LES TROIS MERLES
s'eraperle sous la flottante averse d'an jet d'eau ; fontaine mythologique et noblement moussue ; effigies de poétesses et de reines s'alignant blanches sur leur piédestal le long des terrasses à balustres ; parterres brodés, orangers centenaires ; majestueuses perspectives que décorent des colonnes légères, et au bout desquelles s'aperçoivent, vagues dans la brume ou le soleil, le Panthéon, l'Observatoire...
Tout ici, au contraire, marque un doux effort, chez les plantes et chez les arbres, pour redevenir, comme jadis, agreste, accueillant, familier. C'est un régal particulièrement délicat pour le gourmet de solitude et de nature que de flâner ainsi, une heure ou deux, quelque clocher tintant au loin, mais tranquille mieux qu'en plein bois, au moment où Paris s'éveille.
Quand le temps le permet, je n'y manque point ; et mille menues observations, mille découvertes délicieusement inutiles viennent chaque fois me récompenser de la violence faite à ma paresse.
Il y a là, dans le gazon rare — car à cause
de l'ombre des arbres, ce gazon n'a rien de l'aspect gras et cultivé des ordinaires pelouses, et la terre se voit entre ses brins — un beau hêtre à feuilles luisantes, quelques saules marsault finement argentés, des cytises, des chèvrefeuilles ; toute une végétation bocagère de grands buis au parfum amer, où se nouent, à la saison, ces graines bizarres, joie de notre enfance ! qui rappellent en minuscule les marmites à trois pieds qu'emploient les bohémiens pour cuire leur soupe le long des routes ; de jeunes chênes maigres, comme ceux des taillis, et le tronc doré de lichens avec des crevasses où les oiseaux nichent, un groupe de marronniers géants dont les branches basses, s'étalant horizontales, jettent, sur le sol, poétiquement, un mystère d'antique châtaigneraie.
L'œil y est encore réjoui et 1 imagination ramenée à la vie des champs par un papillon qui passe, une brindille qui se relève en fouettant l'air au départ brusque d'un moineau, et par les lignes d'herbe fauchée, menue comme du tabac d'Orient, qui strient autour des endroits ombragés le gazon plus dru des pelou^
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Mais le poète ou l'amoureux trouvera un retrait tout à fait charmant sur les rives du petit lac, centre de la verte oasis qui, entre une maison de garde enfouie sous l'assaut des lierres et l'orangerie transformée en Musée, occupe l'angle nord-ouest du Jardin.
On ne rencontre là jamais personne, sauf un planton mélancolique, en grande tenue de planton, avec la giberne astiquée, le bidon couvert de drap bleu, le gobelet de fer en bandoulière, qui, surveillant je ne sais quoi, et songeant peut-être à son village, contemple tout le long du jour le décor doucement rustique, où, comme trace de civilisation, n'apparaît qu'une Vénus Anadyomène, très vieille d'ailleurs et pareille, sur son fût de colonne, à ces déesses qui verdissent au fond des parcs abandonnés. C'est, au milieu de l'île, un antique saule pleureur qui, depuis longtemps, n'a plus la force de pleurer, ébranché, foudroyé, en train de mourir , et dont les rameaux noirs , tourmentés de mutilations innombrables, se détachent en silhouette, dans un nuage de vague verdure ; c'est un aubépin, riche parent mais proche parent du modeste
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aubépin des haies ; un tilleul, végétal phénomène dont le tronc, d'abord lisse et droit, se renfle soudain à un mètre, ainsi qu'un vase monstrueux, d'où jaillissent en bouquet régulier une douzaine de maîtresses branches ; un catalpa étoilant le gazon du semis de ses fleurs violettes ; et le rocher au bord du lac enveloppé de chèvrefeuilles, et le filet d'eau jaillissante qui, menant dans l'ombre son doux bruit, anime le frais paysage d'un murmure de source au fond des bois, d'une chanson de nymphe oubliée.
Parallèlement au planton, l'autre jour, je suivais donc ma rêverie, fort intéressé par les jeux bruyants des moineaux, la descente silencieuse des ramiers et les exercices des canards, les uns boitillant dans l'herbe qu'ils broutent, les autres devant leur cabane, se battant les flancs des deux ailes, comme font des deux bras les cochers parisiens quand le froid les gagne, et d'autres plus sages pourchassant sur le lac les femelles, ou plongeant, leur derrière pointu hors de l'eau, ce qui les fait ressembler, vision falote, à des pains de sucre qui flotteraient.