ON BEVOIT L'HOMME A MOUSTACHES
« quelle exactitude !... ne le faisons pas attendre. »
Murville laisse son cabriolet dans la cour de la maison, et se rend chez le notaire. L'acte était prêt, et M. Renâré attendait impatiemment l'arrivée de son acquéreur; car, ayant appris la veille l'aventure de YÉpée couronnée, il avait déjà conçu quelques inquiétudes sur son marché : mais la présence d'Edouard , et surtout la vue d'un portefeuille garni de bons billets de banque, lui rendit toute sa tranquillité.
L'acte fut signé, le prix de l'acquisition payé , M. Rcnàré présenta en souriant les clés de la maison à Edouard .
« Vous voila propriétaire , monsieur ; dès ce moment « vous pouvez disposer de votre habitation et de tout ce «qu'elle renferme, puisque je vous l'ai vendue toute « meublée. — Je vous remercie, monsieur, mais vous « pouvez prendre tout le temps qui vous conviendra pour « faire vos préparatifs de départ; je ne voudrais pas que « vous vous gênassiez en rien ! — Oh ! monsieur , mes « préparatifs sont bien vite terminés!... Je n'ai qu'un « petit paquet à faire , et je le porte sous mon bras!... « — Vous avez donc déjà une autre demeure en vue? — « — Eh! mais , » dit le notaire, « M. Renâré a six mai- « sons dans Paris et encore trois dans les environs ; ainsi « il ne doit pas être embarrassé!... »
« Six maisons à Paris, ». dit Edouard en lui-même, « et il porte un habit rapiéeeté et un chapeau percé!... «et il est garçon!... et il n'a point d'héritier?... Cet « homme croit donc ne jamais mourir ! »
Notre jeune homme salue le vieil avare et sort de chez le notaire. Il retourne dans sa nouvelle propriété. Le concierge l'attendait dans la cour et semblait avoir quelque chose à lui demander; Edouard devina le sujet de son embarras.
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« Cette maison est maintenant la mienne , •> dit-il au paysan , « voici l'acte qui constate que j'en suis le maî- « tre; d'ailleurs M. Renâré va bientôt vous le signifier « lui-même. — Oh! monsieur, je n'en doutons pas... — « Êtes-vous attaché à M. Renâré? — Non , monsieur... « je n' sommes attaché qu'à la maison, et si monsieur ne « me garde pas... j' vas être sur le pavé. — Eh bien ! je « vous garde , je ne veux renvoyer personne ; dès ce rao- « ment vous m'appartenez. — Ça suffit , monsieur, je tà- < cherons de vous contenter. >>
Le villageois ne plaisait pas beaucoup à Edouard. Ce paysan paraissait brusque, grossier, et l'habitude de vivre avec M. Renâré lui avait donné un air de méfiance qui dominait dans toutes ses actions. Mais Edouard ne voulait pas , en revenant habiter la demeure de ses parents , se faire mal venir des habitants du village.
Comme il était encore de bonne heure et qu'Edouard avait terminé chez le notaire plus promptement qu'il ne l'espérait, il ne put résister au désir de parcourir un moment sa propriété; il ordonna au concierge de lui donner la clé de la grille qui était au bout du jardin et le laissa près de son cabriolet.
Lorsqu'on sait qu'un terrain nous appartient , on en examine avec attention toutes les parties. Edouard remarqua que M. Renâré avait fait planter des choux et de la salade dans tous les carrés destinés à recevoir des fleurs ; il avait fait abattre de beaux acacias, qui ne donnaient à la vérité que de l'ombre , et les avait remplacés par des arbres fruitiers. Au lieu de buis pour border les allées , on avait semé du persil et des capucines ; enfin , en entrant dans un bosquet qui jadis était tapissé de lilas et de roses, Edouard ne respira que l'odeur du cerfeuil et de l'ognom
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« Nous aurons beaucoup de changements à faire ici, » se dit Edouard en riant de la parcimonie du vieux propriétaire; « mais en huit jours tout sera comme autre- « fois... à cela près des acacias , auxquels j'avais attaché « une escarpolette !... mais j'ai passé l'âge où je m'amu- « sais tant dessus!... »
Il était alors au bout du jardin, il s'approcha de la porte grillée « Il parait que la terrible tête qui a tant ef- « frayé ces dames ne se montre pas tous les jours , » dit notre jeune homme en lui-même ; et il se disposait à mettre la clé dans la serrure... lorsque la tète à moustaches parut au-dessus de la planche brisée et se trouva précisément devant ses yeux.
Edouard s'arrête et sent battre son cœur avec violence ; mais se remettant bientôt : « Que demandez-vous , mon- « sieur, » dit-il à l'inconnu , « et pourquoi êtes-vous « constamment derrière cette porte, les yeux fixés sur « ces jardins?
« — Je ne demande rien , » répond l'étranger d'une voix forte et d'un ton brusque. « J'examine ces jardins « parce que cela me plaît... et je les regarde au travers « de cette grille , parce que l'on ne m'a pas laissé la li- « berté de me promener dedans. — Si c'est cela que vous « désirez, vous pouvez maintenant vous satisfaire. En- « trez, monsieur... rien ne vous en empêche présente- « ment. »
En disant cela , Edouard , qui est curieux de voir entièrement l'étranger, ouvre la porte grillée qui donne sur la campagne.
L'inconnu parait surpris de la proposition d'Edouard ; cependant , dès que la porte est ouverte, il ne se fait pas prier une seconde fois , et il entre dans le jardin. Murville peut alors le considérera son aise : il voit un homme
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d'une taille élevée, yêta d'une vieille redingote bleue, boutonnée jusqu'au nu nton , ayant des guêtres noires et usées , et tenant à la main un mauvais chapeau à trois cornes.
En examinant ce singulier personnage , dont le teint pâle , la barbe longue et la mise peu soignée , semblaient annoncer la misère et le malheur , Edouard se souvint des soupçons de sa belle-mère , et un sentiment de défiance s'empara de son esprit.
L'étranger se promenait dans le jardin , s'arrètant de temps à autre devant un bosquet ou un vieil arbre , et ne paraissant plus songer qu'il avait quelqu'un près de lui.
« Parbleu , » se dit Edouard , « je ne veux pas en être « pour ma complaisauce ; il faut que je sache quel est cet « homme , et pourquoi il se tenait planté derrière la pe- « tite porte... Avançons, et , puisqu'il ne dit rien, enta- « mons la conversation, il faudra bien qu'il me réponde. «
L'étranger venait de s'asseoir sur un banc de aazon , d'où l'on apercevait la façade de la maison ; Edouard s'approche et s'assied près de lui.
«Ah! pardon, monsieur, » dit l'inconnu paraissant sortir de ses reflexions , « je n'ai pas encore songé à vous « remercier de votre complaisance... Mais j'étais si era- « pressé de revoir ces lieux. . . — Oh ! il n'y a pas de mal . . . « — Seriez-vous le fils du maître de cette maison? — « Non. — Tant mieux pour vous. — Pourquoi cela? — -< Parce que c'est un vieil usurier... un impertinent!... « ainsi que son concierge, auquel j'avais bien envie de « donner une correction pour lui apprendre à vivre !... « — Que vous ont-ils donc fait ? — Je suis venu exprès « dans ce village pour visiter cette maison. Hier, j'arrive, « accablé de fatigue , j'entre dans la cour, et je me repose « sur un banc de pierre. Le concierge v'ent à moi, et