‹ Frère JacquesChapitre 6 sur 41 · ON BEVOIT L'HOMME A MOUSTACHES · texte numérisé non relu

ON BEVOIT L'HOMME A MOUSTACHES

« me demande pourquoi je suis là. Je lui dis que je dé- « sire visiter ces jardins. Il s'informe si je veux acheter « la maison; Cette question était déjà une impertinence, « car je n'ai pas l'air de quelqu'un qui a des fonds à pla- « cer. — C'est vrai , » dit en lui-même Edouard. — « Lorsqu'il apprend que c'est pour un autre motif que je « viens en ces lieux, il m'ordonne de sortir; je le prie « encore de me permettre de parcourir un instant ces jar- « dins. Il appelle son maître : un vieux juif paraît, et « tous deux veulent me mettre à la porte !... mille ton- « nerres!... à la porte! moi!... un... mais, non! j'ou- « bliais que je ne le suis plus! C'est égal , sans d'anciens « souvenirs qui m'ont retenu , j'aurais rossé le maître et « le valet. Je ne l'ai point fait cependant , et ne pouvant « voir ces lieux qu'en perspective , je suis allé me planter « derrière cette grille où vous m'avez aperçu hier. — Je « suis fort aise d'avoir pu réparer l'impolitesse du con- « cierge... et de vous avoir retrouvé aujourd'hui à la « même place. — Ma foi ! c'est un hasard!... Si je n'at- « tendais pas un camarade, auquel j'ai donné rendez- « vous dans ce village , je n'y serais certainement pas « resté. — Ah !... vous attendez un camarade... — Oui, « monsieur. »

Edouard garde un moment le silence... il paraît réfléchir à ce que lui a dit l'inconnu ; celui-ci reprend la conversation : « Pardon , monsieur... si je vous questionne « à mon tour... mais comment se fait-il que le vieux co- « quin de propriétaire vous confie les clés de son jardin? « — Cette maison n'appartient plus à M. Renâré, il me « l'a vendue aujourd'hui même. — Vendue!... Ah! par- « dieu ! j'en suis enchanté... J'étais affligé devoir cette « habitation entre les griffes de cet arabe!... — Vous ai- « niez donc beaucoup cette maison ? — Je le dois , j'y ai

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« passé une partie de ma jeunesse... — Vous!... — Moi.»

Edouard regarde avec plus d'attention l'étranger ; de vagues soupçons, un secret pressentiment, font tressaillir son cœur. Il remarque alors que l'inconnu est jeune et que la fatigue paraît seulement avoir flétri ses traits déjà brûlés par le soleil ; il désire et craint d'en apprendre davantage.

« Oui , monsieur, » reprend l'étranger après un moment de silence , « j'ai habité cette maison... J'y ai même « en partie été élevé... Alors... j'étais près de mes pa- « rents. . Alors des jours heureux luisaient pour moi... «J'avais un bon père... J'avais un frère!... J'ai quitté « tout cela !... Et je mérite bien ce qui m'arrive mainte- « nanti... — Vos parents seraient-ils morts ? » dit Edouard d'une voix entrecoupée, en considérant endessous la mine de celui qu'il craignait déjà de reconnaître. — « Oui , monsieur... ils sont morts... peut-être « du chagrin que je leur ai causé !.. . Ma mère cependant « ne m'aimait pas beaucoup ! Mais mon père me chéris- « sait !... et je ne le reverrai plus ! Oh !... maudite tête! « qui m'a fait faire tant de sottises ! — Et votre frère? — « mon frère existe , à ce que j'ai appris à Paris , il vient , « m'a-t-on dit, de se marier... On n'a pu me dire encore. « son adresse... mais on doit me la donner demain , alors « j'irai le trouver. Ce pauvre Edouard... il sera bien sur- « pris de me voir !... Je gagerais qu'il me croit mort ! »

Edouard ne répond pas ; il baisse les yeux, incertain de ce qu'il doit faire , et n'osant s'avouer à lui-même que c'est son frère qu'il vient de retrouver.

Jacques , car c'était bien lui , Jacques était retombé dans ses réflexions ; d'une main il caressait ses longues moustaches , et de l'autre il se frottait le front comme s'il eût voulu éclaircir ses doutes; Edouard était immo-

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