‹ Fressin; histoire, archéologie, statistiqueChapitre 4 sur 136 · LE CHATEAU DE FRESSIN · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE FRESSIN

Le château de Fressiii fut établi sur la rive droite de la Plaiiqiiette, à trois kilomètres des sources de cette rivière. A quelle époque? il serait téméraire de le vouloir préciser. On croit généralement que ce casteliuni existait dès le onzième siècle. Cependant» M. Auguste Terninck est d'un avis contraire. Il écrit que les sires de Créquy avaient bâti un château-fort près des sources delà Créquoisc, et qu*ils y restèrent jusqu'en 1300. A cette date, le donjon de Créquy, abîmé par la guerre, fut abandonné, et ses seigneurs vinrent à Fressin bâtir un imposant manoir qui resta depuis lors le siège principal de la famille. Fressin, toujours d'api es le même écrivain, était, dès cette époque, un bourg de grande importance.

On peut .se figurer ce qu'était ce donjon féodal, avec ses rondes tourelles, '^^es bâtiments aux toits aigus, ses pont-levis et le reste. On peut se représenter cette cour extérieure, qui précédait les lourds édifices, et, dans cette cour, les jeunes Créquy faisant la veillée d'armes, avant de chausser les éperons dorés des chevaliers. On ci oit que, du côté de la rivière, fermant cette première cour, se trouvaient les écuries et les logements assignés aux hommes d'armes.

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Bien que le pays, soumis alors à la maison de Bourgogne, fût du parti de l'Angleterre, les Créquy combattirent à Azincourt dans les rangs de l'armée française. Quatre membres de cette illustre famille versèrent, ce jour-là, leur sang pour la vieille patrie. L'un des derniers combattants fut un Créquy. Mais, accablé par le. nombre, privé de ses hommes d'armes massacrés à ses pieds, il dut fuir lui aussi presque seul. Après avoir traversé de toute la vitesse de son cheval le village de Bucamp et les Bois du Blanc-Mont, parcouru le rocailleux et abrupte ravin qui descend dans Fressin.. au risque de se briser au moindre faux pas, il arriva au château, suivi de près par les Anglais -^ui le poursuivaient en nombre. Aussi, pêle-mêle, ils entrèrent dans l'enceinte du manoir, et dans la grande cour se livra une lutte terrible, qui, bientôt, fit couler des ruisseaux de sang. Longtemps le brave chevalier put tenir tête à ses ennemis, avec le secours de la faible garnison ; plus d'une fois il atteignit et blessa les seigneurs anglais réunis pour le perdre ; mais enfin le nombre l'emporta, et il tomba percé de coups sur un monceau de cadavres. Dès lors, le château fut mis au pillage, et quand, gorgés de vin, repus de bonne chère et chargés des dépouilles du châtelain, les Anglais se retirèrent, ils y mirent le feu et le démantelèrent (25 octobre 1415) (i}.

Le château de Fressin resta dans cet état misérable de ruine et de désolation jusqu'en 1450. Depuis la bataille d'Azincourt, notre province avait été préservée des horreurs de la guerre, mais sans pouvoir jouir des bienfaits de la paix. En 1419, notre duc Jean-sans-Peur avait été assassiné par ordre du Dauphin, crime inutile qui amena Philippe-le-Bon à mettre son influence

(1) Auguste Terninck.

tiv.y*

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et ses armes au service des Anglais. Puis, ce fut rimmolation de Jeanne d'Arc, où notre prince eut sa grande part de responsabilité . Toutefois, ce n'était pas sans remords que Philippe-le-Bon poursuivait sa vengeance. En 1435, il reconnaissait Charles VII, et dès lors la mise des Anglais hors Paris ne fut plus qu'ime question de mois

Une ère inouïe de prospérité suivit cette réconciliation. C'est la période la plus brillante de l'histoire dVHesdin. Philippe-le-Bon ne cessait de résider en cette ville ; il y recevait des ambassades et des rois. Son frère bâtard, et, plus tard, un de ses fils également bâtard, recevaient dans la chapelle du château d'Hesdin la consécration épiscopale. A toute occasion, des fêtes somptueuses étaient données aux nobles visiteurs. La ccur de Bourgogne était alors la plus riche et la plus brillante de l'Europe.

Jean V de Créquy, seigneur de Fressin, comblé des faveurs de Philippe-le-Bon, put désormais, sans atteinte pour son patriotisme, se laisser aller à toute son affection, à tout son dévouement pour ce prince si magnifique, si grand, si généreux, nous dirons même si chrétien, malgré les condamnables écarts de ses mœurs. Dès Tannée 1435, qui avait été celle de la réconciliation du duc de Bourgogne avec le roi de France, Philippe et Isabelle avaient élevé à Hesdin un nionastère de Clarisses, où, pour le dire en passant, des jeunes filles de ce village et des jeunes filles de noire nom prirent plus tard le voile.

A Fressin, une fondation pieuse, dont il sera parlé plus loin, avait lieu à la même époque, et, quelques années plus tard, en 1450, Jean de Crtquy déclarait vouloir relever le château qui avait été ruiné en 1415, et lui donner de plus considérables proportions.

11 appela à son aide les meilleurs architectes du pays,

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et réunit d'immenses matériaux, pour en faire un fort à la fois inexpugnable et somptueux. Les merveilles du château d*Hesdin et les travaux de Colart le Voleur étaient bien de nature à stimuler son zèle pour faire grand et beau.

Bâti en plein XV*^ siècle, à la même époque que l'église (quarante ans en avant ou quarante ans en arrière ont peu d'importance en pareille matière), nous pouvons supposer qu'il fut décoré des pîus riches ornements en usage dans l'architecture de ce siècle, et que la pierre y fut fouillée comme on peut le voir encore aux sculptures de l'église.

On dit que la pierre du pays est réfractaire à la sculpture, qu'elle s'émiette sous le ciseau, qu'elle se désagrège et se dissout à la moindre gelée. Nous ne voulons point contredire Messieurs les architectes ni les entrepreneurs. Mais le château et l'église de Fressin ont été construits avec de la pierre de Fressin, et les plus délicates sculptures de notre église ont certainement moins souffert du travail des siècles et des injures de l'air que du marteau des révolutionnaires et du pinceau non moins barbare du badigeonneur. On n'employait vraisemblablement que de la pierre choisie et bien sèche. Avec la brique on peut faire un bâtiment solide, une habitation saine, mais non un monument; une caserne, non une cathédrale ni un palais.

Les pierres furent tirées à quelque distance, de l'église et du château» dans la côte abrupte qui se dresse à la rive gauche de la Planquette. L'immense carrière est toujours ouverte, bordée par deux sentiers pénibles qui abrègent le chemin vers Barles ou vers Hesdin. La rapidité de la pente et la profondeur de l'excavation peuvent donner le vertige à certaines personnes. Cet endroit s'appelle le Crocq.

Quelques-uns prennent ces carrières pour un ravin,

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ne s*apercevant pas qu'un ravin ne commence point à pic, que Teau n'y tombe point brusquement et perpendiculairement comme à une cataracte, mais que le ruisseau intermittent prend naissance dans la plaine supérieure, et va toujours s'élargissant. On attribue aussi à ane carrière certaines excavations de la rue des Gardes, de Taatre côté de la rivière.

Le château des Créquy à Fressîn formait un parallélogramme rectangle de 58 mètres de longueur sur 27 de largeur. Ce fort était flanqué de sept tours cylindriques, qui avaient 16 mètres de diamètre tt 40 mètres de hauteur. Quatre de ces tours, les plus fortes, se trouvaient aux quatre angles du château. La tour de l'angle sud-est servait de chapelle. Les trois autres tours (i) étaient moins grosses. Elles protégaient les deux grands côtés parallèles, une sans doute au nord, deux au midi, donnant sur la cour des hommes d'armes, de chaque côté de la porte qui mettait cette cour en communication avec la cour intérieure.

La porte d'entrée principale du château était celle qui se voit encore, au milieu du côté est, dans l'axe du portail occidental de l'église. On peut fort bien supposer qu'une large voie reliait autrefois ces deux édifices.

Chaque tour se divisait extérieurement en trois étages. La partie basse s'élevait à la hauteur des murailles, qui avaient quatre mètres d'épaisseur sur la face principale, et trois dans les autres parties. Ce rez-de chaussée était garni d'une vaste corniche de mâchicoulis qui faisait le tour du château. Cette partie était simple, en pierres de moyen appareil, toutes

(1) M. Trrnimck en compte encore quatre, ce qui ferait huit tours. Nous suivons ici la description faite dans VHistoire d'Hesdin et dans une Notice de 1827.

unies et percées d'une ligne de meurtrières allongées; les mâchicoulis étaient surmontés de créneaux qui les recouvraient partout. L'étage supérieur, en retrait et garni, dans les tours des angles, de trois lignes de meurtrières, et, dans les tours médianes, d'arcades ogivales bouchées et du plus bel effet, était coiffe d'un second cercle de mâchicoulis et de créneaux, et surmonté, dans les tours médianes, d'une suite de petits pignons ornés qui complétaient leur décoration. Enfin, sur toutes se dressaient les toits coniques et pointus portant les girouettes armoriées (i). Une muraille garnie de tourelles et précédé d'un fossé large et profond, entourait le château de Fressin et devait compléter sa défense. Le fossé était alimenté par la Planquette, dont les eaux étaient refoulées jusque-là au moyen d'un barrage puissant. Un pont-levis, suivi d'un viaduc étroit en pierres, et porté par une longue suite de petites arcades, conduisait à la porte d'entrée. 11 était protégé dans son milieu par une barbacane ou cour d'arme formant un bâtiment carré garni de quatre tourelles portées sur des encorbellements, et couronnées, comme dans le bâtiment principal, par une ligne de créneaux, et, au-dessus, par un toit pyramidal qui se soudait avec celui des tourelles et portait aussi des girouettes (2). ' Nous avons dit que l'une des tours servait de chapelle. Les autres formaient de vastes chambres de cinq mètres carrés; elles servaient de logement aux domestiques, peut-être de dépôts d'armes et de provisions. La caserne des hommes d'armes donnait, selon nous, sur la cour extérieure, ainsi que les écuries, les remises, et ces nombreux magasins nécessaires à la subsistance et à la défense de tant de monde,

(1) et (.2) Terninck.

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pendant les longs sièges que ce château devait soutenir de temps à autre.

Quanta l'habitation du seigneur, M. Terninck croit qu'elle était plus confortable et plus élégante. Les bâtiments, écrlt-îl, s'appuyaient contre les murailles de l'enceinte, et avaient leur façade principale tournée vers la cour et revêtue des plus riches décorations du temps ; ils étaient éclairés par une suite de grandes et belles fenêtres à ogives, garnies de riches vitraux peints, historiés et blasonnés.

Peut-être y a-t-il plus d'imagination que de vraie science historique dans quelque point des descriptions qui précèdent. Mais, dans le doute, et en l'absence de documents positifs, nous n'avons pu faire mieux que de suivre nos devanciers, sans nous permettre de les contredire, à moins que leurs récits ne fussent euxmêmes contradictoires ou démentis par l'inspection du terrain et des ruines.

Un loiig souterrain, paraît-il , prenait son entrée dans l'habitation du maître ; il se frayait un passage sous cette rampe élevée, dont la pente aboutit au château, et allait jusqu'au village de Torcy, distant d'une grande lieue, chercher du secours quand il en était besoin. Par là arrivaient de nouvelles provisions, quand celles du château venaient à s'épuiser, et par là aussi pouvaient fuir le seigneur et ses gens, quand, accablés par le nombre, forcés dans leurs remparts, ils étaient obligés de chercher leur salut loin de ces lieux [i).

M. Terninck signale un dessin qui se trouve dans le salon du baron Roger Seillière, à Fressin, comme représentant le château avant sa ruine. Mais ce dessin n'a rien d'authentique; il a été fait par un amateur qui a travaillé sur place, sans autre donnée que la

(1) Terninck,

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situation du terrain sur lequel il a supposé un château féodal du XV^ siècle, qu'il aurait pu aussi bien placer partout ailleurs.

Il y a plus de cas à faire d'un dessin de 1827, nous donnant une vue des ruines telles quelles étaient alors.

Fressin fut encore plus d'une fois exposé aux coups des troupes ennemies, françaises ou anglaises, qui firent diverses incursions dans la province; mais ses châtelains s'étaient mis en garde, de nombreux défenseurs garnissaient le château, et ses murailles, si épaisses et si hautes, arrêtèrent l'ennemi impuissant contre elles. Aussi, et pendant un siècle entier, il put rester debout et paisible au milieu de ces belles et heureuses campagnes. Quand le châtelain n'était pas obligé de suivre son prince à la guerre ou à la cour, il réunissait l'élite de la noblesse voisine, il se livrait, dans les forêts de Créquy et d'Hesdin, et dans ces bois immenses qui entourent Sains et Fressi'n et vont se relier à ces forêts, aux plaisirs de la chasse, et les échos de ces collines boisées résonnaient des brillants hallalis (i).

Au milieu du XVP siècle, se rallumèrent des guerres nouvelles. Deux nobles et puissants princes, François P^ et Charles-Quint, à la tête de grandes armées, se rencontrèrent dans nos provinces et y apportèrent de nouveau la désolation et la misère. La lutte continua sous Henri II; comme la ville d'Hesdin, notre château de Fressin passa successivement des mains des Français dans celles des Impériaux, pour être de nouveau repris par les Français, et de nouveau encore occupé par les Impériaux ; mais, tandis que la malheureuse ville d'Hesdin fut rasée par

(1) Terninxk.

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Tordre .de Charles-Quint, comme l'avait été, le mois précédent, l'antique capitale de la Morinîe, la cité épiscopale de Ihérouanne, les dégâts qu'éprouva le château de Fressin ne furent pas. assez graves pour nécessiter sa reconstruction, et il resta debout.

Mais il faut reprendre la suite des- événements.

En février 1525, le duc d'Arscot s'empara du château de Fressin, d'où il partit pour surprendre les habitants et la garnison française de la ville d'Hesdin. Mais il échoua dans l'entreprise qu'il avait tentée de concert avec le gouverneur de Flandre. C'est au vaillant Créquy, vulgairement appelé Pondormy (Antoine de Créquy, seigneur de Pont-Rémy) que la ville dut son salut. Mais Créquy fut frappé de mort avant d'avoir pu constater l'échec des Impériaux. Il fut victime du feu d'artifice qu'il avait préparé et qui sauva la place.

Quelques années plus tard, le farouche comte de Rœux, voulant regagner au nord de la France ce que l'Empire perdait sur les bords du Rhin, vint ravager la Picardie et l'Artois. Il s'empara du château de Fressin, dont il expulsa les Français qui l'avaient réoccupé. Après y avoir mis une garnison, il se dirigea vers Hesdin, où il arriva la veille de la Nativité de de Saint Jean- Baptiste (23 juin 1552), Il était soir, et les habitants, sans songer au péril qui les menaçait, étaient tous à festiner à l'intérieur de leurs maisons, ou à boire et à danser autour des feux de joie qu'ils venaient d'allumer, comme ils étaient de temps immémorial accoutumés de faire à pareil jour. Les soldats français s'étaient retirés dans le château. Le comte de Rœux, ne trouvant aucun obstacle, mit la ville au pillage et s'éloigna, chargé de dépouilles, pour revenir, trois mois plus tard, prendre de force le château. La capitulation, qui eut lieu le 30 octobre 1552 , fut

signée par le gouverneur Saint-Simon, malgré les protestations du < sieur de Dourié, de la maison de Querquy, » à ce qu'assure François de Rabutin.

Le lieutenant de Charles-Quint écrasa tout le pays de cruautés et d'exactions. Les écrivains français Taccuseat d'avoir incendié plus de sept cents villages de l'Artois (I ). Ce chiffre nous paraît exagéré. M. Terninck dit qu'il ne partit pour Hesdin qu'après avoir dévasté et livré aux flammes le château de Fressin : le pillage est vraisemblable, mais l'incendie est de trop.

C'est vraisemblablement à cette époque que fut canonnce notre église. On en voit les traces au sudest de l'édifice, au pignon de la chapelle de Saint- Joseph et à la muraille du chœur , côté de TEpître.

Après la destnictign d'Hesdin, le pays jouit d'une longue paix, et jamais peut-être le peuple ne fut plus heureux, dans nos contrées, que pendant les quatrevingts ans qu'il passa sous la domination paternelle et profondément chrétienne des princes de la Maison d'Espagne. Le règne des archiducs Albert et Isabelle fut particulièrement béni.

Mais la guerre va revenir, guerre heureuse dont nous devons nous féliciter, puisqu'elle rendit à la France les provinces qui, dès le principe, avaient constitué la France dans son intégrité première; guerre cependant qui coûta à nos pères d'inénarrables douleurs. S'il est un fait indubitablement certain, c'est que ce pays- ci était espagnol jusqu'au fond des entrailles, et qu'il avait horreur du nom français, lequel passait alors pour celui d'un peuple sans religion. Pour peu que l'on soit famih'er avec l'histoire de nos villes, on ne sera

(l) L*armi;e impériale du Comte de Rœux incendia et dévasta entièrement l'abbaye de Ruisseauville, en 1552. — En l58l, Tarmée du duc d'Alençon lui fit subir le même sort.

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point surpris de notre assertion. Arras s'est notamment distingué par les grossigres insultes avec lesquelles il accueillit la tentative de Henri IV, et plus tard, en 1640, par Topiniâtreté de sa défense.

L'empereur Charles-Quint avait rebâti Hesdin une lieue plus bas. sur la Canche, un peu au-dessus du confluent de cette rivière avec la Ternoise. Le nouvel Hesdin se trouvait plutôt rapproché qu'éloigné de Fressin. De prompts rapports s'établirent entre la ville et notre château, si bien qu'une importante rue d'Hesdin reçut le nom de Fressin qu'elle porte encore aujourd'hui.

Quand il fut sérieusement question de réaliser le plan depuis longtemps conçu de rendre à l'Europe sa liberté, à la France sa légitime situation en Europe par l'abaissement de la maison d'Autriche, et incidemment de fixer les frontières de la France en lui annexant ses anciennes provinces de Flandre et d' A rtois, notre pays, si voisin d'Hesdin, dut s'attendre à subir le contre-coup des marches militaires et à avoir sa part des pillages et des déprédations. Hrûler, brûler, toujours brûler, il n'y eut point d'autre mot d'ordre dans cette guerre.

La ville d'Hesdin fut assiégée et prise par le maréchal de la Meilleraie en juin 1639. C'est de là que date lé retour définitif de notre pays à la Couronne.

Mais la guerre, cette guerre qui dura quatorze ans, avait commencé quatre ans plus tôt. L'histoire d'Artois rapporte que, dèà l'année 1638, Mondejeu avait envahi la province et semé partout la désolation et la ruine. Mais nos archives de Fiessin assignent le mois de juin 1635 pour le commencement des hostilités, et elles mettent ce point en relief que la mortalité augmenta ici dans des proportions effrayantes. Ainsi, pour l'année 1635, s'il y eut 46 décès, il y en

eut 30 pour le second semestre. Le nécrologe, inauguré en 16 13, donne par année une moyenne qui varie de

10 à 40. Mais, en 1636, nous avons 293 morts, dont 165 de contagion. Il y en a d'Offin, d'Einbry, de bien d'autres lieux ; la plupart des étrangers sont venus d'Hesmond. Soldats ou réfugiés, ils encombraient sans doute le château devenu un foyer de pestilence.

Une vingtaine d^années plus tard, sous la minorité de Louis XIV, il se passa à Hesdin une aventure singulière et dont le récit a tout l'intérêt du roman (i). Un intrigant, devenu de simple soldat officier subalterne, puis arrivé au grade de capitaine, Louis Fargues, avait eu Taudace de solliciter la place de gouverneur après la mort du marquis de Bellebrune. Êconduit par Mazarin, il résolut de prendre de force la place qu'on lui refusait, et il s'établit au gouvernement.

11 exerça une véritable dictature sur la ville et les environs, trompant à la fois les Espagnols et la France; il finit même par traiter avec le Roi, auquel il avait jadis fermé les portes de la ville. Un article de la paix des Pyrénées lui assura l'impunité, ce qui n'empêcha pas, plusieurs années après, le ministre Louvois de le faire pendre à Abbeville comme coupable de malversations.

Cette fois encore, le château de Fressin souffrit avec la ville d'Hesdin. Leurs destinées étaient sœurs. Mais, cette fois, le malheur de Fressin fut sans remède.

Fargues ne se contenta point, pendant sa courte dictature, de ravager les campagnes, de rançonner les propriétaires, d'accabler d'impôts et d'exactions les malheureux paysans, il employa quelques canonniers que lui avait envoyés le prince de Condé, pour

(l) Voir notre Hesdin, pp. 3:24-35 1.

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prendre et détruire les châteaux qui gênaient ses partisans dans leurs déprédations. Le château de Fressin, attaqué de nuit par la garnison d'Hesdin, foudroyé par les boulets et les bombes, ne tarda pas à succomber, et, après quelques heures de pillage et d'orgie, les vainqueurs le renversèrent en partie et chargèrent l'incendie de compléter leur œuvre de destruction (1658).

Nous, notons, d'après M. Terninck, le pillage et l'orgie, mais avec quelque peu de scepticisme. I*e fait de la destruction par le canon est authentique. Mais nous doutons qu'à cette époque le château ait été habité ou approvisionné. Le duc de Créquy avait trop à faire à Paris, ou dans les armées, ou dans les cours étrangères, pour résider ici,

M. Terninck ajoute que le mal fait au thâteau de Fressin ne fut pas réparé, et que les sires de Créquy allèrent chercher ailleurs, à Hesmond, une habitation plus gaie et plus en harmonie avec les mœurs de cette époque. Ceci est une confusion. Les Créquy avaient un château à Hesmond; un Créquy, seigneur d'Hesmond, siégeait encore aux Etats d'Artois, en 1789; mais il s'agit ici d'une branche cadette, et non des seigneurs de Fressin.

Ce qui reste maintenant du vieux château des Créquy, à Fressin, se borne à des fragments assez considérables. Mais c'est ici que bientôt on pourra dire: Etiain periere ruinœ.

Il paraît qu'à l'époque de la Révolution le vieux château aurait été quelque temps laissé à l'abandon et que les paysans ne se seraient point fait faute ni scrupule de s'y pourvoir de pierres, ne laissant que les moellons et l'intérieur de la grosse muraille. C'est ce qui explique pourquoi la façade de l'est n'a plus son revêtement de pierres taillées. 11 en est de

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ioc^Ie

même de deux ou trois tours, qui s'émiettent de jour en jour pour avoir perdu ce revêtement extérieur, et qui étaient encore en bon état au commencement de ce siècle.

M. Terninck termine par les lignes suivantes sa notice sur le château et l'église de Fressin :

Cette forteresse, autrefois s^i imposante, qui avait si souvent retenti des joyeuses fanfares ou des cris de guerre des combattants, tomba donc dans la solitude ; elle n'eut plus pour habitants que les oiseaux nocturnes et ne fut plus visitée que de loin en loin par de rares touristes ou par le pâtre du voisinage qui mène paître son troupeau dans cette enceinte abandonnée.

Ceci était vrai, sans doute, quand M. Auguste Terninck est venu visiter et étudier nos ruines, lors de son mariage avec mademoiselle Adèle de Contes. Mais, aujourd'hui, le vieux château a des visites fréquentes et nombreuses. Son enceinte n'est plus banale; ce n'est plus un terrain vague, ouvert au prenjier pâtre venu. Elle est fermée par une haie vive, et l'on w^y peut entrer honnêtement qu'en demandant la clef au représentant de M. le baron Seillière. M. le baron professe un sincère respect pour ces restes d'un passé glorieux.

Telles qu'elles sont, les ruines de Fressin sont encore des plus belles et des plus imposantes que l'on connaisse. On admire surtout une tour parfaitement conservée, enveloppant l'angle sud-ouest du château féodal, et se reliant à un pan de muraille assez considérable. Cette tour et ce pan de mur, si l'on écarte les motifs de dégradation, peuvent encore braver des siècles.

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