LE VRAI PEUT N 'ETRE PAS VRAISEMBLABLE
parlé à Du pré. « C'est une bonne chose que le \in!... « Tenez, mon père... tiens, Jean; à votre santé, mon- « sieur.
« Ce sont vos enfants? » dit M. Gerval au vieillard. — « Oui , monsieur, ce sont mes soutiens , les appuis de ma «vieillesse... — Voilà Gervais, mon aîné... C'est un « gaillard toujours réjoui , toujours en train de rire ; et « voici Jean , mon cadet ; il est moins gai que son frère , « il parle peu , mais c'est un garçon rangé, grand tra- « vailleur et fort économe... Je les aime bien tous « deux!... car ils sont honnêtes, incapables de tromper « personne, et avec ça on doit faire son chemin .
« — Je vous fais mon compliment d'avoir de pareils « enfants j mais pourquoi , à votre âge , êtes-vous en «course avec eux? — Ah! monsieur, c'est que nous « allons auprès de Metz , nous établir ; mes garçons vont « épouser les filles d'un de leurs correspondants, et je «vais me fixer auprès d'eux. — C'est différent; mais « est-ce le hasard qui vous a conduits chez moi , ou les « villageois vous ont-ils enseigné ma maison pour y pas- « ser la nuit? — Monsieur,» dit Gervais, « nous ne « connaissons pas beaucoup ce pays, et nousélant mis en « routeun peu tard , lanuit nous a surpris ; c'est pourquoi « nous avons cherché un asile surtout pour notre père, « qui est trop âgé pour supporter les injures du temps. « Sans lui , nous n'aurions jamais pu nous décider à « loger chez un bourgeois , et nous aurions passé la «nuit sur la neige, mon frère et moi... n'est-ce pas, « Jean ?
« Oui... » dit Jean d'une voix basse et sans détourner ses regards fixés sur le foyer.
« — Vous auriez eu grand tort, messieurs, » dit M. Gerval en reversant à boire aux étrangers : «j'aime
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« à être utile à mes semblables, et je tâcherai de vous <• faire passer une bonne nuit.
« Vous habitez une maison bien isolée , » dit Gervais en vidant son verre 5 « est-ce que vous ne craignez pas «quelquefois d'être pillé par des voleurs? — Je n'ai «jamais redouté cela... il ne m'est rien arrivé jusqu'à « présent... — D'ailleurs, nous sommes assez de monde « pour nous défendre, » dit Dupré en se redressant , « et, «Dieu merci, nous avons des armes!... — Dupré, va «voir si Catherine prépare le souper... — Oui, mon- « sieur ; je vais voir aussi si madame Constance et sa fille « n'ont besoin de rien. »
Dupré ne va pas chez Adeline ; mais il est bien aise de faire savoir aux étrangers qu'il y a encore du monde dans la maison ; car il n'est pas content de voir que des inconnus vont y rester pendant une nuit.
Il se rend à la cuisine , et demande à Catherine ce qu'elle pense des étrangers. « Ma foi ! je crois que ce sont « de bonnes gens ; le vieux parait respectable. — Pour <• un vieillard qui peut à peine se soutenir, il a les yeux « diablement éveillés!... Et ses deux fils! L'un m'a tout « l'air d'un grand vaurien... il ricane toujours en par- « lant, et il boit... ah! à plein verre! — Eh! vraiment... « c'est bien étonnant!... un porteballe !... — Et l'autre!... « quel air sombre!... il ne lève pas les yeux... il n'a en- « core prononcé qu'un oui... bien lugubre!... Je n'aime « pas ces gens-là. — Bah ! . . . tu es trop défiant , mon cher - Dupré. — Non, mais j'aime à connaître mon monde. « — Connaissons-nous cette pauvre femme qui loge ici «depuis plus d'un an?... — Ah! quelle différence !.... « une femme jeune, belle, intéressante : son état seul « inspire la pitié; et cet enfant!... si aimable, si jolie... « oh ! c'est que je m'y connais en physionomie , moi !...
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« et ces marchands !... — Tiens , Catherine , je dormirai « mal cette nuit. — Et moi je dormirai fort bien, je l'es- « père. — Songe , malgré cela , à bien fermer ta porte. « — ■ C'est bon ! . . . c'est bon ! ... te voilà comme Lucas ! . . . « Il faut avouer que nous avons ici de fiers hommes pour «nous défendre si nous étions attaqués!... — Cathc- « rine , tu te trompes ; je ne suis pas poltron... mais je « sens que je n'ai plus vingt ans... Ah ! si je les avais en. « core, je ne craindrais pas trois hommes 1... — Laisse- « moi faire mon souper, au lieu de m'étourdir par tes ba- « livernes... — Balivernes!... hom!... c'est bientôt dit... « Et notre jeune femme, est-ce qu'elle ne viendra pas « souper? — Tu sais bien que ce n'est pas son habitude... « Elle dort , je l'espère 5 ne voudrais-tu pas la réveiller?... « Catherine?... — Eh bien? — Il me semble que j'entends du bruit dans la cour... contre la grille... — « C'est le vent qui agite les arbres et remue les fenê- « très... D'ailleurs, va voir... — Oui... oui, je veux « m'assurer par moi-même, quoique tu dises que je suis « un poltron ...»
Dupré allume une lanterne et va faire le tour de la cour : tout est dans l'ordre ordinaire ; la grille est bien fermée ; il s'arrête un moment pour regarder au travers, mais une bouffée de neige vient frapper son visage. Pendant qu'il se frotte les yeux , un bruit sourd parvient à son oreille, et semble provenir du rez-de-chaussée où loge Adeline.
« Pauvre femme ! . . . elle ne dort pas encore, » dit Dupré : « si j'osais aller savoir si elle a besoin de quelque chose... « mais monsieur ne veut pas qu'on la dérange le soir ; il l'a « défendu : remontons et surveillons les marchands. »
Le vieux serviteur rencontre Lucas sur l'escalier. Le jardinier chante et rit, parce qu'il est toujours fort gai
lorsqu'il y a beaucoup de monde chez eux. « As-tu ar- « rangé la chambre pour ces étrangers? » lui demande Dupré. « — Oui , j'ai aussi porté leurs marchandises , et , « pour ma peine, le grand voulait me donner une pièce « d'argent, mais je Tons refusée! — Tu as bien fait... « Pour des gens qui voyagent à pied , ils sont bien géné- « reux ! . . . — Oh ! il a l'air d'un bon vivant , ce grand qui « aies cheveux un peu roux;... il rit... il boit... il parle « pour tout le monde... Si nous avions souvent des lo- « cataires comme ça, je dis qu'on rirait un peu plus ici !.. . « mais j" n'avons que c'te pauvre femme!... et une folle, « ça n'est pas ben gai... surtout celle-là. — Tais-toi , tu « ne sais pas juger ton monde... Je ne dis pas que ces « marchands soient des fripons , mais. . . — Mais quoi ?. . . « ■ — Ferme bien ta porte cette nuit. .. entends tu , Lucas? « — Oui, monsieur Dupré, oui... j'entends... » répond Lucas qui sent sa gaité s'évanouir, et devient pâle et inquiet, tandis que Dupré remonte lentement près de son maître. ,
Le vieillard et Gervais causent avec M. Gerval , l'autre garçon ne répond que par monosyllabes aux questions qu'on lui adresse. « Mon frère est-un peu sérieux, » dit à demi-voix le grand Gervais à son hôte. « C'est qu'il « est jaloux, il craint que sa belle ne l'ait oublié depuis « deux ans qu'il est absent, et cela lui donne du souci. « — Je conçois cela, mais il parait que vous n'avez pas « les mêmes inquiétudes? — Moi? ah! morbleu! jamais « les femmes ne m'ont tourmente !.. je suis un luron !... « je me moque de tout , et je suis capable de... — Taisez- « vous, mon fils, » dit le vieillard en l'intenvmpantbrusquement, « vous parlez un peu trop librement... excu- « sez-le, monsieur, c'est qu'il a été soldat. — Ah! vous « avez servi?... — Oui, certes, j'ai servi, et quand il