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LES BONS AMIS , ET CE QUI S EN SUIT

Dufresne a fui le village , la rage dans le cœur et la tête pleine de projets de vengeance. Ce n'est plus la pensée de voir Adeline céder à sa brutale passion qui le tourmente ; il sent que cela est désormais impossible ; ce n'est que par la ruse la plus infâme qu'il est parvenu à assouvir ses désirs ; mais Adeline n'en est pas moins vertueuse. C'est en vain qu'il a espéré, par ce moyen, changer les sentiments de l'épouse d'Edouard ; elle le déteste encore davantage. Que veut-il donc faire?... n'est-elle pas assez malheureuse ? elle pleure sur un crime qu'elle n'a pas commis; elle a perdu la tendresse de son époux ; elle va se voir réduite à l'indigence!... quels coups peut-il donc encore lui porter?

Les conseils de Dufresne étaient devenus superflus pour entraîner Edouard au jeu; le malheureux ne passe pas un seul jour sans visiter les tripots dont abonde la capitale. C'est là qu'il cherche à s'étourdir sur sa situation,

en s'enfonçant de plus en plus dans l'abîme. Le produit de ses dernières lettres de change va rejoindre sa fortune, partagée entre madame de Géran , la roulette, le trente* et-un, les filles et les escrocs. Que fera-t-il maintenant pour se procurer les mojens de satisfaire ses honteux penchants ? L'échéance de ses billets approche, il ne peut les payer, on vendra sa maison de campagne, sa femme et sa fille n'auront plus d'asile , plus de ressources qu'en lui ; mais ce n'est point cela qui l'occupe. Il ne songe qu'à lui ; et s'il pense à se procurer de l'or, ce n'est pas pour soulager sa famille. ISon , il ne se souvient plus des liens sacrés qui l'unissent à une femme aimable et belle. Le jeu lui fait entièrement oublier qu'il est époux et père.

Forcé de quitter le logement qu'il occupait seul dans un assez bel hôtel , il va trouver Dufresne , et habite avec lui. Ce dernier a été quelques jours inquiet en revenant de la campagne; il craignait que Jacques ne le poursuivit à Paris, et, pour éviter les poursuites, il a changé de nom, et il engage son compagnon à en faire autant. Dufresne se fait nommer Courval, et Edouard Monbrun. C'est sous ces deux noms qu'ils se logent dans un misérable hôtel du faubourg Saint-Jacques, n'ayant pour société que des intrigants, des gens sans aveu, et qui, comme Dufresne , avaient des raisons pour éviter le grand jour.

Trois semaines après la mort de madame Germeuil , ce qu'elle avait laisse était déjà mangé, et l'on était forcé de recourir chaque jour aux expédients pour trouver de quoi subsister.

Un soir qu'Edouard était resté chez lui avec Dufresne, n'ayant point d'argent pour aller jouer, et se creusant la tète pour s'en procurer, on fiappa à leur porte, et un

nommé Lampin, grand vaurien, digne d'être l'ami intime de Dufresne, entra dans leur chambre d'un air joyeux et tenant quatre bouteilles sous ses bras.

«Oh!... oh!... c'est toi, Lampin, » dit Duf'rcsuc en allant ouvrir à son ami, et lui faisant certains signes auxquels celui-ci répondit de son côté, sans qu'Edouard, enfoncé dans ses réflexions , s'aperçût de rien. « — Oui, « messieurs, c'est moi. Allons, camarade Monbrun, sors « donc de tes rêveries ! . . . J 'apporte de quoi vous égayer. . . « — Qu'est-ce que c'est que cela?... — Du vin, de l'eau- « de-vie et du rhum. — Peste! tu es donc en fonds?... « — Ma foi , j'ai agrippé dix francs au biribi , et je viens « les boire avec les amis. — C'est bien ça, Lampin, tu « es un bon enfant. Tu arrives à propos pour nous « égayer... car nous étions tristes comme des goussets « vides, Monbrun et moi. — Buvons d'abord, ça vous « remettra, nous jaserons ensuite. »

On place les quatre bouteilles sur une table. Ces messieurs s'asseyent autour, et les verres se remplissent et se vident rapidement.

« Nous n'avons pas le sou, Lampin , et c'est une vi- « laine maladie. — Bathl... parce que vous êtes des « b... de bêtes... A votre santé. — Gomment ça donc , « Jean-Fesse? — Eh 1 oui ! si j'avais vos talents... et sur- « tout ceux de Monbrun , je ne serais pas où vous en «êtes, et je ferais joliment mon beurre. — Qu'esl-ce « que tu veux dire par là? >< demande Edouard en se versant de l'eau-de-vie; « voyons, explique-toi. —Ça « s'entend , ça , mon fils ; je te répète que si je savais « manier l'écriture dans ton style , je ferais des spécuia- « tions en grand !... Mais vous êtes des peureux !.. — « Nous avons assez spéculé, mais cela ne nous a pas « réussi. — Mais ce n'est pas ça , cadet. Buvons, mes-

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« sieurs... elle est chenue . au moins. — Dis-nous donc, « Lampin, comment tu aurais fait pour... — Ah! voyez- « vous, j' suis crâne, moi; je risquerais le paquet!... « mais j'écris comme un chat ! — Qu'est-ce que tu écri- « rais , enfin ? — C'est selon , tantôt une chose , tantôt « une autre!... Tenez, voilà un effet qu'un ami m'a « confié , c'est le montant du bien de son père qu'on lui <• fait passer ici , parce qu'il veut s'amuser avec nous. — « Qu'est-ce que cela? — Lue lettre de change de douze « cents francs acceptée par un fameux banquier de Pa- « ris... Oh ! c'est du bon , on vous escompte ça rubis sur « l'ongle ; mon collègue connaît un particulier qui de- « meure aux environs de Paris et qui lui a proposé du « cuibm pour son papier. Eh ben! canards, faites-en « un semblable, on vous l'escomptera tout de même!... « — Comment.?... Que dis-tu ?... contrefaire cet effet!... « — Oh! non, pas contrefaire, car, au lieu de douze « cents francs, je le ferais de douze mille; c'est seule- « ment une imitation... A votre santé. — Malheureux! « mais c'est un faux! — Non, ça n'est pas un faux!... « c'est un nouvel effet que nous faisons circuler dans le « commerce; n'est-ce pas, Dufresne, que ça n'est pas un « faux ? dans tout ça, il n'y a que le banquier qui la « gobe: mais ces chenapans-là sont assez riches pour « nous faire un petit cadeau. — Au fait, » dit Dufresne, « ce n'est pas précisément un faux... nous créons un « billet, voilà tout , et nous le faisons payer par un au- -< tre. — C'est ça même, mou petit , ça n'est qu'une es- « pièglerie... Oh! tu entends les farces, toi, mais Mon- « brun est un peu bouché. — Non , non, j'entends fort « bien , messieurs, mais je ne puis consentir à employer « de pareils moyens... Je vous désapprouve .. — Oui ; <; eh bien ! tu ne feras jamais ton chemin , mon homme.

« et tu crèveras de faim comme les punaises en hiver. — « Il est vrai que nous n'avons plus de ressources, » dit Dufresne, « plus de linge, plus de vêtements que ceux «qui nous couvrent!... — C'est du propre!... Songez « donc que vous n'avez rien à perdre et tout à gagner... « — Et l'honneur? » dit Edouard d'une voix affaiblie. — « L'honneur ! Ah! pardieu, je crois qu'il y a longtemps « que le tien court les champs; quant à Dufresne, il a fait « comme moi : il n'en a jamais eu de peur de le perdre. « — Ce diable de Lampin plaisante toujours ! ... Buvons, « messieurs. — Songez aussi qu'avec douze mille francs « que vous palperiez, vous pouvez vous refaire joliment !... « J'ai trouvé, moi , une manière sûre pour gagner, il ne « faut seulement que trois cents louis pour en attraper « mille. ■ — En vérité ? — Foi d'honnête homme ; je vous «enseignerai mon jeu, et nous partagerons les béné- « fices. »

« C'est vraiment engageant , » dit Dufresne en examinant la lettre de change avec attention , tandis que Lampin versait du rhum à Edouard qui commençait à n'avoir plus la tête à lui. « Tu dis, Lampin, que tu con- « nais un homme qui voulait escompter l'effet de ton ami... « — Oui , il sait que c'est du bon. Ça ne peut pas lui pa- « raître suspect , j' te dis , il croira que la succession est « plus considérable , et v'ià tout.

« — Au fait!... » dit Dufresne, « qui le saura?... « C'est un secret entre nous. — Et. . . notre conscience. . . » balbutie Edouard. « — Ah ! ben ! est-il bête avec sa con- ■< science !... Tu crois donc parler à des mioches?... — <• Le plus essentiel , » reprend Dufresne, « serait de bien « réussir. Quant à moi, si Monbrun veut faire le corps « de l'effet , je me charge des signatures , et je prends « tout sur moi. — Eh ben ! clampin , qu'as-tu à dire?..,

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« Vas-tu encore faire des façons? Tu entends, il prend « tout sur lui; j'espère que c'est un trait d'ami. — Com- « ment!... Dufresne... tu voudrais... — Ma foi, je ne vois « pas d'autre moyen pour nous tirer de la détresse... je «te le répète, cela ne te mettra nullement en avant... ■ — Es-tu sûr?... — Mais, va donc , Nicodème , puis- « qu'on te dit que tu ne seras pas en avant... Tenez, mes « collègues , j'ai justement sur moi un papier a lettre de " change tout timbré... taille des plumes , Dufresne , et « amusons-nous à faire des pleins et des déliés. — Ma « main tremble , messieurs , » dit Edouard , « je ne pour- « rai jamais écrire... — Va donc, va donc , c'est bien « ça, au contraire... ah ! comme je serais riche, si j'avais «su en faire autant!... mais mon éducation a été tarit «soit peu négligée... — Si nous étions arrêtés... re- « connus pour les auteurs de... — Bath ! impossible... « et puis, vous en seriez quittes pour quelques mois de « prison , et on y est bien , on s'y amuse , on y fait des « connaissances. »

Edouard , égaré par les discours des misérables qui l'entourent , et ayant depuis longtemps perdu toute délicatesse dans les repaires du vice et de la déhanche, franchit encore le faible espace qui le séparait des malbeureux que les lois llét»ssent : il étouffe le dernier cri de sa conscience ; il commet le plus honteux des crimes.

La lettre de change est écrite. Dufresne s'applique à contrefaire les signatures, et y réussit parfaitement; ce qui n'étonne qu'Edouard. On fabrique des endosseurs ; le malheureux Munille. qui se laisse entièrement diriger, contrefait son écriture et signe au dos de l'effet des noms qu'on lui nomme.

Lampin est enchanté, et , pour plus de sûreté, propose de porter l'effet à celui qui a proposé d'escompter le bil-

let de doaze cents francs, et qui demeure à une petite ville peu éloignée de Paris. La chose est arrêtée ainsi : Dufresne doit accompagner Lampin , parce que ces messieurs ne se fient pas assez à lui pour lui confier leur effet , et Edouard , qui est moins hardi qu'eux , doit attendre à Paris le résultat de cette affaire.

Tout étant terminé , on boit de nouveau ; Edouard , pour achever de s'étourdir; les autres pour se réjouir. Ces messieurs bâtissent des plans avec leur future fortune , et finissent par s'endormir les coudes sur la table.

Edouard, qui avait bu davantage , et supportait moins facilement que les autres l'excès des liqueurs et du vin , ne se réveille que sur les huit heures du matin. La première pensée qui s'offre à lui est celle de l'action déshonorante qu'il a commise la veille. Il frémit, car il entrevoit alors toute l'étendue de son crime. Il cherche Dufresne pour l'engager à anéantir la fausse lettre de change: mais Dufresne n'est plus là, il est parti de grand matin avec Lampin , prévoyant quelques remords de la part d'Edouard, et le mettant, par son absence, dans l'impossibilité de revenir sur ses pas.

Edouard quitte sa chambre ; il sort sans but ; mais il cherche quelque distraction aux inquiétudes qui l'assiègent : déjà il craint d'être reconnu pour un criminel; il porte autour de lui des regards incertains ; si quelqu'un l'examine en passant, il rougit, se trouble, et croit que l'on va l'arrêter ; il cherche vainement a vaincre ses terreurs et sa faiblesse, il ne peut y parvenir , et il maudit déjà l'or acheté aussi cher.

Au détour d'une rue , un cri se fait entendre ; on a prononcé son nom... Il double le pas sans oser regarder en arrière; mais on court après lui... on l'atteint , on lui prend le bras. . . il tremble. . . une sueur froide découle de

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son front... il lève les yeux... c'est sa femme et sa fille qui sont devant lui.

« C'est donc vous !... je vous retrouve enfin , » dit Adeline, « ah ! je vous cherche depuis longtemps. — -Vous m'a- « vez fait bien peur, » dit Edouard encore tout surpris de « cette rencontre. « Mais pourquoi ètes-vous ici ?... Pour- « quoi avez-vous quitté la campagne? — Vos créanciers « m'ont chassée de la maison que j'habitais... elle n'est « plusàvous... Depuis quelque temps, le notaire m'avait « avertieque votre fortune était dérangée ; que la propriété «que vous possédiez était grevée par de nombreux em- « prunts.... — Je sais tout cela, madame; épargnez-moi « vos plaintes et des reproches inutiles. . . — Je ne veux pas « vous en faire... et cependant... Oh ! mon ami , comme « vous êtes changé !... — J'ai été' malade. — Pourquoi ne « m'avoir pas écrit? je serais venue vous soigner. — Je « n'ai besoin de personne. — Et c'est ainsi que vous « traitez celle que vous réduisez à la misère!... J'ai perdu « ma mère, et je n'ai plus d'époux !... Le hasard seul « me fait vous rencontrer ; je vous ai demandé dans tous « les endroits où vous avez logé ; mais on n'a pu me « donner de vos nouvelles. Voila quinze jours que je suis « ici... je perdais l'espérance , lorsque je vous ai enfin « aperçu... cher Edouard... et c'est de cette manière que « vous me parlez... vous n'embrassez pas seulement vo- « tre fille... — Voulez-vous que je me donne en specta- « cle aux passants?... — Le spectacle d'un père cares- « sant son enfant peut-il être ridicule aux yeux des gens «honnêtes?... Mais entrons quelque part... dans un «café... — Je n'ai pas le temps... — Ou donc demeurez- « vous?... — Fort loin d'ici... et comme j'étais très gêné , « Dufresne m'a fait partager sonriogement. — Vous logez « avec Dufresne? un scélérat qui a déjà commis toutes

« les bassesses... — Taisez-vous, et ne m'ennuyez pas « avec votre morale !... Je fais ce que je veux , et je vois « qui je veux ; je vous permets d'en faire autant.

« Quel ton , quelles manières ! » se dit Àdeline en examinant Edouard ; « n'importe, faisons un dernier ef- « fort : Monsieur , » lui dit-elle , « si c'est le besoin qui « vous force à rester avec le misérable qui vous trompe, « venez habiter avec moi , quittons cette ville qui vous «rappellerait de douloureux souvenirs, et suivez-moi « dans quelque campagne isolée; je n'ai plus rien, mais «je travaillerai, je passerai les nuits s'il le faut, et je « pourvoirai à notre subsistance. Dans une pauvre chau- « mière , on peut encore être heureux , lorsqu'on sup- « porte l'adversité avec courage, et le Ciel , touché de « notre résignation , prendra peut-être pitié de nous. « Vous retrouverez le repos qui vous fuit , et moi je re- « trouverai mon époux... De grâce, Edouard, ne me « refusez pas... venez, je vous en supplie, fuyez cette « ville, des conseils perfides , des connaissances dange- « reuses, ou craignez d'y devenir criminel. »

Edouard est ému, son cœur est agité par la pitié et les remords, il regarde sa fille pour la première fois. « Eh « bien ! » dit-il à Adeline , « je vais voir... si je puis ter- « miner mes affaires... je vous suivrai... — Qui vous re- « tient maintenant?... — Une seule chose... mais très « importante... il faut que je sache... où logez-vous? — «Dans une auberge, faubourg Saint-Antoine; tenez, «voici mon adresse... — Donnez, demain j'irai vous « voir. — Vous me le promettez? — Oui... à demain. « Adieu , je suis obligé de vous quitter. »

Edouard s'éloigne précipitamment. Adeline retourne à sa demeure, passant tour à tour de la crainte à l'espérance. Elle connaît son mari, elle sait combien peu il

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faut compter sur ses promesses; elle attend avec anxiété le lendemain.

Mais, le lendemain , Dufresne et Lampin reviennent avec de l'argent. L'escompteur a été leur dupe ; il a cru reconnaître la signature du banquier. Ces messieurs entraînent Edouard ; on se livre de nouveau aux plaisirs de la table, des femmes et du jeu. On étourdit Murville ; on fait taire ses remords , ses scrupules ; on se moque de ses craintes, et au lieu de revoir celui qu'elle attendait, Adeline reçoit le lendemain un billet d'Edouard qui ne contenait que ces mots : « Ne cherchez pas à me revoir, n'es- « pérez plus que j'irai m'ensevelir avec vous dans une « chaumière, tout cela ne me convient pas ; quittez « Paris sans moi , c'est le dernier ordre que vous « recevrez de votre époux , qui vous laisse du reste « entièrement maîtresse de faire ce que hou vous sem- « blera. »

Adeline baigne cette lettre de ses larmes. <• Tu n'as « plus de père, » dit-elle à la petite Ermance, « pauvre en- « fant!... quel sera ton sort! Quittons cette ville, sui- « vous les derniers ordres de mon époux. Allons trouver « les bons villageois ; à la ferme, on ne nous repoussera « pas. Jens rougirai point d'y demander de l'ouvrage !... «ô ma mère... si vous existiez encore, c'est dans vos « bras que je trouverais des consolations.. . ah 1 si j'avais « suivi vos conseils !... peut-être Edouard... mais il n'est « plus temps!... du moins vous avez ignoré l'excès de « ma douleur. »

Adeline vend tout ce qu'elle pense ne plus lui être utile dans la situation où elle va se trouver. Plus de bijoux, plus de fleurs , de parures superflues; une robe bien simple, un chapeau de paille noué avec un modeste ruban , sa fille sur un bras , et un petit paquet sous l'au-

tre, c'est ainsi que madame Murville se met en route pour aller à la ferme de Guillot.

Les habitants de la ferme sont désolés de la fuite de madame Murville. Depuis le jour où l'on avait chassé Dufresne du village, Adeline livrée à la plus profonde tristesse ne sortait pas de sa demeure; elle ne prenait plus aucune distraction, et les sollicitations des villageois n'avaient pu encore la décider à quitter sa retraite. Jacques ne savait que penser de la conduite de son frère. Il devinait bien qu'il rendait sa femme malheureuse, mais il était encore loin de se douter de l'excès de ses désordres. Le frère d'Edouard n'osait questionner Adeline, mais elle lisait dans ses yeux la part qu'il prenait à ses peines , et son cœur reconnaissant payait le brave laboureur de la plus sincère amitié.

Tous les deux jours, Jacques se rendait au village pour s'informer de la santé de madame Murville. Un matin que, selon sa coutume, il sonnait à la grille de la cour, le vieux jardinier vint lui ouvrir les larmes aux yeux.

« Qu'est-ce donc , père Forêt , qu'est-il encore arrivé « à madame Murville? » demande Jacques avec inquiétude; « ce coquin de l'autre jour serait-il revenu?... — ■ « — Ah 1 mon bon monsieur! il en est venu plus d'un au-

« jourd'hui !... et ils ont chassé ma bonne maîtresse !... « — Chassée!... ça n'est pas possible, mille morts!... — « — C'est pourtant ben vrai ! . . . — C'étaient donc des bri- « gands... des voleurs? — Non, monsieur, c'étaient des «huissiers... des créanciers!... que sais-je?... ils ont « montré à madame des papiers , et lui ont dit qu'aile « n'était pas cheux elle!... c'te pauvre femme!... elle a « pleure, mais elle n'a rien répondu!... et , faisant un pa- « quet de ses effets , elle a pris sa fille dans ses bras , et « elle est partie... — Partie?... elle est partie!... il se « pourrait!... Le malheureux!... quoi ! il l'a réduite à la « misère ! . . . — Monsieur Jacques, j' vous dis qu'ils étaient « beaucoup... tenez , voyez l'écriteau : c'te maison est « en vente , à c't' heure, et on m'a laissé afin qu'il y ait « queuques-uns pour la faire voir. — Et savez-vous où « est allée madame Murville ? — Dam', elle a pris le chc- « min de Paris. — Elle va le retrouver !... — Oui , oh ! « elle va sans doute auprès de son mari... mais tenez , « entre nous , on dit que c'est un ben mauvais sujet ; qu'il « fait les cent coups à Paris , et vous conviendrez , mon- « sieur Jacques , que lorsqu'on a une petite femme jeune, « gentille et sage comme madame !... car morgue, c'est « la vertu et la bonté eu personne ! et puis un enfant , « qui sera , ma fine , l' portrait d' sa mère ; eh ben ! quand c on a tout ça et qu'on les oublie toute l'année ! . . . ah !.. . « c'est mal , et ça n'annonce rien de bon ! »

Jacques, ayant dit adieu au jardinier, jette un dernier regard sur la maison , et s'éloigne tristement du village. Mille projets se présentent à son esprit : il veut aller à Paris , y chercher Adeline ; il veut parler à sou frère , lui reprocher sa mauvaise conduite, lui faire honte de l'abandon dans lequel il laisse sa femme ; c'est en se livrant à ces pensées qu'il arrive à la ferme. Les habitants

questionnent Jacques, ils se désolent avec lui, mais cependant ils espèrent encore que madame Murville reviendra les voir; Sans-Souci partage cette espérance, il calme son camarade et l'engage à attendre quelques jours avant de prendre un parti.

La patience de Jacques commençait à s'épuiser ; il allait quitter la ferme et se rendre à Paris, lorsqu'un matin les cris joyeux des enfants annoncèrent quelque bonne nouvelle. C'était Adeline qui arrivait à la ferme avec sa petite Ermance.

Tout le monde court au-devant d'elle ; on l'entoure , on la presse , on l'embrasse , on se livre à la joie la plus franche ; Adeline , attendrie en voyant l'attachement des villageois, sent qu'elle peut encore éprouver un sentiment de plaisir : « Ah ! » leur dit- elle, « je n'ai pas tout « perdu puisqu'il me reste de vrais amis. »

Jacques ne sait plus ce qu'il fait : il prend les mains d'Adeline , les baise, jure, crie , frappe des pieds et se retourne pour cacher ses larmes. Sans-Souci, heureux du retour d'Adeline et du plaisir que ressent son camarade, saute , gambade à travers les poules et les canards, et donne des claques à tous les enfants, ce qui ne lui arrive que dans ses moments de bonne heure.

« Mes amis, » dit Adeline aux habitants de la ferme rassemblés autour d'elle , « je ne suis plus ce que j'étais ; « des événements malheureux m'ont ravi ma fortune ; « je n'ai plus rien , que du courage pour supporter ces « revers , et ma conscience , qui me dit que je ne les ai « pas mérités. Il faut maintenant que je travaille pour « subvenir à mon existence et pour élever mon enfant ; « vous m'avez accueillie lorsque j'étais riche; pauvre, « vous ne me repousserez pas , et je viens avec confiance « vous prier de me donner de l'ouvrage ; ah!... ne me

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« refusez pas ! ce n'est qu'à ce prix que je consens à res- « ter en ce lieu... »

Pendant qu'Adeline parlait , l'attendrissement se peignait sur les traits de tous ceux qui l'entouraient ; Louise ne retenait point ses larmes; Guillot, la bouche béante et les yeux fixés sur madame Murville , laissait à chaque instant échapper de gros soupirs, et Sans-Souci relevait ses moustaches en passant sa main sur ses yeux.

Mais Jacques , plus profondément ému , plus attendri , en voyant la résignation d'une femme charmante qui vient s'ensevelir dans une ferme et renonce à tous les plaisirs de la ville, à toutes les habitudes du grand monde, sans proférer un mot de reproche contre celui qui fait son malheur, le brave Jacques ne peut plus se contenir; il repousse Louise et Guillot , qui sont près d'Adeline , et secouant avec force la main de la jeune femme qui le regarde avec surprise : « Non , sacrebleu ! » s'écrie-t-il , « vous ne travaillerez pas , vous n'exposerez pas votre « santé , vous ne flétrirez pas cette peau si douce par des « travaux au-dessus de vos forces... c'est moi qui me « charge de votre existence et de celle de cet enfant. Je « vous nourrirai , je veillerai sur tous deux... et mor- « bleu ! tant qu'il me restera une goutte de sang , je sau- « rai faire mon devoir... — Que dites-vous, Jacques, « votre devoir?... — Oui, madame... oui, mon devoir... « mon frère a fait votre malheur, c'est bien le moins « que je vous consacre mon existence v et que je cherche « à réparer ses sottises... — Se pourrait- il ?... vous se- «riez... — Jacques Murville, ce garçon qui à quinze « ans a commencé ses caravanes , cédant à des passions « vives, au désir de voir le monde... et, je l'avoue entre « nous , gémissant en secret de la froideur de ma mère , « et jaloux des caresses que l'on prodiguait à mon l'rere

« et que l'on me refusait injustement; du reste, portant '< un cœur sensible à l'honneur, dont , au milieu de mes « folies de jeunesse , je ne me suis jamais écarté. Voilà « mon histoire. . . embrassons-nous , ma sœur ; je me sens « digne de votre amitié et vous pouvez me l'accorder sans « rougir. »

Adeline presse Jacques dans ses bras ; elle éprouve la joie la plus vive de retrouver le frère de son mari, et les villageois poussent des cris de surprise, tandis que Sans-Souci crie à tue-tête en se frottant les mains : « Je « le savais, double canonnade !... Je le savais, moi ; « mais le camarade m'avait fermé la bouche, et je n'au- « rais pas lâché un mot pour toutes les pipes du grand « sultan !

« — Mais pourquoi m'avoir si longtemps caché les

« liens qui nous unissent? » demande Adeline à Jacques ;

« doutiez-vous du plaisir que j'aurais à embrasser le

« frère de mon époux? — Non... » répond Jacques un

peu embarrassé, «non... mais je voulais avant tout vous

« connaître mieux... on rougit quelquefois de ses pa-

«rents!... — Ah! mon ami, quand ou porte ce signe

« de l'honneur, peut-on concevoir de pareilles crain-

« tes?... — Eh ! mille bombes, c'est ce que je me tuais

« de lui dire tous les jours, » dit Sans-Souci, « mais il

« est un peu entêté , le camarade ! quand il a quelque

« chose dans la tête , il ne veut pas en démordre. — Vous

« me trouvez , maintenant que je puis vous être utile ,

« c'est tout ce qu'il faut. Embrassons-nous encore, et

« désormais regardez-moi comme votre frère... comme

« le père de cette pauvre petite... puisque celui qui de-

« vrait la chérir et vous adorer n'a pas une âme comme

« les autïts... puisqu'il est indigne de... Allons, allons,

« vous voulez que je me taise... vous l'aimez encore,

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« je le vois ! Eh bien ! c'est fini ; nous ne parlerons plus « de lui , et nous tacherons de l'oublier...

« — Ah ! » dit Adeline, « s'il vous avait vu , s'il avait « retrouvé son frère, peut-être vos conseils... — S'il m'a- « vait vu !... Tenez, laissons cela... oublions un ingrat « qui ne vaut pas une des larmes que vous répandez pour « lui. — Oui , oui , de la gaîté , de la joie , » dit Guillot ; « morgue ! il ne faut pas toujours s'attendrir... ça rend «tout bête!... Mettons-nous à table, et ce soir, pour « nous distraire, le frère Jacques nous racontera une de « ses batailles!... C'est ça qu'est divertissant ! Quand je «l'ai entendu, je rêve toute la nuit de combats... je « prends les jambes de ma femme pour un bataillon « carré, et son derrière pour une batterie!... i'm'semble « même que j'entends le canon. — Tais-toi donc , not' « homme. »

Après le repas , on s'occupe des apprêts que nécessite le séjour d'Adeline à la ferme. Louise prépare pour madame Murville une petite chambre ayant vue sur la campagne ; elle tâche de la rendre aussi agréable qu'il est possible, en y portant les jolis meubles qu'elle trouve à la ferme. C'est en vain qu'Adeline veut s'opposer à tout cela ; quand Louise a résolu quelque chose , il faut que cela soit ; elle n'écoute pas la jeune femme qui la supplie de ne plus la considérer que comme une pauvre villageoise; elle veut faire oublier à madame Murville son changement de fortune en redoublant , pour la servir, de zèle et d'affection. Jacques ne remercie pas la fermière, mais il lui prend les mains et les lui presse tendrement chaque fois qu'elle fait quelque chose pour sa sœur, et Sans-Souci s'écrie en frappant sur le dos de Guillot : « Morbleu ! cousin, vous avez une brave femme!... elle «manoeuvre joliment!... — C'est vrai, » dit Guillot ,

« aussi , moi, je ne me mêle de rien , pas même des en- « fants... Eh ben! morgue, ils viennent ben tout de « même!... »

Voilà donc Adeline installée à la ferme : elle travaille à l'aiguille avec facilité, et Louise est forcée de la laisser employer toute sa journée, soit à coudre, soit à filer. Jacques sent doubler ses forces depuis que l'épouse de son frère et sa petite nièce sont près de lui. Il vaut à lui seul trois garçons de ferme. Devenu expert dans les travaux des champs, il augmente les revenus du fermier par les soins qu'il donne à tout ce qu'il entreprend ; de son côté , Sans-Souci imite son camarade; il rougirait de rester oisif, tandis que les autres emploient ainsi leur temps. Tout va donc bien à la ferme; Guillot et sa femme grondent Adeline parce qu'elle travaille trop, et défendent à Jacques de se donner autant de peine ; mais on ne les écoute pas , et l'on a la douce certitude de n'être pointa charge aux bons villageois.

Plusieurs mois s'écoulent ainsi sans amener de changement dans la situation des habitants de la ferme. Adeline serait contente de son sort , si elle pouvait oublier son époux; mais elle aime toujours celui qui a fait son malheur, et le souvenir d'Edouard vient sans cesse troubler son repos. Que fait-il maintenant?... se dit-elle chaque jour ; et la pensée que Dufresne est avec lui ajoute à ses tourments et redouble ses inquiétudes. Souvent elle forme le projet d'aller à Paris prendre des informations sur la conduite de son mari; mais elle craint de fâcher Jacques qui, vivement irrité contre son frère, ne veut point entendre parler de lui , et a supplié Adeline de ne jamais l'entretenir d'Edouard.

Jacques feint une indifférence qui est loin de son cœur. En secret, il pense à son frère ; il est indigné de sa cou-

duite envers sa femme et sa fille, mais il donnerait tout au monde pour le voir se repentir de ses erreurs, et revenir implorer un pardon qu'on est prêt à lui accorder.

Adeline et Jacques se cachent donc mutuellement ce qui les occupe, parce que chacun d'eux craint d'affliger l'autre en renouvelant le souvenir de ses peines. Sans- Souci est leur confident à tous deux. Guillot a quelquefois des commissions pour Paris, soit pour la vente de ses grains, soit pour Tachât d'objets nécessaires à la ferme ; c'est toujours Sans-Souci que l'on y envoie , parce que Jacques a refusé d'y aller, dans la crainte de rencontrer son frère. Mais chaque fois que Sans-Souci doit se rendre dans la capitale, Adeline le prend à part, et le supplie de s'informer de ce que fait son époux; Jacques n'ose en dire autant à son camarade , mais il rejoint Sans- Souci hors de la ferme , l'arrête un moment , puis lui dit à demi-voix : « Si tu apprends quelque chose... de fâ- « cheux sur celui qui nous oublie... songe à te taire , sa- « crebleu!... si tu en souffles mot à ma sœur, tu n'es plus « mon ami. »

Sans Souci part chargé de cette double commission ; mais il revient toujours sans avoir rien appris. Edouard ayant changé de nom , personne ne peut lui dire ce qu'il est devenu.

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