‹ Friquettes et friquetsChapitre 16 sur 28 · DE SENECTUTE · texte numérisé non relu

DE SENECTUTE

Quand l'autre s'amène, moi, tu comprends, j'évite de m'amener. L'autre? Dans les commencements, il m'agaçait un peu, cet autre, car je le soupçonnais d'être plusieurs. Mais je m'y suis habitué.

Qu'ajouter?

Avec Isménie, j'ai vécu la vie du quartier, comprenant les choses, point jaloux, et le dirai-je? oui, je le dis : ma foi, presque aimé pour moi-même.

Car elle n'est pas très intéressée, Isménie ; et il n'aurait tenu qu'à La Feuillaume... Mais j-e sus résister, glissons.

Prodigue même dans une certaine mesure, tout en me gardant néanmoins du ridicule qui s'attache au « Monsieur qui paie », j'ai fait le convenable pour qu'Isménie se crût heureuse.

Heureux moi-même de flatter ses goûts et guidé par elle, nous fréquentions assidûment les plus distingués caboulots et prenions nos repas aux plus fastueuses crémeries.

Échange de bons procédés ! Isménie quelquefois m'entraînait chez Bullier; je la récompensais alors par une stalle à TOdéon, où l'art

sévère l'endormait, ou par une loge à Cluny, où nous applaudissions Boubouroche.

Pais, le' printemps venu, ce fut le tour du sentiment et de l'idylle.

A moi Mtirger, à moi Musset, à moi Musette et Bernerette ! Bougival et Robinson nous connurent. Sèvres, Maries et Louveciennes retentirent de nos chansons.

Nous avions trente ans à nous deux et piquions des coucous à nos chapeaux de paille.

Partis au réveil des moineaux, on déjeunait, de grand matin, d'une friture sur les berges, et l'on dînait, aussitôt le crépuscule, sous un « bosquet », mi-parti treillage et clématite, chez le Père des gros lapins.

Quelles après-midi surtout, par les sentiers ombreux et verts que traverse le vol du me: au bord des étangs clairs et peuplés de g nouilles, Isménie devant, moi derrière ; elle joyeuse, cueillant des fleurs ou des roseaux ; moi rêvant, l'amour rend poète ! de vagues sonnets dans la manière des Ptonsard et des du Bellay.

Tu n'as jamais vu de mes vers peut-e Ecoute ceux-ci qui me sont venus le lende-

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main d'un jour où Isménie se grisa, la pauvre innocente, d'un travers de doigt de clairet :

Enfant naïve qui te soûles, Comme les grives en été, D'un grain de raisin becqueté, Viens en cette île, loin des foules.

Là, sur un gazon velouté,

0 nymphe de Seine ! tu roules

Tes menus ilôts avec gaîté.

Nous entendrons glousser les poules :

Les rainettes et les oiseaux, Dans le bois, sous les vertes eaux.

Chanteront toute la vesprée.

Et

— Parfait, La Feuillaume, mais achève !

— Hélas ! je comptais mener à bien le dernier tercet en flânant aux lois de Meudon, promenade convenue avec Isménie, car seules Isménje et la nature m'inspirent. Ce matin j'arrive chez la belle :

— Partons-nous ?

— Non, Coquelicot, pas pour aujourd'hui ! répondit Isménie visiblement désolée.

— Pas pour aujourd'hui? Tu m'étonnes...

— Rien à faire, j'attends mon vieux.

— Ton vieux ! Qui ça, ton vieux?

— Mais l'autre, tu sais bien : un élève de Louis-le-Grand.

Hein ! conclut La Feuiilaume, la trouves-tu assez enfoncée, la jeunesse ? « Ton vieux ! Qui ça, ton vieux? — Un élève de Louis-le- Grand ! » Et un regard, et une voix... J'en suis encore tout ému ; j'aurais embrassé Isménie.

Pour moi, sincèrement, j'enviais La Feuiilaume.

Cependant, l'œil mi-clos, la bouche souriante, un je ne sais quoi de triomphal dans sa moustache trop cirée, avec son crâne poli comme un précieux ivoire et s'auréolant d'une vapeur de cheveux fous gris par places, et par places teintés d'or pâle, le bon La Feuiilaume rayonnait.

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