L AUDACIEUX. — LE LACHE. — L IVROGNE
La fortune paraît de nouveau sourire aux misérables qui , pour l'acquérir, ont trahi l'honneur et bravé toutes les lois de la société ; c'est une nouvelle tentation qui les pousse vers le crime et les empêche de retourner en arrière; les premiers succès semblent leur garantir l'impunité pour l'avenir : le coupable s'enhardit, et tel, qui débute en tremblant dans la carrière du vice , dépouille bientôt toute honte, et cherche à surpasser ceux qui l'ont entraîné au déshonneur.
Le jeu , auquel Edouard se livre avec plus de fureur que jamais, a cessé de lui être contraire ; il gagne, et le malheureux se félicite d'avoir trouvé un expédient pour ramener la fortune. Dufresne et Lampin lui enseignent tous les moyens mis en usage par les escrocs pour jouer à coup sûr avec les sots qui font leur partie. Ces messieurs vient ensuite entre eux aux dépens des dupes qu'ils viennent de ruiner, et chacun cherche à qui inventera les meilleures fourberies pour surpasser son camarade.
Lampin demeurait avec ses deux amis : Dufresne avait fait sentir à Edouard qu'il ne fallait pas se brouiller avec lui. D'ailleurs Lampin était doué d'une imagination féconde en ruses et en tours d'adresse , il était d'une grande ressource pour des intrigants.
Lorsque la fortune avait été favorable , ou que l'on avait trouvé quelque nouvelle dupe , on ne songeait qu'à se divertir. Ces messieurs amenaient chez eux de ces
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femmes qui vont partout, et qui, pour de l'argent, se donnent indistinctement au maçon, au rentier, au financier ou au savoyard. De telles femmes pouvaient seules , en effet, convenir à des hommes qui se livraient aux orgies les plus dégoûtantes , à la débauche la plus effrénée.
Un soir que l'on n'attendait plus que Lampin pour se mettre à table, celui-ci arrive en riant, et s'empresse d'annoncer à ses amis, comme une nouvelle fort drôle , que certaine lettre de change a été reconnue fausse , et que l'escompteur en est pour son argent. Edouard se trouble et pâlit; Dufresne le rassure en lui persuadant qu'on ne pourra jamais les découvrir ; ils ont changé depuis de nom et de demeure ; on ne peut les reconnaître ; on n'a aucune preuve à produire contre eux. Lampin seul pourrait être recherché, mais il a tellement le talent de changer son visage et toute sa personne, qu'il nargue les agents de la police.
Edouard n'est pas tranquille ; il tâche cependant de se distraire, de chasser ses craintes. Deux demoiselles, habituées de ces messieurs, arrivent à propos pour égayer la soirée. « Parbleu ! » dit Lampin , « Véronique « la blonde va nous conter quelque farce!... elle sait « toujours les nouvelles les plus piquantes; cela remettra « dans son assiette notre ami Bellecour (c'était le nou- « veau nom d'Edouard ) , qui est ce soir un peu dans les « jobards. — Ah!... je ne suis guère en train defarcer, » répond Véronique, en lâchant une espèce de soupir, « j' suis aussi sens d'sus dessous aujourd'hui !... — Mais « il me semble quetu dois être habituée à ça... — Ah!... « ne dis pas de bêtises... Vraiment j'ai le cœur affligé. « — Bah ! est-ce que tu es mal avec le commissaire ? — « Ça n'est pas ça , mais j'ai une amie qui se trouve ap- « pliguée dans une mauvaise affaire !... et ça me tour-
« mente ! — Quelle est donc cette affaire? parle ; nous « pourrons peut-être l'en tirer. — Oh non ! la justice a « mis la main dessus , et pourtant c'te pauvre petite est « innocente comme vous et moi. — Peste 1 c'est beau- « coup dire , mais voyous donc de quoi il s'agit ? — Vous « saurez que mon amie... qui ne fait le commerce que « depuis peu de temps , a été autrefois domestique , femme « de chambre, dans plusieurs maisons : entré autres elle « a servi une dame veuve... qui est morte il y a quelque « temps. Eh ben ! est-ce qu'on ne s'est pas avisé de « dire dans le quartier que cette dame était morte em- « poisonnée !... Ces bruits-là sont venus aux oreilles de « la justice; on a déterré la morte , et il paraît que les « médecins ont dit la même chose que les voisins. Là- « dessus on a fait des recherches , et on a arrêté ma ca- « marade , parce qu'elle servait alors cette dame ; mais « la pauvre enfant est pure comme ce verre de vin , je « vous le jure. »
Dufresne écoutait attentivement le récit de Véronique la blonde , tandis que Lampin caressait l'autre demoiselle, et qu'Edouard , qui était retombé dans ses réflexions relativement à l'affaire du faux dont il se sentait coupable , s'était jeté sur un fauteuil dans un coin de la chambre , sans écouter une histoire qui ne l'intéressait aucunement.
« Cette affaire me parait vraiment singulière , » dit Dufresne en approchant sa chaise de celle de Véronique , « mais comment se nomme ton amie ? — Suzanne. C'est , « d'honneur, une bonne enfant , et incapable d'arracher « un cheveu à qui que ce soit !... »
Au nom de Suzanne , Dufresne se trouble. Mais prenant aussitôt sur lui , il regarde dans la chambre , s'aperçoit que Murville ne l'écoute point , que Lam-
piu est occupé , et continue à questionner Véronique.
« Il me semble que ta Suzanne aura de la peine à se « tirer d'affaire, si, comme tu le dis , cette dame n'avait « qu'elle pour domestique?... — Oh ! c'est égal , Suzanne « soupçonne celui qui a pu faire le coup. — En vérité ! « — Oui , mon ami , il venait chez cette veuve un jeune « homme , son amant; un joueur, un gredin , un grippe- « sou... — Bon, bon, j'entends !... Après ?... — Cette « pauvre femme se ruinait pour le mauvais sujet 1... « Attendsdonc, je sais son nom... madame Dou... Dol... « — Bien ! bien ! » dit Dufresne en interrompant brusquement Véronique : « Je n'ai pas besoin de savoir son « nom. — C'est juste, ça ne fait rien à l'affaire. Enfin « cette dame était folle de son amant, qui ne l'aimait « pas du tout et la grugeait tant qu'il pouvait... Il pa- « rait que vers la fin ils se sont fâchés , et que le monstre « l'aura empoisonnée pour se venger de ce qu'elle vou- « lait déclarer toutes ses sottises. — C'est assez probable. « — Ah ! les hommes sont à présentdes chiens de scélé- « rats... Ils vous tuent une femme comme une mouche. « — Et que compte faire ta Suzanne ? — Oh ! elle a déjà « dit tout cela à la justice, pour qu'on se mette sur les " traces du coupable, qui est à présent je ne sais où. « — Ce sera fort bien, et je désire qu'on découvre la « vérité. »
Dufresne prononce ces derniers mots à demi-voix. Malgré l'assurance qu'il affecte , l'altération de ses traits trahit les sentiments qui l'agitent.
La soirée se termine plus tôt qu'à l'ordinaire. Edouard est inquiet, et Dufresne paraît aussi fort agité. On renvoie les deux demoiselles. Lampin , qui seul a conservé sa gaité, verse force rasades à ses amis en se moquant de leur tristesse. Edouard boit pour s'étourdir ; mais
Dufresne n'est pas disposé à leur tenir tête, et Iampin se grise seul , en cherchant en vain à faire rire ses compagnons.
« Allons donc , les amis , ça ne va pas , » dit-il en remplissant les verres : « vous êtes ce soir sérieux comme « des pendus!... Je le pardonne à Bellecour, qui n'est « qu'une vraie poule mouillée !... mais l'ami... là-bas... « Vermontré... Courval... Dufresne... Tout ce que vous « voudrez.
« — Silence ! imbécile ! » s'écrie Dufresne avec colère : « Je te défends de me donner ce dernier nom main- « tenant !... — Tu me défends... Tiens , voyez donc... « cet air à tout pourfendre !... Tu t'appelais pourtant « comme cela jadis... quand tu vivais avec cette pauvre « Dolban... qui croyait bonnement que tu l'aimais... et « qui... — Mais tais-toi donc, ivrogne !... — Ivrogne ! « ah !... ça te va bien de m'appeler ivrogne... toi qui as «couché hier sous la table!... et qui bois du punch « comme un trou !... C'est égal , je ne me fâche pas avec « les amis... car enfin nous sommes des amis !... je vois « bien que vous êtes tous les detfx de mauvaise humeur. .. « Edouard, à cause de ce chiffon de papier qui le tour- « mente... et toi... Ah ! toi , ma foi, je n'en sais rien!... «c'est quelque martingale que tu auras ratée!... ou « quelque ami qui t'aura mis dedans... ou ben... c'est... « Eh ! mais , qu'est-ce que Véronique t'a donc raconté «avec son empoisonnement... sa veuve... son amant « qui n'était pas son amant... Tiens, mais ça ressemble « comme deux gouttes d'eau à ta liaison avec la vieille « Dolban... Si c'était toi... qui... Ah ! ah ! ah ! tu serais « bien capable d'une espièglerie dans ce genre-là !... — « Va donc te coucher, Lampin , tu vois bien qu'Edouard <> dort déjà , tu vas le réveiller avec tes ricanements...
t. — Ehben ! voyez donc le grand malheur quand je le ré- « veillerais... Diable! tu es terriblement aux petits soins , « ce soir!... mais je veux ricaner, moi ; je veux rire et « boire... et je ne veux pas me coucher, entends-tu ? Je « me sens en train... je suis fâché d'avoir laissé partir « nos vestales... je suis homme à leur tenir tète... Tra « la la la... — Tu ne veux donc pas te coucher de la « nuit ?... — Je me coucherai quand ça me fera plaisir, « sournois. Oh ! je vois bien que tu es de mauvaise hu- « meur, j' te dis... Tu nous caches ton affaire : le récit « de Véronique t'a tout-à-fait desséché la langue , mon « pauvre Dufresne !...
« — Misérable , te tairas-tu ? » s'écrie Dufresne en saisissant Lampin à la gorge : celui-ci se débat , se recule et va tomber sur Edouard , qui s'était endormi dans un coin de la chambre, et qui, éveillé en sursaut, jette autour de lui des regards effrayés, en s'écriant : « Les « voilà ! ... les voilà ! . . . ils viennent m 'arrêter ! . . . »
« — T'arrêter ! » dit à son tour Dufresne ; « et qui « donc ? — Ah ! ah !... sont-ils bètes ! » s'écrie Lampin en se relevant , et en tâchant de garder son équilibre : «celui-là rêve, et celui-ci ne s'en aperçoit pas!... — < Ah !... ce n'était qu'un rêve, » dit Edouard en passant sa main sur son front. — «Eh ! oui... vous êtes deux « bambins... mais, toi, ne t'avise plus de jouer à me « serrer le sifflet.. . ou je me fâche tout de bon !... — La «nuit s'avance, messieurs, » dit Dufresne, «je suis « fatigué et je vais me reposer. — Eh heu , va !... l'ami « me tiendra compagnie pour finir ce flacon de rhum. « — Non , je vais aussi me coucher ; je me sens déjà « tout étourdi. — Allez vous promener : je boirai tout « seul. — Encore une fois , Lampin , ne fais pas tant de « bruit, cela peut gêner les voisins. — Que les voisins
« aillent faire lanlaire , je m'en bats l'œil , et je ferai du « sabbat encore davantage !... et tra la la la... »
Lampin chantait à tue-tête, en buvant un grand xerre de rhum ; Dufresne et Edouard prenaient des flambeaux pour rentrer dans leur chambre , lorsqu'on frappa trois coups très forts à la porte de la rue.
Dufresne fait un mouvement d'effroi , Edouard écoute en tremblant , et Lampin se jette en riant dans une bergère.
« On a frappé , » dit Edouard en regardant Dufresne. « — Oui... je l'ai entendu... — Eh bien! et moi aussi... « je ne suis pas sourd. . . d'ailleurs on a frappé assez fort. .. « mais qu'est-ce que cela nous fait ?... nous n'attendons « personne... il est près de trois heures du matin... à « moins que ce ne soient nos pucelles qui reviennent « pour nous bercer. . . — Chut ! ... on ouvre , je crois. . . — « Il faut bien qu'on ouvre pour qu'on entre !... Dans un « hôtel garni... et dans le genre de celui-ci... est-cequ'on « ne rentre pas toute la nuit?... au reste... arrive qui ■' plante ! je m'en moque, et je bois.
» — Je n'entends plus rien, » dit Dufresne, « oh ! ce « n'est pas pour nous.
Edouard va se coller contre la porte qui donne sur l'escalier, et écoute attentivement. Lampin se remet à chanter, en tâchant de conduire jusqu'à ses lèvres un verre que sa main n'a plus la force de porter. Tout a coup Edouard parait plus agité. « Qu'est-ce donc? » demande Dufresne à voix basse. « — J'entends le mur- « mure de plusieurs voix... le bruit approche... oui... on « monte cet escalier... ah !... plus de doute , on vient « nousarrèter, noussommesdécouverts ! . . . — Silence ! . . . « imprudent ! » dit Dufresne en tachant de surmonter sa propre terreur, « si en effet on vient ici, ne nous trou-
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« blons pas ! et prenez garde à ce que vous direz... sur- «tout ne me nommez point Dufresne... — Je ne sais « plus où j'en suis, » dit Edouard, dont la frayeur re- « doublait à mesure que le bruit approchait. « Eh ben ! « v'Ià que je... je ne sais plus mon nom... moi !... » dit Lampin en laissant tomber son verre , « mais je vous « dis... que... ça n'est pas pour nous... »
En ce moment on sonne à la porte du carré. Edouard tombe presque sans force sur une chaise ; Dufresne reste immobile au milieu de la chambre en faisant signe aux autres de ne point bouger. Bie:itôt on sonne de nouveau et on frappe avec violence. « Il n'y a personne... » crie Lampin , « allez au diable !
«Allons, » dit Dufresne, « il faut ouvrir... qui est « là? — Ouvrez , messieurs , ou l'on sera forcé de briser «cette porte. — Brise!... mon ami... » dit Lampin, « ça m'est égal; la maison n'est pas à moi. »
Dufresne , voyant qu'il n'y a pas moyen de reculer, se décide à ouvrir, après avoir encore fait signe aux autres d'être prudents; mais Lampin n'y voyait plus clair et Mur vil le n'avait plus la tète à lui.
Des gendarmes et un exempt entrent dans l'appartement. À leur aspect Dufresne pâlit , Edouard jette un cri d'effroi , et Lampin se laisse rouler de sa chaise sur le parquet.
« Il faut nous suivre , monsieur, » dit l'exempt en s'adressant à Dufresne. Celui-ci cherche à faire bonne contenance et demande avec audace de quel droit ou vient troubler son repos.
«■ Oui... de quel droit... trouble- t-on d'honnêtes gens « dans leurs plaisirs ? » balbutie Lampin , « je réponds de «mou ara:... corps pour corps!... — Votre caution est « de nulle valeur : on vouo connaît, maitre Lampin !...
« — Eh ben!... on a une jolie connaissance, je m'en « flatte... — Vous nous suivrez aussi. — Moi!... ah ! ça «sera difficile... je ne marcherais pas pour un bol de « punch... jugez si j'irai en prison. — Quant à monsieur, » dit l'exempt en s'adressant à Edouard , « je n'ai pas d'or- « dre pour l'arrêter, mais je l'engage à mieux choisir ses « connaissances. »
Edouard se tient tremblant et les yeux baissés dans un coin de l'appartement. Il n'entend pas ce qu'on vient de lui dire ; il est tellement persuadé qu'on va l'emmener , qu'il se croit déjà plongé dans un cachot ', et qu'il est décidé à avouer son crime, dans l'espoir que sa franchise désarmera ses juges.
Dufresue est furieux de voir qu'on va l'arrêter , et qu'Edouard ne le suit pas en prison... « Vous vous mé- « prenez , messieurs, » dit-il , « je n*ai rien fait pour que « l'on m'arrête... — Vous êtes le nommé Dufresne , qui «vivait avec madame Dolban? — Vous vous trompez, « je me nomme Vermontré. — Ohl ça, c'est la vérité, » dit Lampin , en essayant de se relever sans le secours des gendarmes, « voilà au moins deux mois qu'il s'appelle « comme cela!... — • C'est en vain que vous voulez nier. «Depuis longtemps la police vous surveille, et sur la « nouvelle de l'attentat dont vous êtes accusé, il ne nous « a pas été difficile de vous trouver, malgré tous les faux « noms que vous avez pris. — Un attentat!... Un atten- «tat!... » s'écrie à son tour Lampin, « un moment, « messieurs , ça ne me regarde pas !... J'ai cru que vous «veniez pour l'affaire du chiffon de papier... qui n'est « qu'une bagatelle ! ... Mais un attentat !... Peste ! enten- « dons-nous !... Je suis blanc comme neige... et Fluet , « qui est là, dans le coin, vous en dira autant!... Nous « n'avons travaillé , nous autres que dans les écritures,..
« — Dans les écritures?... — Oui... quand je dis nous... «C'est la Valeur... qui tremble là-bas , qui a fait le plus « long... mais il écrit joliment !... Ah! c'était tapé!... et « le vieux juif a donne dedans... Si ben que... nous avons « bu et mangé les espèces... Si vous voulez nous tenir « compagnie , je suis votre homme. »
L'exempt écoutait attentivement, et la terreur d'Edouard , jointe aux phrases décousues de Lampin , lui fit découvrir que ces messieurs étaient auteurs de quelque friponnerie d'un autre genre que l'affaire pour laquelle il venait*: c'était pour le crime commis sur madame Dolban que l'on visitait ces messieurs au milieu de la nuit, afin de s'assurer de Dufresne; le faux n'était découvert que de la veille, et la police n'avait pas encore saisi les traces des coupables.
« D'après ce que j'entends, vous allez nous suivre aussi, « monsieur, » dit l'exempt à Edouard; « si vous êtes in- « nocent , il vous sera f.icile'de vous justifier. — Ah !... « j'avouerai tout, » dit Edouard en se laissant saisir par les gendarmes. — « Eh bien! tu n'es qu'une bète, foi « de Lampin ; pour moi, je n'avouerai rien ! Allons, les « amis , portez-moi, si vous voulez que je vous suive... »
On entraîne Dufresne qui veut encore faire résistance. Edouard , au contraire , se laisse emmener sans prononcer un mot. Pour Lampin, on est obligé de remporter : car il ne peut se soutenir sur ses jambes , et c'est en prison que ces messieurs vont Unir le reste de la nuit.
Conduit le lendemain devant un juge d'instruction , pour subir un interrogatoire préalable, Edouard se trouble et balbutie; il n'a pas la force de nier son crime ; en vain Lampin , dégrisé , lui a fait sentir la conséquence de ce qu'il répondra , et lui a fait sa leçon ; Murville a promis à Lampin d'être ferme et de suivre ses consuls ; mais,
devant un magistrat , le malheureux perd courage et ne sait plus ce qu'il dit.
C'est à la Force qu'Edouard est enfermé avec Lampin, jusqu'à ce que l'on prononce sur l'affaire du faux. Dufresne n'est pas avec eux; accusé d'avoir empoisonné madame Dolban , il doit être jugé avant ses deux amis et c'est à la Conciergerie qu'il a été conduit.
Edouard , qui n'a pas eu la précaution de prendre de l'argent, est renfermé avec Lampin dans une salle infecte , au milieu d'un ramas de misérables, tous arrêtés pour vols ou actions du même genre. C'est sur un peu de paille qu'il est couché, et sa nourriture n'est que celle que la prison donne aux détenus. Lampin prend gaiment son parti; il chante , crie , et fait le diable avec les malheureux qui l'entourent. Edouard n'a pas le courage du crime ; il sent au fond de son âme les remords et les regrets. Il pleure la nuit sur la pierre qui lui sert de lit, et ses larmes sont une source de plaisanteries et de quolibets pour les misérables enfermes avec lui.
Le jour, les prisonniers ont la permission de se promener dans une grande cour ; Edouard n'y accompagne pas ses compagnons , afin d'être seul quelques moments , et de pouvoir au moins gémir en liberté. Il ne voit personne du dehors : il n'a plus d'amis ; ses camarades de plaisirs ne viennent point le visiter à sa prison , et cependant les autres détenus , qui ne valent pas mieux que lui , reçoivent journellement des visites , et ne sont point abandonnés par leurs digues collègues. Mais Edouard a parmi ces messieurs la réputation d'un être faible et pusillanime, et les hommes de ce caractère ne sont propres à rien ; le moindre revers les abat , les décourage , et les lâches sont aussi méprisés par les criminels que nuls parmi les honnêtes gens.
286 FBERE JACQUES.
Le souvenir d'Adeline et de sa fille se présente alors à la pensée d'Edouard : c'est lorsqu'on est malheureux qu'on se souvient de ceux qui nous aiment véritablement. II a repoussé sa femme et son enfant , et les a abandonnes sans savoir si les infortunés pourraient trouver de quoi soutenir leur existence ; mais il est persuadé qu'Adeline accourrait lui prodiguer des consolations et mêler ses pleurs aux siens , si elle le savait au fond d'une prison. Malgré tout le mal qu'il lui a fait , il sait au moins ne pas douter de sou cœur.
Lampin s'approche un jour de Murville, et son air joyeux semble annoncer quelque bonne nouvelle. « Au- ■■<■ rions- nous notre grâce ? » lui demande aussitôt ce dernier. — « Notre grâce ! ah! ben , oui ! il ne faut pas nous « attendre à cela... D'ailleurs , imbécile, tu as si bien mis « notre affaire à jour, qu'à moins d'être aveugle , on doit « nous condamner. Ah ! si tu avais seulement été un autre « homme!... si tu avais récité fidèlement ta leçon, nous « aurions embrouillé tout cela de manière à ce qu'on n'y « aurait vu que du feu; mais tu jacasses comme une pie. « — Oubliez-vous que. c'est votre faute si je suis arrêté ? « C'est vous qui avez donné l'éveil à la justice... — Ah ! « mou petit , c'est différent : j'étais gris comme un brave « garçon... j'avais bu pour trois, et, dans le vin, comme «dit le proverbe, in vino... vérité!... Mais enfin, ce « n'est pas de tout cela qu'il s'agit : notre ami Dufresne « est plus heureux que nous... — On lui rend la liberté? « — Eh ! non , mais il la prend. Pour mieux dire , il s'est « sauvé de sa prison avec deux autres détenus. Ah dame ! « mon fils , c'est que c'est un homme que Dufresne! c'est « un gaillard qui est solide ; ça n'est pas mou comme toi . . . « Je gage qu'il aurait mis le feu à sa prison plutôt que d'y « rester. Quand on est comme cela , on ne manque pas
«d'amis. Dufresne a trouvé des connaissances; il s'est « évadé, et il a bien fait; car on assure qu'il sera con- « damné à mort. — A mort !... qu'a-t-il donc fait? — Ce « qu'il a fait !... ah ben ! elle est bonne , celle-là... Est-ce « que tu sors d'un trou de souris ? Tu ne sais pas pour- « quoi on l'a pincé? — J'ai cru que c'était, ainsi que « nous , pour ce malheureux effet... — Eh! non, c'est « mieux que ça... Mais , au fait , je me souviens mainte- « nantquela peur faisait sur toi l'effet du vin; tu n'y étais « plus. Apprends que Dufresne est accusé d'avoir empoi- « sonné une madame Dolban avec laquelle il vivait... — « — Grand Dieu !... le monstre!... — Il parait que son <■ affaire est mauvaise; il sera condamné à mort parcon- •< tumace; mais tu entends bien qu'il ne reviendra pas « sur les lieux pour se faire empoigner. Nous ne le re- « verrons plus : j'en suis fâché, c'est un garçon d'esprit; « c'est dommage qu'il se soit lancé trop avant... — Et « nous ?... — On doit sous peu nous transférer à la Con- « ciergerie pour nous mettre en jugement. C'est là , mon « homme , qu'il faudra de la fermeté et de l'élocution !... « Si tu pleures là comme ici, c'est fini !... nous irons sur « mer , au service du gouvernement. — Malheureux ! il «se pourrait!... — Chut! on nous écoute... assez « causé... »
Pendant que le malheureux Edouard est en proie à toutes les angoisses de la terreur et des remords , et qu'entouré de vils scélérats qui se font gloire de leurs crimes et de leur dépravation, il se voit l'objet de leur mépris, sans qu'aucun d'eux lui adresse un mot de pitié et daigne prendre part à ses peines , Adeline coule des jours tranquilles à la ferme de Guillot. Elle voit grandir sa fille, qui déjà commence à balbutier quelques mots qu'une mère seule peut comprendre. Jacques , toujours
plein (le zèle et de courage , veut être chargé des plus rudes travaux; il en fait plus que deux garçons de ferme, et pour lui le travail est un plaisir. 11 revient le soir près d'Adcline ; il prend sa petite nièce sur ses genoux , et fait sauter l'enfant au refrain d'une chanson militaire. Tout le monde chérit le frère Jacques; car c'est aussi comme cela qu'on le nomme au village depuis qu'on sait qu'il est le beau-frère de madame Murville; et les villageois sont fiers de posséder sous leur toit rustique une femme comme Adeline , un brave comme Jacques.
Mais cette vie paisible ne pouvait durer : un voyage de Sans-Souci à Paris devait amener de grands changements. Le brave camarade de Jacques part un jour pour la grande ville , chargé , comme à l'ordinaire , des commissions secrètes d' Adeline et de son beau-frère, qui tous deux, sans se le communiquer, ont la même pensée, le même désir, et brûlent de savoir ce que fait Edouard.
Jusqu'alors Sans-Souci n'avait pu se procurer aucun renseignement; mais un hasard malheureux lui fait cette fois rencontrer un ami qu'il n'a pas vu depuis fort longtemps. Cet ami, après avoir fait divers métiers, est maintenant commissionnaire de la Conciergerie. C'est lui qui est employé par les détenus qui ont la permission de communiquer encore avec la société. Sans-Souci prononce le nom d'Edouard Murville; son ami lui apprend qu'il est en prison, et que son jugement doit être prononcé le lendemain. « En prison! » s'écrie Sans-Souci, « le frère de mon brave camarade!... Mille cartouches!... « que m'apprends-tu là?... Voilà qui va désoler ce pauvre « Jacques. »
Le commissionnaire, qui voit que Sans-Souci s'intéresse beaucoup à Edouard, est déjà taché d'en avoir tant dit. « Mais enfin, pourquoi est-il en prison? » demande
Sans-Souci avec inquiétude : « qu'a-t-il donc fait?... «parle... instruis-moi... Est-ce pour dettes? — Oui, « oui... Oh !... c'est, je crois, pour un billet, » répond en hésitant le commissionnaire qui se garde bien d'avouer la vérité, et qui tâche , mais en vain, de détourner la conversation. — « Morbleu!... son frère! son mari! en « prison !... pauvre petite femme ! pauvre camarade !... « — Ne leur en dis rien, mon ami , ne leur parle pas de « cela. Je suis déjà assez fâché moi-même de t'avoir appris « cette triste nouvelle. — Tu as raison... je me tairai.. . «je ne dirai rien!... car aussi bien ils ne peuvent pas «remédier à cela. Cet Edouard est un mauvais sujet! «tant pis pour lui. — Oh! oui, c'est un fort mauvais « sujet, qu'ils feront bien d'oublier. — Eh ! sans doute... « nous pouvons penser cela , nous autres ; mais une « épouse... un frère... on a un cœur, vois-tu ? et quand « il s'agit de quelqu'un qu'on aime, il vous pousse tou- « jours en avant... Adieu , mon vieux, je retourne à la « ferme... bien fâché de t'avoir rencontré, quoique ça « ne soit pas de ta faute... J'ai le cœur gros... et le mal, « c'est que je suis trop bête pour dissimuler. »
Sans-Souci quitte son ami et retourne à la ferme; Adeline et Jacques le questionnent suivant leur usage, et Sans-Souci répond qu'il n'en sait pas plus que les autres fois : mais c'est en vain qu'il veut feindre, sa tristesse le trahit; son embarras, lorsqu'elle lui parle d'Edouard, donne des soupçons à Adeline ; une femme devine facilement les sentiments que nous éprouvons en secret. L'épouse d'Edouard , persuadée que Sans-Souci lui cache quelque chose de fâcheux concernant son mari , est sans cesse sur les pas du pauvre Sans-Souci : elle le presse, elle le supplie de lui tout avouer.
rendant deux jours, le courage du brave soldat tient
bon contre les prières d'Adeline. Mais il réfléchit à la position d'Edouard qu'il croit en prison pour dettes; il pense que sa femme possède encore à Paris des connaissances par lesquelles elle pourra sans doute adoucir la situation de son mari. Edouard a été coupable; mais peut-être le malheur aura mûri sa tête ; il ne faut donc pas le priver de secours et de consolations. Ces réflexions décident Sans-Souci à ne plus cacher à Adeline ce qu'il sait. 1/occasion ne tarde pas à se présenter : le lendemain la jeune femme le conjure encore de lui avouer ce que fait son mari; Sans-Souci se rend, à condition qu'elle n'en parlera pas à Jacques , par qui il craint d'être grondé; Adeline le promet, et il lui apprend alors tout cequ'on lui a dit à Paris.
Dès qu' Adeline sait que. son mari est en prison , elle prend à l'instant son parti; elle quitte Sans-Souci, se rend dans sa chambre, rassemble quelques bijoux , dernier reste de sa fortune passée, fait un petit paquet de ses bardes, et après avoir écrit sur un papier qu'on ne doit pas être inquiet de son absence, elle prend sa petite Ermance dans ses bras et sort en secret de la ferme , résolue a tout faire pour obtenir la liberté de son époux , ou à partager sa captivité.
Il n'est alors que neuf heures du matin; Jacques est aux champs, les villageois sont occupés de différents côtés. Adeline est sur la route de Paris avant que les habitants de la ferme se soient aperçus de son départ.
Adeline ne sait point encore quels moyens elle emploiera pour parvenir jusqu'à son époux; elle n'a formé aucun plan ; elle ignore les démarches qu'il faut faire pour parler à un prisonnier; une seule pensée l'occupe : son Edouard est malheureux, il languit dans une prison, il est privé de toute consolation !... car Adeline connaît le monde : elle se doute bien que ceux qui entouraient Edouard dans sa prospérité l'ont abandonné dans sa détresse!... Qui donc maintenant ira sécher les larmes du pauvre détenu, si ce n'est son épouse et sa fille? Il les a repoussées cependant I il s'est jadis dérobé à leurs caresses? mais lorsque celui qu'on aime est accablé sous le poids de l'infortune, une âme généreuse ne sait point se souvenir de ses torts.
Sans-Souci a parlé de la Conciergerie : c'est donc vers la Conciergerie qu'il faut se diriger. Adeline croit que ses prières , ses larmes , et la vue de son enfant , attendriront les geôliers ; elle ne doute point qu'on ne lui permette de voir son époux. Cette espérance double son courage. Après avoir gagné Villeneuve-Saint-Georges en portant dans ses bras la petite Ermance qui n'a pas encore un an et demi , Adeline rencontre enfin une de ces mauvaises voitures qui mènent les Parisiens dans la banlieue et aux fêtes champêtres. Pour un prix modique le cocher fait monter la jeuue femme et son enfant, et dirige ses rosses sur le chemin de Paris.
292 FBEKE JACQUES.
Un seul voyageur est dans la voiture avec Adeline : c'est un vieillard de soixante-dix ans environ, mais de bonne raine , dont l'air franc et bon inspire la confiance et le respect. Sa mise annonce de l'aisance sans ostentation, et ses manières , sans être celles du grand monde , dénotent de l'usage et l'habitude de la société.
Adeline salue son compagnon de route et se place en silence près de lui. Le vieux monsieur la considère d'abord avec attention , puis avec intérêt. Adeline a une physionomie si noble et si touchante, qu'il est impossible de la voir sans éprouver quelque chose en sa faveur et sans désirer la connaître davantage.
La petite Ermance est sur les genoux de sa mère : ses grâces enfantines charment le vieillard qui lui donne des bonbons et lui fait quelques caresses. Adeline remercie le vieux monsieur de son obligeance -, elle sourit a sa fille, puis retombe dans ses pensées.
Le voyageur cherche à lier conversation avec la jeune dame; mais les réponses de celle-ci sont si courtes , elle parait tellement préoccupée , que son compagnon craint d'être indiscret. Il cesse de parler; mais il voit la tristesse d' Adeline , il entend ses soupirs, il remarque ses beaux yeux sans cesse tournés vers Paris et souvent mouillés de larmes. 11 n'ose chercher à la distraire de ses peines ; il la plaint en silence.
Adeline trouve le chemin bien long ; les maudits chevaux ont leur pas ordinaire , rien ne saurait les faire galoper. Quelquefois, cédant à son impatience, Adeline est prête a descendre de voiture dans l'espoir qu'en allant à pied elle arrivera plus tôt à Paris. Mais il faudrait porter la petite Ermance , et ses forces trahiraient son courage. Elle reste dans la voiture et songe que chaque tour de roue la rapproche de son mari,
Le vieux monsieur regarde sa montre , et celte fois , c'est Adeline qui la première lui adresse la parole :
« Monsieur, voulez-vous bien me dire quelle heure il « est? — Bientôt une heure, madame. — Nous sommes « encore loin de Paris? — Mais non, à une petite lieue « environ... dans trois quarts d'heure vous serez arrivée. « — Dans trois quarts d'heure... Ah! que ce temps est * long!... — Madame a, je le vois, quelque affaire pres- « santé qui l'appelle à Paris?... — Oui, monsieur... Oh! « oui!... il me tarde bien d'y être rendue!... — Madame « y connaît sans doute du monde... Dans le cas contraire, « si je pouvais être de quelque utilité à madame?... «
Adeline ne répond pas ; elle n'entend plus son compagnon , elle est retombée dans ses pensées , elle est près de son époux.
Le vieux monsieur en est pour ses offres de services ; mais loin de se fâcher, il n'éprouve que plus d'intérêt pour la jeune femme, qui paraît livrée à un chagrin si profond.
Enfin on arrive à Paris. La voiture s'arrête , Adeline descend précipitamment ; elle prend son enfant dans ses bras, paie le cocher, salue son compagnon et disparaît à ses regards, avant que le vieux monsieur ait eu le temps de poser un pied sur le petit tabouret que lui présente un savoyard pour lui aider à descendre du cabriolet. « Pauvre jeune femme ! . . . » dit le vieillard en regardant du côté par où Adeline s'est éloignée... « Comme « elle court!... comme elle parait agitée! Ah! puisse-t- » elle ne pas apprendre de mauvaises nouvelles ! »
Adeline va aussi vite qu'il est possible d'aller, lorsqu'on tient un enfant dans ses bras. Elle demande le chemin de la Conciergerie : on le lui indique , elle marche sans s'arrêter. L'amour, l'inquiétude , doublent ses
forces; elle approche enfin; elle aperçoit une place... c'est celle du palais de justice.
Cette place est encombrée de monde... la foule est si considérable qu'on peut à peine marcher. « Et il faut que « je passe là, » se dit tristement Adeline ; « allons, puis- « qu'il n'y a pas d'autre chemin , faisons un dernier ef- « fort, et tâchons de nous frayer un passage. »
Mais pourquoi tant de monde rassemblé ? Est-ce une fête , une réjouissance? Quelque charlatan a-t-il établi là sa boutique ambulante ? Sont-ce des chanteurs, des escamoteurs, des joueurs de gobelets, qui , par leurs chansons , leur musique ou leurs tours curieux , attirent ainsi cette multitude? Non , ce n'est rien de tout cela ; nos badauds se presseraient moins s'il ne s'agissait que de tableaux agréables. C'est une exécution qui va se faire , ce sont des malheureux que l'on va flétrir et exposer sur le fatal tabouret ; et c'est pour contempler ce spectacle affligeant pour l'humanité, que ces enfants, ces vieillards, ces jeunes filles, accourent avec tant d'empressement!... Vous vous en étonnez?... Ignorez-vous que la Grève est encombrée , que les fenêtres qui donnent sur la place sont louées , lorsque quelque criminel doity subir la peine capitale? Et qui voyez-vous se repaître avec le plus d'avidité de ces spectacles épouvantables? des femmes ! ... des femmes jeunes , et dont les traits respirent la douceur et la sensibilité 1... Que se passe-t-il donc au fond du cœur humain , si c'estchez un sexe faible et timide qu'il faut chercher cet excès de stoïcité?
Rendons cependant justice à celles qui fuient la vue de ces dégoûtants spectacles, et que le tableau d'une exécution priverait de l'usage de leurs sens. Adeline est de ce nombre ; elle ignore ce qui va se passer sur la place, elle ne fait pas attention aux cris de la canaille qui l'en-
toure. « Les v'Ià... les v'Ià... » s'écrient plusieurs personnes... « ah! faut voir la mine qu'ils feront tout a « l'heure quand on leur appliquera le fer rouge... »
Adeline cherche à traverser la place, mais elle ne peut y parvenir, la foule la repousse ou l'entraîne en sens contraire : elle se trouve ainsi, sans l'avoir cherché, tout proche des gendarmes qui entourent les condamnés. Elle lève les yeux pour chercher un passage, elle aperçoit les malheureux marqués du sceau de l'infamie... elle haisse aussitôt ses regards... elle voudrait fuir ce spectacle horrible... Dans ce moment un cri douloureux se fait entendre... c'est celui d'un des misérables qui vient d'être liétri. Ce cri est parvenu jusqu'au cœur d'Adeline... il a bouleversé ses sens... elle 1 entend sans cesse... elle a reconnu ces accents plaintifs... Un sentiment dont elle n'est pas maitresse lui fait lever alors les yeux sur les coupables... Un homme, jeune encore, mais pâle, abattu, défiguré, est attaché devant elle... Adeline le cousidère... Elle ne peut le méconnaître... les yeux du malheureux rencontrent les siens... C'est Edouard, c'est son époux qui vient d'être rejeté de la société, et qu'elle retrouve sur le tabouret.
Un cri d'horreur s'échappe avec peine de la bouche de la jeune femme... Le coupable laisse retomber sa tête sur sa poitrine , et Adeline , égarée, éperdue, succombe enfin à la violence de sa douleur et tombe sur le pave , privée de sentiment, mais serrant encore, par un mouvement convulsif , sa fille contre son sein.
LE BONHOMME GERVAL.
Les Français, et surtout les gens du peuple, ont cela de bon , c'est qu'ils passent facilement d'un sentiment à un autre; après avoir été témoins d'une exécution, ils s'arrêteront devant un spectacle de polichinelles; ils rient et ils pleurent avec une étonnante facilité; et le même homme qui repousse avec brutalité son voisin, parce qu'il l'empêche de voir conduire un malheureux à la potence , s'empressera de relever et de secourir l'infortuné que le besoin ou un accident imprévu aura fait tomber à «es pieds.
Les commères et les jeunes filles qui encombraient la place du palais oublièrent le joli spectacle qu'elles étaient venues voir, pour secourir la jeune femme qui restait sans connaissance sur le pavé.
On emporte Adeline et son enfant dans le café le plus voisin , et là, on prodigue tous les secours à la pauvre mère. Chacun fait ses conjectures sur cet événement. « C'est « peut-être la foule , la chaleur, qui auront incommodé « cette jolie dame, » disent les uns ; d'autres pensent avec plus de raison que le mal de l'inconnue parait trop violent pour avoir été produit par une cause aussi simple. « Peut-être,» disent-ils, «cette jeune dame a-t-elle aperçu « parmi ces misérables quelqu'un qu'elle a connu et aimé « autrefois !... »
Pendant que chaque personne cherche à deviner la cause de cet accident , la petite Ermance jette des cris
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perçants, et , trop jeune encore pour connaître tout son malheur, pleure cependant , parce que sa maman ne l'embrasse plus.
On parvient enfin à rappeler la jeune femme à la vie : infortunée!... est-ce donc un service qu'on lui rend!... chacun attend avec curiosité ce qu'elle va dire... mais Adeline promène autour d'elle des regards égarés; puis, prenant dans ses bras sa tille qu'elle semble vouloir soustraire à quelque danger, elle va sortir du café sans avoir prononcé une parole.
Cette conduite extraordinaire étonne tous les assistants. «Pourquoi vous éloigner déjà, madame? » dit une bonne vieille en retenant Adeline; « il faut vous reposer « encore et remettre tout-à-fait vos sens.
« — Ah ! il faut que je parte... il faut que j'aille le re- « joindre, » répond Adeline, en regardant vers la rue; « il est là... il m'attend... il m'a fait signe de l'arracher « de cette place. .. de lui ôter ces chaînes... j'entends en- « core sa voix.... Oui... il m'appelle... tenez, entendez- « vous? il se plaint... ce cri déchirant... le malheu- « reux!... ah! comme ils lui font mal !... »
Adeline retombe sans force sur un siège ; ses yeux se détournent avec horreur d'une image qu'elle semble avoir sans cesse présente à la pensée. Tout ceux qui l'entourent répandent des pleurs ; on s'aperçoit qu'elle a perdu la raison ; chacun plaint la jeune infortunée et cherche à ramener le calme dans ses esprits; mais c'est en vain que l'on s'empresse à lui offrir des consolations, Adeline ne les entend pas, elle ne reconnaît que sa fille, et elle s'obstine à vouloir fuir avec elle.
Que fera-t-on ? Gomment savoir quelle est la famille , quels sont les parents de cette pauvre femme? Ses vêtements n'annoncent pas la fortune ; le paquet de bardes
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contenant, outre ses effets, les bijoux qu'elle a emportés, n'a pas été trouvé près d'Adeline lorsqu'on l'a ramassée; sans doute quelque curieux, qui contemplait d'avance la place qu'il doit occuper un jour, a trouvé moyen de dérober les effets d'Adeline. Elle parait donc sans ressources, et comme cbez bien des gens l'attendrissement est toujours stérile, on parle déjà de conduire, la pauvre femme à un hospice, et son enfant à la Pitié , lorsque l'arrivée d'un nouveau personnage suspend l'exécution de ce projet.
Un vieillard entre dans le café , il s'informe de la cause de ce rassemblement; chacun lui fait une histoire. L'étranger parvient à écarter les curieux qui entourent la jeune infortunée, il s'approche d'Adeline, et jette un cri de surprise en reconnaissant la personne avec laquelle il a fait le chemin de Villeueuve-Saint-Georges à Paris. « C'est bien elle!...» s'écrie-t-il , et la petite Ermance lui tend les bras en souriant; car elle reconnaît celui qui, quelques heures auparavant , lui a donné des bonbons.
Le vieillard devient alors un personnage intéressant pour la multitude qui brûle de connaître l'histoire de la pauvre mère , chacun accable le vieux monsieur de questions : celui-ci , fatigué et importuné par la foule indiscrète , fait chercher une voiture , et après s'être exactement informé au maître du café de ce qui est arrivé à la jeune étrangère , il fait monter Adeline et son enfant dans un fiacre , et les dérobe ainsi aux regards des curieux.
Adeline est tombée dans un morne abattement. Elle se laisse emmener sans prononcer un mot ; elle paraît ne point s'apercevoir de tout ce qui se passe autour d'elle, sa fille même ne l'occupe plus.
M. Gerval, c'est le nom du vieillard, considère la
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jeune femme avec attendrissement , il ne peut croire encore que celle qu'il a vue le matin , triste il est vrai , mais pleine de sens , soit maintenant privée de sa raison II se perd en conjectures sur la cause de ce singulier événement.
La voiture s'arrête devant un bel hôtel garni. C'est là ou loge toujours M. Gerval lorsqu'il vient à Paris On le connaît dans la maison, et chacun a pour lui les égards que méritent son âge et son caractère.
Il fait descendre Adeline et sa fille et les conduit devant son hôtesse. « Tenez, madame , » lui dit-il , » voici « une étrangère que je vous prie de loger jusqu'à nouvel « ordre. — Ah , mon Dieu ! comme cette jeune femme « est jolie! mais quel air triste!... quels regards som- « bres !... est-ce qu'elle ne parle pas, M. Gerval? — .Elle « est souffrante... elle néprouvé quelque grand malheur... « On dit même que sa raison... — Ociel ! quel dommage!... « — J'espère qu'avec beaucoup de soins nous parviendrons « à calmer sa tête... je vous recommande cette jeune in- «. fortunée ainsi que son enfant. — • Soyez tranquille , « M. Gerval , rien ne lui manquera !... C'est , je le vois, « encore un être malheureux dont vous prenez soin ! . . . — « Que voulez-vous? ma chère hôtesse; il faut bien se ren- « dre utile quand on le peut. Je n'ai pas d'enfant , et je « suis vieux : à quoi me serviront toutes mes richesses, si je « n'aide pas les infortunés ? c'est d'ailleurs une jouissance «■ que je me procure. Je suis comme le bonhomme de FIo- « rian : Je fais souvent du bien pour avoir du plaisir. « Ah ! monsieur Gerval , si tous les riches pensaient « comme vous ! — Dites-moi , madame", mon vieux Du- « pré est-il rentré? — Oui, monsieur, il vous attend dans " votre appartement. — Je vais le trouver... Veillez sur «cette jeune femme, je vous en prie, et qu'elle ne
«manque de rien. — Comptez sur moi, monsieur. » Le bon M. Gerval monte à son appartement où il trouve son vieux serviteur Dupré qui attendait son maître avec impatience.
« Ah! vous voilà, monsieur? j'étais inquiet de ne point « vous voir revenir... Avez-vous fait un heureux voyage? « avez-vous appris quelque chose? — Non , mon ami, la -< maison où demeurait jadis la famille Murville est main- « tenant en vente. On m'a bien dit qu'un Edouard Mur- « ville l'avait habitée quelque temps avec sa femme , mais « on ne sait plus ce qu'ils sont devenus. Et toi , Dupré? « — Moi , monsieur, je n'en sais pas davantage. Vos an- « ciens am>'s sont morts, et leurs enfants sont je ne sais « où. Quelques personnes m'ont cependant parlé d'un « Murville , homme d'affaires , puis intrigant , et , au to- «tal, fort mauvais sujet... Mais on n'a pas pu... ou « voulu me dire ce qu'il est devenu. C'est peut-être le « plus jeune des fils , celui qui s'est sauvé à quinze ans « de la maison paternelle... une escapade comme celle-là « n'annonce rien de bon pour l'avenir... — J'en serais « fâché... j'aurais voulu... mais je vois que je reviens « trop tard. Mes voyages m'ont pendant dix ans éloigné « de Paris ; ce n'est que depuis un an que, retiré du com- « merce , j'ai pu revenir dans cette ville. Mais quel chante gement dix années ont produit !... Mes amis (il est « vrai qu'ils étaient déjà vieux quand je suis parti) , mes « amis sont morts ou disparus. Tout cela m'attriste , « Dupré ; cette ville ne m'offre plus que des souvenirs !... «nous allons la quitter et retourner habiter ma petite « maison des Vosges. C'est là que je veux finir ma car- « rière. Mais laissons cela ; j'ai quelque chose à t'ap- « prendre , car mon voyage n'a pas été tout-à-fait inutile : « il m'a fait connaître une jeune femme... bien intéres-
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« santé et qui parait fort malheureuse!... — Bah ! et où « doue monsieur l'at-il rencontrée? — Nous étions clans « la même voiture pour revenir à Paris; car, malgré tes « conseils , c'est dans un de ces mauvais cabriolets que « j'ai fait la route. — Ah ! monsieur, vous faire ainsi « cahoter ! ... cela n'est pas raisonnable ! . . . — Bon ! bon ! « je suis bien portant , et je me félicite de n'avoir pas « suivi tes avis , puisque j'ai voyagé avec une pauvre « femme que le hasard m'a fait rencontrer ensuite dans « la plus triste situation. »
M. Gerval conte à son domestique ce qui lui est arrivé, et le hasard qui lui a fait retrouver l'étrangère dans un café , au moment où l'on parlait de la conduire à un hospice. Dupré , dont le cœur est bon comme celui de son maître , est fort impatient de voir la jeune femme et sa jolie petite fille; il suit son maître, qui se fait conduire dans la chambre que l'on a donnée à Adeline.
L'épouse d'Edouard se promène avec agitation dans l'appartement, tandis que la petite Ermance repose sur un fauteuil. L'entrée de M. Gerval et de Dupré cause à Adeline un mouvement de frayeur ; elle court près de sa fdle, et parait craindre qu'on ne veuille la lui enlever.
« Ne vous effrayez pas, madame , » dit le vieillard en s'approchant doucement , « c'est un ami qui vient vous « consoler... Contez-moi vos chagrins : je les adoucirai , « j'en ai l'espérance. ■ — Quelle foule m'entoure !... » dit Adeline en jetant autour d'elle de sinistres regards. « Que « de monde!... Pourquoi ce rassemblement?... Ah ! je « neveux pas... non, je ne veux pas m'arrèter sur cette « place... Ce sont des malheureux que l'on vient con- « templer... Laissez-moi fuir... Mais je ne puis; les cruels « me retiennent .. me pressent... Ah! fermons bien les
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« yeux !... ne regardons pas... il est là!... tout près de « moi... »
Elle tombe sur une chaise et met ses mains devant son visage. « Pauvre femme ! » dit Dupré , « il faut qu'il «lui soit arrivé un affreux événement... Savez-vous , «monsieur, que cette infortunée parait née dans une « classe élevée? ses vêtements sont fort simples... ce sont « presque ceux d'une villageoise ; malgré cela, je gage « que cette femme-là n'est pas une paysanne. — Eh!... « sans doute !... je le vois aussi bien que toi !... mais « comment savoir ce qu'elle est?... Si cet enfant parlait «mieux... — La petite s'éveille, monsieur; donnez-lui « des bonbons et tâchez de distinguer les noms qu'elle. « prononcera. »
Gerval s'approche d'Ermance et la caresse ; la petite le reconnaît, vient d'elle-même près de lui. On lui donne des bonbons ; on la fait sauter, et elle balbutie le nom de Jacques ; car c'est Jacques qui tous les soirs la faisait sauter sur ses genoux, en jouant avec elle.
« On dirait qu'elle vous connaît, monsieur, » dit Dupré à son maître ; « je crois que c'est Jacques qu'elle ap- « pelle... tenez, écoutez... — Pauvre petite!... en effet... « peut-être son père se nommait-il ainsi... essayons de « savoir si c'est bien ce nom qu'elle prononce... sa mère « le connaît sans doute... »
Le vieil 'ard s'approche d'Adeline en prononçant à haute voix le nom de Jacques. La jeune femme lève aussitôt les yeux et répète elle-même ce nom. « Bon 1 elle « nous a entendus , » dit tout bas Dupré.
« Vous cherchez Jacques , » dit Adeline à M. Gerval ; « Ah 1 . . . de grâce ! ne lui dites point ce secret affreux 1 . . . « qu'il ignore toujours sa honte... Pauvre Jacques!... il
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« en mourrait de douleur... ah ! promettez-moi que vous « ne lui direz rien. »
Le bon Gerval le lui promet , et Dupré secoue tristement la tête. « C'est fini , monsieur, » dit-il à son maitre, « il n'y a rien à espérer!... mais quel est votre projet? « — Nous allons faire toutes les recherches possibles. « Toi , Dupré , tu iras à Villeneuve-Saint-Georges , tu « t'informeras de tous les Jacques qui peuvent se trouver « dans le village; enfin , tu tâcheras d'apprendre quelque « chose... Si nous ne pouvons rien découvrir, alors... je « verrai comment... — Ah ! je suis bien sûr, mon cher « maître , que vous n'abandonnerez point cette jeune « femme et ce pauvre enfant... — Non, Dupré, non, je « ne les abandonnerai point. Mais il se fait tard , je suis « fatigue. Je vais me reposer, et demain nous commen- « cerons nos recherches. »
Après avoir de nouveau recommandé Adeline et sa fille aux gens de l'hôtel , le bon Gerval va prendre du repos.
Adeline est durant la nuit de même que le jour : tantôt vivement agitée, prononçant des discours incohérents; tantôt livrée au plus profond abattement, et ne paraissant rien voir de ce qui se passe autour d'elle. On remarque cependant que le bruit , le son d'une voix un peu forte , le moindre cri enfin , la fait tressaillir et retomber dans le plus grand délire.
Le lendemain , un médecin appelé par M. Gerval vient voir la jeune infortunée, mais tout son art se borne à la rendre plus calme; il pense qu'un séjour tranquille rendra moins fréquents les accès effrayants de sa démence. Mais il donne peu d'espoir pour le rétablissement de sa raison , ignorant la cause qui en a provoqué la perte.
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Dnpré se rend à Villeneuve-Saint-Georges, et là, s'informe de tous les Jacques du pays. Deux paysans seuls portent ce nom , mais ils ne savent ce qu'il veut dire au sujet de la jeune femme et de sa fille. Dupré ne peut rien apprendre et il revient près de son maître.
Celui-ci n'est pas plus avancé dans les recherches qu'il fait à Paris ; les journaux n'annoncent pas qu'une jeune femme et sa fille aient disparu de leur demeure, et il ne peut obtenir aucun renseignement sur le nom et la famille de celle qu'il a recueillie.
Dix jours s'écoulent, Adeline est toujours dans le même état; son abattemeut est moins souvent troublé par des crises violentes , mais lorsque par hasard un cri se fait entendre à son oreille, son délire devient terrible et sou état est effrayant. La voix seule de sa fille ne lui cause jamais de mal , cette voix pénètre toujours jusqu'au cœur de la pauvre mère qui n'a pas encore méconnu les accents de son enfant.
« Mon cher Dupré , » dit au bout de ces dix jours M. Gerval à son domestique , « je vois bien qu'il faut « perdre l'espoir de savoir quelle est cette femme inté- « ressante. Ma foi , mon ami , j'ai pris mon parti. Je suis « résolu à emmener ces infortunées avec moi. Tu sais « que je vais me retirer dans ma maison des Vosges. « Cette demeure solitaire , entourée de bois et de bocages, « est ce qui convient le mieux à notre triste malade. C'est « l'avis du médecin ; il faut le suivre. Là du moins, rien « ne troublera le calme dont cette infortunée a besoin. « Nous aurons soin qu'elle n'y entende aucun cri. Nous « élèverons sa fille ; Catherine, qui aime tant les enfants, « veillera sur cette pauvre petite , et les caresses de cette « innocente créature me paieront de ce que j'aurai fait « pour la mère... eh bien! Dupré, que penses-tu de mon
« projet?... — Il m'enchante , monsieur, et je vous re- « connais là!... toujours humain, bienfaisant!... vous « donnez tout aux malheureux. — C'est mon plaisir, à « moi ; je n'ai point de famille , les infortunés sont mes « enfants. Tu sais que je venais à Paris dans l'espérance « d'avoir des nouvelles de certain petit garçon que j'ai- « mais dans son enfance , et qui d'ailleurs a des droits à « ma protection. Mais , ma foi !... puisque je ne puis le « retrouver, cette petite fille le remplacera. Dès ce mo- « ment je l'adopte , je prends soin de sa mère , et je re- « mercie la Providence qui m'a choisi pour être leur pro- « tecteur. »
Le lendemain, le bon Gerval met son projet à exécution ; il- achète une berline large et commode, y fait placer tout ce qui , durant la route , peut être nécessaire à la jeune femme et à sa fille; puis , après avoir laissé son adresse à son hôtesse, pour qu'elle lui écrive si elle apprend quelque chose concernant l'inconnue, le protecteur d'Adeline et d'Ermance part avec elles et son vieux domestique pour la demeure champêtre où il compte finir en paix ses jours.
Gerva. __
, que doit penser Jac-
Pendant que la voiture du bon Gerval mène Adeline et sa fille vers le nord de la France, que doit penser J
ques de la disparition des deux êtres qu'il chérit? Poulie savoir, revenous à la ferme.
A son retour des champs , étonné de point voir venir à sa rencontre Àdeline et sa fille , qui toujours les premières paient ses travauxjpar une caresse, Jacques cherche des yeux sa sœur. Inquiet de ce quelle n'est pas dans la salle commune, il demande à Louise si elle est indisposée. «J'espère ben que non, » dit la fermière, « mais je ne l'avons pas aperçue de la journée ; vous sa- « vez que quelquefois elle aime à rester seule dans sa « chambre , et j' n'osons pas la déranger. Cependant v' là « l'heure où elle devrait être avec nous... — Je vais la « chercher, » dit Jacques ; et il monte précipitamment à la chambre d Adeline.
Les villageois commencent aussi à craindre que madame Murville soit malade ; Sans-Souci ne dit rien, mais il est plus iuquiet que les autres , car il se rappelle ce qu'il a appris le matin à Adeline , et il se doute qu'elle a fait quelque coup de sa tête. Chacun attend impatiemment le retour de Jacques... il redescend enfin , mais la tristesse, la douleur se peignent dans ses traits, ses yeux sont humides, sou front est sombre. « Qu'est-il arrive ? » s*écrient les villageois.
« Elle est partie... elle nous a quittés , » dit Jacques en marchant a grands pas dans la salle, levant les yeux au ciel , fermant les poings et s'arrètant parfois en frappant du pied avec violence. « Elle est partie , » répète tristement toute la famille du fermier. « Oh ! ça n'est « pas possible, » dit Guillot. — « Tenez , lisez... » et Jacques jette devant le fermier le papier qu'a laissé Adeline. Guillot prend le papier et le regarde fixement pendant quelques minutes... « Eh bien! » demande Sans Souci en s'approchant du villageois, <- que dit-elle?... —
« C'est que je ne sais pas lire, » répond Guillot en considérant toujours le papier. Sans-Souci le lui arrache des mains et en lit tout haut le contenu. « Vous voyez hen « qu'elle veut que nous ne soyons pas inquiets de son ab- '< sence, » dit Louise; « elle reviendra bientôt , j'en som- « mes certaine!... — Oh ! pour ça, j'en réponds aussi, » dit Guillot, « elle ne nous quitterait pas sans nous dire « adieu, peut-être ben!... »
Sans-Souci est de l'avis des villageois , et il tâche de calmer son ami. « Mais enfin , » reprend Jacques , « où « est-elle allée?... pourquoi ce brusque départ?... hier « encore elle ne paraissait pas y songer... et une jeune « femme si délicate, si faible... voyager avec un enfant « qu'il faut porter ! . . . Elle se rendra malade. . .Ah ! il faut « qu'elle ait appris quelque nouvelle de Paris... Mille « baïonnettes ! si je avais qu'on m'en fasse mystère ! . . . »
En disant ces mots , les regards de Jacques se portent du côte de Sans-Souci ; celui-ci baisse le nez , tire la langue , se roule la moustache et ne sait comment cacher son embarras.
« Allons, frère Jacques , attendons avant de nous dé- « sespérer, » dit la fermière en engageant le brave laboureur à se reposer; « demain peut-être elle sera de re- « tour. — ■ Oui , » dit Guillot , « et nous mangerons une « fameuse soupe au potiron en réjouissance, et nous boi- « rons du petit vin de l'année dernière , qui commence a « devenir gentil!... »
Sans-Souci n'ose plus rien dire ; il craint de s'embrouiller, de se trahir : les regards de son camarade lui coupent la parole.
« J'attendrai quelques jours, » dit Jacques ; « mais si « elle ne revient pas, alors j'irai la chercher... fut-ce au « bout du monde ! . . . »
On se sépare tristement. Plusieurs jours se passent , et Adeline ne revient pas. Les plaisirs, la tranquillité ont fui de la ferme : Jacques néglige ses travaux, Guillot ses plantations ; la fermière néglige les soins de son ménage, Sans-Souci néglige la fermière, et tout le monde est mécontent. Plus de chansonnettes, de veillées, de repas joyeux , de contes gaillards , de récits de batailles. Sans- Souci commence à perdre l'espérance de voir revenir Adeline; il se repent beaucoup de lui avoir parlé de son mari, et il tourne autour de Jacques sans oser lui avouer la vérité.
Le huitième jour, Jacques annonce qu'il va partir pour chercher sa sœur. Sans-Souci se décide alors à parler; il prend son camarade à part, et commence par s'arracher une poignée de cheveux , en poussant de profonds soupirs. « Que signifientees jérémiades?» demande Jacques; « parle, et finis tes bêtises. — Tiens, cama- «■ racle , je suis un sacré animal !... je suis bouché comme « le canon du fusil de Guillot, et cependant j'ai fait tout « pour le mieux. — Que veux-tu dire ? — C'est moi qui « suis cause que ta chère sœur a quitté la ferme. — « Toi ! . . . malheureux ! . . . — Si tu ne me pardonnes point, « je me mets cinq livres de plomb entre les deux sour- « cils!... — Allons, parle donc, je t'en supplie. — J'ai « appris que ton frère était en prison... je n'ai pas osé te « le dire... je ne voulais pas non plus le dire à sa femme, « mais elle m'a tant prié... et tu sais bien que les femmes « font de moi tout ce qu'elles veulent, surtout celles que « je respecte... et puis , j'ai pensé qu'elle pourrait con- « soler un peu son mari... — Et moi , crois-tu que j'aie « un cœur de fer ? Mon frère est malheureux , c'est fini ; «j'oublie la manière dont il m'a reçu; je dois aussi le « consoler... — Ce pauvre Jacques !... j'en étais sur !...
« — Et tu te taisais imbécile! et tu me laissais dévoré « d'inquiétude!... Cette pauvre femme!... elle est près de « lui , peut-être ! . . . — Parbleu ! il n'y a pas de doute. — « C'est à Paris qu'il est en prison? — Oui... c'est... at- « tends... à la Conciergerie. — Il aura tout mangé, tout « vendu , et ses créanciers l'auront fait arrêter! — Jus- « tement. On m'a dit qu'il s'agissait d'un billet. — Ah ! « mon frère, si j'étais riche, que je serais heureux de « pouvoir t'être utile ! . . . Mais le sort ne l'a pas voulu ! . . . « N'importe : je dois au moins te prouver qu'il te reste «un ami. Sans-Souci, je pars pour Paris. — Et moi « aussi : je te suivrai, morbleu! je ne veux pas te quit- « ter. — Soit. Nous ne parlerons pas aux villageois de «l'emprisonnement de mon frère... ces bonnes gens « seraient capables de vouloir encore se gêner pour «nous être utiles, et nous ne devons pas l'accepter : « ils ont déjà fait assez pour nous. — Tu as toujours « raison. Je t'approuve; allons leur dire adieu, et en « avant! »
Jacques et Sans-Souci embrassent les villageois en leur annonçant qu'ils vont à la recherche d'Adeline, et ils partent pour Paris, où ils arrivent dans l'après-midi.
« Tu sais le chemin , » dit Jacques à son camarade : « conduis-moi à la prison... Je demanderai à parler « au commandant, au capitaine, au gouverneur... enfin « je parlerai à tout le monde , s'il le faut ; cette décora- « tion honorable me servira de sauf-conduit. — Écoute, « je ne connais pas plus la prison que toi ; mais je vais « te mener à mon ancien ami qui est commissionnaire « des prisonniers ; il nous dira comment il faut s'y pren- « dre pour voir ton frère. — Eh bien ! parlons à ton « ami ; puissions-nous le trouver!... — Oui, » ditSans- « Souci : je l'aperçois justement là-bas... »
Ils doublent le pas et arrivent près du commissionnaire , qui reconnaît son ami et va lui taper dans la main en lui demandant ce qui l'amène à Paris. « Tiens , » dit Sans-Souci, viens causer sur ce banc de pierre, je te f présente mon camarade... un brave... — Il a des cica- « trices et un ruban qui en disent assez. Puis-je vous «être bon à quelque chose, messieurs? — Oui, nous « venons pour une affaire importante... npus voulons voir «un prisonnier... Tu sais bien, cet Edouard Munille « donttu m'as parlé la dernière fois que je t'ai vu?... Eli « bien ! mon camarade est son frère.— Vous êtes son •< frère? » dit le commissionnaire en regardant Jacques avec attendrissement... «Je vous plains... — Ce n'est « pas moi qu'il faut plaindre, » dit Jacques , « mais lui, « puisqu'il est malheureux. . . il n'a pas , je l'espère , cora- « mis aucune action déshonorante !.. — Que venez-vous « faire ici?» dit le commissionnaire sans répondre à la question de Jacques. « Eh ! morbleu , nous venons voir « mon frère; déjà sa femme et son enfant sont venus le « consoler... — Aucune femme, je puis vous le certifier, « n'a pénétré jusqu'à lui ; il ne s'en est même pas pré- « sente pour le voir... — Se pourrait-il !... — Toute ten- « tative pour lui parler est maintenant inutile... car... il « n'est plus à la Conciergerie... — 11 n'y est plus?... et « où donc est-il ? — iMais je ne saurais... vous le dire au « juste... — Comment! triple canonnade!... je ne pourrai « savoir où est mon frère? — Allons, mon pauvre Jac- « ques, console-toi, » dit Sans-Souci : « le camarade est « mal instruit ; nous tâcherons d'en apprendre davantage. « — Je vous répète, messieurs, qu'Edouard Mur vil le « n'est plus dans cette prison, et qu'il doit maintenant « avoir quitté Paris. Adieu , brave Jacques , croyez-moi , « retournez dans votre village... ne cherchez pas à en
«savoir davantage et oubliez un frère... indigne de « vous. »
Le commissionnaire, vivement ému, serre la main de Jacques et s'éloigne des deux amis après avoir prononcé ces mots.
Jacques reste immobile et rêveur, son front se rembrunit, son regard devient plus sévère. Sans-Souci garde aussi le silence; il commence à craindre que ce ne soit pas seulement pour dettes que le frère de son camarade ait été arrêté. Les deux braves n'osent se communiquer leurs pensées , et la nuit les surprend assis sur le banc de pierre et plongés dans leurs réflexions.
« Qu'allons-nous faire? » dit enfin Sans-Souci : « nous ■< sommes là comme deux sentinelles perdues : il faut « pourtant prendre un parti... Cherchons Adeline et son « enfant, » dit Jacques d'une voix sombre, « et oublions « Edouard... Je commence à trembler que le malheu- « reux!... Cherchons Adeline! ah 1 celle-là ne me fera «jamais rougir... — ■ Oh ! pour elle, je me mettrais au « milieu de la mitraille... — Pauvre femme! ... pauvre pe- ■> tite Ermance!... où sont-elles maintenant?... peut-être « la douleur de savoir que son époux... Ah i Sans-Souci , « pourquoi lui as-tu dit cela?... — Ne m'en parle pas !... «Tiens... je voudrais que ma langue te serve de car- « touche... — Point de repos pour moi que je ne sache « ce qu'elles sont devenues... Parcourons Paris, infor- « mons-nous dans toutes les maisons s'il le faut !... et si « mus ne les trouvons pas dans cette ville, visitons la « Fiance entière , les bourgs , les hameaux , les villages. « — Oui, corbleu , nous irons au diable s'il le faut !... « Mais nous les retrouverons, camarade, nous les retrou- « verdna , c'est moi qui te le dis. »
Jacques et son compagnon se logent dans une pauvre
auberge ; dès le point du jour ils sont sur pied , ils parcourent tous les quartiers de la ville, et ils s'informent partout d'Adeline et de son enfant; mais on ne peut leur donner aucun renseignement sur la jeune femme qu'ils cherchent; on voit si souvent des malheureux qu'on y fait bien peu attention 1 cependant on leur indique parfois la demeure de quelque pauvre mère; ils vont la visiter, et ne trouvent pas l'objet de leurs recherches.
Le onzième jour de leur arrivée à Paris, Jacques et Sans-Souci se promenaient sur les boulevarts , pensant toujours à Adeline , et se creusant la tête pour devenir ce qu'elle pouvait être devenue.
Tout à coup les promeneurs se dirigent vers la chaussée, et semblent y attendre quelque chose de curieux. « Qu'est-ce donc qui va passer? » demande Sans-Souci à un ouvrier arrêté près de lui. « C'est, » répond son voisin, « la chaîne des galériens qui sort de Bicêtre, et « qui part pour le bagne de Toulon... Tenez... voilà la « voiture qui approche; nous allons les voir... — Ce n'est « pas la peine de tant se presser pour voir des coquins, » dit Sans-Souci. — «Ils demandent la charité sur leur « route... — S'ils avaient du cœur, ils demanderaient à « être fusillés... Viens, Jacques, ne restons pas là... ces « gens-là ne me font pas pitié... — Je veux rester, » dit Jacques avec émotion : « je veux les voir. »
La voiture avance lentement , et Jacques , poussé par un secret pressentiment, s'en approche fort près en tirant quelques sous de sa poche. Bientôt les galériens sont devant lui : ils tendent leurs mains criminelles en implorant la pitié des passants. Jacques les examine... il en remarque un qui n'imite point ses compagnons d'infamie, et qui cherche au contraire à se dérober aux regards de la foule; mais le misérable avec lequel il est attaché est
un de ceux qui témoignent le plus d'effronterie 5 il le tire avec violence... Ce mouvement permet à Jacques de considérer les traits du malheureux... il croit reconnaître son frère... une sueur froide coule de son front ; et sa main , par un mouvement plus rapide que la pensée , se porte à sa boutonnière et détache sa décoration qu'il cache aussitôt dans son sein.
La voiture est éloignée et Jacques la suit des yeux. Sans-Souci tire son compagnon par le bras. « Viens « donc, » lui dit-il , « quel diable de plaisir trouves-tu à «regarder ces gueux-là?... Mais qu'as-tu donc?... ta « figure est toute décomposée... — Ah ! Sans Souci !... «je suis perdu !... déshonoré... —Déshonoré, toi!... « ça n'est pas possible!... reviens à la raison... — Mou « frère!.'.. — Eh bien !... »
Jacques n'ose prononcer le mot fatal; mais sa main indique la chaîne des galériens que l'on aperçoit encore dans l'éloignement. — « Ce n'est pas lui, mon ami, tu « te seras trompé... — Ah ! plût au ciel !... mais non , ce « n'est point une erreur !... et les discours de ce bon com- « missionnaire... son air pénétré en me parlant... en me « serrant la main... Ah ! plus de doute !... je devine tout « maintenant... — Eh ! quand même ton frère serait un '« misérable, est-ce la faute , après tout? t'en es-tu moins « bien battu pour ton pays? en as-tu moins rossé les en- «nemis... et ton front, ta poitrine, n'ont-ils plus de « cicatrices?... Mille millions de citadelles! quel est celui « qui pourrait rougir de te connaître ?... je lui fais avaler « dix pouces de ma vieille lame par le nombril... — Ah! « mon ami, mon nom est flétri... Oh!... mon père... si « vous saviez !... — Ton père est mort ; mais s'il vivait, 1 ta gloire le consolerait de la honte de ton frère... — «Non, Sans-Souci, on ne se console pas d'un pareil
« malheur... Ah ! je n'ai plus qu'un parti à prendre, c'est « de rejoindre ces misérables , de trouver le moyen « d'approcher celui que je ne puis plus nommer mon « frère... de lui brûler la cervelle, et de m'en faire au- «. tant après. — Il est gentil, ton moyen!... mais tu ne « l'exécuteras point. Tu te rappelleras que tu as une « sœur... car cette bonne Adeline t'aime comme uu frère; « tu te souviendras de cette petite Ermauce, que tu fai- « sais sauter sur tes genoux ; tu ne priveras pas ces infor- « tunées du dernier ami qui leur reste; tu oublieras tes « chagrins pour soulager les leurs; et auprès d'elles tu « sentiras que tu n'as pas tout perdu... car nous les re- - trouverons, mon camarade ; nous fouillerons pour cela « dans tous les coins de la terre... qui sait si maintenant « elles ne sont pas à la ferme... ou dans quelque pauvre « cabaue ou elles ont besoin de nos secours ?... et tu dé- « sérierais de ce monde quand des malheureux comptent « sur toi!... Aon, sacrebleu! ça ne sera pas!... Tu te « rends... tu es attendri !.. Allons , Jacques, du cœur « dans les chagrins comme au feu , et en avant ! »
Jacques se laisse entraîner par son camarade; celui-ci profite de cette circonstance pour lui faire quitter une ville où ils ont perdu l'espoir de découvrir Adeline, et ils reprennent le chemin de la ferme , se flattant encore d'y retrouver la jeune fugitive.
Mais cette dernière espérance est bientôt détruite, la tristesse des villageois leur en dit assez. Jacques veut repartir sur-le-champ pour aller à la recherche d'Adeline et de son enfant, et ce n'est qu'avec peine qu'on le l'ait consentir à se reposer une nuit à la ferme. On s'aperç )it que frère Jacques est plus triste, plus sombre encore depuis qu'il a été à Paris; mais les paysans attribuent cette mélancolie au peu de succès de ses perquisitions.
Sans-Souci fait tous ses apprêts pour un voyage qu'il pense avec raison pouvoir durer longtemps. Louise est aussi fort chagrine de voir s'éloigner son cousin , mais elle sent bien qu'il ne doit pas abandonner son ami. La fermière fourre dans le sac de chacun des voyageurs une bourse bien garnie. Ce n'est que le prix de leurs travaux, pendant tout le temps qu'ils ont séjourné aux champs; mais elle n'ose le leur offrir, et elle sent que le moyen qu'elle emploie est le meilleur pour ne pas éprouver un refus. Les bonnes gens ont toujours de l'esprit et de l'adresse quand il s'agit d'obliger.
Dès le lever de l'aurore , Jacques est sur pied. Sans- Souci ne tarde pas à le rejoindre. Il arrive le sac sur le dos, un gros bâton à la main , et dit à son camarade : « Quand tu voudras ; en avant ! »
Les deux amis vont partir. Les habitants de la ferme viennent en pleurant leur dire adieu. Les enfants, qui depuis longtemps sont habitués à jouer avec les moustaches de Jacques et à se rouler sur l'herbe avec Sans- Souci, grimpent après les jambes de chaque voyageur et ne veulent point les quitter. Louise tient un coin de son tablier sur ses yeux, et ses soupirs en disent beaucoup plus que ses paroles. Guillot n'est pas moins chagrin que les autres : « Vlà que j' vas rester seul auprès de « not' femme, » dit-il; « comme j'allons m'ennuyer !... « Tenez , frère camarade Jacques , permettez que j' « vous fassions un petit cadeau pour vot' voyage , ça « peut vous être utile... on n' sait pas où l'on se « trouve. »
En disant cela, Guillot présente à Jacques une paire de petits pistolets de poche : « Je les avons achetés der- « nièrement d'occasion au village... à un vieux mili- « taire ; mon idée était de vous les donner pour vot' fête ,
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« mais ma fine , puisque vous partez, emportez-les tout « de suite. »
Jacques remercie Guillot et accepte le présent du bon fermier ; puis , après avoir embrassé tout le monde , il part avec Sans-Souci , en faisant serment de ne rentrer à la ferme qu'avec Adeliue, et de ne point prendre de repos qu'il ne l'ait retrouvée.
LES GALERIEXS.
Jacques ne s'était point trompé en croyant reconnaître son frère parmi les galériens. Le malheureux Edouard subit le châtiment du crime qu'il s'est laissé entraîner à commettre. Son arrêt le condamne à vingt ans de travaux forcés, à la marque et à l'exposition.
Lampin , qui a déjà été repris de justice , et qui a jadis été poursuivi pour vol , est condamné aux galères à perpétuité. C'est en vain qu'il a fait la leçon à Edouard , en l'engageant à tout nier : celui-ci n'a pas assez de caractère pour prendre une résolution. Il se coupe, se livre lui-même et se laisse facilement convaincre de son crime.
Le misérable a reconnu sa femme et son enfant à l'instant où le sceau réprobateur l'a flétri. Il a vu Adeline tomber mourante devant lui; ce tableau déchirant est pendant longtemps présent à sa pensée ; l'image d'une femme qui l'adorait et dont il a fait le malheur, la vue d'un enfant qu'il condamne à la honte de ne pouvoir en-
LES GALERIENS. 317
tendre nommer son père sans frémir, et le souvenir du bonheur qu'il a goûté dans son ménage , tout accable le malheureux , et lui fait sentir plus vivement l'horreur de sa situation.
Les remords rongent le cœur d'Edouard , et lui font , autant qu'il en est le maître , éviter la présence des autres prisonniers qui se moquent de sa douleur, et le raillent sur sa lâcheté. Cent fois le malheureux forme le projet de mettre fin à son existence , mais ce n'est qu'en tremblant qu'il en conçoit les moyens , que sa faiblesse repousse à l'instant. C'est dans cette situation d'esprit que Murville fait le voyage de Bicêtre à Toulon , et sans s'apercevoir en traversant Paris que son frère a fait l'aumône à ses compagnons.
Lampin est toujours le même : clans le bagne , il conserve son insouciance et sa gaité ; la honte n'est pour lui qu'un vain mot, et il s'efforce chaque jour à mettre Edouard au-dessus de ce qu'il appelle le préjugé.
Ce n'est point dans la société des galériens que le coupable repentant puisera des conseils salutaires. Pour un criminel qui éprouve des remords, combien n'en est-il pas qui s'endurcissent dans le crime , et se font un plaisir de corrompre entièrement ceux qu'un sincère repentir pourrait ramener à la vertu ?
L'image d'Àdeline et de sa fille s'efface peu à peu de la pensée d'Edouard , et fait place aux projets dont ses compagnons l'entretiennent chaque jour. Il bannit des remords qu'on lui prouve être inutiles, pour chercher quelque plan d'évasion. Et au bout de six mois de détention , le dégoût de la vie est remplacé dans son àme par le désir ardent de la liberté.
Un projet hardi est formé. Même aux galères les prisonniers trouvent moyen d'établir des relations avec
ceux de leurs amis qui jouissent momentanément de leur liberté : ces derniers bravent tout pour sauver leurs camarades , parce qu'ils savent qu*au premier jour ils réclameront le même service.
C'est Lampin qui veille à l'exécution du complot. Forcé d*étre sobre, il a toute sa présence d'esprit. Le jour, le moment sont arrivés. Un gardien gagné laisse des portes ouvertes ; les forçats munis de limes ont brisé leurs fers : ils se rassemblent au milieu de la nuit , ils égorgent trois sentinelles , ils pénètrent dans une cour dont le mur doit être gravi facilement par des gens habitués à escalader les murailles; Lampin grimpe le premier, Edouard le suit en s'attaehant à la chaîne que son compagnon a encore à ses pieds. Déjà plusieurs galériens ont franchi l'enceinte en se jetant daus le fossé qui est de l'autre côté ; mais des coups de fusils se font entendre, l'alarme se répand , la garnison est sous les armes , les soldats accourent et tirent sur les prisonniers. Plusieurs tombent morts , les autres se rendent , la révolte est apaisée , maison n'a pas encore eu le temps de savoir le nombre de ceux qui se sontevadés.
Lampin et Edouard ont entendu le bruit des armes. Ils parviennent a sortir du fossé , mais où aller?... comment fuir assez vite ? déjà les soldats parcourent la ville et le port... bientôt ils tomberont entre leurs mains. Edouard se désespère et Lampin se creuse la tête, en jurant qu'on ne le prendra pas vivant. Mais le son des grelots d'un cheval se fait entendre. Bientôt une charrette découverte , chargée de légumes , et conduite par un jeune paysan, passe auprès d'eux. Le villageois endormi est assis sur le devant de sa voiture , laissant flotter les rênes sur le dos de ion cheval , qui suit a pas lents son chemin accoutumé.
LES GALERIENS. 319
« Imite-moi , >> dit Lampin en courant à la charrette , « nous sommes sauvés. » Aussitôt il monte par derrière sur la voiture, fait un grand trou au milieu des pois, des choux et des carottes , puis se fourre dedans ainsi qu'Edouard, gardant à peine la faculté de respirer. Le paysan se retourne, se frotte les yeux, ne voit rien , parce qu'il est encore à moitié endormi, et se dispose à ronfler de plus belle , lorsque des soldats passent devant sa voiture. «N'as-tu rencontré personne, mon ami?» demande le sergent au villageois. « — Ma fine, non; « personne, messieurs, que des ânes, des charrettes et « des gens d' cheux nous. — Prends garde : des galériens se sont échappés; si tu en aperçois, appelle « au secours et remarque bien le chemin qu'ils pren- « dront.»
Les soldats s'éloignent. Le paysan se recouche sur le côté en marmottant entre ses dents : « Oui!... le « plus souvent que je vais m'amuser à guetter des vo- « leux !... j'aime ben mieux rêver à ma grosse Ma- « nette !... J' n'avons pas peur d'ailleurs !... ces gens là « n' s'amusent pas à voler des choux et des carottes.
« Nous sommes sauvés 1 » dit tout bas Edouard à son compagnon. — «Pas encore, » répond Lampin; « ce « villageois conduit ses légumes au marché , et quand il « nous découvrira , je ne crois pas qu'il nous prenne pour « deux bottes d'ognons. — Comment donc faire? — Eh ! «parbleu ! il faut prendre le chemin des champs... « attendons d'abord que ce drôle-là ronfle bien , ça ne « sera pas long puisqu'il pense à sa grosse Manette. »
En effet le paysan ne tarda pas à se rendormir profondément. Lampin passe alors un bras par-dessous les légumes , et il se saisit de la bride du cheval , qu'il fait tourner de l'autre côté du chemin. L'animal ne connaît
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que deux routes : celle du marché et celle de son écurie. En se sentant tiré avec vigueur hors de la première , il croit que son maître retourne chez lui , et il reprend sans hésiter le chemin du village.
« Enfin, nous voilà sauvés ! » dit Edouard en sortant doucement la tête de dessous les légumes qui le couvrent, et en n'apercevant autour de lui que des arbres , des champs et point d'habitations.
« Tu te crois toujours sauvé, imbécile , » dit Lampin , « et cependant nous ne sommes pas hors de danger... « nous ne faisons que quitter Toulon. Ce paysan nous « conduit à son village, où on nous repincera. — Il faut « descendre de cette charrette et nous cacher... — Beau « moyen !... nous cacher !... et où cela ? sur des arbres « comme des pierrots?... il faut d'abord gagner du ter- « rain. Avec ces chaînes aux pieds , nous n'irons pas « loin... — Nous les limerons... — En avons-nous le «temps!... allons, un coup de tête... nous sommes « dans un chemin creux... je ne vois aucune maison... « et vite... descends d'abord... — Ensuite?... — Des- « cends, te dis-je , et arrête doucement le cheval... moi , « pendaut ce temps , je vais commencer par fouiller notre « conducteur. »
Edouard descend de la charrette. Lampin retient la bride , le cheval s'arrête. « Il faut le dételer, et nous « sauver avec, » dit Lampin , « dépêchons-nous... »
En disant cela , il visite les poches du villageois et s'empare de son couteau et de quelques pièces de monnaie. Edouard , fort gauche et ne sachant pas dételer le cheval, appelle Lampin à son aide. Celui-ci paraît méditer un nouveau projet en considérant le costume du paysan : « je tremble qu'il ne s'éveille , » dit Edouard ; « s'il s'éveille il est mort , » répond Lampin en se hâtant
de descendre détacher les liens qui retiennent le cheval à la charrette. Mais le mouvement de la voiture est tellement habituel au villageois, qu'il s'éveille quelques moments après qu'elle est arrêtée. « Hue... hue donc !... » crie-t-il en se frottant les yeux. « Nous sommes per- « dus ! » dit Edouard à demi-voix. Lampin ne répond pas, mais il s'élance vers la charrette, et, au moment où le malheureux paysan va se lever, il lui plonge son couteau dans le sein.
Le villageois ne pousse qu'un faible cri. Edouard est saisi d'horreur. « Malheureux! qu'as-tu fait?... » dit-il en frémissant. — « Ce qui était nécessaire , » répond Lampin ; « le mal , c'est que je ne puis plus prendre ces «vêtements qui sont ensanglantés... il faut que je me « contente du chapeau et de la blouse. »
En disant cela , le scélérat dépouille sa victime , endosse le sarrau , se hâte de monter à cheval , puis se tournant vers Edouard qui n'est pas encore revenu de sa stupeur : « Maintenant , mon garçon , » dit-il , « tire-toi de « là comme tu pourras. »
Aussitôt il pique son cheval avec la pointe de son couteau , et disparaît , laissant Edouard à côté du malheureux qu'il vient d'assassiner.
La nuit tire à sa fin. Edouard est eneore auprès de la charrette , consterné de la fuite de Lampin , et tellement
322 FBEBE JACQUES.
troublé par tout ce qui lui est arrivé depuis quelques heures, qu'il ne sait plus à quel parti s'arrêter.
Le malheureux paysan respire encore ; il pousse de temps à autre de faibles gémissements. Edouard ne sait s'il doit le secourir ou se sauver. Il balance, il hésite, et les premiers rayons du jour le retrouvent dans cette situation. Jetant alors les yeux sur lui , il frémit en voyant son habit qui le fait reconnaître pour un échappé du bagne, et tremble qu'on ne le prenne pour l'assassin du villageois ; cette idée le glace d'épouvante ; la vue du charretier lui fait horreur, il s'éloigne aussi vite que ses forces le lui permettent, et gagne un petit bois où il espère se dérober aux recherches.
Son premier soin est de limer ses fers et de les jeter loin de lui ; mais il ne peut se défaire aussi de son habillement, et il sent qu'il ne pourra plus se montrer sans s'exposer à être arrêté. Cette pensée lui fait éprouver un mouvement de fureur, il regrette un moment de n'avoir pas entièrement dépouillé le malheureux villageois.
Le jour est venu ; les paysans se rendent à leurs travaux. Edouard s'enfonce dans les bois, ramasse des figues et des olives , et grimpe sur un arbre pour y attendre le retour de la nuit.
Mais qu'elle est longue cette journée! et combien de fois n'a-t-il pas frémi en voyant des villageois entrer dans le bois, et se reposer non loin de l'arbre qui le recèle ! Il les entend parler de l'assassinat du pauvre charretier. « C'est un forçat qui a fait le coup, » disent les paysans , « plusieurs se sont évadés la nuit dernière du « bagne de Toulon; mais on est sur leurs traces, et ils ne « peuvent tarder à être pris. »
Edouard ne sent que trop la difficulté qu'il aura à se sauver, et il se livre au désespoir. La nuit arrive enfin ;
il descend de l'arbre protecteur, et se. remet en route. Chaque fois que le plus léger bruit parvient à son oreille, il s'arrête, se fourre dans les buissons les plus épais. Sa figure et ses mains sont déchirées par les ronces et les épines ; mais il ne sent plus la douleur : il voudrait pouvoir se cacher dans les entrailles de la terre.
Il fait autant de chemin que ses forces le lui permettent ; ramassant avec soin des fruits dont il fait provision pour la journée suivante ; ne s'arrêtant que dans les endroits les plus déserts, et se cachant pendant le jour au sommet d'un arbre touffu.
Le quatrième jour il passe, vers la fin de la nuit, devant une maisonnette entourée d'un jardin ; il y jette un coup d'œil dans l'espoir d'y apercevoir des fruits; mais quelle est sa joie en voyant du linge et des vêtements étendus sur des cordes! L'idée de s'en emparer et de se délivrer de son habit de galérien se présente aussitôt à sa pensée : le vol ne l'effraie plus; il le justifie par sa situation. Une muraille de quatre pieds, à demi ruinée, le sépare seule des précieux vêtements : pour la première fois , il ne calcule point le danger ; il franchit la barrière , s'empare de ce dont il a besoin , et se sauve sans éprouver le moindre remords de ce vol ; car l'action qu'il vient de commettre lui semble bien peu de cbcse en comparaison de tout ce qu'il a vu faire.
Arrivé dans une épaisse forêt, il se dépouille du vêtement qui l'accuse , et se revêt de ceux qu'il vient de dérober. Un peu plus tranquille alors, en songeant qu'il doit être déjà fort loin de Toulon , il se remet en route, décidé à demander pour la nuit l'hospitalité chez quelque paysan, espérant qu'on lui donnera un morceau de pain , ce qui lui semble un trésor capable de réparer ses forces. Ne voulant pas cependant se hasarder à entrer
dans un village où il craint de rencontrer des gendarmes chargés de le poursuivre , ce n'est qu'à la porte d'une chaumière isolée et entourée de bois épais qu'il se décide à frapper.
Un paysan lui ouvre en lui demandant ce qu'il peut faire pour lui. « Beaucoup , » dit Edouard. « Je suis un « malheureux... épuisé de fatigue et de besoin; permet- « tez-moi de passer la nuit chez vous , vous me sauverez « la vie. — En effet , » dit le paysan en le considérant avec attention, « vous paraissez bien las!... bien souf- « frant... Mais enfin , qui ètes-vous ?... car encore faut- <* il savoir qui l'on reçoit. — Je suis... je suis un mal- « heureux déserteur... je me confie à vous ; ne me perdez « pasl... —Un déserteur... diable!... ça n'est pas bien « de déserter ! Mais je n' suis pas capable de vous per- « die... allons, entrez, vous me conterez pourquoi vous « avez déserté. ->
Edouard entre , éprouvant une douce joie de se retrouver dans un lieu abrité.
« Ha ça, » dit le paysan, « je vous donnerai la moitié « de. ce que j'ai , et ça ne sera pas ben bon !... mais vous « ne devez pas être difficile... Je suis un pauvre bùche- « rou ; je n' suis pas riche , je vis au jour le jour, mais « j' suis encore content de pouvoir partager mon souper « et mon lit avec vous. J'ai du pain, du fromage , et un « restant de vin que nous allons finir... Mon lit n'est pas « mauvais ; c'est le meilleur meuble de la maison : je « gage que vous n'y ferez qu'un somme... Allons , l'ami , « contez-moi vos aventures. J'ai servi , moi ; oui , j'ai été « soldat autrefois, et je me flatte que je n'ai pas déserté : «je veux savoir pour quel motif vous avez pris un si « mauvais parti. »
Edouard invente une histoire qu'il conte au bûche-
ron; celui-ci l'écoute avec attention. La singularité du récit d'Edouard , le peu de vraisemblance de ses aventures , son embarras lorsque son hôte lui demande des détails sur son régiment et le lieu de sa garnison , tout donne des soupçons au bûcheron , qui commence à craindre d'avoir été dupe de quelque vagabond.
Cependant , ne possédant rien qui pût tenter la cupidité, le paysan n'en partage pas moins sou souper avec Edouard ; puis il l'engage à se déshabiller et à se mettre au lit. Edouard va se rendre de bon cœur a cette invitation ; déjà il a ôté sa veste , il va jeter de côté son gilet, lorsqu'une réflexion soudaine l'arrête , et il reste interdit devant le bûcheron.
« Eh bien ! est-ce que vous ne voulez plus vous cou- « cher? » dit le paysan qui a remarqué la terreur subite d'Edouard. « — Pardonnez-moi... je vais... je vais me « reposer... — Il me semble que vous alliez vous désha- « biller , et maintenant vous restez là , sans savoir ce « que vous voulez faire?... — Ah! c'est que... je réflé- « chis... je ferai mieux de rester habillé afin d'être plus « tôt prêt à partir demain matin. — Comme vous vou- « drez!... à votre aise. »
Edouard se jette sur le lit , le bûcheron en fait autant , mais ce n'est pas dans l'intention de se livrer au sommeil : une secrète inquiétude le tourmente , il craint d'avoir donné asile à un scélérat et cherche comment il pourra éclaircir ses doutes.
Le misérable que la fatigue accable , et qui depuis longtemps n'a reposé sur une couche aussi tendre, cède bientôt au sommeil qui s'empare de lui. Le bûcheron, qui a feint d'en faire autant , se lève doucement dès qu'il est certain que l'étranger qu'il a reçu est endormi.
326 FBÈBE JACQUES.
Le paysan sort de sa chambre et va battre le briquet dans un petit caveau. Il allume une lampe, prend son fusil et rentre sans bruit clans la petite salle où repose Edouard. Le sommeil du malheureux est pénible et agité ; il se débat , se retourne avec violence sur sa couche, et des phrases entrecoupées s'échappent de ses lèvres : le bûcheron écoute, il entend distinctement ces mots : « sur la route... au milieu de la nuit... il estas- « sassiné... ôtez-moi ces fers, délivrez-moi de ces chaînes « qui m'empêchent de fuir.
« — Assassiné ! . . . » répète le paysan entre ses dents. . . « Allons , j'ai reçu quelque dévaliseur de grand che- « min... et ce coquin dormira sur le lit d'un honnête «homme!... Qui sait s'il n'a pas donné rendez-vous « chez moi à toute sa bande?... Justement on dit que « depuis quelque temps les environs sont infestés de «brigands. Ils veulent peut-être s'emparer de ma « chaumière pour en faire un de leurs repaires... Dia- «ble!... si je le savais... je commencerais par me dé- « barrasser de celui-ci pendant qu'il est seul... Voyons « cependant... tâchons de vérifier encore certain soup- « çon... »
Le bûcheron avance vers Edouard ; il coupe avec précaution le dos de la veste et du gilet du malheureux galérien ; il écarte ce qui couvre son épaule , il approche sa lampe , en cachant de l'autre main les rayons de la lumière qui pourraient frapper sur les yeux de l'étranger... il avance la tète en retenant sa respiration... et aperçoit en frémissant la marque fatale.
« Je ne m'étais pas trompé, » dit le bûcheron en allant reposer sa lampe dans son foyer et en armant son fusil. « C'est un scélérat... mais de par tous les diables il ne « restera pas plus longtemps chez moi !... dussé-je m'ex-
« poser à d'autres dangers, je chasserai ce coquin de ma « chaumière. »
Aussitôt il revient vers le lit, et , avec la crosse de son fusil, il pousse durement Edouard; celui-ci s'éveille , il se lève sur son séant et aperçoit avec terreur son hôte qui le tient couché enjoué, dont les regards expriment la colère.
« Sors à l'instant de chez moi , » crie le bûcheron d'une voix forte et tenant toujours son fusil dirigé contre Edouard , « sors !... et ne t'avise plus d'y revenir, ou « je te casse la tête. »
« Qu'avez-vous donc ?... pourquoi cette fureur? » dit Edouard en regardant autour de lui avec surprise. « Ne « suis-je plus dans la chaumière où l'on m'a accordé «l'hospitalité?... C'est vous qui avez daigné partager « avec un malheureux votre repas et votre lit... et main- « tenant vous me chassez... Qu'ai-je donc fait pour être « traité ainsi?... — Tu le sais bien, misérable; va re- « joindre tes camarades sur la grande route, va dévali- « ser, assassiner les voyageurs... mais tu ne trouveras « rien de bon chez moi. — Monsieur , vous vous trom- « pez, vous êtes dans l'erreur : non , je vous le jure , je « ne suis point un voleur, je ne suis pas capable de mau- « vais desseins!... — Vraiment!... tu es un honnête « homme peut-être?... et cette marque que tu portes?... « c'est pour tes belles actions que l'on t'a décoré ainsi ? « — Grand Dieu !... » dit Edouard en portant la main à sa veste et s'apercevant qu'elle est coupée. « Quoi ! « vous avez osé ?... — J'ai voulu m'assurer de ce que tu « étais; ta conduite m'avait donné des soupçons, j'ai dû « les vérifier. Allons , tu le vois , tes discours , tes his- « toires, ne me tromperont plus ; encore une fois, va-t'en, « je ne puis pas coucher auprès d'un homme comme toi.
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«Malheureux que je suis!... » s'écrie Edouard en quittant le lit et se frappant le front avec désespoir. « Je « n'ai plus de ressources... je suis perdu, chassé par tout « le monde... obligé de fuir la société qui me repousse... « réduit à vivre dans l'ombre... Cette marque infamante « me rejette vers le crime. .. ce n'est plus que parmi des « brigands que je puis trouver un asile... ce n'est qu'en « commettant de nouveaux forfaits que je prolongerai « mon existence!... Le chemin du repentir m'est fermé ! « il faut que je sois un scélérat!... »
En achevant ces mots , il se jette sur la terre et se roule avec désespoir aux pieds du bûcheron. Celui-ci se sent un moment ému en voyant l'égarement du misérable qui est devant lui; il pose son fusil à terre, et va peut-être céder à la pitié, lorsque deux coups de sifflet se font entendre et se répètent avec force en différentes parties du bois.
Le bûcheron sent aussitôt renaître tous ses soupçons et toute sa fureur. Il ne doute point que le signal qu'il vient d'entendre ne soit celui des brigands qui \iennent rejoindre leur camarade. Il reprend son fusil... Edouard veut encore implorer sa pitié ; il s'approche de son hôte en levant les mains vers lui ; mais celui-ci , se trompant sur les desseins du misérable qu'il croit capable de l'assassiner, se recule de quelques pas et lâche la détente de son fusil.
Le coup part; mais l'arme, mal dirigée, n'atteint pas la victime; le plomb meurtrier siffle au-dessus de l'épaule du malheureux , qui était encore à genoux , et va se perdre dans la muraille. La fureur, le désespoir raniment alors le courage d'Edouard qui veut vendre chèrement sa vie : il se saisit d'une hache qu'il aperçoit dans un coin de la chaumière, et , au moment où son hôte re-
vient pour le frapper avec la crosse de son fusil , il lui porte à la tète un coup qui l'étend sans vie à ses pieds. Le bûcheron tombe sans pousser un seul cri , et son sang rejaillit sur Edouard qui s'en voit couvert avec horreur.
Au même moment la porte de la chaumière est enfoncée : quatre hommes couverts de haillons, mais armés jusqu'aux dents et porteurs de figures hideuses, paraissent à l'entrée , et , avançant leurs têtes dans l'intérieur de la salle, contemplent quelques instants, avec surprise, le tableau qu'ils ont devant les yeux.
« Oh! oh !... » dit enfin celui qui paraît le chef, « il « me semble qu'il se passe ici d'étranges aventures et « que nous avons des camarades dans le pays... Double « tonnerre !... voilà un gaillard qui m'a l'air de s'en être « bien tiré !... »
Edouard était immobile au milieu de la chaumière, tenant encore à sa main la hache ensanglantée avec laquelle il venait de frapper le bûcheron.
Les brigands entrent dans la maisonnette. Le chef examine alors Edouard, et fait un mouvement de surprise et de joie. « C'est lui! » s'écrie-t-il enfin. « C'est « bien lui... Tiens, camarade, tu dois le reconnaître « aussi... — Eh! parbleu oui , c'est notre ami; allons, « Murville, embrasse tes anciennes connaissances , tes « fidèles compagnons de plaisirs et de revers. »
Edouard vient d'entendre des voix qui lui sont familières , il lève les yeux et aperçoit Lampin devant lui , mais il ne reconnaît pas l'autre brigaud dont les accents l'ont frappé. Le chef lui prend la main , la lui secoue avec force : Edouard le regarde , et cherche dans sa figure horriblement mutilée à retrouver des traits qui ne lui sont point inconnus. « — Comment , » dit Lampin , « tu ne « reconnais pas Dufresne , notre ancien ami?
« Dufresne! » s'écrie Edouard; « se pourrait-il?... — « Oui , Murville, c'est bien lui-même , » dit Dufresne en détachant plusieurs bandes qui lui décomposaient le visage en y figurant de nombreuses cicatrices , et ôtant un emplâtre qui lui cachait un œil et une partie du front , ainsi qu'une barbe qui lui couvrait le menton et la lèvre supérieure. « Je suis charmé que tu ne m'aies point re- « connu , cela te prouve le talent que j'ai à me déguiser, « et c'est quelque chose, surtout lorsqu'on a un arrêt de « mort sur le dos. Mais toi, mon drôle , il paraît que tu « es un peu dégourdi depuis que nous ne nous sommes « vus... Diable ! mais cela te fait honneur... — Camara- « des , » dit Lampin qui venait de fureter dans la chaumière, « il n'y a rien de bon pour nous ici, le coup de fusil « que nous avons entendu pourrait aussi amener de ce « côté des gens que nous ne serions pas fort aises de ren- « contrer. Croyez-moi , quittons cette masure , et ren- « trous dans les bois , nous y causerons aussi facilement « et plus eu sûreté qu'ici. »
L'avis de Lampin étant trouvé prudent, les voleurs sortent de la chaumière, emmenant avec eux Edouard qui a pt ine à revenir de sa surprise , ne pouvant se persuader qu'il a retrouvé Dufresne dans un chef de baudits.
Après avoir marché quelque temps dans le plus épais du bois , les voleurs s'arrêtent dans un fourré ; ils font du feu , tirent des provisions qu'ils étalent sur l'herbe ; et après avoir préparé leurs armes en cas de surprise , ils s'asseyent autour du foyer dont la flamme éclaire seule leur repas.
« Je ne sais, » dit Dufresne en considérant Edouard avec une joie féroce , « quel pressentiment me faisait cs- « pérer que nous serions un jour réunis... Au fait, j'ai
LE BUCHERON ET LES VOLEURS. Soi
«toujours agi pour cela... n'est-ce pas, Lampin? » Lampin mangeaitavec avidité, et, selon son usage, buvait encore mieux; il se contenta de regarder Edouard en riant. Celui-ci considérait ses nouveaux compagnons, ne sachant pas encore s'il devait se féliciter de leur rencontre.
« Comment se fait-il que je te retrouve avec Lampin « dans ces bois? » dit-il enfin à Dufresne; « d'où vient « que vous avez embrassé un genre de vie aussi périlleux?
« — Eh! quel autre genre de vie veux-tu que l'on em- « brasse, lorsqu'on* est, comme nous, proscrit de la so- « ciété ?... Ne vas-tu pas faire l'innocent?... toi qui viens « de tuer un pauvre bûcheron dont la mort ne te rapporte « rien !
« — Je n'ai fait que me défendre. Cet homme avait « tiré sur moi , il me menaçait encore... j'ai dû parer ses «coups... — Peste, camarade, tu pares joliment!... « Mais n'importe , revenons à ce qui nous regarde. Tu « n'ignores point que j'ai été condamné à mort; heureu- « sèment , je n'ai pas attendu mon arrêt pour me sauver « de ma prison, grâce à ces deux fidèles amis que j'avais « aidés autrefois. Nous ne pouvions plus paraître au « grand jour ; nous avons choisi les bois et les grandes ■<■ routes pour y exercer notre industrie; il faut bien faire « quelque chose. Dernièrement, en arrêtant un voyageur « qui passait à cheval dans ces bois , j'ai reconnu Lam- « pin qui n'a pas mieux demandé que d'être des noires. « Tu en seras aussi , mon cher Mui ville, car tu n'as plus « d'autre parti à prendre , et tu dois être enchanté de « nous avoir rencontrés.
« — Oui , oui , » dit Lampin, « et je suis sûr que tu « ne m'en veux plus de t'avoir laissé là au beau milieu de
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« la nuit auprès du charretier; que veux-tu , mon gar- « çon? je voyais que le cheval ne valait pas grand'chose; « il n'aurait jamais pu galoper avec deux cavaliers sur « le dos , et je me suis donné la préférence , c'est tout na- « turel!...
« — Quelle triste existence , » dit Edouard en jetant les yeux autour de lui, « vivre dans les forêts , dans les « ténèbres... craindre sans cesse d'être arrêté... exposer « sa vie pour quelques pièces d'or ! . . . — Ah ! dame , mon « petit homme, » dit Lampin , «je conviens que c'était « plus gai, quand nous faisions sauter Véronique la « blonde en lui battant la fricassée sur les fesses, et en « buvant du madère ou du Champagne; mais , vois-tu , « on a des hauts et des bas.
« — Reprends courage , moucher Murville, » dit Dufresne , « nous pouvons encore être riches et trouver des « plaisirs sous un autre ciel. Eu attendant , je ne veux « pas non plus me borner à vivre dans les bois pour y at- « tendre quelques misérables voyageurs; d'ailleurs qua- « tre ou cinq hommes ne suffisent pas pour former une « troupe redoutable et capable d'arrêter de grosses voi- « tures; mais j'ai des projets plus vastes, et comme je « possède , quand il le faut , le talent de me rendre mé- « connaissable, j'espère, lorsque mes camarades se se- < ront bien pénétrés de mes leçons , que nous pourrons » essayer quelque coup hardi , soit en nous introduisant <> chez de riches particuliers, soit en nous donnant des « titres et des conditions suivant les circonstances.
« — Ah ! c'est qu'il est futé , le camarade ; il en sait « long!... je voudrais bien connaître celui qui a fait son « éducation !... — Je puis vous satisfaire , mes amis , en « vous contant l'histoire de ma jeunesse ; mon récit ne « sera pas long, et il vous amusera. D'ailleurs Murville
HISTOIRE DE DUFRESXE. 333
« en fera son profit. Il y a des choses qui le regardent , et « je n'ai plus besoin de me gêner avec lui.
« — Conte , conte, » dit Lampin , « pendant ce temps- « là nous allons boire; aussi bien nous n'avons rien de « mieux à faire dans ce maudit bois, où depuis deux « nuits nous avons fait chou-blanc. Allons, camarades; « attisons le feu , et buvons sans bruit. »
Les voleurs raniment la flamme du foyer, ils se munissent chacun d'une bouteille, et se groupent autour de leur chef; tandis qu'Edouard, la tète appuyée dans ses deux mains , attend dans un morne silence que Dufresne commence son récit.
HISTOIRE DE DUFRESNB.
Je suis né dans un petit village des environs de Rennes. Mon père , après avoir été riche et considéré , se trouva ruiné par la perte d'un procès que lui suscita un de ses cousins. Devenu pauvre, et n'ayant plus d'amis, il fut obligé d'accepter une place de garde-chasse chez un vieux seigneur qui aimait mieux son gibier que ses vassaux, et ne pardonnait pas la mort d'un lapin ou d'une perdrix tuée sur ses terres.
Mon père, aigri par le malbeur, nourrissait dans le fond de son àme le désir de se venger de celui qui lui avait culevé ses biens. Il vivait dans une petite cabane
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bâtie au milieu des bois ; il m'y emmena et m'y garda près de lui. J'avais six ans lorsque mon père se retira dans la solitude. J'étais hardi , entreprenant , courageux, volontaire , et déjà ferme dans mes résolutions. La vie presque sauvage que je menai pendant plusieurs années ne contribua pas à adoucir mon caractère. Je parcourais saus cesse les forêts , je gravissais les montagnes, les rocs escarpés ; je franchissais les torrents, les précipices; et lorsque je revenais près de mon père , il me répétait l'histoire de ses malheurs, m'apprenait à maudire les hommes dont l'injustice avait révolté son cœur, me recommandait de me méfier de tout le monde , de ne jamais compter sur l'équité ou la reconnaissance de mes semblables ; et, pour preuve de ce qu'il me disait, me détaillait les services qu'il avait rendus étant riche , et qui tous avaient été payés d'ingratitude ; me racontait le procès injuste qu'il n'avait perdu que par la fraude et la mauvaise foi , et enfin me faisait jurer de le venger de celui qui l'avait ruiné.
Les discours de mon père se gravèrent aisément dans ma mémoire. Peut-être d'autres conseils m'eussent fait protéger et défendre ceux que je jurai de mépriser et de haïr ; mais les premières impressions font tout sur une âme neuve, et l'indépendance de mes goûts me portait déjà à briser sans examen tous les obstacles qui contrariaient mes volontés.
Une aventure dont je fus témoin ne fit qu'augmenter encore mon aversion pour les hommes. J'avais alors treize ans : je venais de prendre près de mon père une leçon de lecture , car il m'avait dit que l'instruction était nécessaire à mes intérêts, et cette raison seule m'avait décidé à apprendre quelque chose. Je me promenais dans le bois , lorsque j'entendis deux coups de fusil tirés près