‹ Friquettes et friquetsChapitre 5 sur 28 · LES TROIS MERLES · texte numérisé non relu

LES TROIS MERLES

Un coin du Luxembourg que j'aime pardessus les autres est le morceau de jardin qui s'en va de la rue Bonaparte à la nouvelle pépinière où M. Jolibois, sécateur en main, émonde et dirige ses arbres avec les soins attendris d'Alcinoiis, et où défunt M. Hamet, roi dans son rucher, m'enseigna les mœurs des abeilles.

Peut-être cette prédilection me vient-elle au souvenir des jours heureux de la jeunesse quand j'habitais — un peu haut, par exemple, et plus près des toits squammés de fine ardoise que du pavé moussu de la cour d'honneur — Fhôtel seigneurial de Clermont-Tonnerre en compagnie de Francis Enne, mort en Algérie presque ignoré, et qui fut pourtant,

par quelques nouvelles de si pénétrante réalité, l'ingénu précurseur du naturalisme.

L'ancienne pépinière des Chartreux existait alors et l'infâme Empire, par haine du pays Latin — ainsi le croyions-nous du moins — n'avait pas encore prolongé la rue Bonaparte à travers ses bosquets de lilas et ses sentiers tournants dont la solitude, jadis monastique, se faisait maintenant complice de maint juvénile roman d'aTour. De sorte que, in accoudant à ma fenêtre, le matin je voyais passer, enlacés, les Cosettes et les Marius, les Rodolphes et les Musettes ; et que, le soir, les grilles du jardin fermées, j'avais pour moi seul, ou à peu près, toute la fraîcheur des feuillages et toute la chanson des rossignols.

Dans le coin du Luxembourg que j'aime, quelque chose — malgré les arbres abattus, les plates-bandes saccagées et le grand massacre d'il y a trente ans — quelque chose néanmoins persiste de ce passé évanoui.

En effet, rien ici ne rappelle la monumentale ordonnance dont plus loin, au voisinage du Palais, s'enorgueillit le royal jardin : lac de marbre où le plumage argenté des cygnes

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