu'elle attendait avec impatience quelques heures auparavant.
Marie regarde sa maîtresse; elle la trouve pâle et changée , elle soupire et la plaint; elle pense que la conduite de son mari est ce qui cause la douleur de madame Murville. Les serviteurs sont les premiers censeurs de la conduite de leur maître ; ils voient tout , rien ne leur échappe ! il n'est point de héros pour son valet de chambre , et peu d'époux fidèles pour les domestiques.
« Est-ce que madame a été malade cette nuit ? » dit enfin Marie à demi-voix. « — Non, non... je n'ai rien « eu , » répond Adeline en rougissant , puis elle cache sa figure dans son mouchoir, et cherche à retenir ses sanglots. « Pardi !... » reprend la bonne Marie, « ma-
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« dame a ben tort de se chagriner comme ça... ah ! mon « Dieu!... les maris font tous de même... c'est une fureur « qu'ils ont de courir !... on ne peut pas les en empè- « cher !... mais ça leur passe !... et madame est si bonne « que... — Laissez-moi. »
La domestique \a s'éloigner; Adeline la rappelle: « Marie, est-il venu du monde cette nuit dans la mai- « son? — Du monde... cette nuit!... » La femme de chambre regarde sa maîtresse avec étonnement, elle ne comprend rien à sa question. — « Oui... avez-vous en- « tendu frapper?... a-t-on fait du bruit ?... — Frapper la « nuit, ça n'aurait pu être que monsieur, mais il n'est « pas revenu, Dieu merci! nous avons été tranquilles! « et tout le monde a bien dormi; ce n'est pas étonnnnt , « après le remue-ménage de la soirée d'avant-hier nous « étions fatigués ! »
Adeline, un peu plus calme, renvoie sa femme de chambre ; elle est certaine du moins que son déshonneur est un mystère ; elle va près de sa petite Ermance ; elle la prend dans ses bras , et cherche près d'elle des consolations; une voix intérieure lui dit qu'elle n'est pas coupable; elle le sent, et reprend un peu de courage. L'intention seule fait le crime, et Adeline éprouve pour Dufresne la haine la plus violente; elle la nourrit avec délices; il lui semble que plus elle ressent d'horreur pour lui , moins elle est criminelle à ses propres yeux.
Mais une pensée accablante vient frapper ses esprits : elle se souvient des dernières paroles de Dufresne : Edouard en aime une autre. C'est dans les bras d'une autre femme qu'il a passé cette nuit cruelle ; il est revenu et n'a pas songé à la voir. C'en est fait , il l'oublie , il est infidèle!... Cette certitude achève de désoler la pauvre Adeline , elle lui ôte tout espoir de bonheur.
Encore tout étourdi de sa journée et de sa nuit, Edouard a quitté la demeure de madame de Géran pour rentrer chez lui; mais un sentiment de honte , un remords secret, l'empêchent de se rendre près de sa femme ; on a heau vouloir se trouver excusable, à moins d'être depuis longtemps adonné à tous les excès et habitué à braver l'opinion publique , on ne commet point une action coupable sans éprouver un mécontentement intérieur, sans entendre enfin les reproches de sa conscience. Edouard était encore trop novice dans le sentier du vice , pour ne point éprouver les remords qui suivent une première faute. Une nuit passée hors de sa demeure, son épouse délaissée, une somme considérable perdue au jeu en deux jours ! que de sujets pour se livrer à de sérieuses réflexions !... Edouard fit comme la plupart de ceux qui -viennent de faire des sottises : au lieu de se promettre d'être plus sage et plus rangé a l'avenir, il chercha à s'étourdir et se livra avec plus de fureur que jamais à toutes ses passions ; semblable à ces malheureux qui se noient par crainte de la fin du monde.
C'était auprès de Dufresne qu'Edouard était sûr de trouver de la dissipation. C'est donc chez lui qu'il se rend. Il est seul, livré à de profondes réflexions. Pour la première fois, Murville commence à le tutoyer; il se sent plus à son aise avec lui, depuis qu'il cesse d'être bien dans son ménage. 11 partage entièrement ses principes et sa manière de voir , toute cérémonie devait donc être bannie entre deux amis aussi unis. Edouard se jette dans un fauteuil et regarde Dufresne qui attendait qu'il parlât le premier.
« Me voilà , mon cher ami , je croyais te trouver chez « moi... — J'y suis allé hier au soir, mais ne vous voyant « pas revenir, et ennuyé d'attendre, je suis parti. — Ma
« foi, tu as aussi bien fait... Tu m'aurais attendu en « vain... J'ai passé la nuit chez madame de Géran... Tu «< m'entends... — Oui... fort bien! Je vous en fais mon « compliment, on n'est pas plus heureux... Cette femme- «< là vous adore 1 — Oh! elle est folle de moi !... c'est le « mot... elle ne voulait pas encore que je la quittasse ce « matin... J'ai eu beaucoup de peine à m'arracher de ses « bras ! . . . — Prenez garde ! madame de Géran a les pas- « sions vives... la tête ardente, l'imagination exaltée!... « elle est capable de s'attacher sans cesse à vos pas... — « Tu m'enchantes ! j'aime les femmes comme cela ! — « Mais si la vôtre venait à découvrir ! . . . — Bath ! bath ! . . . « la mienne est d'une indolence!... sa manière d'aimer « ne ressemble en rien à celle de madame de Géran... — « Si j'osais vous donner un conseil... — Parle... mais plus « de vous entre nous. . . bannissons la cérémonie, mon cher « Dufresne... — J'y consens avec joie!... — Tu disais « donc... — Si tu m'en crois , pour être plus libre , tu en- « verras ta femme à la campagne. — Parbleu ! tu as une « idéeexcellente!,.. Justement, ellemeparle tous lesjours « de champs, de prairies, de verdure!... je vais l'envoyer « paître; et je reste à Paris. — Mais tu ne me parles pas de « ta partie avec le chevalier Desfleurets? as-tu regagné? — « Non , au contraire , j'ai joué avec un malheur inouï , j'ai « constamment perdu... tu me fais songer que je lui dois « mille écus,etquej'ai promis de les lui donner ce matin. « — Les dettes du jeu sont sacrées, il fautt'acquitter. — « C'est ce que je vais faire. Il m'adonne rendez- vous au Pa- « lais-Royal... au numéro 9 ; est-ce qu'il demeure là? — « Ah! ah! ah!... que tu esignorant, mon cher Murville! (u « ne sais pas que le numéro 9 est une académie , une rou- « lette... — Comment! ce chevalier va à la roulette?...— « Pourquoi pas? tu verras là des gens comme il faut: b°au-
coup de nobles qui veulent bien gagner l'argent des roturiers, et d'honnêtes bourgeois qui sont flattés de faire la partie d'un chevalier ou d'un vicomte; mais toujours de la décence ! . . . de la tenue ! point de bruit! ... Je t'assure que plus d'un joueur de société pourrait prendre .à l'académie des leçons de bienséance : on y perd son argent sans se plaindre!... on ne jure qu'entre ses dents! enfin tout s'y passe fort bien. — Parbleu ! je suis curieux de voir cela ; mais je croyais qu'un homme d'affaires ne devait pas se montrer dans de pareils lieux... on m'avait dit que cela était fort nuisible à sa réputation. — On t'a trompé , et la preuve c'est que tu verras là beaucoup de négociants, d'hommes d'affaires, d'agents de change, de courtiers marrons... c'est une très jolie réunion : c'est le rendez- vous des militaires, des étrangers, des grands seigneurs qui voyagent incognito; et : puis la police veille à ce qu'il ne se glisse point de cai naille; on laisse le 1 13 aux goujats, aux ouvriers, aux i petits fabricants, parce qu'il faut que ces bonnes gens
■ s'amusent aussi ; mais le numéro î) est presque aussi • honnête que Frascati. — D'après cela je puis sans î crainte m'y rendre. — Tu ne peux manquer d'y trouver i Desfleurets. Il y est depuis l'ouverture jusqu'à l'heure i des repas... encore ne sort-il pas toujours pour dîner. i Il est assis à la table verte, il pique des cartes. Il y a
■ dix ans qu'il cherche une martingale certaine pour faire
■ fortune , il assure qu'il la tiendra avant peu ; alors il en i fera part à ses connaissances. Si on pouvait trouver
■ cela ! ma foi, cela serait charmant!... on n'aurait plus « besoin de s'inquiéter de rien... on s'amuserait, on vi- « vrait le plus gaiment du monde... — Penses-tu que
< cela soit possible ?... — Eh! certainement! on a trouvé
< des choses plus extraordinaires!... on a des exemples...
« tiens... entre nous , je connais plus de vingt personnes « qui tiennent un rang dans la société, qui font de la dé- « pense , suivent les modes, ne se refusent rien... et qui « pourtant ne vivent que du jeu ; écoute un bon auteur :
Le jeu fait vivre à l'aise
Nombre d'honnêtes gens, fiacres, porteurs de chaise; Mille usuriers fournis de ces obscurs brillants Qui vont de doigt en doigt tous les jours circulants , Des Gascons à souper dans les brelans fidèles, Des chevaliers sans ordre et tant de demoiselles, Qui, sans le lansquenet et son produit caché, De leur faible vertu feraient fort bon marché !
« — Tu m'étonnes... je n'aurais pas cru... car c'est « toujours un hasard. — Eh! mou cher, il n'y a point de « hasard pour l'homme qui veut raisonner froidement, « calculer les chances, les séries et les probabilités... au « reste, ce que je t'en dis n'est pas pour t'engager à « jouer... tu n'y es pas heureux , il vaut mieux te tenir « au solide... — A propos, et les affaires? — Il y a de « la stagnation... il faut attendre!... — Soit. Ah! mon «cher Dufresne, si nous trouvions une martingale « sûre!... comme nous nous en donnerions pendant que « ma femme sera à la campagne... — Allons, crois-moi, « ne pense plus à cela !... ce sont des folies. . des chimè- « res... je te quitte. — Nous nous reverrons ce soir. — « Où donc? — Eh , parbleu ! chez madame de Géran. •>
Dufresne et Edouard se séparent ; le premier, bien certain de l'effet que ses discours auront produit sur la tête faible du mari d'Adeline , et celui-ci ne rêvant que roulette, martingale, et formant déjà les projets les plus extravagants.
C'est clans ces dispositions qu'Étlouard arrive à l'endroit désigné par le chevalier : il entre, il traverse plu-
sieurs salles, il pénètre enfin dans une pièce où les joueurs sont rassemblés autour d'une roulette. Il se sent rougir, et il cherche à cacher son embarras et à prendre déjà l'air d'un habitué de la partie. Le chevalier Desfleurets l'aperçoit : il se lève, court à lui et oublie de piquer sa carte, par l'empressement qu'il a de toucher ses mille écus. Edouard se hâte de s'acquitter, le chevalier est enchanté des procédés de son débiteur, il l'engage à s'asseoir un moment près de lui. Edouard hésite... il regarde avec inquiétudeautourdelui...il craint de rencontrer des personnes de connaissance. En effet, il aperçoit plusieurs hommes d'affaires qu'il a vus avec Dufresne , et quelques autres qui sont venus à sa soirée. Mais toutes ces personnes paraissent fort occupées autour du tapis vert, et ne font aucunement attention à lui ; le chevalier l'entraîne, il se laisse conduire... et le voilà assis à la table de roulette.
Desfleurets reprend sa carte et se remet à piquer, après s'être informé à un grand homme sec, en habit marron, des numéros qui sont sortis; le grand monsieur lui jette un regard colère , tousse , crache , se mouche, fait la grimace, ferme les poings et ne lui répond pas. « C'est un original , » dit tout bas le chevalier à Edouard , « il pique trois heures avant de risquer sa « pièce de cent sous , et attend presque toujours trop « tard... il épiait le zéro rouge, je gage qu'il sera sorti « sans qu'il l'ait mis!... cet homme-là ne saura jamais «jouer!... il est trop poltron!... »
Edouard écoutait et regardait avec étonnement ce qui se passait pour la première fois devant lui ; car, avant son mariage , il n'avait jamais voulu monter dans une maison de jeu , étant assez sage alors pour se défier de sa propre faiblesse. Ce n'est que lorsqu'on est certain de
ne point succomber à la tentation , lorsqu'on éprouve pour le jeu l'horreur qu'il devrait inspirer à tout homme sensé , que l'on peut monter dans un tripot. Quel vaste champ pour observer , pour étudier les effets de cette funeste passion! Le résultat des réflexions est triste, mais il donne une leçon utile, et c'est dans une maison de jeu qu'un jeune homme pourrait se corriger de ce goût fatal , si , au lieu de se livrer à la passion qui l'y entraîne, il pouvait examiner de sang-froid ce qui se passe autour de lui.
Quel vertige s'est donc emparé de ces malheureux qui se pressent contre cette table, et dévorent des yeux les masses d'argent, d'or, les billets de banque étalés devant les croupiers? Ils ne voient point que tout cela n'est là que pour les séduire, pour les eutraîner; ils se disent : Celui-ci gagne, cet autre sort les poches pleines; pourquoi ne serions-nous pas favorisés comme eux?... Eh! quand cela serait, l'argent gagné dans les tripots a-t-il jamais servi à enrichir une famille, à nourrir une épouse, à doter une fille, à secourir des infortunés? Non, les joueurs ont le cœur sec et dur, l 'âme sordide et dégradée par la passion qui les domine. S'ils gagnent aujourd'hui, ils rejoueront demain , jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus rien se procurer pour satisfaire ce besoin insatiable qui les ramène autour de la table fatale. S'ils rentrent les poches pleines d'or, ne pensez pas qu'ils soient plus généreux dans leur maison. Leurs femmes sont mal vêtues, leurs enfants manquent de tout , des créanciers assiègent leur porte ; mais ils ne donneront rien , ne paieront personne, se moqueront des menaces de ceux dont ils retiennent le salaire, et seront sourds à la voix de la nature. Bientôt ils perdront ce qu'un hasard heureux leur a fait gagner; alors , malheur aux êtres qui les entourent;
c'est sur eux qu'ils font retomber leur fureur, qu'ils n'osent point faire éclater devant des étrangers ! C'est dans leur intérieur qu'ils se livrent à la colère , à la brutalité, souvent aux derniers emportements. Il leur faut de l'argent, ils s'emparent de tout ce qui peut encore en produire ; les derniers vêtements de leurs enfants sont vendus , le produit d'une journée de travail disparaît en une seconde sur une couleur ou un numéro. Alors ils jettent des regards sombres autour d'eux , le désespoir se peint dans tous leurs traits ; ils regardent avec rage cet or qu'ils ne peuvent posséder, et les croupiers , qui voient leur douleur avec la plus froide indifférence. Alors, les désirs les plus coupables , les dernières bassesses tourmentent leur imagination exaspérée ; ils convoitent l'argent de leur voisin; ils en approchent leur main... et souvent, poussés par la passion cruelle qui les égare, ils comment le plus honteux des crimes!... Ces exemples ne sont que trop communs ; le jeu a trois résultats, mais ils sont inévitables : c'est de conduire au suicide , à l'hôpital ou au tabouret.
Edouard ne faisait point ces réflexions (malheureusement pour lui). Il regardait jouer, et, après avoir compris la marche de la roulette , il posa une pièce de vingt francs sur la rouge ; cette couleur sortit neuf fois de suite ; Edouard avait toujours laissé ses fonds, il gagna donc en cinq minutes dix mille deux cent quarante francs. Le chevalier Desfleurets , qui sautait d'étonnement sur sa chaise à la vue d'un bonheur aussi grand, conseilla tout bas à Murville d'en rester là pour le moment , parce que, d'après les probabilités et les piqûres faites sur sa carte, la noire ne pouvait manquer de sortir. Le chevalier était fort aise de voir gagner le jeune homme ; il comptait bien le retrouver chez madame de Géran , et comme il jouait
à l'écarté fort mal, et payait fort bien, c'était une bonne fortune de le savoir eu fonds.
Edouard ne s'occupait pas des probabilités, mais il sentait de grands tiraillements d'estomac; car l'occupation que sa nouvelle conquête lui avait donnée toute la nuit lui faisait éprouver le besoin de reprendre des forces. Il se leva donc et quitta la table , en promettant au chevalier de lui tenir tête le soir.
La boule s'arrêtait alors dans une case , et, contre l'attente de Desfleurets , elle se fixa sur la rouge. Edouard éprouva un violent regret d'avoir si tôt quitté la partie, mais il se promit de s'en dédommager à la première occasion. Le grand homme en babit marron , qui avait entendu le conseil que le chevalier donnait à Edouard ,
laisse échapper un b d'animal! en voyant sortir la
rouge, ce qui étonne un peu Murville, vu l'extrême bon ton que Dufresne lui avait annoncé régner dans cet endroit ; mais il n'en met pas moins son or dans ses poches , et sort tout radieux de son bonheur.
C'est chez lui qu'il dirige ses pas ; chemin faisant il songe à sa femme : elle doit être bien inquiète, bien fâchée contre lui ; elle ne l'a pas vu depuis la veille ; il se sent embarrassé pour lui parler ; cependant il se décide à se rendre chez elle, et, après avoir été porter son or dans son cabinet, où il trouve son commis endormi sur le Moniteur, Edouard monte à l'appartement de sa femme.
Malgré l'indifférence qu'il a depuis quelque temps éprouvée pour son épouse, Edouard se sent ému en voyant le changement qui , depuis la veille, s'est opéré dans toute sa personne : Adeline est pâle, abattue; ses yeux rouges et gonflés sont encore pleins de larmes ; tous ses traits portent l'empreinte du plus profond chagrin. Edouard ne doute point que sa longue absence n'ait causé
la douleur de sa femme; il s'approche d'elle... il cherche par quelles excuses il va colorer sa conduite.
« Vous m'avez peut-être attendu hier... vous avez «sans doute été inquiète... mais j'ai été retenu malgré « moi dans une société où l'on jouait... je gagnais , je ne « pouvais décemment quitter la partie,.. — Vous êtes le «maître de vos actions, monsieur,» répond Adeline sans lever les yeux sur son mari , « vous auriez tort de « vous gêner pour moi. »
Edouard ne s'attendait pas à rencontrer autant de soumission; il redoutait les reproches, les plaintes, les larmes ; mais Adeline n'ajoute pas un mot , elle paraît résignée , elle soupire et se tait. Cette conduite fait plus d'effet sur le cœur de son mari que les cris et les remontrances ; il se sent attendri , il est prêt à tomber aux genoux de sa femme et à lui demander pardon de ses fautes... mais l'image de madame de Géran vient s'offrir à sa pensée... elle change toutes ses sensations ; il chasse une sensibilité trop bourgeoise pour un homme à la mode , et revient à ses nouveaux projets.
« Madame, vous m'avez témoigné le désir de retour- « ner à la campagne, l'été commence à s'avancer, il faut « en profiter. Je pense d'ailleurs que cela fera beaucoup « de bien à notre enfant. Je vous engage à partir inces- « samment... Je ne puis maintenant vous accompagner ; « des affaires importantes me retiennent à Paris, mais « j'espère cependant aller vous voir souvent. — Il suffit, « monsieur, je vais tout préparer pour mon départ et « mon séjour à la campagne, où je resterai jusqu'à ce que « je reçoive de vous l'ordre de revenir. »
«D'honneur, » dit Edouard en lui même, « ma « femme est charmante!... quelle soumission!... quelle « obéissance ! . . . c'est vraiment extraordinaire ! »
212 FBÈRE JACQUES.
Il prend la main d'Adeline , il la presse légèrement dans les siennes, et, sans faire attention au frémissement de cette main jadis chérie , il dépose dessus un baiser bien froid , et s'éloigne avec la rapidité d'un écolier qui entend sonner l'heure de la récréation.
« Il veut que je parte, » se dit Adeline lorsqu'elle est seule, « ma présence lui est importune!... éloignons- « nous ! . . . qu'importe désormais en quel lieu je dois vivre, « puisque nulle part je ne trouverai le bonheur. J'ai perdu « l'amour démon époux , j'ai perdu l'honneur, le repos; « allons cacher ma triste existence; c'est pour ma fille « seule que je désire la conserver, je vais la lui consacrer «tout entière... Pauvre enfant! que deviendrais-tu, « si tu me perdais!... »
Adeline embrasse sa fille , c'est en se rappelant qu'elle est mère qu'elle tâche de ranimer son courage abattu. Elle fait les apprêts de son départ pour Villeneuve-Saiut- Georges, elle voudrait bien décider sa mère à l'accompagner, mais la maman Germeuil aime peu la campagne; elle a ses habitudes, ses connaissances à Paris, et la vieillesse devient toujours égoïste ; elle sent qu'elle n'a plus que peu de plaisirs à goûter et ne se soucie point d'en sacrifier.
Huit jours suffisent à Adeline pour faire les apprêts de ce qui lui sera nécessaire ainsi qu'à sa fille dans son séjour à la campagne. Au bout de ce temps, pendant lequel elle n'a fait qu'apercevoir son mari de loin à loin, elle se préparée partir. Cependant, avant de s'éloigner, elle veut tenter un dernier effort, non pour recouvrer l'amour de son époux , elle sait bien que ce sentiment ne se commande pas , mais pour lui faire enfin connaître Dufresne tel qu'il est. Edouard ne l'écoute plus et refuse de la croire quand elle lui parle du misérable qui le con-
duit à sa ruine ; mais Adeline songe à madame Dolban; elle pense qu'elle ne se refusera pas à écrire à Murville une autre lettre , dans laquelle elle lui détaillera la perversité de celui qu'il nomme son ami.
C'est pour l'honneur, pour la réputation d'Edouard qu'Adelinefait cette dernière démarche, qui ne lui rendra pas le bonheur, mais qui la rassurera sur le sort futur de son époux .
La jeune femme se rend aussitôt à la demeure de madame Dolban, elle s'informe au portier si elle peut la voir. « Vous venez trop tard , madame , » lui répond cet homme, « madame Dolban est morte il y a trois jours!... « — Elle,est morte ! ... et elle m'a écrit il y a neuf jours ! . . . « — Ah! mon Dieu, v'ià c' que c'est que le monde!... un « redoublement de fièvre... et puis des coliques nerveu- « ses... que sais-je!... ça l'a emportée tout de suite. »
« Tout est perdu ! » dit Adeline en s'éloignant , « plus «d'espoir de convaincre Edouard!... Dufresne triom- « phe ! il l'entraînera à sa perte ! »
Découragée par ce nouveau revers, la triste Adeline se hâte de quitter Paris; elle part avec sa fille pour Villeneuve-Saint-Georges, et seule au fond d'une voiture, n'ayant que son enfant pour témoin de sa douleur, elle songe à la différence de ce voyage avec celui de l'année précédente , et pleure sur la rapidité avec laquelle a fui son bonheur.
LES INTBIGANTS. — LES JOUEUBS. — LES ESCEOCS.
Débarrassé de la présence de sa femme , dont la vue est encore pénible pour sa conscience, Edouard se livre sans contrainte aux conseils de Dufresne, à son amour pour madame de Géran et à sa passion pour le jeu.
Dufresne avait gardé la moitié de la somme provenant de la vente des rentes. Son intention avait toujours été de s'approprier une partie de la fortune d'Edouard , dans la bourse duquel il puisait déjà depuis quelque temps, parce que , disait-il , les affaires n'allaient pas bien. Mais Dufresne joignait à tous ses vices celui d'être aussi un joueur, et la somme qu'il avait gardée alla bientôt se perdre dans le gouffre où il avait, en peu de temps, englouti la fortune de madame Dolban.
Edouard passe une partie de ses journées dans les académies et les nuits près de madame de Géran chez laquelle on joue un jeu d'enfer. Des gens assez bien couverts , mais dont la figure dénote la bassesse , se rendent tous les soirs chez la veuve du général , ou l'on est certain de trouver M. Murville et quelques autres dupes, que les intrigants se disputent et que les femmes entretenues s'arrachent.
Mais madame de Géran ne perd point de vue son amant; elle ne veut pas que son esclave lui échappe; elle sait mettre en jeu tous les ressorts de la coquetterie ; toutes les ruses, tous les moyens sont employés pour
étourdir et aveugler un homme qui se croit adoré, et fait tous les sacrifices pour satisfaire les désirs de sa maîtresse.
Madame de Géran mène ses amants fort grand train : jeu, spectacles, dîners, promenades, parties fines, toilette, cachemires, bijoux, soupers, tendresse, caresses!... ce n'est qu'avec tout cela que l'on peut compter sur sa fidélité, du moins ostensible. Mais il faut avouer aussi qu'au milieu de tant déplaisirs, Edouard n'a pas un moment à lui; il ne trouve même pas le temps de s'ennuyer, et c'est bien rare quand on se blase sur tout.
Cependant la chance a cessé de lui être favorable. Après avoir gagné à la roulette plusieurs fois de suite, il éprouve l'inconstance de la fortune et perd des sommes considérables. Au lieu de s'arrêter, il s'entête : c'est l'effet inévitable d'un premier gain qui amorce les gens qui commencent à fréquenter les tripots ; aussi les banquiers regardent-ils en souriant le joueur qui sort les poches pleines d'or, bien certains que le lendemain le malheureux perdra le double de ce qu'il a gagné.
S'il est quelque joueur qui vive de son gain , On en voit tous les jours mille mourir de faim.
Après avoir essayé du trente et un , du creps et de la roulette, et avoir en une heure perdu vingt mille francs, dernier restant de la somme que Dufresne lui a remise avant le départ de sa femme, Edouard rentre chez lui sombre et inquiet; il gronde ses domestiques, brusque tout le monde sans raison, mais il faut bien qu'il fasse supporter à ses gens une partie de sa mauvaise humeur. Il entre dans son cabinet où il trouve son commis endormi sur son bureau , il le pousse durement :
«Que faites-vous là?... Est-ce ainsi que vous vous « occupez de votre besogne?... »
Le jeune homme bâille, étend les bras, se frotte les yeux , et regarde M. l'homme d'affaires qui se promène à grands pas dans le cabinet.
« Eh bien ! m'entendez-vous , monsieur , pourquoi « n'ètes-vous pas à l'ouvrage?... — Mais, monsieur, vous « savez bien que je n'en ai pas. — Pourquoi n'éerivez- « vous pas des circulaires pour les provinces ?... — Mon- « sieur sait aussi qu'on a envoyé plusieurs de ses pros- « pectus aux mêmes personnes... et elles n'ont pas répon- « du. — Vous êtes un sot !... vous ne savez pas conduire « une affaire... et cette maison qu'on voulait acheter ? — « Monsieur, on est venu trois fois pour avoir des rensei- « gnemeuts , mais on ne vous a pas trouvé. — Il fallait les « donner, vous ! — Moi , monsieur, je les ignorais. — Et " ce placement de fonds qu'on voulait faire ? — On vous a « donné deux rendez-vous auxquels vous n'êtespasallé... « — Eh !...ces gens-là croient donc que je suis à leurs or- « dres... — Ils disent qu'il faut être exact... —Taisez- vous, « vous êtes un insolent. Je n'ai pas besoin d'un commis « qui dort sur mon bureau... Je vous renvoie. — Monsieur «va me payer d'abord mes appointements... — Vos « appointements ! . . . c'est en dormant que vous les gagnez. « — Monsieur, ce n'est pas ma faute s'il n'y a rien à faire « dans votre cabinet... payez-moi, et... — Je vous paie- « rai , laissez-moi. »
Edouard sait bien qu'il n'a pas de quoi solder son commis; il ouvre son secrétaire, visite tous ses tiroirs ei ne trouve rien. Il se fie sur la somme que Dufresne a encore entre les mains, et il veut le voir pour l'engager à vendre de suite , n'importe à quel taux : il lui faut absolument de l'argent. Fatigué et défait par sa séance au jeu , il ne veut pas sortir avant d'être habille; et il se décide à envoyer de suite chercher Dufresne: il sonne et appelle
son domestique, personne ne répond. Les valets ont perdu l'habitude de voir leur maître, depuis qu'Adeline a quitté la maison ; Edouard est quelquefois plusieurs nuits sans revenir coucher; les laquais ne se gênent plus ; ils passent leur temps à s'amuser. La bonne Marie , la seule domestique qui fût honnête , a quitté l'hôtel depuis le départ de sa maîtresse.
Edouard sort de son cabinet, il parcourt la maison , il trouve la cuisine déserte: mais la porte de la cave est ouverte; il descend et aperçoit son portier qui boit son vin avec la cuisinière; les valets restent tout interdits à l'aspect de leur maître. Celui-ci jure, tempête, et prend le portier par une oreille, tandis qu'il donne un coup de pied à sa servante.
« Monsieur, » balbutie le portier à moitié ivre , « vous « ne mangez plus chez vous... et nous venions savoir... « si voire vin ne s'aigrissait pas. »
Edouard chasse ses gens devant lui; il quitte la cave, remonte au premier, et croit entendre du bruit dans le cabinet de toilette de sa femme; il entre brusquement et aperçoit son valet de chambre faisant un enfant à la portière , jeune femme assez gentille, qui aimait autant l'amour que son mari aimait le vin.
«Morbleu!» s'écrie Edouard, «quelle maison!... « quel désordre!... croyez-vous , canaille, que je soui- « frirai cela ! je vous chasse tous !...
« — Comme monsieur voudra , » répond le valet de chambre sans se troubler, en rajustant ses vêtements , tandis que la portière mettait ses mains sur son sein et sur autre chose que sou doux ami venait de découvrir, « que monsieur nous paie de suite nos gages et nous le « quitterons. >< Edouard s'éloigne avec colère et va s'enfermer clans
son cabinet. Depuis le départ de sa femme il n'a pas donné un sou à ses domestiques , car il n'a jamais eu assez d'argent pour fournir à ses dépenses , et maintenant il est forcé de garder des misérables qui le pillent, le volent et mettent tout sens dessus dessous dans sa maison ; mais il pense que Dufresne va lui fournir les moyens de sortir d'embarras : il se dispose à aller le chercher, lorsque celui-ci entre d'un air désespéré dans son cabinet.
« Ah! tu viens à propos , » s'écrie Edouard , « j'avais « absolument besoin de te voir, mon cher; il me faut de « l'argent, il m'en faut aujourd'hui même. — Cela sera « difficile ! » répond Dufresne d'une voix sombre. — » Comment. . . n'as-tu pas les rentes ?. . . — Je venais t'ap- « prendre un malheur affreux ! celui à qui j'avais confié « tout cela... ainsi que la procuration en blanc... — Eh «bien?... — Il a vendu... mais il est parti avec l'ar- « gent... — Parti !... — Eh oui... il a disparu... impos- « sible d'avoir de ses nouvelles. »
Edouard est consterné. Il se jette avec désespoir dans un fauteuil. «Je suis ruiné!... j'ai tout perdu!... — <• Ruiné!... quelle folie!... quand on a du crédit... des « connaissances !... allons, reviens à toi... je te promets « de réparer cet échec... lie-toi a mon zèle... à mon ami- « tié... j'ai fait la faute par mon trop de confiance!... « je veux te tirer de là... — Mais par quel moyen !... — « 11 y en a mille... — Songe que je n'ai pas le sou... et « que j'ai besoin d'argent à chaque instant... surtout « avec madame de Géran... a qui je veux cacher ce mal- « heur... — Tu feras fort bien , quoique je sois persuadé « qu'elle t'adore !... — Je lui avais promis un cachemire " charmant dont elle a grande envie... — Tu le lui don- « lieras... tiens, signe cela... — Qu'est-ce que c'est?...
« — Pour vingt mille francs de billets à mon ordre. . . — « Mais je ne te dois rien... — Sans doute!... aussi n'est- « ce que pour avoir de l'argent. On appelle cela des bil- « Iets faits sous la cheminée. — Ah ! cela est permis ? — « Permis !... ah! parbleu , on ne demande pas de permis- « sion pour en faire. — Mais est-ce bien délicat... de... -■<■ — Ah! ah! tu me fais rire avec tes scrupules!... ou « bout du compte tu les paieras, ainsi , qu'a-t-on à dire ?. . . « — Et tu espères les escompter? — J'en suis sûr... ou «• te croit riche , tu as un train de maison !... ta soirée « t'a fait beaucoup de bien ! sois tranquille !... demain je « t'apporterai les fonds.. . et il ne faut qu'une bonne veine « pour rattraper le double de ce que tu as perdu aujour- « d'hui... — Maudite roulette!... une série d'impairs! — ■ « Oh ! c'est un hasard!... cela n'arrive pas deux fois... « ce diable de Desfleurets a, dit-il , trouvé une martin- « gale infaillible !... mais il faut des fonds pour la com- «mencer... — Nous n'en aurons pas assez peut-être... « — Oh! j'ai des ressources... mais signe vite, je vais « m'occuper de tes billets. »
Edouard signe pour vingt mille francs de lettres de change, et pour se distraire , se rend auprès de sa maitresse. Elle fait une petite moue en n'apercevant pas lo cachemire désiré , mais on le lui promet pour le lendemain et elle redevient charmante ; elle gronde son tendre ami sur son air sérieux et distrait ; celui-ci s'excuse en disant qu'il est fort occupé d'une affaire majeure; on l'embrasse, on le flatte , on le caresse. Un homme qui fait de grandes spéculations et qui est généreux, quel trésor à conserver !
La société ne tarde pas à arriver. Si elle est peu choisie , du moins est-elle fort nombreuse : des marquis ruinés, des seigneurs sans château , des propriétaires sans
propriétés, des chevaliers d'industrie , des hommes d'affaires , comme Edouard, tous joueurs ou intrigants, et quelques jeunes gens de famille n'ayant plus rien à perdre, ou quelques imbécilles se croyant dans le grand monde : voilà quel était en hommes le fond de la société; les dames étaient dignes de ces messieurs : de vieilles intrigantes, des entremetteuses , des femmes entretenues ou qui cherchaient à l'être , toutes habituées des tripots où l'on reçoit le beau sexe; telle était la réunion de madame de Géran , dans laquelle on affectait de la tenue , de grands airs, de belles manières et un langage sévère, qui ne tardait pas à devenir crapuleux lorsque les passions de ces messieurs et de ces dames étaient excitées , au point de leur faire oublier leur toilette, et le rang qu'ils croyaient avoir.
Madame de Géran donnait un punch : c'est une manière honnête de monter la tête aux joueurs , et de leur faire trouver les dames jolies. L'imagination échauffée par la liqueur prête des cbarmes à des beautés surannées ou flétries ; les verres circulent , les têtes se troublent , on joue gros jeu, la chaleur est étouffante , ces dames ôtent leurs fichus; l'œil d'un amateur placé debout contre la chaise d'une joueuse plonge dans une gorge qu'un corset barbare retient avec effort à un hauteur calculée; regarde-t-il en arrière , il aperçoit des épaules assez blanches , un dos entièrement nu , et sa vue , qui s'égare , devine le peu qu'on lui cache. Comment alors refuser la belle qui se retourne et vous emprunte vingtcinq louis en vous lançant un regard significatif pour le mode de paiement, dont vous prenez un à-compte en vous asseyant près de votre séduisante emprunteuse, et en pinçant tout ce que vous voulez; car on ne vous oppose aucune résistance ; et c'est ainsi que
l'on fait une connaissance dans les grandes réunions.
Edouard n'admire point les gorges et les dos de ces dames , parce qu'il est entièrement subjugué par une seule ; mais il se met à une table de jeu , après avoir emprunté trente louis à sa maîtresse, ayant, dit-il , oublié de prendre de l'argent; elle les lui prête sans difficulté, bien certaine qu'il les lui rendra avec intérêts le lendemain.
Un certain marquis de Monclair, ami intime du chevalier Desfleurets, propose à Edouard une partie d'écarté ; on se place , et Desfleurets reste derrière Edouard auquel , dit-il , il veut porter bonheur Cependant, loin de gagner, Murville perd toutes les parties; les trente louis qu'il vient d'emprunter sont déjà loin , mais on joue volontiers avec lui sur parole, parce qu'on connaît son exactitude à s'acquitter.
Madame de Géran fait circuler le punch avec profusion ; elle-même en boit lestement plusieurs verres afin de faire avec plus de grâces les honneurs de sa soirée. Chacun paraît fort occupé , soit du jeu , soit de la galanterie ; le bruit a remplacé la tenue ordinaire , on s'oublie de part et d'autre ,1a pudeur de commande fait place à la gaîté un peu libre de ces dames; on jure d'un côté, on rit de l'autre; on se querelle, on s'agace; on se dispute au jeu, on se fait l'amour sur une ottomane ; c'est un tableau très varié, très animé, où chacun a un intérêt particulier.
Madame de Géran parait elle-même fort échauffée quoiqu'elle ne joue pas; elle s'approche un instant de la partie d'Edouard , s'aperçoit qu'il est tout à son jeu , et sort du salon pour se rafraîchir un moment.
Edouard ne pouvait gagner une seule partie : la rage , le désespoir étaient au fond de son cœur; il devait déjà quinze mille francs au marquis, et doublait sans cesse son jeu dans l'espoir de s'acquitter, mais son attente était
toujours déçue. Pâle , tremblant , les yeux égarés , il ne sait plus ce qu'il fait ; ses mains se serrent , ses nerfs sont en contraction , il respire à peine.
« Je vous joue les quinze mille francs à la fois , » ditil enfin d'une voix altérée à son adversaire. « J'yeon- «sens, » répond le marquis, « vous voyez que je suis « beau joueur... c'est qu'en vérité je suis désolé de vous « voir perdre si constamment. »
Edouard ne répond rien , il est tout dans la partie qu* va s'engager : ses yeux sont attachés sur les cartes dont il attend son sort ; il n'y a pour témoins que Desfleurets qui est toujours resté derrière Edouard , et une vieille intrigante, qui est fort liée avec le marquis, et s'intéresse à son jeu. Tous les autres personnages de la société sont occupés à d'autres tables.
La partie s'engage, le marquis a déjà trois points... il retourne un roi... Edouard, outré d'un bonheur si constant , se retourne brusquement pour s'en plaindre à Desfleurets. . . il aperçoit celui-ci qui, avec d'aut res cartes, montre derrière son dos son jeu à son adversaire; le chevalier veut cacher ce qu'il tient , Edouard ne lui en donne pas le temps, il lui arrache les cartes des mains , voit la friponnerie dont il a été dupe, et dans sa fureur renverse la table en annonçant au marquis qu'il ne le paiera point. Le marquis , habitué à de pareilles scènes , ne se trouble pas, mais veut son argent. Edouard le traite d'escroc; son adversaire prend une chaise et le menace ; Destteurels ramasse quelques louis qui sont tombés à terre. La vieille jette les hauts cris, Murville s'empare d'un flambeau qu'il lance à la tète de son créancier. Le marquis reçoit le flambeau sur la figure, il perd un œil et une narine; il pousse des cris effroyables; tout le monde se lève, les Lmimes se sauvent , quelques hommes
en font autant , les escrocs qui se voient eu force entourent Murville et veulent le rosser... Dans ce moment Dufresne entre dans le salon... il aperçoit d'un coup d'oeil le danger d'Edouard : habile à profiter des circonstances, il perce jusqu'à lui , en repoussant tout le monde ; il crie plus haut que tous les autres , et, faisant signe à Edouard de s'éloigner, dit qu'il se charge d'arranger l'affaire et promet au marquis de lui faire payer la valeur de son visage qui ne doit pas être d'un grand prix. Dufresne a un ton qui impose à ces messieurs : ils se calment, et Murville qui, sent qu'il ne sera pas le plus fort , sort du salon , laissaut Dufresne pour répondant.
Afin de se consoler nu peu de cette aventure , Edouard cherche madame de Géran ; elle n'était pas dans le salon; il traverse les antichambres sans la rencontrer ; elle se sera rendue dans sa chambre qui est au-dessus : il monte précipitamment l'escalier qui n'est pas éclairé , mais il connaît le chemin, il ouvre le cabinet... aperçoit, par-dessous la porte , de la lumière dans le boudoir... la clé est à la serrure... il entre brusquement... mais que devient-il en apercevant sa chère maîtresse couchée sur un lit de repos avec son jockei , et dans une situation qui ne permet pas de douter du genre de rafraîchissement qu'elle se fait administrer !
Edouard reste quelques minutes immobile , ne pouvant eu croire ses yeux; le jockei , grand garçon de dix-huit ans, fort, robuste , bien bâti , mais bête comme un âne , donUl avait aussi les avantages , avait été choisi par madame de Géran pour son agrément particulier, et il s'acquittait avec zèle et ponctualité de son emploi; toujours prêt, dès que samaitressele demandait et lui faisait le signe convenu , elle n'avait encore eu qu'à se louer de sa bonne conduite et de ses services, dont elle faisait un usage
fréquent. Mais il faut dire aussi que Chariot n'était que depuis deux mois en condition chez madame de Géran , où Ton faisait fort bonne chère, maisoù les jockei étaient bien vite sur les dents.
Le punch avait fait son effet sur les nerfs de la petitemaîtresse ; elle avait senti le besoin de se faire rafraîchir; et après s'être assurée que Murville était engagé dans une partie sérieuse , qu'elle ne croyait pas devoir finir de sitôt, elle avait traversé son antichambre où était Charlot, en mettant son petit doigt dans son oreille; le jockei, qui savait ce que cela signifiait , avait volé sur les pas de sa maîtresse, et nous avons vu ce qui en advint.
Le boudoir était loin du salon : on n'avait entendu qu'une partie du vacarme, auquel d'ailleurs on était accoutumé; Chariot, cependant, s'était arrêté un moment pour écouter; mais sa maîtresse , qui n'avait pas de distraction et était toute à son affaire , lui avait dit avec tendresse : « Va donc, imbécile!... de quoi t'occupes-tu?... « laisse-les se disputer et fais ton service; » sur quoi « Chariot obéissant s'était remis à la besogne.
L'entrée subite d'Edouard ne dérangea donc pas le jockei ; présumant que c'est un des joueurs qui vient de se disputer en bas , et se rappelant ce que sa maîtresse lui a dit le moment d'auparavant, Chariot va son train sans se déconcerter, ni détourner les yeux ; quant à madame de Géran , voyant qu'il n'y a plus moyen d'abuser Edouard, elle prend son parti, ne se dérange pas non plus, et laisse faire son jockei.
Mais la colère de Murville, contenue quelques instants par l'excès de la surprise , éclate bientôt avec fureur ; il se saisit d'une pelle à feu et en applique plusieurs coups sur le postérieur découvert de Chariot ; celui-ci crie qu'on l'assassine : madame de Géran crie parce qu'elle
se trouve sous le joekei et qu'elle est fort attachée au derrière de son serviteur; enfin Edouard crie aussi fort qu'eux , et las de frapper Chariot , jette sa pelle dans la psyché de madame.
La glace est brisée, elle tombe en éclats; Edouard jure , tempête , ne se possède plus ; Chariot pleure en tâtant son postérieur meurtri ; madame de Géran appelle au secours, parce qu'elle craint pour ses autres meubles et même pour elle ; dans son effroi , elle repousse brusquement son joekei qui roule contre un lavabo qu'il renverse; la cuvette, les éponges, les flacons, les essences, roulent sur le parquet ; et au bruit , aux cris , aux éclats , aux pleurs , une partie de la société du salon accourt et pénètre dans le boudoir.
Chacun exprime sa surprise à l'aspect de madame de Géran dans le plus grand désordre ; du joekei se traînant la culotte bas , au milieu des débris de la glace , de la cuvette et des flacons ; et d'Edouard qui , l'œil furieux , et se promenant à travers les ruines , comme Achille autour des remparts de Troie , parait disposé à mettre tout à feu et à sang.
On veut savoir ce qui est arrivé; on se pousse, on s'informe , et en voulant rétablir le calme, on augmente le désordre. Le marquis de Monclair tient son mouchoir sur sa figure pour y retenir le restant de son nez ; il jure que Murville est un furieux que l'on doit enfermer ; Desfleurets le suit , tenant encore à la main un jeu de cartes avec lequel il préparait quelque coup particulier ; il met dans sa poche les flacons et les éponges qu'il rencontre sous sa main , et profite du désordre pour remonter sa garde-robe. Quelques vieilles coquettes s'empressent autour de Chariot , dont la jeunesse , et autre chose qui se trouve à découvert , intéressent beaucoup ces dames ;
226 FEÈRE JACQUES.
elles examinent les parties blessées et ordonnent des remèdes; les jeunes gens aident madame de Géran à refaire sa toilette ; ceux qui ont conservé le plus de sangfroid cherchent à calmer Murville , et demandent que l'on s'explique avant de se battre. Pourtoute explication , la maîtresse du logis réclame le prix de sa psyché et de sa toilette. Edouard , la traite de catin et repousse tout le monde; Dufresne, qui est toujours là dans les moments difficiles , tire Edouard par son habit et le fait malgré lui sortir du boudoir, laissant chacun rire ou crier suivant ses intérêts particuliers.
« Tu es un enfant, » dit Dufresne à Murville, lorsqu'ils sont dans la rue, « pourquoi faire un pareil ta- « page ? — Pourquoi?... Pourquoi?... Tu ne sais pas « que je suis trahi , trompé indignement par cette femme «dont je me croyais adoré!... et pour qui?... pour «un valet!... — Eh 1 mon Dieu, est-ce une raison «pour mettre une maison sens dessus dessous!... Il « faut savoir prendre les choses philosophiquement!... « On ne casse pas des meubles pour une bagatelle « semblable !.. Tu trouveras mille autres femmes qui «t'adoreront... pour ton argent!... — Après tous les « sacrifices que j'ai faits pour elle. — Ah ! c'est désagréa- « ble, j'en conviens !... Mais, mon cher, l'argent qu'on « donne à une femme est toujours placé à fonds perdu ! . . . « Tiens , le plus malheureux dans tout ceci , c'est ton « affaire avec Monclair... J'ai été obligé de lui donner « une grande partie de tes lettres de change , pour qu'il « n'allât pas montrer son visage chez un juge de paix; « cela aurait amené des débats , des procès et des frais , « qu'il faut toujours éviter avec la justice. Peste !... sais- » tU que tu es un terrible homme !... couper le nez à « l'un, fendre le derrière à l'autre !... Si je te laissais
« faire , tu te mettrais dans de beaux draps !... Heurcu • « sèment que je suis toujours là pour te calmer... mais « cette soirée te coûte cher... — Ainsi donc cet argent « sur lequel je comptais... — Oh ! sois tranquille... tu «en auras... tu feras d'autres lettres de change... et « d'ailleurs la veine changera... on n'est pas toujours « malheureux... il y a des moyens pour fixer la fortune.,. « — Des moyens?... — Oui, oui... Tu les connaîtras plus « tard... Mais voilà le jour qui commence à paraître, il « est temps d'aller nous coucher... Viens chez moi , de- « main nous songerons à nos affaires. »
Dufresne entraine Edouard qui , égaré , abattu , désespéré par tout ce qu*il a éprouvé depuis quelque temps , n'ose déjà plus jeter un regard en arrière, ni envisager tout ce que l'avenir lui prépare.
« Ha ça ! il faut maintenant arranger tes affaires , » dit Dufresne en se levant , après la nuit orageuse passée chez madame de Géran. « Tu vas faire encore pour une « quinzaine de mille francs de billets; je tâcherai de les « escompter. J'avoue cependant que c'est plus difficile « que je ne pensais... On ne se soucie pas trop de nos « signatures... On devient exigeant... Il n'y a que quel- « ques juifs... Mais ils prennent cinquante pour cent... « Qu'en dis-tu ?... — La perfide... me trabir pour un
« laquais !... — Comment , tu penses encore à ton infl- « dèle ! . . . quelle sottise ! . . . — Si je pouvais me venger. . . « — La meilleure vengeance , c'est de faire de la dé- « pense , d'afficher un grand luxe ; alors elle regrettera « ta conquête. Tu vois donc bien qu'il faut toujours de « l'argent. Je sors pour en trouver. Toi , ne te laisse pas « atteindre par la tristesse , sors de cet état de langueur « qui ne te mène à rien de bon. Va faire un tour au jeu. « C'est là que tu retrouveras du nerf, des idées... — Je « n'ai pas un sou, quelle figure ferais-je là?... — Tu « chercheras une manière pour gagner... Au revoir, je « vais faire de l'argent. »
Dufresne sort , et Murville se rend à sa demeure. Il y trouve une lettre de sa femme ; c'était la sixième qu'elle lui écrivait depuis son séjour à la campagne , mais Edouard n'avait jamais répondu. Il avait lu les premières ; elles contenaient les souhaits d'Adeline pour son bonheur, les prières de ménager sa santé , mais pas un mot d'amour; Àdeline n'osait plus l'entretenir du sien. Parler de notre tendresse à un infidèle, c'est parler à un aveugle des couleurs, à un sourd de la musique , à un sauvage de la bienséance.
Edouard ne lit plus les lettres de sa femme , parce qu'il ne sait que lui répondre. Son cœur ne lui dit rien , et sa couscience lui en dit trop. Il endurcit l'un et n'écoute pas l'autre. La saison est avancée; il craint qu'Adeline ne parle de sou retour, et il sent que sa présence le gênerait plus que jamais. Il veut lui cacher l'état de ses affaires , qui ne confirme que trop les craintes que sa femme et sa belle-mère ont manifestées.
En entrant dans ses appartements , l'homme d'affaires est fort surpris d'y trouver des huissiers qui procèdent a la saisie de ses meubles : «■ Qu'est-ce que cela signifie ? »
s'écrie Edouard ; « qui vous envoie chez moi ?. . . — Mon- « sieur, » répond un petit homme noir, « c'est le proprié- « taire de cet hôtel , dont vous ne payez pas le loyer... « — Il fallait me prévenir... — On vous a envoyé des « assignations... — Je ne les ai pas lues ! — Ce n'est pas « ma faute. — Je ne coimaispas les formes... — Com- « menti... Monsieur plaisante ! un homme d'affaires! a — Je n'en fais plus... — Cela ne nous regarde pas. »
Edouard laisse les gens de la chicane ; il monte à son cabinet : son commis n'y est point. Il visite ses papiers , mais lui-même ne connaît rien à ses affaires. Il jette avec humeur ses cartons au milieu de la chambre. Il descend , il appelle ses valets : ils sont partis. Le portier seul est resté , et il répond à Edouard avec insolence , parce qu'il s'aperçoit qu'il est ruiné.
Murville abandonne sa demeure et marche à pas lents vers le Palais-Royal , ne sachant à quel parti s'arrêter, et comment se débarrasser des huissiers. Il attend Dufresne pour le consulter. Celui-ci arrive enfin; il parait content, il annonce qu'il a trouvé de l'argent. Edouard se ranime à cette nouvelle , et il apprend a Dufresue ce qui se passe à son hôtel.
« Ma foi , » dit Dufivsne , « si tu m'en crois , tu les lais- « seras faire , et tu vendras un mobilier qui t'est inutile « pour le moment : tu n'as pas besoin d'un si grand « train de maison , puisque tu vis en garçon : c'est de « l'argent qui dort , nous le ferons valoir. — Mais si ma « femme revenait... — Bah ! elle préfère la campagne! <- et d'ailleurs ne sais-tu pas qu'a Paris, avec de l'ar- « gent , on trouve en une heure un hôtel , des meubles et « des laquais ? — C'est vrai , mais tu m'avais dit d'afli- « cher un grand luxe... — Nous allons nous loger magnik fiquemeut en garni. — Mais... ma réputation...
« Sois tranquille... elle est en bon chemin. Fais fortune, « et laisse parler les sots , voilà l'essentiel. — Oui , mais « je suis loin de faire fortune ! — Parce que tu t'y prends « mal !... — Je fais tout ce que tu me dis... — Eh ! « non ! tu as encore une fausse délicatesse qui te fait du « tort, et dont il faudra te défaire. Mais viens chez le « restaurateur : sablons le Champagne, le madère, et « moquons-nous des événements. »
Edouard se laisse conduire, il s'abandonne en aveugle aux conseils de Dufresne ; il suit le torrent qui l'entraîné , et les personnes qui l'ont vu à l'époque de son mariage, ont peine à le reconnaître , tant les débauches et le jeu l'ont changé.
Quelle existence que celle d'un joueur ! Jamais de repos, de tranquillité, il semble qu'une fièvre permanente agisse sans cesse sur ses organes 5 ses yeux sont caves , rouges; son teint pâle et flétri par les veilles ; ses joues creuses , ses traits tirés ; sa mise sale et en désordre ; sa démarche brusque ou incertaine; une certaine inquiétude se lit dans ses yeux ; s'il sourit , c'est avec amertume : il semble que la gaîté soit étrangère à son âme, sans cesse agitée par la soif de l'or, par l'avidité du gain, par l'anxiété du jeu.
Voila quel est Edouard ; qui pourrait reconnaître ce jeune homme, lorsque tout entier a son bonheur, à son amour, il conduisait avec fierté sa charmante future à l'autel. Maintenant ses traits sont flétris , l'expression de sa physionomie est changée, sa voix même n'est pas reconnaissable, car, au milieu des transes, des angoisses qu'il éprouve chaque jour, les mouvements du désespoir, de la fureur, les jurements, les imprécations , ont rendu ses accents sombres ou rauques. Sa conversation se ressent de la compagnie qu'il fréquente ; ce n'est pas
dans les tripots , avec des filles ou des escrocs , que l'on prend le ton de la bonne compagnie ; on y perd toute politesse, toute pudeur, toute retenue. Edouard crie, s'emporte , jure à tous propos ; sa manière , sa tournure , ses principes sont semblables aux modèles qu'il a sans cesse sous les yeux. Un nomme vertueux, probe, raisonnable , a bien de la peine à résister à l'influence d'une mauvaise connaissance ; que doit donc faire un homme faible, asservi à ses passions , et qui ne s'entoure plus que du rebut de la société ?
L'hiver est venu ; Edouard ne reçoit plus de lettres de sa femme. Il ignore que Dufresne les reçoit pour lui et les renvoie à Adeline de la part de son époux. Les premières lettres de change ont été payées avec la vente des meubles, mais les secondes vont échoir, et les deux inséparables n'ont plus d'argent. C'est en vain que Murville , qui ne rougit plus de tendre la main et d'emprunter de côté et d'autre, va le soir, avec le peu qu'il a trouvé, s'asseoir autour du fatal tapis vert ; c'est en vain qu'il essaie aussi de calculer et de combiner en piquant des cartes ou en faisant des martingales ; rien ne réussit. Il voit passer devant le banquier l'argent qu'il vient de déposer en tremblant sur un numéro; le fatal râteau éloigne de lui cette somme qu'il espérait quadrupler ; il n'a plus rien, il roule les yeux dans la salle... il cherche quelque connaissance pour emprunter encore... il n'en aperçoit pas : il n'est plus d'amis pour les joueurs. Edouard sort du numéro 9, il parcourt les galeries du Palais-Royal , il monte à chaque académie pour chercher Dufresne ou quelque autre; il ne rencontre personne qui veuille lui prêter. Il arrive au 1 13 où il n'avait pas encore pénétré. Il voit le pauvre ouvrier qui vient exposer, en frémissant , le fruit de sa journée de travail ; il sort
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les poches vides, et s'en retourne vers sa demeure, où sa femme laborieuse veille avec ses enfants et attend le retour de son mari pour aller acheter de quoi faire souper sa petite famille... mais il n'apporte rien ; les pauvres enfants se coucheront sans manger, l'épouse malheureuse trempera son grabat de ses larmes , parce que son mari a été au jeu.
Et ce marchand que l'on croit tout occupé de son commerce, que fait-il dans cet antre du vice?... Il perd sa fortune, sa réputation , son honneur, le bien de ses correspondants. Il doit le lendemain payer des billets qu'il a souscrits, et c'est à la roulette qu'il vient en chercher les fonds!... son regard est attaché sur la couleur qu'il espère voir sortir, et, chaque fois que le sort trahit son attente , sa main , cachée dans sa poitrine, déchire ses vêtements, arrache son sein!... Mais il ne sent rien... ses sensations sont concentrées sur la boule qui va décider de son sort.
Ce jeune homme, dont l'extérieur est honnête, la mise décente et qui a l'air de se cacher, parce qu'il est encore sensible à la honte , vient exposer aux chances du hasard une somme que le banquier chez lequel il est employé lui a remise pour aller porter chez un notaire. La fortune le trahit, il a tout perdu! et il reste là... il doute encore de son crime , de son malheur!... Que fera-t-ilen sortant de ce repaire où il laisse son honneur?... Sa famille est pauvre , mais honnête, il ne peut se résoudre à la déshonorer, à supporter les reproches de son père ; le désespoir s'empare de son âme , il ne voit plus qu'un seul moyen pour éviter l'avenir qui l'épouvante. Il sort... il presse sa marche, il se dirige du côté de la rivière, il arrive... il met fin à son existence en se précipitant dans les flots !... et celui qui pouvait fournir une carrière heu-
reuse et honorable , celui qui devait faire le bonheur de sa famille, se suicide à vingt ans parce qu'il a été au jeu.
De pareils tableaux ne sont que trop vrais, nous en avons tous les jours des exemples; quand donc ces maisons du crime cesseront-elles d'être tolérées?...
Edouard aurait dû profiter des leçons qu'il avait devant les yeux ; au lieu de cela, il alla se placer au biribi; il avait encore dix sous dans sa poche , il s'empressa d'aller les jouer à la table où l'on tire jusqu'aux derniers liards des malheureux.
C'est à cette table , assis auprès de gens qui ressemblent à des mendiants, qu'il est depuis un moment, lorsque Dufresne paraît et lui fait signe de le suivre.
« j'ai de bonnes nouvelles à t'apprendre, » lui dit-il d'un air joyeux; « d'abord , ta belle-mère est morte hier « soir d'une attaque d'apoplexie foudroyante. — Se pour- « rait-il ? — C'est un garçon d'ici , qui loge dans sa mai- « son, qui vient de me l'apprendre. De plus, j'ai trouvé » de l'argent sur tes lettres de change, à condition que « tu donneras ta maison de Villeneuve-Saint-Georges « pour hypothèque... — Ma maison... mais... — Allons, «ne vas-tu pas faire des difficultés?... d'ailleurs, avec « le peu que tu auras de ta belle-mère tu paieras tes bil- « lets et tu garderas ta maison. Tu vois que tout s'ar- « range pour le mieux... Oh!... si j'avais pensé plus tôt « à ta maison de campagne... Mais eniin te voilà en « fonds, c'est l'essentiel ; il te faudra, pour recueillir ce « que laisse madame Germeuil, une procuration de ta « femme... — Comment l'avoir?... je n'oserai jamais lui « apprendre la mort de sa mère , elle va être désolée ! . . . « — Eh bien ! je m'en charge ! si tu veux , j'irai pour toi « à Villeneuve-Saint-Georges, et j'apprendrai cette nou- « velle à ta femme avec tous les ménagements possi-
«bles!... — Tu me feras grand plaisir... dis-lui aussi « que je ne l'oublie pas... que je compte aller la voir in- « cessamment... — Oui , je sais tout ce que je dois lui « dire. Repose-toi sur mon zèle et mon amitié. ••>
Cet arrangement étant terminé, Dufresne se hâte de se faire donner les papiers nécessaires pour se rendre près d'Adeline qu'il brûle de revoir. Quant à Edouard, après avoir engagé sa maison de campagne, dernier asile de sa famille, et avoir touché le montant de ses effets, il se livre de nouveau à la passion effrénée qui îe domine.