VII. L'HEURE FATALE
Ils étaient bien deux douzaines autour du poteau fatal portant à mi-corps le dit drapeau : un seul geste de Kéroack avait écarté pour longtemps les bambins craintifs et conservateurs de leurs chausses : les épinettes et les sapins resplendissaient en leur verdure, le tapis rendu à la corie par un usage trop prolongé absorbait en ses rosaces souillées de poussière les rayons du soleil toujours brûlants que n'arrêtaient pas au passage le poteau et les formes du shérif. Le pavillon était invisible, le shérif ne soufflait plus : calme, raide et froid dans son costume funèbre, une main rabaissée sur les yeux en garde vue ; l’autre sur la bedaine, le regard fixé obstinément vers l’ouest—il songeait.
Kéroack songeait aussi. Bélanger, de St. Hugues, songeait également.
Les disciples songaient et interrogeaient anxieusement l'horion au point scruté par le shérif. Et cependant on ne voyait au loin que soleil foudroyant et le chemin de fer poudroyant. Le sac et le poignet de Kéroack restaient immobiles et le peuple était dans une grande attente. Phébus allongeait sa crinière de flamme à l'occident quand soudain une locomotive lancée à toute vapeur, courant à vitesse Césordonnée, pointe sur la voie, grossissant à vue d'œil, s'élance et surgit avec vacarme près de l’échafaud. La potence frémit, les épinettes s’agitent, le drapeau serrc d’avantage les sapins de ses plis: Kéroack s'ébranle—son sac enroulé autour de son poignet tressaille, Pelo geint et le shérif roule de: gros yeux effarés, un siflement aigu retentit, le serrefrein tourmente ses instruments dociles, la vapeur resserrée mugit, le convoi entre en gare et s'arrête soudain.
Et sur la perche couronnant la toiture du Palais de Justice ne ottait plus le drapeau britannique que Sir Georges aimait tant. Ce drapeau dormait, enroulé autour du poteau desséché, perdant ses plis sur les fleurs déteintes du tapis usé et dans les branches vertes des épinettes. Le Shérif ne soufflait plus : le populaire était tout yeux et tout oreilles. Seul, Kéroack. agile comme Achile. fort comme Télamon, le poignet à l'avant,le sac à l'arrière, rempli d'ardeur, bousculant tout sur son passage, s'élance, se précipite, passe intrépidement dans la demie lune des jambes du Shérif et disparait aux yeux des spectateurs dans un des chars du convoi.
Un moment d'inquiétude poignante s'écoule: on interroge les vitraux muets que recouvrent les vasistas discrets : Pelo roule des yeux inquiets, ses réminiscences de famille ne lui permettant
d’augurer rien de bon de pareille occurrence, Chalifouxse signe et attend,
La foule attend.
Que va til advenir, grand Dieu !
En ce temps là le drapeau que Sir Georges aimait tant dormait languissamment, enroulant de ses plis soyeux et les épinettes verdoyantes et le potean desséché et 1e sapins sombres, regrettant la perche du Palais de Justice de Sa Majesté !
Le L'émotion était à son comble : quel sombre drame déroulaitses péripéties dans les coins obcurs du char envahi par Kéroack? Quelle était la victime choisie par ce bourreau improvisé ? La figure ébahie du Shérif ne permettait pas de s'en rendre compte. Mystère insondable pesant sur le peuple comme un terrible cauchemar. Les gamins effarouchés élargissaient leur cercle de plus en plus et dans leur contenance terrifiée se lisait une peur indicible que lexpérience d’une calamité du même genre déjà subie, seule, pouvait justifier.
Le drapeau baissant encore, s’aplatissait; ses plis flasques se cachaient sous le rempart des épinettes qui, à leur tour, hontevses cherchaient l'ombre et l'obscurité sous les sapins. Le Shérif nerveux attendait.