ON BEVOIT L HOMME A MOUSTACHES. 7 I
moment d'hésitation, « nous nous reverrons bientôt, «je l'espère... en attendant .. tenez... prenez toujours « ceei... »
En disant ces mots, Edouard tire sa bourse, qui contenait une dizaine, de louis, et la présente d'une main tremblante à son frère; mais Jacques repousse avec fierté la main d'Edouard; il enfonce son chapeau sur sa tête, et sa main droite se portant vivement sur le haut de sa redingote , il parait vouloir découvrir sa poitrine... mais il s'arrête , et s'adressant à Edouard d'un ton froid : « Gardez votre or, » dit-il , « je ne suis point venu vous « demander des secours-, et je ne prétends pas être l'objet « de votre pitié; je croyais retrouver un frère... je me « suis trompé; je ne vous parais pas digne d'être reçu « chez vous... ma mise et ma figure vous font peur... il « suffit ; adieu , vous ne me verrez plus. »
Jacques jette un regard courroucé sur son frère , et sort à grands pas du jardin , par la petite porte grillée , qui était restée ouverte.
Edouard, comme tous les gens irrésolus, reste un moment immobile à sa place, les yeux fixés sur la porte par où son frère vient de s'éloigner. Enfin le sentiment de la nature l'emporte , il court à la grille , fait quelques pas dans la campagne, appelle a grands cris : « Jacques, <• mon frère ! . . . » mais il est trop tard ; Jacques a disparu : il est déjà loin, et les cris de son frère ue para iennent plus jusqu'à lui.
Edouard retourne tristement dans le jardin; il s'arrête sur la porte , regarde encore dans les champs, et n'apercevant personne, se décide enfin à fermer la grille.
« Oh! il reviendra, » dit-il en lui-même, « c'est une « mauvaise tète qui se fâche tout de suite !... cependant « je ne crois pas l'avoir offensé... je lui ai offert de Par-
« gent, il paraissait en avoir grand besoin , et je ne vois « pas pourquoi il s'est formalisé de cette action. Je lui ai « fait entendre que sa mise... sa tournure seraient dépla- « céesdansun salon... Avais-je si grand tort? puis- je en « conscience présenter à ma femme et à ma belle-mère « un homme qui a l'air d'un échappé de prison !... pour « le moins !... il y aurait de quoi mourir de honte... et « cela, le lendemain de mon mariage!... avec l'argent « que je lui offrais, il pouvait s'habiller convenable- « ment ; mais non ! il ne veut pas quitter ses mousta- «ches!... ma foi, à son aise!. ..j'ai fait ce que j'ai « dû !... » Edouard cherche à se convaincre qu'il n'a pas tort , il ne s'avoue pas que ses manières froides et gênées ont pu humilier son frère ; mais une voix secrète s'élève au fond de son âme , et lui reproche ses torts. Mécontent de lui-même , et inquiet de la suite de cette aventure, Edouard remonte dans son cabriolet , et s'éloigne du village sans avoir laissé d'ordre au concierge de la maison.
En approchant de. Paris , il est encore incertain sur ce qu'il doit dire : enfin il se décide à ne pas parler à sa femme et à sa belle-mère de la rencontre qu'il a faite , pensant qu'il sera toujours temps de leur faire connaître son frère , quand celui-ci se présentera chez lui.
Il arrive : son Adeline court au-devant de lui , le gronde sur la longueur de son absence et lui demande des nouvelles de son voyage.
« Tout est terminé , » dit Edouard , « l'acte est passé ; « et la jolie maison est maintenant à nous. — Et tu n'as « pas fait de mauvaises rencontres? » dit Adeline en « souriant. « — Mais... non... vous le voyez... — Tu « n'as pas revu la terrible tête à moustaches? » demande madame Gcrmeuil. « — Non... je ne l'ai pas revue. —