AVANT PROPOS
mettre, et puis, on ne met pas un chapeau pour aller au restaurant — en cheveux et en taille aussi, la friquette, sur sa robe noire, a gardé le tablier bariolé de brins de soie multicolores, que rattache par derrière une agrafe en métal à jour. Entre onze heures et midi, l'agrafe du tablier est le seul bijou de la friquette.
Et, maintenant, pour peu que « deux de café » ait surexcité sa gaieté, garez-vous d'elle ! La friquette, sans être méchante, se rit volontiers des passants.
N'allez pas surtout faire le galant ; un regard méprisant, tombé de haut, foudroierait sur place l'infortuné qui, sottement, s'est trompé d'heure.
Car, le matin, plus souvent peut-être le soir, quand les cafés illuminés, les restaurants pleins de dîneurs, les bals qui grondent, les théâtres qui flamboient , les boutiques de joailliers éblouissantes sous le gaz, semblent se conjurer pour la perdition des âmes ; et le samedi surtout, si à tant de séductions s'ajoute encore le mirage d'un dimanche tout à la joie sur les rives d'un fleuve clair retentissant de
mirlitons et suavement embaumé de fritures, il n'est pas sans exemple, paraît-il, qu'une friqueite ait écouté, en fille d'Eve, les paroles du tentateur.
Mais, entre onze et midi, jamais ! Entre onze et midi, on est vertueuse ; et Don Juan lui-même, s'il essayait de changer cela, perdrait sa peine. Or, comme je ne suis pas Don Juan...
Mais l'ami arrive, il me secoue.
— Je crois, ma foi, que tu rêvais.
— En effet, je rêvais d'oiseaux, m'étant endormi à t'attendre... Où déjeune-t-on?
— Près de l'Odéon, suivant l'usage.
Et comme, de nouveau, il faut traverser le Luxembourg, j'éprouve près de la fontaine Médicis cette surprise et cette joie de voir toute une bande de friquettes qui, leurs poches pleines de brioches, donnaient à manger aux friquets.
Glorifie qui voudra les parcs de Londres ! Je voudrais, moi, être grand poète pour chanter dignement les jardins de Paris.
Surtout aux demi-saisons, les jardins de Paris ont des grâces particulières. Fin novembre, par exemple, alors qu'agonise l'automne ; ou bien fin mars, tandis que le Printemps, canon braqué, mèche fumante, s'apprête du haut des coteaux à lâcher sur les champs et sur les vergers sa volée de mitraille fleurie.
Je n'étais pas allé au Luxembourg depuis les commencements de l'hiver.
Novembre, ce jour-là, entre le brouillard et l'averse, gratifiait Paris d'un dernier sourire.
Comme émoustillés par l'air quand même vif, moineaux et jolies filles se sentaient en joie Jamais le paradis préféré des amoureux et des poètes ne m'avait paru d'une beauté plus captivante, avec ses parterres dépeuplés ou, seules et mélancoliques, se dressaient les fleurs des chrysanthèmes, avec ses allées profondes et bleues sous les ombrages éclaircis, et ses miroitantes pièces d'eau que ternit tout a coup la fuite rapide d'un nuage.
Autour des pelouses, l'éternelle bataille automnale des jardiniers et du vent !
Le vent taquin, et tout le long du jour secouant les branches sur leurs têtes, cependant que, d'un espoir aussi chimérique nue celui de Sisyphe ou des DanaiJes, à grand renfort de râteaux, les infortunés jardiniers essaient toujours en vain d'enlever les feuilles mortes qui toujours tombent, tantôt lentement, une par une, et tantôt dans un brusque tourbillon roux suivi d'une frissonnante jonchée.
Hier, c'est encore au Luxembourg que me ramena le hasard de la flânerie.
Jamais, sauf quelques légers nuages desti-
CE BON SAINT FIACRE li
nés par la blancheur de leur nacre à mettre en valeur l'azur du ciel, jamais samedi plus généreusement ensoleillé.
Des rayons à flots sur les toits, puis en cascades dans les rues.
Des boutiques languissantes et à demi fermées, comme pour escompter les joies paresseuses du dimanche ; et, gaiement, se rendant aux gares, à pied, suivis de leurs familles, — car les tramways sont pleins, les fiacres introuvables — des escouades de Parisiens.
Le Luxembourg, lui, se tenait tranquille, en jardin prudent et renseigné qui craint l'aléa des gelées.
A peine quelques points d'émeraude sur les lilas, un brouillard vert tendre autour des saules, et, aux branches noires des marronniers, un bourgeon hâtif hasardant d'entr'ouvrir son enveloppe luisante et poisseuse pour laisser un embryon de feuille, pâle encore, montrer le nez.
Partout, néanmoins, l'odeur enivrante, indéfinissable du renouveau, et partout flottante dans l'air, la phrase de Bouvard à Pécuchet :
« Tout va partir, tout part!... » phrase désormais immortelle.
De sorte que, ayant constaté la présence :
1° A la cime d'un platane, de deux ramiers énamourés ;
T D'un merle dans un fusain demeuré touffu ;
3° Sur une pelouse, d'un pissenlit en rieurs — primevères des terraius vagues — qu'un papillon soufre caressait... tous pronostics suggestivement printaniers, l'envie folle me prit soudain de grimper sur un véhicule quelconque et d'aller aux bois comme tout le monde.
Philémon, le sage Philémon, m'arrêta.
Depuis que le temps se réveille, je ne puis faire un pas sans rencontrer ce grand diable de Philémon.
— Eh quoi ? me dit-il, toi aussi ! Attends au moins une ou deux semaines. Pour les âmes sentimentales et rustiques, voici tout juste le moment de ne pas quitter notre divin Paris et d'y savourer en gourmet la primeur des éclosions.
Que vas-tu, si pressé, chercher à Meudon,
à Chaville ? puisque dans Paris, phénomène constaté, la végétation est, chaque année, régulièrement en avance sur les champs et sur la banlieue !
A quoi tient ceci? Je l'ignore.
Peut-être, insinueront les savants, à la nature même d'un sol saturé de matières animales. Presque tous nos jardins, en effet, occupent la place d'anciens cimetières ou furent, pendant les révolutions, charniers de bataille et de massacre.
Or, s'il faut en croire un poète dont le nom m'échappe, ce sont les morts qui font les rieurs.
'Peut-être aussi à l'énorme quantité de chaleur jetée dans ce cercle de coteaux où la capitale est assise, par la respiration de deux millions d'habitants, par tant de cheminées, tant de fourneaux, tant de becs de gaz, tant d'usines et de cuisines,... tant de cigares et de pipes.
Car les pipes comptent, certainement !
Toujours est-il que, sans trop chercher l'explication scientifique de leur empressement, nos arbres de Paris reverdissent avant les
autres arbres ; toujours est-il qu'en dépit de la latitude, Paris s'offre le luxe d'avoir des feuilles, lorsque Lyon et peut-être même Marseille n'en ont pas.
D'ailleurs, ajouta Philémon, qui aime assez se faire pardonner ses paradoxes par une anecdote au besoin inventée, tu connais sans doute l'histoire de saint Fiacre et du petit trottin... Non! Tu ne la connais pas? Ça m'étonne... Mais depuis Gérard de Nerval, le Fofcklore parisien est si négligé !
Donc un jour, premier jour de printemps comme aujourd'hui, un petit trottin, apprentie fleuriste, son grand carton vert pendu au bras rencontra, près du carreau des Halles, saint Fiacre qui, chacun le sait, est le patron non des cochers, mais des jardiniers.
Elle ne le reconnut pas d'abord; les petits trottins n'ont guère occasion de rencontrer ainsi des saints par les rues. Et puis, le bienheureux était vêtu en paysan : blouse bleue, la guêtre terreuse, avec un chapeau défoncé qui lui cachait son auréole.
Cependant, le trottin crut s'apercevoir qu'il la suivait :
— Ah ! mais non, n't-elle, ah mais non ! Regardéz-moi le beau galant...
Alors Fiacre, s'excusànt, lui expliqua qu'il était saint Fiacre, et, comme quoi, venu à Paris pour affaires sur une voiture de maraîcher, il ne voulait pas regagner la banlieue, où il eut toujours un pied à terre, sans avoir au moins fait un tour du côté du jardin des Chartreux et de sa célèbre pépinière.
Seulement, tout lui semblait tellement changé dans la grand'ville, qu'il ne retrouvait plus le chemin.
— Le jardin des Chartreux! en quel pays prenez -vous ça?
— Mais sur la rive gauche, une fois la Seine passée, et non loin de la rue d'Enfer où revient le moine bourru.
— Attendez, saint Fiacre, attendez ! C'est le Luxembourg que vous voulez dire... La chose, en ce cas, se trouve bien, j'ai une commande dans le quartier... Seulement, comme il ne faut pas donner prétexte aux mauvaises langues, débarrassez-moi de ce carton et suivez-moi, en ayant soin de vous tenir à dis-
tance respectueuse : on vous prendra pour mon porteur.
Et voilà saint Fiacre avec le trottin en marche vers la rive gauche, remettant l'ouvrage aux pratiques et s'arrêtant dans les magasins.
Saint Fiacre ne s'ennuyait pas ; il trouvait même plutôt plaisant, lui pépiniériste et jardinier, de vendre des rieurs artificielles.
Au Luxembourg, devant la grille, le moment vint de se séparer.
— Écoute, mignonne, dit saint Fiacre, puisque tu m'as si bien conduit, adresse-moi une demande. Je te promets de l'exaucer sur l'heure, à la condition, toutefois, qu'elle rentre dans mes attributions.
— Grand saint, répondit la fleuriste, à la fin cela vous agace, toute fleuriste que Ton soit et contente de son métier, de ne voir jamais que fleurs en papier, en satin ou en mousseline.
J'ai, depuis ce matin, une fringale de fleurs vivantes, frissonnantes, qui sentent bon leur odeur de terre et de rosée ; or, comme malheureusement, à la boutique, le patron ne
nous donne congé qu'un pauvre dimanche sur trois, il me reste quinze longs jours avant qu'il me soit permis d'aller au bois — car, d'ici là. tout va éclore — faire cueillette de lilas. Si donc vous pouviez, grand saint Fiacre...
Saint Fiacre avait compris ; saint Fiacre, d'un geste solennel, leva deux doigts, et le jardin tout d'un coup se trouva fleuri, avec des merles sur les gazons, des couples de pigeons-ramiers roucoulant en haut des platanes.
Et voilà pourquoi, conclut Philémon, grâce au souhait de la fillette, le printemps, comme tantôt je le disais, est toujours, à Paris, en avance d'un bon demi-mois !
Philémon triomphait, m'humiliant de son triomphe.
Du reste, au milieu de ces beaux discours, l'heure des trains était passée. Je renonçai provisoirement à toute partie de campagne? et remerciai Philémon.
Chacun a ses jours de philosophie mélancolique. Dites-vous, par exemple, un lendemain d'émeute ou de fête populaire, que depuis six mille ans et plus de durs travaux et de combats, lorsque la nature enfin vaincue semble près de livrer ses secrets aux sciences victorieuses, nous ne sommes pas pas seulement venus à bout de supprimer la misère, et soudain ce refrain fleurira sur vos lèvres :
Ah ! que Ton n'est pas fier d'être homme en regardant la tour Eiffel !
Parfjis de tels pensers m'obsèdent.
Alors, afin d'aérer un peu ma cervelle, et
pour fuir le cabinet de travail où trop délivres anciens et nouveaux, dans l'éclat frais de leur brochage comme sous le cuir rehaussé d'or pâli de leurs vénérables reliures, semblent plus cruellement attester le néant de l'effort humain, j'allume un cigare, je regarde à travers les vitres, et, si le temps paraît propice, je descends faire un tour au Luxembourg.
En cette saison, le Luxembourg, à souhait pour la songerie, se décore de grands lauriers, dont le feuillage sculptural et les rieurs d'une pourpre pâle font rêver de vallons attiques, mais aussi de hautes roses trémières dont l'élégance toute française évoque un souvenir de fêtes galantes et des visions de Watteau.
Pierre Dupont a dit ou à peu près :
Et si jamais la sagesse infinie
Inspire un coeur, c'est dans l'ombre des bois.
Or le Luxembourg, ce jardin, peut, en de certains coins, si Ton y met un peu d'imagination et de complaisance, passer pour le bois le plus touffu.
Je m'étais donc assis non loin de la fontaine. J'écoutais la chanson de l'eau qui s'égoutte à longs fils, parmi les mousses de la grotte, et j'admirais les marronniers reverdis dans le feuillage lustré desquels, lavés de la fréquente averse, les marrons, gros déjà, brillent comme des bouies d'or.
Des moineaux, eux, jouaient en bandes, s'ébouriffant entre les brindilles des arbustes et se roulant sur les gazons avec de sybaritiques frissons d'ailes. De sorte que, par pur égoïsmeetpar pitié personnelle de moi-même, j'enviai d'abord le sort des moineaux.
•Puis, élevant mon esprit à des considérations plus hautes, je me demandai pourquoi tout le monde sur terre n'est pas heureux comme les moineaux, et pourquoi ces bipèdes emplumés de gris jouissent d'une félicité refusée si injustement jusqu'ici au bipède sans plumes du sophiste.
Le charmeur d'oiseaux arriva. De tous côtés, les moineaux s'empressèrent. Ceux qui prenaient le soleil dans les branches descendirent avec des cris joyeux ; et les maraudeurs, toujours cà rôder près du petit lac, au-
tour des minuscules cabanes, en oublièrent de chiper la pâtée aux canards.
Lui, le charmeur, immobile pour ne pas les effaroucher, et pareil, avec sa barbe blanche, à un Dieu de marbre, tenait entre le pouce et l'index une mie de pain parcimonieusement mesurée.
Les moineaux pourtant gardaient leurs distances.
Mais le bon vieux, le charmeur est invariablement un bon vieux ! feignit de jeter la mie en l'air. Ce fut une folle envolée. Cela fit se rabattre à terre les moineaux. Ravie aussitôt, emportée au loin, d'autres mies soudain lui succédèrent ; et, les moineaux ainsi alléchés, le bon vieux, po'.ir varier ses exercices, garda malicieusement la mie de pain entre les doigts, pendant qu'un moineau plus hardi, en l'air suspendu, palpitant des ailes, partagé entre la crainte et le désir, essayait, seul, de la gober.
Il la goba, ce fut le triomphe !
Sur quoi le bon vieux, ses vœux accomplis, émietta tout le petit pain dans une distribution définitive et généreuse.
Ainsi, me disais-je, ému de l'aventure, les moineaux, ceux de Paris du moins, ne connaissent pas la misère.
Ils ont bien l'hiver ! Mais un mauvais moment est bientôt passé ; et, sans compter la large aumône des charmeurs, on trouve toujours çà et là parmi les ramures quelques graines d'arrière-saison, du pain sur les balcons, dans les cours de collège, et, au besoin, l'humble grain d'avoine par les rues, après le passage des chevaux.
D'ailleurs, si parfois les moineaux souffrent, ils'souffrent fraternellement. Ils n'en voient pas d'autres se gaver tandis qu'eux-mêmes crèvent de faim ; et leur misère, si misère il y a, n'étant pas rendue vraiment cruelle par le sentiment de l'inégalité, ne peut pas s'appeler misère.
On ne doit pas être présomptueux en ses jugements.
Le hasard se chargea de me donner une leçon en me prouvant que si nous n'avons pas su abolir chez nous la misère, les moineaux n'y ont pas réussi davantage, à supposer même qu'ils aient essayé.
Une fillette, assez jolie, venait de remplacer le bon vieux, car, chose à remarquer ! par un touchant contraste, les moineaux ont pour eux non seulement la bonté des vieux, mais encore le cœur des fillettes.
Modiste évidemment, modiste ou couturière, ses yeux ni bleus ni noirs reflétaient l'ingénue clarté par où se dénoncent les Montmartroises.
Oui ! le type de toutes celles qui, de douze à quinze ans, trottant, leur carton au bras, par les rues, s'arrêtent pour caresser un chien perdu ou pour distribuer devant les stations un peu de sucre aux chevaux de fiacre.
Son manège m'intéressa.
Elle émiettait le pain avec un soin jaloux, doucement, choisissant la place. Son visage, rieur cependant, se contractait parfois sous une impression de colère. Je crus deviner qu'elle avait un moineau favori et qu'elle était fâchée quand les autres, en nombre, lui prenaient sa part.
— «Ah ! Monsieur, fit-elle en me voyant approcher, les vilaines bêtes ! C'est méchant, qu'on dirait des hommes. Sans moi, et si je
LE MOINEAU BOSSU 2o
n'y prenais garde, il y a longtemps, pour sûr, que Bosco serait mort de faim.
— Qui ça, Bosco?
— Eh bien ! donc, le moineau bossu. Regardez-.le, ce pauvre diable ! »
Parmi la bande des moineaux, en effet, j'aperçus un moineau infirme, le dos envoûte, ne se mouvant que d'une pièce. Son cou était ankylosé, sa tête était atrophiée, et son œil offrait ce mélange de résignation et de tristesse commun chez les êtres faibles et souvent battus.
— « Si, au moins, ils en laissaient un peu pour mon Bosco?... Ah! ben, ouiche : les brigands s'entendent pour l'assommer à coups de bec quand il approche. C'est à grand'peine, en les effrayant, en y mettant de la finesse, que j'arrive à lui faire attraper une malheureuse miette sur cent. »
La fillette avait dit vrai. Ma sensibilité s'indigna au spectacle de ces scènes cruelles.
Et, quand la. bienfaitrice de Bosco fut partie, je me promis à son exemple d'émietter, pour mon compte particulier, le
plus de paiPi que je pourrais, en attendant l'heure, hélas ! encore lointaine, où la justice régnera chez les hommes et chez les moineaux.