LE BON POTACHE
Les trottoirs grouillent ; les gaz s'allument et flamboient, luttant avec un reste de clarté qui flotte encore dans le ciel.
C'est l'heure de la rentrée, Y Heure!
Sveltes sous leur mouvante aigrette et pareils à des hérons qui seraient bleus, les Saint-Cyriens, par grandes enjambées, car il s'agit de ne pas manquer le train, filent éperdument du côté de la gare Montparnasse. Les Polytechniciens foncés et graves mettent au contraire, la montagne Sainte-Geneviève étant proche d'ailleurs, une certaine coquetterie à ne point se hâter. Quelques Centraux, dont la casquette porte une abeille brodée en or. Au milieu de groupes d'étudiants, les épaulettes blanches d'un infirmier qui fraternise... Et puis des collégiens, encore des collégiens, affairés et flâneurs, inquiets et réjouis, peu pressés ceux-là par exemple de regagner lycée ou pension, et humant leurs dernières minutes, leurs dernières secondes de liberté avec la gourmandise économe que mettrait un paysan buveur de petits verres à savourer son « bain-de-pied ».
Les uns vont et viennent fiévreusement,
cherchant le moyen de faire tenir un infini de délices dans le petit quart d'heure qui leur reste.
D'autres s'attablent aux terrasses des cafés, heureux d'arborer le premier cigare dans les spirales duquel apparaît vaguement, comme sur une estampe japonaise, tout un avenir d'espérance et de gloire.
D'autres enfin, les plus hardis, tournent brusquement le bec de cane d'une des innombrables brasseries multicolores où — par une combinaison faite pour contenter les ambitieux rêves d'amour que se forge la jeunesse sans offusquer trop sa timidité — de grandes filles aux cheveux roux portent sur une robe de duchesse le tablier blanc des servantes.
Je ne déteste pas le collégien !
Prenant le Vachette ou la Source pour des Alhambras, croyant voir autour de la tignasse ébouriffée des Hébés du Tir Cujas ou de la Cigarette le nimbe d'or que l'adoration des siècles a posé sur le front de Laure et de Béatrix, le collégien revêt d'idéal toutes sortes d'humbles joies dont notre morose vieillesse ne veut plus voir que l'intime vulgarité.