‹ Frère JacquesChapitre 33 sur 41 · LES BONNES GENS. — RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

LES BONNES GENS. — RECONNAISSANCE

Adeline est toujours à la jolie maison de campagne. Elle y est arrivée bien triste , bien malheureuse ; mais enfin le calme des champs , les premières caresses de sa iille , ont ramené un peu de repos dans son âme ; elle est résignée à son sort. Dans les premiers jours de son arrivée, elle espère encore qu'Edouard viendra la rejoindre, qu'il se lassera des faux plaisirs auxquels il se livre, et ouvrira les yeux sur les personnes qui l'entourent; mais elle ne tarde pas a perdre cette dernière espérance. Elle écrit à son époux , il ne lui répond pas; elle a, par sa mère , des nouvelles de Paris, et ces nouvelles sont désespérante*; elle apprend à quels excès se livre celui qu'elle aime toujours ; elle frémit : elle songe à la ven-

geance de Dufresne , à la faiblesse d'Edouard ; elle écrit encore ; mais on lui renvoie ses lettres sans les ouvrir. Cette dernière marque d'indifférence et de mépris ulcère le cœur d'Adeline ; elle attend en silence , et sans se permettre une plainte , que l'homme dont elle a fait le bonheur se souvienne des liens qui l'attachent à elle.

En se promenant un jour dans la campagne avec sa petite Ermance dans ses bras , Adeline, livrée à ses pensées, ne s'aperçoit pas qu'elle fait plus de chemin qu'à l'ordinaire, mais enfin la fatigue la force à s'arrêter. Elle regarde autour d'elle ; ne reconnaissant pas le site et craignant de s'égarer pour revenir, elle se dirige vers une ferme qu'elle aperçoit dans l'éloignement, afin d'y demander son chemin et un guide si cela lui est nécessaire.

Elle arrive bientôt à la ferme de Guillot, car c'était elle qu'elle avait aperçue. Louise était sur sa porte , faisait rentrer ses canes et ses poules ; Sans-Souci était dans la cour, occupé à ranger des bottes de foin. Les enfants barbottaient, suivant leur usage, pêle-mêle avec les oies, les poulets et le fumier.

Ce tableau fait sourire Adeline ; elle regrette de n'être pas née au village , où l'on coule des jours uniformes , monotones peut-être , mais du moins exempts de trouble et d'amertume.

La fermière s'empresse de faire entrer la jeune dame à la ferme. Elle prend la petite Ermance , la fait sauter dans ses bras , tout en répondant aux questions d'Adeline , qui apprend qu'elle est à plus de deux lieues de sa demeure, et qui, touchée de l'accueil franc et cordial des villageois , consent à se reposer quelques moments chez eux et à prendre sa part du repas préparé pour le retour des travailleurs.

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Six heures sonnent : c'est l'instant où les habitants de la ferme se rassemblent gaîment pour prendre un repas simple, mais bon, nourrissant, et toujours assaisonné par l'appétit.

Guillot arrive portant du bois , suivant son habitude. Sans-Souci entre dans la salle en fredonnant une chansonnette, et Jacques dépose dans un coin les instruments aratoires. Le fermier examine la jeune dame avec l'air benêt qui lui est familier ; Jacques salue et va se reposer sans faire beaucoup attention à Adeline, tandis que celleci , en regardant le nouveau venu , cherche à se rappeler une circonstance déjà éloignée de son souvenir.

On se met à table. Jacques est placé près d' Adeline, qui est surprise de sa politesse , de ses manières franches et de sa douceur avec les enfants. De temps à autre , elle lance un regard sur cette figure sévère , décorée de larges moustaches , et sur laquelle est l'empreinte de plusieurs cicatrices ; Jacques ne s'aperçoit pas de l'attention de la jeune dame à le considérer ; il ne peut reconnaître une personne qu'il n'a vue qu'une fois à travers la grille d'un jardin , et à laquelle alors il n'a pas fait beaucoup attention. Mais en considérant la figure de Jacques, et surtout ses énormes moustaches, Adeline se souvient de l'endroit où elle l'a aperçu : elle ne peut retenir alors une exclamation de surprise. «Comment! c'est vous, « monsieur? Ah ! je savais bien que je vous avais déjà « vu... — Est-ce de moi que madame veut parler? » dit Jacques avec étonnement. « — Oui, monsieur, oh ! c'est « bien vous!... j'en suis certaine maintenant. — Vous « connaissez mon camarade, madame, >< dit Sans-Souci , « vous connaissez en ce cas un brave... un honnête gar- « çon. — Je n'en doute pas , et cependant monsieur m'a « fait grand' peur !... -Peur , madame, j'en suis dé-

« sespéré! mais comment ai-je pu?... — Souvenez-vous « d'un certain jour où vous allâtes à Villeneuve-Saint- « Georges... il y a seize mois environ : vous vous êtes « arrêté longtemps contre la porte d'un jardin ; cette porte « grillée et mal recouverte en planches ne laissait voir « dans le jardin que votre figure... et j'avoue qu'alors « vos yeux, vos cicatrices et vos moustaches m'ont beau- « coup effrayée ! — Quoi ! madame , » dit Jacques après avoir à son tour considéré Adeline avec intérêt , « vous « étiez dans ce jardin? — Oui, monsieur, c'est celui de ma « maison. Mais alors je le visitais pour la première fois « avec ma mère et mon mari. »

Jacques ne répond rien ; il devient sombre et rêveur ; il passe sa main sur son front, caresse un moment ses moustaches et laisse échapper un profond soupir.

« Eh ben ! » dit Guillot , après avoir bu un grand verre de vin , « v'ià c' qui fait ben voir que, quand même... et « nonobstant qu'une figure soit ou non et j' dis même « que ce n'est pas toujours une moustache derrière une « porte qui fait que; car, on voit tout même que, quand « une personne qui a peur croit comm' ça des choses !... « Alors c'est pus ça!...

« — C'est juste , not' homme , » dit la fermière en coupant court à l'éloquence de Guillot , « d'ailleurs si « madame avait vu c*te croix d'honneur qu'est sus l'es- « tomac de not' ami Jacques , j' pense ben qu'ail' n'aurait « pas eu peur. — ■ Oh ! » dit Adeline, « je n'ai pas besoin « de la voir maintenant pour juger de mon erreur. Mais « que voulez-vous? La situation singulière... Les femmes « sont craintives, et cette tète à moustaches qui parais- « sait seule au fond du jardin... — Ah! ça, au fait, » reprend Guillot, « c' n'est pas l'embarras, maisj' crois « que j' aurions eu peur tout d' même, parce que la sur-

« prise... derrière une grille... et des moustaches... dans « un jardin... on n'est pas maître de ça !.. .

« Tais-toi , not' homme , t'es un poltron ; n'est-ce pas , « cousin , que c'est honteux? — ■ Ah ! mille baïonnettes,» dit Sans-Souci , « si les voleurs attaquaient la ferme , « je vous réponds que je les ferais marcher, moi , et eu <r avant ! . . .

« — Monsieur votre époux est-il toujours à Villeneuve- « Saint-Georges? » dit Jacques cà Adeline après un moment de silence. « — Non , il est à Paris... depuis long- « temps ! »

La jeune femme paraît si triste , en prononçant ces mots , que Jacques se repent de sa question. Plus il considère la femme de son frère , plus il se sent entraîné vers elle et porté à l'aimer; il ne doute point qu'Edouard ne lui ait fait un mystère de sa rencontre avec lui. « Elle « ne m'aurait pas repoussé , » se dit-il tout bas ; « avec « tant de douceur dans les traits et dans la voix , on ne « peut avoir un cœur dur et insensible. . Edouard seul est « coupable ! ne le lui disons pas ; je l'affligerais inutile- « ment, et d'ailleurs je ne prétends pas me rapprocher « de l'ingrat qui me repousse.»

La nuit approchait; Adeline ne pouvait rester au village; chacun s'offre pour l'accompagner; elle choisit Jacques , pour lui prouver qu'elle ne conserve plus de souvenirs désagréables contre lui ; il est en secret flatté de cette préférence. Il prend la petite Ermance sur un bras , offre l'autre à la jeune femme qui dit adieu aux habitants de la ferme , et, charmée de leur accueil obligeant, promet de revenir les voir souvent.

Le chemin se fait d'abord assez silencieusement. De temps à autre Jacques embrasse la gentille Ermance qui n'a que huit mois, mais qui sourit déjà au brave

soldat , et passe sa petite main sur ses moustaches. « Je suis fâchée , » dit Adeline , « de la peine que je « vous donne , mais je ne croyais pas avoir fait tant de «chemin... — Madame, c'est un plaisir que vous me «procurez... — Cet enfant vous fatigue... — Me fati- « gue... non, mille canons !... Ah ! pardon ; devant les « dames on ne doit pas jurer... — On excuse cela dans « un ancien militaire... — C'est que j'aime beaucoup les « enfants... et cette petite... elle est vraiment gentille... « — Ah !... c'est ma- seule consolation !... » dit tout bas Adeline. Jacques ne peut l'entendre, mais il s'aperçoit qu'elle est triste; il change de conversation.

« Madame va sans doute bientôt retourner à Paris; la « saison est avancée... nous touchons au mois d'octobre. « — Non , je ne pense pas quitter encore la campagne... « Peut-être y passerai-je l'hiver!... — C'est singulier, » dit Jacques en lui-même, « elle reste aux champs et son « mari à la ville... feraient-ils mauvais ménage? En ce « cas , « reprend-il , « j'espère que nous aurons quelque- « fois le plaisir de voir madame à la ferme. — Oui, je « me fais aussi une fête d'y retourner. Vous êtes parent « du fermier, je crois? — Non, madame... mon cama- '< rade est leur cousin... mais , moi, je ne suis qu'un an- « cien soldat... sans famille, sans connaissances, et au- « quel ils ont bien voulu fournir du travail. — Je suis « certaine qu'ils s'en félicitent chaque jour... Vous êtes « encore jeune, vous ne pouvez avoir servi longtemps?... « — Pardonnez-moi , je me suis engagé de bonne heure ! . . . « — Et à votre retour de l'armée vous n'aviez pas une « mère, une sœur, pour vous prodiguer des soins et vous « faire oublier les fatigues de la guerre?... — Non, ma- « dame .. Je n'avais qu'un parent... mais il m'a traité « avec si peu d'amitié!... je suis fier... j'ai de l'honneur,

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« j'ai repoussé des secours qui n'étaient point offerts par « le cœur et qui m'auraient humilié. — C'était sans « doute quelque parent éloigné?... — Oui , madame. — « Mon mari a un frère... Tenez, il se nomme Jacques « comme vous ; depuis bien des années il a quitté sa fa- « mille; il est sans doute mort ; mais s'il existait encore, « s'il revenait... Ah ! je suis bien sûre qu'Edouard serait « enchanté de le voir !... »

Jacques ne répond rien ; mais il détourne la tète pour cacher à Adeline une larme qui s'échappe de ses yeux.

On arrivait alors à la maison de Murville. Adeline engage Jacques à entrer se reposer quelques instants; mais il refuse , il craint de céder à son attendrissement et de se trahir.

« Du moins, » dit la jeune femme , « quand vous vien- « drez à Villeneuve-Saint-Georges , j'espère que vous « vous arrêterez chez moi. Je vous ferai visiter les jar- « dins que vous n'avez vus qu'au travers d'une grille. — « Avec plaisir, madame ; je vous engage aussi à ne point « oublier la ferme. »

Adeline le promet , et Jacques s'éloigne en jetant encore un regard sur la maison.

«C'est un brave homme,» dit Adeline en rentrant « chez elle , « et nous le jugions bien mal , maman et « moi !. .. Je suis sûre que ces dehors brusques et sévères « cachent une âme sensible et un cœur franc. Ah ! les «■ apparences sont bien trompeuses! »

Quelque temps après, Adeline se rend un matin à la ferme , suivie de sa bonne, grosse fdle de campagne, qui porte son enfant. Les villageois la reçoivent avec joie. Adeline est si aimable , si douce , si simple avec les habitants de la ferme , que les bonnes gens sont à leur aise auprès d'elle. Guillot fait des phrases à perte de vue;

Louise fait sauter la petite Lrmance; Sans-Souci jure qu'il n'a jamais vu de femme aussi douce au régiment , et Jacques témoigne à la jeune dame les plus grands égards, le plus vif intérêt; ses prévenances pour Adeliiie sont si recherchées , ses manières si respectueuses , qu'elle ne sait comment interpréter sa conduite à la fois touchante et mystérieuse. Mais les regards de Jacques ont une expression qui ne saurait offenser ; c'est de l'intérêt , de l'amitié qu'elle lit dans ses yeux, et son cœur éprouve les mêmes sentiments sans qu'elle sache pourquoi.

Chacun se dispute l'honneur de reconduire la jeune dame; Guillot offre son bras, Louise veut porter la petite ; Jacques sert de guide, et Sans-Souci veut aller en éclaireur. Mais Adeline, pour ne point faire de jaloux, revient seule avec sa bonne lorsqu'il n'est pas tard; à moins, cependant, que le temps ne soit fort beau; car alors Villeneuve-Saint-Georges est un but de promenade que l'on veut faire avec Madame Murville, qui est touchée de l'attachement que lui témoignent les paysans.

C'est ainsi que s'écoulent plusieurs mois. L'hiver est venu, la verdure a disparu, la campagne est triste. Adeline ne reçoit aucune société. Elle est seule dans sa maison avec sa bonne et un vieux jardinier qui a remplacé le concierge insolent qu'Adeline a renvoyé, parce qu'elle a su qu'il chassait avec dureté les pauvres, les mendiants, qui demandaient un morceau de pain à la porte de son habitation.

L'unique distraction d'Adelinc est d'aller à la ferme lorsque le temps est beau et que le froid n'est pas trop vif pour son enfant. Jacques éprouve une douce satisfaction dès qu'il l'aperçoit; mais il cache une partie de ses sentiments, afin de ne point donner lieu aux questions

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des villageois ; Saus-Souci est le seul qui soit dans la confidence de Jacques : il sait qu'Adeliue est la femme du frère de son camarade, mais il a juré de ne révéler son secret à personne, et on pout compter sur son serment, quoiqu'il enrage tout bas de ne pouvoir apprendre à Adeline les liens qui l'attachent à sou ami. Mais Jacques le veut ainsi ; il a deviné une partie des chagrins de sa belle-sœur, il ne veut pas les augmenter en lui apprenant la conduite d'Edouard à son égard.

Cependaut on est bien loin de deviner à la ferme et au village ce qui se passe à Paris ! Les nouvelles ne viendront que trop tôt détruire le repos que l'on goûte encore. C'est Dufresne qui s'est chargé d'aller troubler la paix d'une femme à laquelle il ne peut pardonner ses mépris.

Un jour Adeline apprend qu'un monsieur, arrivant de Paris , demande à lui parler ; elle se rend dans le salon où est l'étranger, et frémit d'horreur en apercevant Dufresne, qui, assis dans un fauteuil, attendait tranquillement son arrivée.

<> Vous ici ! monsieur, » dit-elle en s'efforçant de ranimer son courage : « je ne croyais pas que vous oseriez « reparaître devant moi!... — Madame, pardonnez, » répond Dufresue d'un ton hypocrite , « j'espérais que le "temps... adoucirait votre haine... — Jamais, mon- « sieur!... vous savez trop que vos outrages ne peu- « vent s'effacer de ma mémoire !... Hàtez-vous de me « dire ce qui vous amène ici . — Je vais encore vous causer « de la peine... mais les ordres de votre époux... — Par- « lez, je suis préparée à tout.... — Votre mère... vous «savez sans doute... — Ma mère... ô ciel! serait-elle « malade... Mais elle m'a écrit, il y a peu de temps .. — « Une attaque d'apoplexie... un coup de sang... — Gra.id

« Dieu! elle n'est plus... et je ne l'ai pas vue à ses der- « niers moments... »

Adeline tombe anéantie sur une chaise ; deux ruisseaux de larmes s'échappent enfin de ses yeux, et ses sanglots, sa douleur, attendriraient l'être le plus insensible; mais les sentiments doux ne sont pas faits pour l'âme de Dufresne, qui n'est mue que par les passions qui dégradent l'humanité. Il contemple en silence le désespoir d'une femme jeune et belle dont il a fait le malheur; il écoute ses soupirs, il semble compter ses sanglots, et loin d'éprouver le moindre mouvement de repentir, il médite les nouveaux tourments qu'il veut lui faire éprouver.

La présence de Dufresne augmente encore la douleur d'Adeline ; devant lui elle ne peut même pleurer en liberté et ne s'occuper que de sa mère; elle tâche de reprendre un peu de courage pour renvoyer l'homme méprisable qui se repaît de ses souffrances...

« N'aviez-vous pour but, en venant ici, que de m'ap- « prendre la perte cruelle que j'ai faite? » dit-elle en se levant et en retenant ses sanglots. — « Madame, il faut « régler les affaires qu'a laissées madame Germeuil ; j'ai « pensé qu'il vous serait pénible de vous occuper de ces « détails , qui d'ailleurs regardent votre mari... mais il « nous faut votre signature... et j'apporte les papiers... « — Ah ! donnez , donnez, je signerai tout... je consens « à tout abandonner !... mais que, du moins, votre pré- « sence ne vienne plus troubler ma retraite. »

En disant ces mots, Adeline s'empare des papiers que lui présente Dufresne ; elle signe tout aveuglément , les lui remet et va s'éloigner... mais il la retient avec force par le bras au moment où elle se dispose à quitter le salon.

« Un instant, madame, vous êtes bien pressée de me

« quitter... Quant à moi , je veux me dédommager du « temps que j'ai passé sans vous voir... j'ai, d'ailleurs, « des nouvelles de votre époux à vous communiquer... »

Un sourire cruel brille dans les yeux de Dufresne : Adeline frémit et veut s'échapper.

« Ne me retenez pas, » s'écrie-t-elle, « ou je saurai faire « punir votre audace... — Oh ! pas tant de fierté , belle « Adeline!... croyez-vous que je n'aie pas pris mes pré- « cautions : votre jardinier est occupé au fond du jardin, « votre bonne vient de descendre à sa cuisine , d'où elle « ne peut vous entendre... car je connais parfaitement « cette maison... Vous resterez , parce que je le veux... « vous m'écouterez... et nous verrons ensuite. — Misé- « rable! ne croyez pas m'intimider... la haine que vous «c m'inspirez doublera mes forces... — Ah! vous me « haïssez toujours ? vous ne voulez donc pas devenir rai- « sonnable? je suis de meilleure composition, j'oublierais « vos injures, si vous vouliez enfin m'aimer... Mais pre- « nez garde , ma patience se lassera , et alors je serai « capable de tout. — 0 mon Dieu ! . . . il me faut entendre « dételles infamies... — Allons... point de colère... vous « ne pouvez plus aimer votre mari; il vous délaisse, vous « oublie, vous ruine, court les filles et les maisons de «jeu... Il est maintenant presque aussi débauché que « joueur, et ce n'est pas peu dire... il vous mettra sur la «paille!... Moi je veux vous donner des richesses!... « rien ne me coûtera pour satisfaire vos désirs... Ouvrez « les yeux !... et voyez si je ne vaux pas votre imbécile « d'Edouard! Vous gardez le silence... Allons, je vois que «vous sentez la justesse de mes discours... Faisons la « paix... »

Dufresne veut se rapprocher d'Adeline, elle jette un cri perçant. « Eh quoi!... toujours de la rigueur... Oh!

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«je n'aurai pas fait le voyage pour rien; il me faut un « baiser... — Monstre, plutôt mourir... — Non! on ne » meurt pas pour si peu de chose. »

C'est en vain que l'infortunée veut fuir, le misérable la retient; il va flétrir de son souffle impur les lèvres de la beauté... lorsqu'un grand bruit se fait entendre... et bientôt Jacques entre dans le salon suivi de Sans-Souci.

Dufresne n'a pas eu le temps de sortir ; la lutte qu'Adcline a soutenue a épuisé ses forces ; elle ne peut que balbutier ces mots : « Délivrez-moi, sauvez-moi de ce «monstre... » et elle tombe sans connaissance sur le plancher.

Jacques court a Adeline en menaçant Dufresne ; celuici veut sortir; Sans-Souci lui barre le passage en s'écriant : « Un moment, camarade, vous avez manqué à « cette jeune dame , et ça ne peut pas se passer comme « ca... — Vous êtes dans l'erreur, » répond Dufresne en s' efforçant de cacher le trouble qui l'a saisi à la vue de Jacques. « Cette dame a des attaques de nerfs... j'accou- « rais à ses cris... je venais lui porter secours. Laissez- « moi chercher sa domestique. »

Sans-Souci est indécis , il ne sait plus que penser, lorsque Jacques, que la voix de Dufresne a frappé, se retourne et le considère avec attention ; il le reconnaît bientôt et crie à Sans-Souci : « Arrête ce coquin-là, ne le « laisse pas échapper... c'est Bréville... c'est ce drôle « qui m'a dépouillé, volé à Bruxelles; mille cartouches! « il va me le payer !...

« Ah ! ah ! mon camarade , » dit Sans-Souci , « vous « ne vous attendiez pas à la reconnaissance!... c'est dé- « sagréable J'en conviens , mais il faudra la danser !... « et en avant! >■

Dufresne voit qu'il n'y a plus moyen de ruser, il n'a

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de ressource que dans la fuite... Jacques est toujours occupé près d'Adeline, qui u'a pas repris ses sens ; Sans- Souci seul peut donc arrêter ses pas, mais Dufresne est fort et robuste, Sans-Souci est petit et maigre , il prend aussitôt son parti : il se jette sur son adversaire , lui fait faire une pirouette , le terrasse avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître, et, sautant par-dessus lui, ouvre la porte et descend l'escalier quatre à quatre. Mais Louise avait accompagné à Yilleneuve-Saint-Gcorges Jacques et Sans-Souci; les habitants de la ferme venaient engager madame Murville à être d'une petite réunion que l'on préparait pour la fête de Guillot. En entrant dans la cour, ne voyant point le jardinier, la fermière était allée à la cuisine savoir où était madame ; et Jacques et son compagnon attendaient au bas de l'escalier, lorsque des cris se faisant entendre dans la maison, ils montèrent au secours d'Adeline.

Dufresne rencontre , dans sa fuite , Louise qui allait monter au salon ; il la repousse brusquement, elle trébuche et tombe entre ses jambes ; peudant qu'il cherche à se débarrasser, Sans-Souci qui s'est relevé et qui est furieux d'avoir été vaincu par un misérable , accourt armé de son bâton noueux ; il rejoint Dufresne et fait pleuvoir sur sa tète et sur ses épaules une grêle de coups , que celui-ci n'a pas le temps de parer; il se sauve alors vers le jardin; Sans-Souci l'y poursuit, mais Dufresne, qui en connaît les détours , parvient à se dérober à la vue de son ennemi; arrivé près d'un mur garni de treillage, il grimpe par-dessus , s'eiance dans la campagne et fuit vers Paris , en maudissant la rencontre quil vient de faire.

Sans-Souci revient vers la maison , lorsqu'il s'aperçoit que celui qu'il cherche s'est échappé. Adeline reprend ses sens, grâce aux secours de Jacques qui ne l'a

pas quittée. Elle ouvre les yeux , voit Jacques à ses pieds et la fermière à ses côtés : « Ah ! mes amis , » leur dit-elle d'une voix attendrie , « sans vous j'étais perdue ! . . . — Le « scélérat! » dit Jacques, « ah ! il y a longtemps que je « le connais... il m'a autrefois dépouillé... je vous conte- « rai cela , madame. — Ah! le gredin ! » dit à son tour la fermière, « c'est qu'il m'a poussée les quatre fers en « l'air, ni plus ni moins que si j'étions un caniche... mais « je vous assure que Sans-Souci l'a joliment rossé... ah ! « !uiena-t-il donné! onn' voyait pas aller le bâton!... »

Sans-Souci revenait alors d'un air contrarié. « Eh « bien ! » lui dit Jacques , « l'as-tu arrêté ? — Eh non ! . . . « je ne sais comment il a fait; mais je l'ai perdu de vue « dans ces jardins qu'il parait connaître!... moi, je ne « savais plus de quel côté tourner... mais c'est égal , il « a eu une volée 1... si madame veut, je vais battre la « campagne et parcourir le village.

« Non, c'est inutile, » dit Adeline , « je vous remercie « de votre zèle ; mais laissons ce misérable , je me flatte « que désormais il n'osera plus reparaître en ces lieux. — « Ne vous a-t-il pas volée, madame? dit Jacques. — ■ « Non... il venait ici pour une affaire... des reuseigne- « ments... il osait me parler d'amour... et, furieux de « mes mépris, allait se porter aux derniers excès , lors- « que vous êtes arrivés. — Le monstre ! ... ah ! si je le re- « trouve... — Pardi , voyez donc , c'gueusard ! on lui en « donnera des petites femmes douces et jolies comme ma- « dame Murville ! je n' voudrais pas seulement qui m'bai- « sàt le cul !... sauf vot' respect! — Qu'il ne s'avise pas «de vous rien baiser, ni de regarder madame, » dit « Sans-Souci, «ou , par la bataille d'Austerlitz , la poi- « guée de mon sabre lui servira de cordon de montre. »

Le calme se rétablit ; mais Adeline , désolée de la perte

de sa mère , et de ce que le perfide Dufresne lui a dit d'Edouard , refuse d'aller à la fête de Guillot , ce qui chagrine les habitants de la ferme. En vain Louise et ses compagnons essaient de vaincre sa résolution , ils ne peuvent rien obtenir ; il leur faut s'en retourner tristement sans madame Murville, et la laisser en proie aux chagrins dont elle parait accablée.

Jacques et Sans-Souci lui offrent dépasser la nuit dans une salle basse de sa maison , afin de la défendre contre de nouvelles attaques de la part du scélérat qui s'est échappé: mais Adeline n'y veut pas consentir : elle les remercie , en les assurant qu'elle n'a plus rien h craindre, mais en les engageant a revenir la voir souvent.

Les habitants de la ferme s'éloignent avec peine , et Jacques se promet de veiller sur la femme de son frère.

" Comment se fait-il que je me ruine, taudis que je « vois les autres gagner? Ne pourrai-je donc jamais trou- « ver une manière prompte pour m' enrichir? »

C'est ainsi qu'Edouard se parle a lui-même le jour du départ de Dufresne pour Villeueuve-Saint-Georges. Ii sort d'une académie ( manière décente de nommer un tripot ) ; il vient encore de perdre une partie de la somme qu'il a empruntée sur sa maison. Tl se promène avec, hu-

meur dans les rues de Paris ; il rêve au jeu , aux martingales, aux séries, aux parolis, et à toutes ces combinaisons malheureuses qui troublent sans cesse le cerveau d'un joueur. Une musique bruyante , le son d'une grosse caisse , de deux clarinettes et de cymbales , le tire de sa rêverie ; il lève les yeux pour s'éloigner des musiciens dont le tintamarre le fatigue, il s'aperçoit qu'il est devant un bureau de loterie. La musique qu'il entend est celle de ces artistes ambulants qui , pour une pièce de quarante sous que leur donnera le buraliste , viennent faire un tapage d'enfer devant la boutique , et font amasser toutes les commères du quartier près de Y heureux bureau où la liste des ambes, des ternes , voire même des quaternes, qu'on a soi-disant gagnés, est pendue à la porte avec la note exacte du produit des lots; le tout enjolivé de faveur rose et bleue , comme les dragées du confiseur.

Edouard s'arrête machinalement , et , comme les autres', il examine la pancarte séductrice. Soixante-quinze mille francs gagnés avec vingt sous; c'est bien engageant !... Il est vrai qu'on a eu un quaterne ; c'est fort rare ; mais enfin cela se voit et on peut l'attraper aussi bien qu'un autre.

« Ah ! ma voisine... le beau tirage ! » dit une marchande de marée à une fruitière , qui est tout proche d'Edouard , et qui copie le produit des lots , « — 11,20, « 44, 19, 76. Ah! je devrais être aujourd'hui riche « comme une reine... Via z'un an que je poursuis un « terne sèche sur les trois premiers numéros qui sont «sortis; c'était avant z'hier la clôture!... J'attendais « Thomas qui travaille à la vallée, et qui devait ra'ap- « porter z'une oie farcie de marrons , pour souper en tête- «à-tète, avec du vin à seize... de chez Eustache, aux

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« barreaux verts... qui a un joli bouquet ! .l'avions l'in- « tention de faire un petit souper... clans un cabinet par- « ticulier, çà porte bonheur, et de faire ma mise en reve- « nant coucher chez nous !... Eh ben ! pas du tout !... « Thomas m' fait croquer V marmot z'à l'attendre ! . . . Im- « patientée, j' vas à sa soupente, il avait des coliques « dans les reins , pour avoir trop valsé dimanche à la « société des Lapins. J'suis obligée de l' soigner, l'heure « de la clôture se passe , et j'oublie mcn terne sèche en « lui donnant des lavements. — Ma pauvre Françoise !. .. « c'est avoir du malheur... Ah ! ben, défunt mon homme « aurait ben pu se serrer le ventre , ça ne m'aurait pas « fait oublier mes mises !... depuis dix ans je ne paie mon « terme qu'avec le 20 ; c'te fois il a un peu passé l'épo- « que, mais c'est égal, j' lai eu , j'avais mis ma courte- « pointe en plan pour le suivre... Ah ! vois-tu , j'aurais « plutôt vendu ma chemise que de le quitter, j'étais butée « à ça. — En connais-tu de ceux qui ont gagné le g/os « lot? — Eh mais ! il y a la cuisinière du marchand de « nouveautés... Trois numéros pris au hasard dans la « roue ! . . . — C'est-i ça qu'est z'heureux ! . . . — Ah ! c'est « pas étonnaut ; elle avait rêvé que son maître faisait ses « besoins dans son pot-au-feu !... — Alors c'était d' l'ar- « gent sûr !... J'suis guignonée!... J'n'ai jamais pu rêver « d' cochonneries. — Ah ! ben moi , j'en rêvais souvent, « du temps d' feu mou mari. »

Edouard s'éloigne en repoussant la foule empressée qui le presse devant le bureau de loterie. Chemin faisant il songe aux lots qui sont sortis. Cette manière de s'enrichir est moins prompte que la roulette, les chances offrent moins de probabilités ; mais les résultats sont bien plus avantageux , puisque avec une modique pièce de monnaie on peut gagner une très forte somme.

Il passe sa journée à réfléchir à la loterie , et le lendemain il se décide à tenter la fortune de cette nouvelle manière. Il rentre dans le premier bureau qu'il trouve sur son chemin , et il ne va pas loin pour en rencontrer, car on voit plus de bureaux de loterie que de bureaux de bienfaisance.

Il était dix heures du matin. C'était la clôture d'une loterie étrangère. Le bureau était plein , la foule était si considérable que l'on pouvait à peine entrer, et qu'il fallait faire queue pour aller échanger son argent contre quelques morceaux de papier.

Edouard se décide à attendre. Il jette un regard sur la foule qui l'entoure. Elle se compose presque entièrement de bas peuple , de marchandes à éventaires , de cuisinières, de ravaudeuses, de savetiers, de commissionnaires, de chiffonniers. Ce n'est pas que parmi les classes supérieures on ne joue point à la loterie ; mais les gens du grand monde font mettre pour eux, et les bourgeois , qui s'en cachent, n'entrent que par la porte dérobée.

Edouard se bouche le nez, car la réunion de ces messieurs et de ces dames répand une odeur qui n'est rien moins que suave , et la crotte du savoyard , les harengs de la marchande , la hotte du chiffonnier, la poix du savetier et les merlans de la cuisinière , forment un mélange de vapeurs qui ferait reculer un grenadier; mais les metteurs de loterie sont tout à leurs calculs , et ils ne sentent rien.

Eu attendant leur tour, les habitués se réunissent et se font part de leurs rêves et de leurs idées. Chacun parle à la fois; mais là, chacun a raison : c'est un vacarme épouvantable , malgré les représentations de la maîtresse du bureau , qui crie toutes les cinq minutes , comme au

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imlais : « Silence donc dans le coin... Paix donc, mes- <• dames, on ne s'entend pas !... »

Edouard , qui n'est pas habitué à tout cela , est étourdi par le bavardage des commères qui babillent sans s'arrêter; mais la fortune ne saurait s'acheter trop cher, et 11 prend son parti , résolu même à faire son profit de ce qu'il entendra.

« Ma petite, » dit une vieille qui est couverte de haillons , à une autre qui tient son gueux sous son bras , « j'ai vu ce matin à jeun une araignée grise derrière mon « lit de sangle... — Ah ! pardi, » répond l'autre , « des « araignées... j'en vois toute la journée chez nous... — «C'est égal, ça porte bonheur, j'vas mettre un écu « sur F 9 , 30 et 51 : j'suis sûre qu'ils ne passeront pas « la tournée. »

Et la malheureuse, qui n'a pas de bas et dont le jupon est plein de trous , tire un écu de sa poche pour le mettre sur son araignée. Pour ceux qui croient fermement aux rêves , les numéros ne sont plus ù leurs yeux des numéros, mais bien les objets qu'ils ont vus en songe, et qui sont tous représentés par des nombres, grâce aux livres de rêves, au petit Cayliostro, à VsJveur/le du bonheur , et a mille jolis ouvrages, tous à peu près de la même force , et que les actionnaires savent par cœur. Le buraliste qui connaît aussi son métier, et sait, lorsque l'actionnaire en vaut la peine, lui faire des calculs sur les brouillards de la Seine, vous fait votre nfise sur le simple exposé de votre rêve. « Monsieur, mettez-moi mes « bœufs, » dit une écaillère en présentant sa pièce de trente sous. « — Monsieur, mettez-moi vingt-quatre « sous sur un chat blanc... — Monsieur, mettez-moi la « camisole de ma tante... — Ma petite mère , mettez-moi « des anchois, première sortie. . . — Faites-moi un terne

«avec des artichauts... — Mon enfant, j'ai vu toute la « nuit des chevaux qui trottaient dans ma chamhre , ui « pus ni moins que dans une écurie... — De quelle cou- « leur étaient-ils? » demande la buraliste avec une gravité tout-à-fait comique : « — Ah 1 dame !... attendez «donc... j" crois qu'ils étaient pommelés... Non, ils «étaient noirs. — C'est le 24. Étaient-ils attelés? — « J' crois ben !... — C'est le 2 3. Couraient-ils fort ? — « Comme z'au Cirque ! — C'est le 72. — Eh ben! arran- « gez-moi tout ça comme il faut !... Avec un rêve comme « celui-là, je n'peux pas manquer de rouler carrosse. « — Moi, j'ai fait un songe ben plus farce!... J'étais « dans z'un pays où gn'avaient des vaches qui dansaient « en rond avec des bergers z'et des bergère s , et puis des « maisons qu'étaient faites avec du pain d'épice... — « Tiens ! on pouvait s'engraisser à lécher les murs... « — Laisse-la donc continuer, chipie. — Si ben que je « me promenais sur une rivière dont l'eau bouillait et « écumait comme un pot-au-feu. — Et tu prenais les « poissons tout cuits, n'est-ce pas? — Tais-toi donc, « bavarde. Enfin j'aperçois de l'autre côté d' l'eau un « joli palais qui sortait de terre comme aux Funambules ; « les toits étaient de diamant, les murs d'or, les fenêtres « d'argent et les portes z'en rubis... — Diable !... ça ne « devait pas faire reluire tes maisons de pain d'épiée!... « — Moi , quand j" vois ça , j' dis à mon batelier, qu'était «z'un beau jeune homme, de m' conduire au palais; « v'Ia-t-il pas qu'il m' demande à m' faire des bêtises pour « prix du passage ; moi j' le refuse net , mais il m'écoute «pas... il m' jette dans 1' fond d' sa barque... Enfin « 1' coquin m'a cosaquée, mes enfans !... — Comben de « fois ? — Ah ! je n'ai pas compté... — Eh ben !... v'Ià « donc c' biau rêve !... tout ca c'était pour en venir à la

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« bagatelle !... C'est sans doute ton homme... qui , pen- « chint que tu dormais, te... — Ah ! ben oui... i gni a pus « d'six mois qu' ça ne nous est arrivé... tiens , pas de- « puis la veille d' la Saint-Fiacre... — Bath !... vous êtes « donc z'en bisbille? — Oh !... il m'a fait une fois manger « des trufles pour le roi de Prusse, etd'puis c'temps- « là, quand il y vient... bernique!... — Eh ben! t'as «tort!... oui, t'as tort!... qui refuse muse : il ira « porter ton bien z'ailleurs ; sois donc inconséquente ; « une fois que ces chiens-là ont trouvé une autre cage , « gni a pus moyen d' les ramenerd ans 1' bon chemin!... « c'est fini !... — J' crois qu' t'as raison, Bérénice, « j' passerai l'éponge la -dessus dimanche. — Et tu « feras ben.

« — ■ Mesdames, vous êtes bien aimables , » dit une cuisinière en fourrant dans son panier la poularde qu'elle vient d'acheter, et qui , à en juger par l'odeur, se prendrait pour une bécasse; mais mon maître attend son « chocolat... il veut sortir de bonne heure , je n'ai pas «encore allumé mon feu... Vite, madame, ma mise «ordinaire... voilà trente-six sous, dépêchez-moi, je « vous en prie... »

La cuisinière prend son billet et retourne chez ses maîtres en arrangeant ses petits calculs : la poularde lui a coûté cinquante sous . elle va la compter quatre livres six sous , par ce moyen elle a fait sa mise gratis , ce qui est très agréable : a la vérité , ses bourgeois mangeront une poularde avancée au lieu d'une pièce délicate; mais il faut bien avoir ses petits profits , et on n'a pas un cordon bleu sans qu'il fasse danse:1 l'anse du panier.

« Les considérés sont fort anciens,)' dit un petit homme qui est depuis trois quarts d'heure en contemplation devant le tableau . « ils sont excellents à jouer par

LE BUBEAU DE LOTERIE. 2ÙÔ

« extraits ! — Tenez , » dit un autre , « remarquez que le « 6 est prisonnier... il sortira bientôt. — Le 2 est venu, « cela ramène le 20. — Le 39 a cent trois tirages, c'est «de l'or en barre! Les zéros n'ont pas donné depuis «longtemps... — C'est vrai, je gage qu'ils viendront « par terme ou ambe ! . . . — Comme les quarante sont vc- « nus dans la tournée 1... Monsieur, si j'avais suivi ma « première idée, j'aurais eu un ambe à Strasbourg : il faut « dire que, quand ma femme rêve qu'elle fait un enfant, « le 44 sort, c'est immanquable;... eb bien ! elle a rêvé « cela l'autre nuit. Moi, j'ai un chien que j'élève à tirer « des numéros dans un sac ; il commence à les prendre « assez bien avec la pâte; il m'avait tiré le 46 , je vou- « lais le mettre avec le rêve de ma femme , nous avons « réfléchi à cela toute la journée, elle a voulu mettre a la « place le jour de sa fête qui approchait... et vous voyez, « c'est le numéro de mon chien qui est venu avec son «rêve!... ah! je ne donnerais pas cet animal-là pour « cent écus... — Moi, mon cher ami , » dit une vieille marchande de sucre d'orge, «j'suis plus maline que « vous... j'ai un talisman... — Un talisman!... Oui vrai- « ment, c'est une tireuse de cartes qui m'a donné ce se- « cret-là... — Quoi donc que c'est?... » s'écrient à la fois toutes les commères... « — Un morceau de parche- « min vierge sur lequel j'ai écrit des caractères avec mon « sang. — Ah! mon Dieu!... mais c'est pis qu'à l'Am- « bigu... Ha ça, et qu'est-ce qui chantent Us caractè- « res? — Ah ! ma foi, je n'en sais rien, c'est de l'hébreu, « à ce qu'elle m'a dit. — Prends garde , Javotte, pc t'y « fie pas , c'est peut-être une invocation au diable!... tu «iras tout droit en enfer avec ton talisman. — Bah! « bah!... je ne crains rien-, et je ne quitterai pas mon « petit parchemin.,. V suis philosophe,

« Est-elle bête avec son talisman! » disent les commères, quand Javotte est partie; «c'est étonnant comme « ça lui porte bonheur!... elle doit à tout le monde dans « le quartier, et elle ne peut pas payer. Mais l'heure du « marché s'avance, et je n'ai pas étalé... — Et moi qui « devrais être à la fontaine des Innocents... — Ah ! mon « Dieu, vous m' faites penser que mes enfants ne sont « pas levés; je suis sûre qu'ils crient, les polissons!... « et leur bouillie qui est sur l' feu d' puis huit heures... « — 11 y aura joliment du gratin !... — Je m' sauve... « adieu, voisine... — A tantôt... nous aurons la liste « s'il fait du soleil. »

C'est au milieu de cette cohue , poussé par l'un , pressé par l'autre , étourdi par chacun, qu'Edouard attend trois quarts d'heure que son tour arrive. Enfin il parvient au bureau ; tout ce qu'il a entendu sur les considérés, les anciens, les heureux et les prisonniers, lui trotte dans la tète; mais, ne sachant à quoi s'arrêter, il met vingt francs sur les premiers numéros qui lui viennent à l'idée, et sort enfin du bureau avec son espérance dans sa poche.

Chemin faisant, il rencontre beaucoup d'individus assez mal couverts qui lui offrent cinquante louis d'or pour douze sous. Ces messieurs ou ces dames dédaignent apparemment pour eux-mêmes la fortune qu'ils vendent si bon marché aux passants. Mais Murville les refuse. Il a dans sa poche ce qu'il lui faut; déjà il bâtit des châteaux en Espagne, car ses numéros sont excellents (à ce que lui a dit le buraliste) , et ils ne peuvent manquer de sortir. Il va se trouver au-dessus de ses affaires; il pourra tenir un grand ton , entretenir les plus jolies femmes , et même les plus chères , ce qui fera endêver madame de Gcran; enfin il ne se refuse plus rien..,

Mais il a fait du soleil : à trois heures la liste est placée en dehors du bureau; Edouard , qui se promenait avec impatience devant celui où il avait été le matin , s'approche avec empressement du tableau,., il regarde la liste , et il s'aperçoit qu'il n'a rien.

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