SCÈNE II
Les Mêmes , LUDOVIC ».
LUDOVIC , entrant. Me voilà !
CAMILLE. C’est lui!
LUDOVIC , s* arrêtant à la vue d' A ugusta.
Tiens! elle n’est pas seule... tant mieux!
Aib : Vivent les g risettes .
Vive nn tiîle-à-tclr ,
Lorsque content et joyeux,
Au lieu d'un* cri&ctle On en trouve deux !
(A Camille.
Bonjour, raa voisine...
Qu 1 d’attraits . quel trésor ,
Et ce qu'on devine Vaut bien mieux encor.
Vive un tete-à-téle , etc.
CAMILLE. Il est un peu leste !
Ludovic. Vous avez reçu ma lettre, n’est-ce pas?
,\l’C ESTA. Elle est arrivée d’une drôle de manière. Est-ce qu’on jette ainsi, par la fenêtre ?
LUDOVIC. Tiens! tant qu’on ne cassupas les vitres! et du moment que mademoiselle Camille ne s’en fâche pas... Je viens chercher la réponse.
CAMILLE , allant chercher un couvert dans l’armoire , et le mettant sur la table. La voilà , monsieur Ludovic.
LUDOVIC. Mon couvert!.., vrai !... c’est pour moi?... vous n’en attendiez pas un autre?., je vais déjeuner avec vous?.. Dieu ! que vous êtes bonne !... que vous êtes gentille!
Camille. Dam!., notre déjeuner n’est pas ù deux services, vous concevez... une jeunesse qui travaille de son aiguille...
AUGUSTA. Et une danseuse qui travaille de ses
(Elle fuit des battement.)
LUDOA'ïC. Et moi , qui ne travaille pas du tout... comme ça se trouve!... Voilà mon plat... un neuchàtel !... et puis...
Tiens!., il y en a déjà deux... (Il rit.) Ah! ah! ah!
augusta, riant. Ah! ah! ah!... c’est .drôle!
* Camille, Ludovic, Auguste.
Camille , riant. Ah ! ah ! ah ! ça fait trois plats variés.
Ludovic. Moi , j’adore le fromage ! j’avais bien envie de monter quelque chose de mieux avec moi : une dinde, une volaille, un pâté ; mais j’étais ai pressé d’arriver. ..avec ça que je n’avais pas le sou...
augusta. Vous n’aviez...
Ludovic. Pas le sou!.. (Frappant sur sa poche.) Personne!
Camille. Eh bien! il ne prend pas en traître, au moins!
Ludovic. Moi , jamais ! je suis franc comme l’or... que je n’ai pas... et quand je vous dirais que je suis millionnaire, vous me croiriez joliment, moi qui demeure dans la mansarde en face , au cinquième au-dessus de l’entresol... cent soixante-trois marches !
Camille. Dix de plus que chez nous.
Ludovic. Bah ! vous me faites l’effet d’être logée comme une banquière... et meublée...
augusta. C’est bien mesquin !
Ludovic. Et moi, donc!
Aie du petit Corsaire •
Une table fc trois pieds boiteux ,
Un cofTre où mon linge est à l'aise,
Un lit de sangle où l’on tient dsox ,
Et pas de chaise...
CMtttl.
Pas de chaise. v Comment fai tes- vous donc asseoir Ceux qui chez tous peuvent ce rendre ?
LUDOVIC
C’est mon secret... venez me voir.
Et je jure de vous l'apprendre.
AUGUSTA. Ah! si vous faites de l’esprit de Gyiuuase ! Et le déjeuner...
Ludovic, à part. Elle n’aime pas les phrases, la danseuse... ( Haut .) Oui, oui, déjeunons ! ça donne des idées.
(Il place des chaise, autour de la table.)
AUGUSTA, à mi-voix. Dis donc, c’est bien commun !
Camille, de même. Tiens! il est amusant... (Haut.) Attends, j’ai là une bouteille de vin blanc : c’est encore de la provision de Ferdinand, tu sais?...
Ludovic. Ferdinand , ce grand fat que je voyais toujours à votre fenêtre... avec des moustaches blondes?
Camille. Non! non!
Ludovic. Ah! c’est un autre... Dieu!
que ce déjeuner a bonne mine! A table, mesdemoiselles, pendant que c’est chaud 1 (Ils se mettent à table , Ludovic toujours entre elles.) Dam! je vous préviens que je suis pressé... Excusez-moi , il faudra que je vous quitte bientôt pour aller chez M. le maire.jVoulez-vous du fromage î .
LE MSCiSIN rilÉA I HAL.
Camille. Qu’est-ce que vous avez à faire avec les autorités?
Ludovic. Ah! voilé... je suis cousait!
GAULLE. Ah! mon Dieu!
Ludovic. J’ai tiré il y a six mois; et, comme j’ai la main heureuse, j'ai attrapé le numéro trois, sur deux cent cinquantesix! Voulez-vous du fromage?
augusta. Comme ça , vous pourriez partir?
LUDOVIC. Je crois que oui ; il en faut cent cinquante... alors... Mais nous n’en sommes pas li, je l'espère bien!... Par exemple! m’en aller à présent... pas si bcte!
CAMILLE. Vous n'aimez peut-être pas l'état militaire?
Ludovic. Je le déteste ! Je ne fait pas mon service de garde national ! ainsi... Je voulais bien acheter un remplaçant A crédit... je n’en ai pas trouvé à ce prix-là...
J’ai pourtant un oncle qui pourrait m’avancer des pièces de cent sous... un oncle qui roule sur l’or, et qui nage dans les pâtés de foies gras... un fameux marchand de comestibles, qui enfonce M. Corcellet!
Camille. Vous le nommez?
Ludovic. Godureau... M. Godureau.
CAMILLE. Le parent de ce jeune Godureau qui fait des affaires à la Bourse?
LUDOVIC. Juste ! c’est le neveu de mon oncle.
CAMILLE. Nous le connaissons.
LUDOVIC. Mon oncle ?
augusta. Non , votre cousin ; et on pourrait peut-être lui parler. ..
LUDOVIC. Lui ! ah ! bien , oui ! il a encore sur le cœur un coup de poing que je lui ai donné sur l'œil.
Camille. Vous l’avez battu?
LUDOVIC. A plate-couture ! Pif! paf!
lui en ai-je donné ce jour-là!
CAMILLE. Et à cause?
Ludovic. A cause ! parce que c’est un capon, un câlin ! il fait la cour à mon oncle pour lui faire avaler des couleuvres...
Voulez-vous du fromage?
CAMILLE. Comme ça vous êtes brouillé avec votre oncle aussi ?
LUDOVIC. Moi, je suis brouillé avec personne; c’ast lui qui m’a mis à la porte pour une bêtise. Figurez-vous, mesdemoiselles... Si nous buvions un peu pour faire passer... Dieu! que ça bourre le pain et le fromage! j'étouffe!.. (U toi/.) Figurezvous que mon oncle était en voyage... du côté d’Amiens. . . pour des pâtés. . . et il m’avait confié sa boutique, parce que je suis Hkntne d’ordre et d'économie... Alors,
moi, j’ai profité de ça pour donner un dîner aux amis , un grand dîner : en avant les volailles, le gibier, les truffes, les vins fins et les liqueurs.
augusta. Ab ! si nous vous avions connu !
Ludovic, à part. Est-elle gourmande, la danseuse! (Haut.) Bref, il y avait trois services, sans compter le dessert; aussi ça s’est prolongé indéfiniment , et le lendemain nous étions encore à table , c’est-àdire dessous... Pendant trois jours, les amis sont venus manger les restes, et on entamait toujours du nouveau... si bien qu’à son retour, mon oncle n’a plus trouvé que des caisses vides et des bouteilles cassées ; il a eu la petitesse de s'en fâcher, comme si un oncle qui a des entrailles devaitleniràquelques dindes truffées. Moi, je n’y tiens pas, je donne tout aux amis.
Camille. C'est dans mon genre.
Am nouveau.
Pair’ de» heureux , c’est ma devise ,
Tu n'a* rien . moi j’ai, touche là!
Compter toujours c’c»t d’Ia bêtise ,
Bonn’ fille , tin donne ce qu’on a.
Quand d'un peu d’or je suis maîtresse.
Ou qnTamnur seul fait ma richesse ,
A celui qui souffre , soudain.
Moi , j’ouvre mon corur ou ma main.
Prendre on donner toujours gaiment,
Voilh connu’ j’entend L’sentimcnt.