HISTOIRE DE DUFRESNE
de moi. Je courus du côté d'où partait le bruit, et je vis deux jeunes gens que l'on venait d'arrêter parce qu'ils chassaient dans les bois du seigueur.
L'un était un jeune homme bieu mis, de bonne façon, d'une tournure distinguée; l'autre était un pauvre paysan couvert de haillons et paraissant dans la dernière misère. Le premier avait tué un chevreuil , le second un lapin , et cependant le jeune homme de la ville riait et chantait au milieu des gardes, tandis que le paysan, pâle et tremblant, avait à peine la force de se soutenir.
Curieux desavoir quelleserait la suite de cette affaire, je suivis tout le monde au château : le seigneur était alors absent , mais son intendant le remplaçait ; il avait tout pouvoir et représentait son maitre : on conduisit donc les deux prisonniers devant monsieur l'intendant. Je me mêlai parmi la foule ; je parvins ainsi à me glisser dans une grande salle où l'on menait d'abord les braconniers. L'intendant arriva : en apercevant le jeune homme de la ville , il vit qu'il n'avait point affaire , comme de coutume , à des rustres habitués à frémir devant lui. Il congédia tout le monde pour interroger le beau monsieur en particulier. Mais moi , au lieu de sortir comme les autres, je me cachai sous une table couverte d'un tapis, et j'entendis fort bien la conversation suivante :
« Monsieur, je suis désespéré d'être obligé d'agir avec « rigueur, » dit l'intendant d'un ton patelin, « mais mon « maitre est fort sévère , et ses ordres sont absolus !... « — Ah ! ça , vieux renard , tu plaisantes , je pense, avec « tes ordres, » dit le jeune homme en se moquant de l'intendant ; « apprends que je suis un cadet de famille , « et que si tu ne me rends pas a l'instant la liberté, je te « coupe les oreilles à la première occasion. — Monsieur, « ce ton est bien étrange... et je ne puis souffrir... —
83Ô PREBE JACQUES.
« Tiens, vieil arabe , je vois bien ce qu'il te faut! tu es » intendant, c'est tout dire... prends cette bourse, il y a <• quinze louis dedans : cela vaut tous les chevreuils de « ton maître. »
En disant cela, le jeune homme tira de sa poche une bourse que l'intendant accepta sans difficulté. Puis , ouvrant une petite porte dérobée. « Descendez par là dans « le jardin, » dit-il à demi-voix à son prisonnier, « vous « tournerez à droite et vous sortirez par une autre porte « qui donne dans les champs. Je me compromets pour « vous, mais vous avez des manières si engageantes... »
Le jeune chasseur n'en entendit pas davantage : il était déjà dans le jardin. L'intendant referma soigneusement la petite porte , puis sonna un domestique en lui ordonnant de faire venir devant lui le braconnier.
On amena le villageois, et l'intendant resta encore seul avec lui. « Pourquoi chassais-tu? » dit-il au paysan d'une vois dure et d'un ton brusque qui ne ressemblait en rien à celui qu'il venait de prendre avec l'autre prisonnier.
« Mon bon monsieur, » dit le pauvre homme en se jetant à genoux , « faut nous pardonner... c'est la pre- « mière fois , et je vous jurons ben que ce sera la dernière. « — Ces drôles-!à n'en disent jamais d'autres! — Je n' « sommes pas un drôle, monsieur l'intendant, mais un « pauvre diable qui a une femme et cinq enfants, et qui « ne sait comment les nourrir. — Eli! faquin, pourquoi « fais-tu des enfants?... — Dame, monsieur l'intendant, « c'est le seul plaisir qu'on peut se procurer sans argent. « — Est-ce que des butors comme vous doivent avoir du « plaisir? Travaillez, canaille, travaillez : c'est votre lot. « — Je u'avons pas d'ouvrage, monsieur l'intendant, et «je gagnons si peu... si peu!... que ça nous suffit à
HISTOIRE DE DtitfBÉSNE. ?>:)*
« peine ! . . . — Parceque vous mangez comme des ogres ! . . . « — Je ne mangeons pas tout not' soûl pour en donner à « nos petits... — Tes petits, tes petits!... ces marauds-là « affament le canton avec leurs petits... — Pardi , mon- « sieur l'intendant, votre maître élève une cinquantaine « de chiens , i' m' semble que j' pouvons ben élever qua • « tre ou cinq enfants i... — Voyez-vous ce misérable qui « ose comparer sa dégoûtante progéniture aux lévriers « de monseigneur? Allons , point de raisons , tu as été pris « en braconnant, ton affaire est claire, le vol est mani- « feste. Tu auras les étrivières, l'amende et la prison!... « — Ah ! de grâce, monsieur l'intendant , cen'était qu'un « lapin!... — Un lapin! coquin... peste!... un lapin!... « tu ne sais donc pas ce que c'est?... monseigneur pro- « tége ses lapins; je dois venger celui que tu as tué... « — Morgue ! si c'était pour la table de monseigneur... « — Alors c'est bien différent, il serait trop heureux « d'entrer dans la bouche de son maître, mais toi, tu es « un braconnier. — Monsieur l'intendant , par pitié pour « ma femme et mes enfants !... je sommes si pauvres... «il n'y a pas un sou cheux nous... — Tu mériterais « d'être pendu. Allons , allons, au cachot, et demain la « bastonnade. »
L'intendant sonna , les valets accoururent , et on emmena le paysan malgré ses prières et ses larmes.
J'étais resté sous la table où je suffoquais de colère. Quand tout le monde fut parti, je sautai par la fenêtre et courus raconter à mon père tout ce dont j'avais été témoin. Mon récit ne l'étonna pas. Il n'était qu'une preuve de plus de l'injustice et de la barbarie des hommes. Quant à moi, j'avais mon projet. Je savais que le seigneur devait revenir le lendemain , je voulais faire punir le fripon d'intendant.
En effet, dès le point du jour, je partis pour le château. En arrivant, je vis dans la cour le malheureux paysan, auquel des valets distribuaient sans pitié des coupsde bâton, tandis que, du haut de son balcon, le seigneur contemplait ce spectacle en donnant du biscuit à son danois et du sucre à sa levrette.
<• Je vais vous venger, bonhomme, » dis-je en passant près du villageois. Aussitôt je monte l'escalier quatre à quatre, et je pénètre dans l'appartement de monseigneur avant que les domestiques aient eu le temps de m'annoncer. L'intendant était près de son maître, occupé à lui compter de l'or ; je cours me jeter aux pieds de monseigneur; mais, dans ma vivacité, je m'appuie sur la pâte d'un des favoris : il se met a japper, et son maître me lance un regard courroucé en demandant pourquoi on m'a laissé pénétrer jusqu'à lui. Avant qu'on ait pu lui répondre , je débite mon histoire et conte, presque sans reprendre haleine, tout ce que j'ai entendu la veille entre l'intendant et le beau chasseur.
Le vieux seigneur parut un peu surpris en sachant qu'on avait arrêté un autre braconnier, mais l'intendant, qui frémissait de colère pendant que je parlais , se hâta de dire à son maître que le jeune homme était un marquis, et qu'il n'avait pas cru devoir le retenir.
« Un marquis 1 » dit le seigneur en prenant une prise detabac, « un marquis... diable!... en effet... oui... je « conçois... nous nepomions pas le faire bàtonner;il « faut alors que le paysan paie pour deux. — C'est ce que « j'ai pensé , monseigneur. — Et tu as bien fait j renvoie « ce petit garçon qui a eu la maladresse de marcher sur « la pâte de Castor. »
L'intendant ne se fit pas répéter cet ordre ; il me prit par le bras, et je marchai sans résistance, ne concevant
HISTOIRE DE DUFBESNE. 339
pas pourquoi monseigneur ne s'était pas mis en colère contre le fripon de valet. Chemin faisant, monsieur l'intendant m'appliquaune douzaine de soufflets et autant de coups de pieds dans le derrière : ce fut la seule récompense que je reçus au château.
Je rentrai furieux , et roulant dans ma tête mille projets de vengeance. Mon père , qui s'aperçut alors a quels excès pouvait se porter mon animosité, essaya , mais en vain , de me calmer.
Le lendemain, un message de l'intendant vint apprendre à mon père qu'il n'était plus garde-chasse de monseigneur. C'était une suite de mon action de la veille; il s'en douta, et ne m'en fit point de reproches. Nous quittâmes notre cabane sans savoir encore ce que nous deviendrions.
Quant à moi , la nouvelle disgrâce de mon père m'affermit dans un projet que je venais de concevoir, et qu'il me tardait d'exécuter.
La nuit, pendant que mon père dormait au pied d'un arbre, je me sauvai avec une lanterne sourde et le fusil qu'il portait toujours avec lui ; je courus du côté de la demeure de monseigneur. Arrivé là , je ramassai plusieurs fagots, et je mis le feuaux quatre coins du château, ayant soin, de crainte que l'incendie ne prît pas assez vîte , de lancer des brandons enflammés sur tous les bâtiments, et surtout du côté des écuries.
J'eus bientôt le plaisir de voir réussir ma vengeance; le feu prit en plusieurs endroits et se communiqua rapidement à toutes les ailes du château. On sonna le tocsin, les villageois accoururent , et plusieurs eurent la bonhomie de se jeter au milieu des flammes pour sauver un seigneur qui trouvait du plaisir a les faire bâtonner. Au milieu du tumulte, du désordre , je gagnai les apparte-
310 FBEBE JACQUES.
ments et j'aperçus l'intendant qui cherchait à se sauver avec une petite cassette qu'il serrait contre son sein. Je me mis devant lui , et le couchant en joue : « Tiens , » lui dis-je, «voilà pour t'apprendre à me donner des « soufflets et des coups de pieds. » Je lâchai mon coup, il tomba mort devant moi. Je jetai mon fusil , je m'empr.rai de la cassette, et sautant par une fenêtre avec l'agilité qui m'était habituelle, je m'enfuis du château qui bientôt n'offrit plus qu'un monceau de ruines.
Je me hâtai de retourner à l'endroit où j'avais laissé mon père. J'étais fier de ma vengeance, et ravi de posséder une cassette que je présumais bien être pleine d'or. J'avais toujours remarqué qu'avec de l'or on se procurait tout , et qu'enfin on se tirait de tous les périls.
Mais quelle fut ma surprise de ne plus trouver mon père que je croyais encore endormi au pied de l'arbre. Je parcourus en vain les environs en l'appelant à grands cris ; il me fallut gagner un autre village, sans savoir ce qu'il était devenu. Inquiet pour mon trésor, je l'enterrai au pied d'un vieux chêne, après en avoir extrait quelques pièces d'or , dont en effet la cassette était remplie.
J'allai coucher dans une petite auberge, pensant déjà, avec justesse, qu'on ne pouvait soupçonuer un enfant d'être l'auteur de l'incendie du château. Eu effet, on ne fit que peu d'attention a moi : chacun s'entretenait du désastre arrivé chez le seigneur; chacun faisait des conjectures ; mais dans la journée un villageois vint dire que le coupable était arrêté : « C'est , » dit-il , « un ancien « garde-chasse de monseigneur; il venait d'être renvoyé « eten voulait beaucoup à l'intendant qu'il présumait être « cause de sa disgrâce. Il a mis le feu afin de parvenir « plus aisément à son ennemi, car on a trouvé celui-ci
HISTOIRE DE DUFRESINE. 341
« tué d'un coup de fusil , et on a reconnu l'arme pour <> être celle qui appartenait au garde-chasse. »
A ce récit, je ne doutai point que mon père n'eût été arrêté a ma place ; je tremblai pour lui , et , résolu de me perdre pour le sauver, je quittai de suite l'auberge et pris le chemin du village où l'on devait l'avoir conduit. Je ne m'arrêtai pas un moment en route , je sentais que les instants étaient précieux : j'arrivai enfin sur la grande place du village , et j'y aperçus mon père pendu à un gibet.
Je me livrai , non à la douleur, ce u'était point ce sentiment que j'éprouvais , mais à la fureur, à la rage. J'aurais voulu pouvoir mettre le feu au village et brûler en même temps tous ses habitants.
La nuit j'enlevai le corps de mon père, j'eus la force de le porter dans la forêt, où je lui creusai une tombe ; je jurai , sur ses restes inanimés, de le venger sur tous les hommes de sa mort et de ses malheurs, et de ne jamais aimer ceux qui l'avaient ruiné avec injustice et fait mourir innocent.
J'allai reprendre ma précieuse cassette et je quittai le pays. Grâce au trésor que je possédais, je pus satisfaire tous mes goûts et me procurer tous les plaisirs. Je vécus ainsi pendant cinq ans , me livrant à toutes les passions que l'âge avait développées chez moi : j'aimais le vin, le jeu et les femmes , et tant que j'eus de l'or, je ne me refusai rien ; mais mon trésor ne pouvait durer longtemps au train dont je le menais. A dix-huit ans je vis le fond de ma caisse ; mais loin de me chagriner de cet événement , je m'en réjouis, en pensant que le moment était arrivé de tenir le serment fait sur la tombe de mon père.
Je ne m'occupai donc plus qu'à faire dos dupes, et
342 FBERE JACQUES.
cela ne me fut pas difficile; clans le grand monde, où , grâce à mon trésor, je m'étais introduit , j'avais appris les usages et les belles manières. J'avais de plus la facilité de déguiser mes traits et de changer ma voix lorsque cela était nécessaire; joignez à cela de l'esprit, de l'audace , de la fermeté , de l'éloquence , et vous jugerez combien de succès m'étaient réservés.
Sous le nom de Bréville , je connus à Bruxelles un certain Jacques Murville, qui s'était évadé de chez ses parents. C'était ton frère , mon pauvre Edouard , et j'eus le talent de lui enlever tout ce qu'il possédait. A Paris, prenant un autre nom, je me trouvai à ton mariage; le nom de Murville me frappa; je pris des informations, je sus que tu avais un frère, et je trouvai plaisant de m approprier la fortune de l'aîné , après avoir dépensé l'argent du cadet. Mais une autre pensée vint remplir mon cœur, lorsque je vis ta femme. La beauté , les grâces d'Adeline me charmèrent; j'en devins éperdument amoureux , et je jurai de tout tenter pour la posséder.
Il fallait d'abord m'introduire chez vous : j'y parvins ; je sus ensuite semer la division dans votre ménage, en t'entrainant doucement vers ta ruine, qui était le but de tous mes vœux. Je découvris ton penchant pour le jeu ; alors il ne me fut pas difficile de te faire faire toutes les sottises imaginables. Je \oulais cependant m'enrichir à tes dépens, mais le maudit jeu ne me fut jamais favorable. Je te poussai vers le crime , parce que ta femme m'avait dédaigné , et que je voulais me venger sur toi de tous ses mépris. Tu n'étais enfin qu'une machine que je faisais mouvoir à mon gré.
Apres avoir essayé tous les moyens pour vaincre la résistance d'Adeline , j'eus recours à la ruse, et je par-
HISTOIBE DE DUFRESNE. 343
vins une nuit à m'introduire dans son appartement et à partager sa couche; tu frémis !... Eh ! mon pauvre Edouard , ta femme n'a fait que se tromper !... tu avais un dragon de vertu !... en s'apercevant de sa méprise, elle ne m'en témoigna que plus de haine, mais j'eus du moins la certitude d'avoir détruit pour jamais son bonheur.
Tu méconnais maintenant : apprends à tes dépens à juger les hommes. Quant à moi qui n'ai vu partout que fausseté, cupidité, ingratitude, injustice , intérêt , ambition, jalousie !... et qui ai toujours sacrifié le préjugé à mes passions , je me verrais avec indifférence chef de voleurs , si dans ce genre de vie je pouvais satisfaire tous mes penchants. Mais quelle que soit la position où je me trouve , quelle que soit la profession que j'embrasse , je tiendrai le serment fait sur la tombe de mou père , je haïrai les hommes , et je vous perdrais vous-mêmes , si vous n'étiez pas , ainsi que moi, suivant l'expression du vulgaire , nés pour le malheur de l'humanité.
Dufresne termina ainsi son récit , et les voleurs semblèrent fiers d'avoir pour les commander un aussi grand scélérat. Edouard , attéré par ce qu'il venait d'entendre , frémissait au souvenir de tout ce qu'il avait fait par les conseils d'un monstre qui avait juré sa perte, et qui lui apprenait son déshonneur avec tranquillité. Mais il était trop tard pour regarder en arrière , surtout avec le caractère faible et irrésolu d'Edouard. Il sentit qu'il haïssait Dufresne, et n'eut pas la force de le quitter : le vice dégrade et abrutit l'homme. Edouard, tout en éprouvant l'horreur de sa situation, n'avait plus assez d'énergie pour chercher a en sortir.
Le jour commençait a blanchir la cime des monts et à percer dans les clairières de la forêt. Les voleurs étei-
gnirent le feu , et remirent le reste des provisions dans leurbissac.
« Camarades, » dit Dufresne, « ilfautquitter ce pays, « nous n'y faisons rien de bon. Mettons-nous donc en « course ; mais dans la première ville un peu considère rable près de laquelle nous passerons , il faut que le « plus hardi d'entre nous aille acheter des vêtements « capables de nous donner des mines d'honnêtes gens: « car, croyez-moi , il en est de notre métier comme de « tous les autres; pour réussir, il faut jeter de la poudre « aux yeux , et avec nos vestes et nos pantalons dé- « chirés , nous ne pourrons jamais sortir de ces bois, « et nous resterons toute notre vie de misérables va- « gabonds. »
Les paroles de Dufresne étaient des oracles pour ceux qui l'entouraient. On se disposa donc à suivre ses conseils, et on se mit en route , évitant avec soin, dans le jour, les chemins fréquentés. Dufresne guidait sa petite troupe. Lampin marchait en chantant et en buvant, les deux autres bandits enrêvont au pillage qu'ils pourraient faire, et Edouard sans savoir encore s'il fuirait ses compagnons ou s'il resterait avec eux.
Une grande chaîne de montagnes , couvertes de bois , sépare l'Alsace et la Franche-Comté delà Lorraine, et
s'étend jusqu'aux Ardennes. C'est dans ces montagnes, nommées les Vosges , qu'est située la propriété du bon M. Gerval ; c'est là qu'il conduit les infortunées dont il a résolu de prendre soin.
La maison de M. Gerval est simple , mais commode : une jolie cour, fermée par une forte grille, conduit au rez-de-chaussée, dont deux fenêtres seulement donnent au dehors , mais ces fenêtres sont grillées et garnies en outre de volets très épais, précaution nécessaire dans une demeure isolée et située dans les bois. Le premier étage donne en partie sur la cour et sur un grand jardin clos par un mur fort élevé qui est derrière la maison. Cette habitation, située sur le penchant d'une colline, n'est pas .éloignée d'un petit chemin qui conduit à la commune de Montigny, et sa position pittoresque, l'éloignement des autres habitations , le calme continuel qui règne dans les environs , semblent désigner cette simple retraite comme l'asile du repos et de la paix.
Le domestique de M. Gerval se compose de Dupré, que nous connaissons déjà, de Catherine, faisant les fonctions de cuisinière, vieille femme un peu bavarde, un peu curieuse , mais du reste fidèle , obligeante , bonne , et fort attachée à son maître ; enfin d'un jeune paysan nommé Lucas, qui est à la fois jardinier, frotteur et commissionnaire de la maison.
Dans les environs, à plusieurs lieues à la ronde, le nom de Gerval est révéré et prononcé avec attendrissement par les malheureux auxquels le bonhomme prodigue constamment des secours. 11 n'a pas toujours habité sa maison des bois ; souvent les soins de son commerce l'en ont éloigné pendant longtemps ; mais alors Dupré et Catherine, qui connaissent le cœur de leur maître , ont continué à répandre des bienfaits , afin que
346 FRÈBE JACQUES.
les indigents ne pussent s'apercevoir de l'absence de leur protecteur.
Les villageois , qui ont su que M. Gerval était allé à Paris, ont craint qu'il ne revînt pas parmi eux; Catherine elle-même a partagé cette crainte, car elle sait que son maître désire revoir d'anciens amis dont il n'a pu s'occuper depuis longtemps, et auxquels il était fort attaché; mais une lettre de M. Gerval vient rendre la joie aux habitants des Vosges : ils vont revoir leur ami , leur appui, leur père ; il va revenir au milieu d'eux pour ne plus les quitter. Cette nouvelle se répand bientôt dans les environs ; on accourt près de Catherine pour savoir si elle est véritable, et celle-ci relit chaque fois la lettre de son maître , en annonçant le jour où il doit arriver.
Ce jour est venu, et tout est en l'air dans la maison , pour célébrer le retour du bonhomme. Lucas dépouille son jardin de ses fleurs pour en orner la salle à manger ; Catherine se surpasse dans le repas qu'elle prépare ; les villageois des environs et tous les infortunés secourus par le bon Gerval accourent à la maisonnette. « 11 n'est « pas encore arrivé , » dit la vieille servante , « mais il ne « peut tarder. »
On se répand sur la route ; on monte sur les hauteurs, afin de découvrir plus tôt la voiture. On l'aperçoit on lin : aussitôt elle est entourée ; le nom du vieillard circule de bouche en bouche , et les bénédictions du pauvre célèbrent le retour du riche bienfaisant.
Gerval verse des larmes d'attendrissement en voyant la joie des bonnes gens qui le regardent comme leur père : « Ah ! mon ami , » dit-il à Dupré , « qu'il est doux de « pouvoir faire du bien ! »
La voiture entre dans la cour de la maison ; les villageois poussent des cris d'allégresse.
« Chut ! chut ! mes amis, » dit le vieillard en sortant de sa voiture, « modérez les transports de votre joie ; ils « me flattent, mais ils font mal à une infortunée pour « qui le plus léger cri est funeste. »
En disant cela , M. Gerval fait descendre Adeline de la voiture , tandis que Dupré porte la petite Ermance dans ses bras.
Adeline jette autour d'elle des regards inquiets; le bruit lui cause toujours des mouvements de terreur; la vue de beaucoup de monde assemblé augmente son délire : elle frémit et veut fuir. Gerval est obligé de faire signe aux villageois de se tenir un peu à l'écart, pour décider la jeune infortunée à entrer dans la maison. ■
On regarde Adeline avec intérêt , et la joie fait place «à la tristesse lorsqu'on s'aperçoit de son état. « Pauvre « femme! » répèt -t-on de toute part ; « qui peut l'avoir
« privée de sa raison? Et cette petite fille, qu'elle
« sera belle ! Ce sont encore des malheureux dont M. Ger- « val prend soin.
«Mes enfants, » dit Catherine, « dès que je saurai « l'histoire de cette jeune étrangère, je vous la conterai , «je vous le promets; et je la saurai bientôt, car mon « maître ne me cache rien. »
Malheureusement pour Catherine , son maître n'en savait pas plus qu'elle à cet égard. Pour satisfaire la curiosité de sa vieille servante , M. Gerval lui conte la manière dontil a fait la connaissance d'Adeline, et l'état déplorable dans lequel il l'a trouvée ensuite : la domestique pousse des exclamations de surprise pendant le récit de son maître; mais elle assure qu'elle parviendra petit a petit a savoir tous les malheurs de cette jeune femme. En attendant, comme elle se sent déjà portée h l'aimeret à chérir
348 tBERE JACQL'E?.
son enfant, elle court leur préparer une des plus jolies pièces de la maison.
C'est dans une chambre du rez-de-chaussée donnant sur le bois qu'on loge Adeline : la fenêtre de l'appartement est garnie de forts barreaux de fer, et l'on ne craint pas que, dans un de ses accès de délire , elle puisse fuir de la maison. On laisse son enfant auprès d'elle, car elle semble toujours connaître sa fille; elle la presse souvent avec tendresse contre son sein. «Ce sont les seuls instants « de bonheur qu'elle paraît goûter encore , » dit M. Gerval ; « gardons-nous de l'en priver !... et ne dérobons pas « à cet enfant les caresses de sa mère. »
Catherine se charge avec plaisir de veiller sur la malade et sur sa fille. C'est elle qui veut conduire la jeune femme dans les environs lorsque le temps sera beau ; et Lucas, par l'ordre de son maître, doit lous les matins orner de fleurs nouvelles l'appartement d'Adeline. C'est à force de soins , d'attentions , que M. Gerval espère ramener le calme dans lame de cette infortunée.
On sait le nom de la petite Ermance , parce que , dans sa folie, sa mère l'a nommée plusieurs fois; mais on ignore le nom de celle-ci , et M. Gerval a décidé qu'on l'appellerait Constance. Ce doux nom est approuvé par Catherine , qui prétend que c'est l'amour qui doit avoir fait le malheur de l'inconnue. C'est donc ainsi qu'Adelinc est appelée par les habitants de la maison des bois ; mais quelquefois Lucas , ainsi que les villageois des environs , ne la nomment que la folle.
La paix qui règne dans la maison des Vosges , la vie tranquille que l'on y mène et les soins touchants que l'on a pour Adeline, semblent lui rendre un peu de repos : elle caresse sa fille , la presse souvent dans ses bras; elle sourit à son bienfaiteur et à tous ceux qui l'entourent ;
mais quelques mots sans suite sortent seuls de ses lèvres , et elle retombe presque au même instant dans une sombre mélancolie dont rien ne peut la distraire.
Elle passe une partie de la journée dans le jardin , qui est grand et bien tenu. Quelquefois elle cueille des fleurs et parait éprouver un mouvement de gaîté; mais bientôt le sourire disparaît de ses traits décolorés ; elle va s'asseoir sur un banc de gazon, et y reste des beures entières sans paraître exister.
« Quel malheur ! » dit le bon Geryal en la considérant et en jouant avec la petite Ermance qui déjà lui rend ses caresses... « Je crois qu'il n'y a pas d'espoir que jamais « elle guérisse.
« Eh !. pourquoi donc cela , monsieur? » dit Catherine ; « il ne faut désespérer de rien... Patience... patience... « il viendra peut-être une crise salutaire. Oh ! si nous sa- « vions seulement la cause de ses maux. — Ah! par- « bleu ! sans doute... c'est ce qu'a dit le médecin de Pa- « ris; mais c'est justement cette cause que nous ne con- « naîtrons jamais... — Bath!... que sait-on?... elle parle « quelquefois... Tenez... elle semble sourire .. elle re- « garde jouer sa fille : elle est aujourd'hui beaucoup «mieux qu'à l'ordinaire ; je vais la questionner... — « Prends garde, Catherine , de lui faire de la peine... — « Soyez donc tranquille, monsieur!... »
Catherine approche du bosquet sous lequel Adeline est assise, et Gerval , ainsi que Dupré et Lucas, se tiennent tout proche afin d'entendre les réponses de l'inconnue.
■ Madame, » dit Catherine du ton le plus doux , « pour- « quoi donc vous chagriner sans cesse ? vous êtes entourée « de personnes qui vous aiment... contez-nous vos mal- « heurs , nous tacherons de vous consoler... — Me cou «soler!... » dit Adeline en regardant Catherine avec
étonnement. « Oh ! je suis heureuse... bienheureuse!... « je n'ai pas besoin de consolations... Edouard m'adore... « il vient de me le jurer... nous sommes unis... il fera « mon bonheur... car il n'est pas méchant!... — Mais «pourquoi vous a-t-il quittée? — Quittée... non , il ne « m'a point quittée... il est avec moi , dans cette maison « où fut élevée sa jeunesse... ma mère, ma fille et son « frère sont avec nous... oh ! je ne veux pas qu'il aille à <• Paris... il pourrait y rencontrer... non... non... ne le « laissez pas partir.
« Prends garde, Catherine, » dit tout bas M. Gerval; « ses yeux s'animent , son délire augmente... de grâce, « ne la tourmente plus. »
Catherine n'ose désobéir à son maitre, et cependant elle brûle d'en savoir davantage. Adeline parait en effet très agitée; elle se lève, marche au hasard et semble vouloir fuir. La vieille servante cherche'à l'arrêter : « lais- « sez-moi, » dit Adeline en se dégageant de ses bras, « lais- « sez-moi fuir... il est là... il me poursuit... tenez, le « voyez-vous? il me poursuit partout... il a juré ma «perte... il ose encore me parler de son amour!... le «monstre !... ah! de grâce, ne le laissez pas appro- « cher... »
Elle s'éloigne , parcourt à grands pas tous les détours du jardin, et ne s'arrête que lorsque, épuisée de fatigue et ne pouvant supporter ses terreurs, elle tombe sans force et privée de sentiment.
On s'empresse de la reporter dans son appartement et de lui prodiguer des secours qui la rappellent à la vie. M. Gerval défend expressément qu'on la questionne davantage , parce que cela augmente toujours son mal. « C'est entendu , monsieur, » dit Catherine; « cependant « ^ous voyez que nous sommes certains maintenant
LA MAISON DES VOSGES. :3ô l
« qu'elle est mariée , que son mari a un frère et qu'il y a « au milieu de tout cela quelque mauvais sujet qui lui « fait la cour et dont elle a peur !... Oh I je devine aisé- « ment , moi !... je gage que c'est ce mauvais sujet-là qui « a entraîné le mari à Paris , où il aura oublié sa femme et «son enfant!... pardi , cela va de suite!... ah! quel dom- « mage que je ne puisse pas encore la faire parler! bien- « tôt nous saurions tout. >;
Mais comme la bonne femme ne veut pas non plus augmenter le délire de l'inconnue , elle n'ose lui faire des questions. Souvent elle se promène avec Adeline dans les bois qui environnent l'habitation ; Ermance est tenue pat- Catherine ou par sa mère , la vieille servante épie tous les mouvements de la jeune femme , elle recueille les mots qui lui échappent, elle les rassemble , elle forme là-dessus ses conjectures; mais au bout de trois mois elle n'en sait pas plus que le second jour.
Une fois cependant un accident imprévu trouble la vie uniforme d'Adeline. Elle se promenait avec sa tille sur une colline peu éloignée de la maisonnette : Catherine la suivait , admirant la taille élégante, les grâces et la tournure de la jeune infortunée et se disant tout bas : « Cette « femme-là n'est pas née dans une chaumière ; ses manières , son langage, annoncent quelqu'un du grand « monde!... et dire que nous ne saurons jamais qui elle « est!... c'est désespérant. «
Un jeune pâtre venait de grimper sur un arbre pour dénicher un nid ; le pied lui glisse, une branche que sa main saisit se rompt en même temps ; il tombe sur la terre, se blesse grièvement à la tète et pousse un cri douloureux. Ce cri est entendu d'Adeline qui est alors près du pan • vre blessé ; aussitôt elle s'arrête, devient tremblante ; une terreur soudaine se peint sur ses traits, et ses yeux bais-
ses vers la terre semblent craindre de rencontrer un objet qui lui fait horreur ; tout-à-coup elle prend son enfant et s'enfuit à travers les bois. En vain Catherine l'appelle et court sur ses traces , les forces d'Adeline sont doublées, et les cris de Catherine augmentent son délire ; elle gravit les sentiers les plus escarpés sans reprendre haleine , elle effleure à peine le gazon , elle s'enfonce dans les montagnes , et la vieille servante la perd bientôt de vue.
Catherine retourne désolée auprès de son maître; elle lui apprend ce qui vient d'arriver. Mais M. Gerval sait que tous les villageois des environs lui sont dévoués, il envoie Dupré et Lucas les prier de parcourir tout le canton , et les bonnes gens s'empressent de faire une battue générale dans les bois. Le succès couronne leur zèle : on retrouve Adeline et son enfant couchées au pied d'un arbre : la fièvre avait cédé à l'épuisement , et la fugitive n'avait pu aller plus loin.
On la place sur un brancard fait à la hâte avec des branches d'arbre, et on la reporte ainsi que sa fille à la maison de leur bienfaiteur. Le vieillard congédie les villageois après avoir récompensé leur zèle, et l'on ne s'occupe plus qu'à calmer la pauvre malade, que le cri plaintif du jeune pâtre a jetée dans un délire plus violent que tous les accès qu'elle a éprouvés depuis son séjour dans les Vosges.
Livrée à des terreurs sans cesse renaissantes, Adeline parle beaucoup plus, et Catherine ne la quitte pas; mais elle frémit des phrases que prononce l'inconnue : « Arra- « chez-le de cet échafaud, » répète à chaque instant Adeline , en mettant ses mains devant ses yeux ; « par pitié. . . « ne le livrez pas aux bourreaux... ils vont le faire mou- «■ rir... j'entends sa voix... mais non, ce cri plaintif « n'est pas sorti de sa bouche. . . c'est une autre victime. . .
LA MAISON DES VOSGES. IJôo
« Ah ! je ne puis me tromper, je reconnais ses accents... « ils pénètrent toujours jusqu'à mon cœur. »
Catherine verse des larmes; M. Gerval entrevoit un affreux mystère et la vieille servante répète à son maître : « Un éehafaud... des bourreaux!... Ah! monsieur, cela « fait frémir!... — M'importe, » dit le bon Gerval, « que « le mari ou les parents de la jeune femme aient été cri- « minels, je ne la garderai pas moins près de moi. Elle « n'est pas coupable, j'en suis certain ; elle n'est que mal- « heureuse !... — Oui, monsieur, mais les monstres qui « l'ont réduite dans cet état!... Ah! ceux-là sont bien « coupables... ils méritent d'être sévèrement punis!... « — Oui, ma pauvre Catherine; mais nous ne les con- « naissons pas ; laissons à la Providence le soin de venger « cette infortunée !... et ne doutons point de sa justice... « il serait trop affreux de penser que les méchants joui- « ront en paix du fruit d'une mauvaise action, tandis « que leur victime verra s'éteindre sa vie dans les larmes « et le désespoir. »
M. Gerval rassemble de nouveau ses domestiques, et leur recommande de redoubler d'attention pour éviter des crises fâcheuses à la jeune mère. « Point de bruit ! « point de cris auprès de son appartement!... Si vous « vous rassemblez pour causer et rire , ce dont je ne veux « cependant pas vous priver, que ce soit dans une cham- « breéloignée de celle de Constance, afin qu'elle ne puisse « vous entendre. Surtout plus de questions , Catherine ; « car cela n'amène jamais rien de bon.
« — Oh! c'est fini, monsieur, » dit la vieille bonne , « je n'ai pas envie maintenant d'en savoir davantage !... « cela m'a l'air trop pénible!... et je serais désolée de « faire du mal à celle que je voudrais voir renaître au « bonheur!.,. >;
354 FBÈKE JACQUES.
Grâce à ces précautions, Adeline redevient calme, tranquille, et tout rentre dans l'ordre accoutumé. Quelque temps s'écoule avant que l'on ose laisser sortir la malade de la maison ; mais ce n'est plus qu'accompagnée de Lucas et de Catherine qu'elle se promène dans les environs; et du plus loin qu'ils l'aperçoivent, les villageois, qui connaissent son état et les ordresque M. Gerval adonnés, s'éloignent doucement de son passage. Si elle vient sans avoir été aperçue près d'un groupe de jeunes paysannes occupées à se divertir, les jeux , la danse , les chants sont à l'instant suspendus : « C'est la folle , » disent à demi-voix les habitants du village, « ne faisons pas de « bruit, cela redouble son mal. »
Le temps fuit sans amener de changement dans l'état d' Adeline ; mais sa petite Ermance grandit , et ses traits commencent à se développer.
Déjà son sourire a la douceur de celui de sa mère , dont son âme aimante parait avoir la sensibilité. Un an s'est écoulé depuis que M. Gerval a recueilli Adeline et sa lille. La gentille Ermance aime le vieillard comme elle aurait aimé son père. Ses petites mains caressent les cheveux blancs de son protecteur, et celui-ci s'attache chaque jour davantage a l'aimable enfant.
« Tu n'as plus de parents, » lui dit-il en la prenant le soir sur ses genoux. « Ta mère , pauvre petite , est morte « pour toi!... Ton père l'est sans doute aussi, ou il t'a «. abandonnée, et ne mérite pas ton amour. Moi, je veux ». assurer ton sort... tu seras riche , puisses-tu être heurt reuse et penser quelquefois au vieillard qui t'a adoptée, «■ mais qui ne vivra pas assez pour te voir jouir de ses « dons 1 »
L'hiver vient dépouiller les arbres de leur feuillage et la terre du gazon qui la parait. Déjà les bois sont déserts;
les oiseaux vont chercher sous un autre ciel des ombrages et des ruisseaux. La neige, qui tombe par gros flocons sur les montagnes , s'amasse dans les Vosges , et rend les routes difficiles aux piétons et impraticables aux voitures. Les soirées deviennent longues , le sifflement des vents les rend tristes et sombres. Le paysan , forcé de traverser les bois, se hâte de regagner son gîte de crainte d'être surpris par la nuit ; il court en soufflant dans ses doigts , et ses pas, qui s'impriment dans la neige, servent souvent de guide au voyageur égaré.
Cependant l'ennui ne pénètre point dans la demeure du bon Gerval; tous les habitants savent employer utilement leur temps. Le vieillard lit, ou arrange ses affaires et écrit à ses fermiers ; car il possède du bien dans diverses parties de la France. Dupré fait ses comptes , veille aux besoins de la maison; Catherine fait le ménage , la cuisine , et Lucas soigne son jardin et tâche de mettre ses arbres et ses fleurs à l'abri des injures de la saison. Adeline ne quitte le matin son appartement que pour faire quelques tours dans le jardin ; rarement on la voit dans les autres parties de la maison. Dès que la nuit vient, elle se retire dans sa chambre , quelquefois emmenant sa illle ; lorsque par hasard elle reste le soir avec la compagnie, elle s'assied près de Catherine qui fait des contes à l'enfant, pendant que le bon Gerval fait une partie de piquet ou de dames avec Dupré , et que Lucas épelle dans un gros livre une histoire de voleurs ou de revenants.
Lorsqu'un coup de vent un peu violent fait craquer avec force les vitres, et pousse contre les fenêtres les brauches des arbres qui touchent à la maison , Lucas, qui n'est pas brave et qui pourtant aime à se faire peur en lisant des histoires effrayantes , laisse tomber son livre et regarde avec effroi autour de lui ; le bruit mono-
tone de la girouette qui s'agite sur le toit, le son uniforme d'un crochet de fer qui bat contre le mur, sont autant de sujets de crainte pour le jardinier; Adeline rompt quelquefois le silence en s'écriant : « Le voilà... je l'en- « tends... » Et Lucas fait un saut sur sa chaise, croyant en effet que quelqu'un va paraître. Catherine se moque alors du jardinier, son maître le gronde sur sa poltronnerie , et Lucas , pour se rassurer, prend son livre et poursuit son histoire de revenants.