FROCIIOT MEMBRE DE L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE
Discours de Frochot à la communauté d'Aignay-lo-Duc, le 13 mars 1789.
« Messieurs,
« La France apprête en ce moment un grand spectacle à « l’univers. Ce vaste royaume dont les puissances de l’Eu- « rope et du reste du monde enviaient naguère la splendeur, « alarmé tout à coup de la situation embarrassante de ses « finances , des variations de son crédit, de l’affaiblissement « de son commerce , et de la surcharge déjà excessive de « ses impositions, semble peut-être à nos rivaux avoir atteint « ce dernier période de gloire au delà duquel il n’est plus « qu’à descendre.
« C’est au milieu de cette crise fatale que les états géné- « raux de la France vont être assemblés; mais c’est là que « nous apprendrons à ces nations jalouses ce que peut pour « sa régénération la volonté ferme et constante d’un grand
FROCIIOT
« peuple. C’est 15 , c’est dans cet heureux rapprochement du « monarque et du peuple, que Louis XVI, ce prince si digne « de gouverner une nation libre, connaîtra lui-même pour la « première fois l’étendue de sa véritable puissance et qu’il « en éprouvera tous les charmes. C’est là enfin que nous « nous montrerons véritablement animés de l’amour de la « patrie et jaloux de maintenir dans tout son éclat l’honneur « et la gloire du nom français.
« Mais ce n’est pas seulement, Messieurs, pour aviser aux « moyens de rétablir l’ordre dans les finances du royaume « que Sa Majesté nous appelle auprès d’elle. Sa bonté pater- « nelle s’étend encore à d’autres soins.
« Elle veut établir un ordre constant et invariable dans « toutes les parties du gouvernement qui intéressent le bon- « heur de ses sujets et la prospérité de son royaume.
«Son cœur, déjà ému du tableau d’une partie de nos « misères, veut encore les connaître mieux; il nous presse « de déposer dans le sein de sa justice nos plaintes et nos « doléances , de manière que, par une mutuelle confiance cl « un amour réciproque entre le souverain et scs sujets, il « soit apporté le plus promptement possible un remède « efficace aux maux de l’État, et que les abus de tout genre « soient réformés et prévenus par de bons et solides moyens.
a Vous vous apercevez sans doute , Messieurs , que je « vous retrace ici les expressions touchantes que nous avons « lues dans la lettre de Sa Majesté pour la convocation des « états généraux.
« Ah! sans doute, le roi qui se montre avec une telle fran- « chise l’ami du peuple a bien le droit de se reposer aussi «sur cette confiance mutuelle, sur cet amour réciproque « sans lesquels aucun bien n’est possible I « Ah ! sans doute, la justice est sur le trône, et l’humanité
« y siège auprès d’elle; mais, Messieurs, est-ce assez de vou- « loir le bien pour pouvoir l'opérer ? Avec quelle rapidité la « pensée se reporte de l’espérance à la crainte !
a Louis XYI veut rendre heureux son peuple; mais si nos « plaintes ne lui étaient connues qu’imparfailement , si elles « étaient étouffées par le crédit de ces agents subalternes « intéressés à la propagation des abus dont nous deman- « derons la réformation ; si ces hommes que nous avons « vus marcher parmi nous sous l’étendard du patriotisme « n’osaient cependant à la face de la nation défendre nos « droits avec la même énergie; si l’aspect des gens puissants « contre lesquels ils auront peut-être à lutter les rendait « interdits, si enlin quelques considérations particulières « pouvaient altérer leurs suffrages lorsque notre destinée « reposera dans leurs mains, alors, Messieurs, que rcsterait- « il à faire à la sollicitude de ce père commun qui nous « rassemble autour de lui pour connaître nos maux et y « remédier? Que deviendrait ce grand projet formé dans « sa sagesse d’être heureux de notre félicité , et cette flat- « leuse espérance que nous avons conçue d’être heureux « par ses soins?
« Je crains de m’arrêter trop longtemps sur ces réflexions « douloureuses : mais l’expérience ne nous a que trop appris, « en effet, ce que peut sur les hommes faibles ou ambitieux « l’idole du crédit et de l’autorité, et combien, soit qu’ils « en espèrent , soit qu’ils la craignent, ils sont prêts à lui « sacrifier leurs plus chers intérêts.
« C’est donc principalement du choix de ceux qui vous « représenteront à la .grande A ssemblée nationale que dé- « pend le succès de nos demandes; et puisque c’est ici que « nous devons nommer ceux d’entre nous qui concourront à « l’élection dans l’assemblée générale du bailliage, ceux qui
FROCHOT
« seront chargés d’y présenter nos cahiers de plaintes et « doléances, réfléchissons combien il nous importe que ces « députés particuliers soient dignes de notre confiance et « exempts de tout intérêt opposé au vœu général qui nous « rassemble aujourd’hui. »
Ainsi parlait Nicolas-Thérèse-Benoist Frochot, prévôt royal et président de l’assemblée de la communauté d’Aignay-le- Duc, le vendredi 13 mars 1789.
Naissance de Frochot. — Ses études. — Son mariage. — Frochot notaire et prévôt royal à Àignay-le-Duc. — Son élection à l'Assembléo constituante.
Frochot était né à Dijon en 17G1. Des spéculations malheureuses avaient ruiné sa famille. De cruelles infirmités avaient arraché son père à la carrière du barreau. Il sentit de bonne heure l’aiguillon de la nécessité. 11 fit son droit et entra dans l’étude d’un notaire nommé Chrcsliennot. A vingt-quatre ans, il s’éprit d’une fort belle personne, fille de M. Petit, notaire à Aignay-le-Duc, et sœur d’un procureur au parlement de Paris. Il sut lui plaire, l’épousa, quitta Dijon et se fixa à Aignay, où les charges de prévôt royal et de notaire se trouvaient vacantes. 11 les acquit l’une et l’autre vers 1785. Par l’autorité de son caractère et de sa situation, par sa droiture, sa fermeté, son esprit de conciliation et la vivacité de ses opinions libérales, il devint bientôt l’arbitre du pays.
Quelques jours avant la convocation des états généraux, le 18 janvier 1789, les corporations de la ville de Dijon
adressèrent une requête au roi touchant l’organisation des étals particuliers de la province de Bourgogne. Cette requête fut adressée à la communauté d’Aignay-le-Duc. Le 9 février, sur les conclusions de Frochot, qui seul prit la parole mais la garda longtemps, les habitants du bourg d'Aignay et les délégués des villages voisins confirmèrent ladite requête. Le procès-verbal de cette séance et le discours de Frochot furent imprimés et répandus dans les campagnes. Le moment des élections approchait.
Un mois après, le vendredi 13 mars, Frochot, en sa qualité de prévôt royal, ouvre et préside l’assemblée de la communauté d’Aignay. Il prononce le discours dont on vient de lire les principaux passages. 11 fait approuver les cahiers de doléances qu’il a rédigés, et par acclamations est nommé député du bourg d’Aignay-le-Duc à l’assemblée électorale du bailliage de la Montagne. C’était un premier pas. Le 15, il arrive à Châtillon. Sous prétexte d’entendre une messe d’actions de grâces et secondé par le sieur Benoist, notaire à Frolois, il convoque dans l’église des Capucins les députés des communautés rurales; mais, la messe terminée, il excite dans une adroite allocution les passions de scs auditeurs, et démontre sans peine que le tiers état doit être représenté par des habitants de la campagne et non par des habitants de la ville. Frochot touchait au but. Le 19 mars, trente-trois commissaires sont chargés de dresser les cahiers du bailliage. Frochot dirige la délibération, qui dure du jeudi 19 au lundi 23. Le tiers état s’arrête devant la royauté, qu’il maintient et respecte, mais il demande le retour périodique des états généraux, le vote par tête et non par ordre, le consentement indispensable de ces mêmes états à tout impôt et à toute mesure de finance, la responsabilité des ministres, et partant l’irresponsabilité du roi, l'abolition des lettres de
FROCHOT
cachet, la liberté de la presse, l’inviolabilité du droit de propriété, la rédaction d’un code civil, criminel et commercial, l’égalité de la justice, l’abolition des justices seigneuriales et des tribunaux d’exception, la suppression des corvées et de certains droits féodaux.
Les cahiers lus et l’appel des électeurs fait, on procéda, le 25, à l’élection d’un député aux états généraux. Frochot réunit tous les suffrages. « On s’arrêta, écrivit M. de Bruère, lieutenant général du bailliage, à la cent quarante-etunième voix : car, sans cela, il les aurait toutes eues. » Comme le roi avait accordé au tiers état deux députés, on ouvrit un nouveau scrutin qui donna la majorité au sieur Benoist, avocat et notaire à Frolois. De son côté, la noblesse, présidée par le bailli d’épée, Lefebvre de Saint-Mesmin, avait élu le comte de Chastenay-Lanty, et le clergé, présidé par l’abbé de la Luzerne, Le Couturier, curé de Salives. Le 26, les trois ordres se réunirent, et les quatre députés du bailliage de la Montagne prêtèrent serment.
Les élections avaient été enlevées dans un mouvement d'opinion publique. Les candidats, soutenus parle bailli et le lieutenant général du bailliage, n’avaient pas même eu les honneurs d’une lutte. MM. de Saint-Mesmin et de Bruère cherchèrent à se venger. M. de Bruère écrivit à M. de Barentin, garde des sceaux, pour demander l’annulation des élections du tiers étal. 11 se fondait sur l’inexpérience et la pauvreté des deux députés. Frochot comptait vingt-huit ans cl Benoist trente-six ; d’autre part, Frochot possédait à peine dix mille livres : « et il est à craindre, disait Bruère, que les communautés ne se mettent à contribution, dans l’aveugle enthousiasme qu’il a su leur inspirer. » En même temps, une lettre anonyme venait habilement soutenir ces dénonciations. L’auteur ne ménageait ni M. de Chastenay-Lanty,
ni ic curé de Salives; mais il poursuivait Frochot et Benoist des plus odieuses diffamations. «Il serait désirable, disait-il, que toutes les élections du bailliage de la Montagne fussent annulées, et les secrétaires des trois ordres autorisés à porter les cahiers à Paris et à remplacer les députés.» M. de Chastenay-Lanty n’hésita pas à prendre la défense et la responsabilité des élections. Il était de ces nobles qui eussent réuni toutes les voix du tiers état s’il n’eût été choisi par son ordre. Il était libéral, de bonne foi, aimant le progrès, le plus galant homme dans un salon, le père des pauvres dans son pays. Il écrivit à M. Necker. Il lui peignit l’état de l’opinion publique en Bourgogne, lui dénonça les intrigues de MM. de Saint-Mesmin et de Bruère, et le pria d’intervenir auprès de M. de Barentin. Toutes les élections du bailliage de la Montagne furent reconnues valables. Frochot retourna à Aignay, mit ordre à ses affaires et partit pour Versailles.
Frochot à Versailles. — Procession du 4 mai. — Séance royale. — Discours inédit de Mirabeau, rapproché des cahiers de la communauté d’Aignayle-Duc. — Attitude de Frochot pendant la lutte du tiers état contre le clergé et la noblesse. — Serment du Jeu-de-Paumc. — Séance royale du 23 juin.
Le 4 mai , un soleil splendide éclairait la procession des états généraux. On était en 1789 : on aurait pu se croire en 1614. A travers les rues de Versailles décorées de magnifiques tapisseries, s’avançaient au son de la musique royale les trois ordres revêtus des costumes consacrés par le cérémonial de France : le tiers état d’abord, en habit, en manteau , en culotte noire, les bas noirs, un chapeau noir, pas d’épée ;
FROCHOT
la noblesse, en habit de soie noire avec la veste de drap d’or, le manteau de soie brodé d’or, des bas blancs, la fraise de dentelles, un chapeau à la Henri IY garni de plumes blanches, l’épée au côté; puis le clergé, les cardinaux en chape rouge , les évêques en camail et soutane violette ; enfin la cour, la reine, le roi. L’ancien régime passait : mais à peine le cortège eut-il envahi l’église de Saint-Louis qu’il s’agita dans une confusion tumultueuse. Une lutte s’engage. Le tiers état dispute bruyamment les places réservées à la noblesse et au clergé. « Il semblait, dit un témoin oculaire, qu’il y eût déjà un parti pris pour subvertir les bases de la monarchie française (1). »
Et en effet, chaque incident ramène le prétexte d’une usurpation nouvelle ! Le lendemain , au fond de la grande salle de Versailles, sous un dais éblouissant, s’élève l’estrade royale. Le roi est sur son trône. Suivant l’usage , à droite le clergé , à gauche la noblesse, au fond le tiers état ; mais, suivant l’usage aussi, le tiers état doit rester découvert. D’un seul geste, il se couvre (2). «L’Assemblée, établie pour faire des lois, avait prédit Mirabeau, n’en voudra pas recevoir du maître des cérémonies (3). »
Sinistre présage! Louis XYI ouvre la séance avec un accent de sincérité et de grandeur. M. de Barentin l’anime avec des effets oratoires. M. Necker la prolonge avec une fatigante monotonie. Debout, il achève, il module sa dernière phrase , il n’a pas déposé sur la table le cahier qu’il tient à la main. Du sein du tiers état un homme se lève : Louis XVI l'aperçoit et se lève en même temps; l’Assemblée
(1) Journal du baron de Gauville. Paris, 1864, p. 5.
(2) Alex. Lameth. Hist. de l'Assemblée constituante. Paris, 1828, t. I, p. 4. — Em. Toulongcon, Uist. de France, Paris, 1801, t. 1, p. 22.
(3) Mirabeau. Première lettre A ses commettants. Post-scriptum.
se lève à son tour, et les cris de vive le roi! étouffent la voix du comte de Mirabeau! Quelle est cette audace? Quelle est cette violation nouvelle des lois de l’étiquette? Que voulait faire, que voulait dire le comte de Mirabeau? Il voulait, et la cour en était prévenue (1), il voulait déposer aux pieds du trône une humble supplique, et, par une démarche aussi hardie que prévoyante, faire discuter et résoudre, séance tenante, la grande question de la vérification des pouvoirs en commun.
« Sire, (,)
« Vos fidèles communes supplient Votre Majesté de faire « délibérer, préliminairement à toute séparation de cette «assemblée, si les membres qui la composent doivent se « diviser. Réunis par votre autorité, Sire, nous offrons la « représentation nationale, autant du moins qu’une convoca- « tion provisoire peut la donner. Présidés par Votre Majesté, « nous avons, et nous avons seuls, le droit de régler la forme « de nos délibérations; mais, Sire, vous avez incontestable- « ment celui d’empêcher que cette grande question : Ijes « ordres doivent-ils se séparer ou rester unis? soit résolue « avant d’être jugée. Elle le serait, Sire, si vous souffriez « que nous commençassions par nous séparer. L’état natu- « rel de toute assemblée est, évidemment, la réunion de
(1) Pap. Frochot.
(2) Pap. Frochot. Cette pièce existe en double exemplaire. Le brouillon est entièrement de la main de Mirabeau. La copie, qui devait probablement être déposée sur la table des ministres, est simplement datée et signée par Mirabeau. Snr la chemise qui renferme ces deux pièces, Frochot a écrit : « Discours préparé pour le jour de l'ouverture des états généraux. Il ne fut pas prononcé. Le roi s’y attendait, et aussitôt que les ministres eurent fini de parler il se leva et rompit la séance. » Parmi les raisons qui ont forcé Mirabeau à garder le silence, peut-être faut-il ajouter les murmures qui l’accueillirent à son entrée dans la salle des états généraux.
FROCHOT
« tous scs membres : ils sont essentiellement unis tant qu’ils « ne se séparent pas. Pour décider s’ils se sépareront, il fai- « lait certainement les réunir, mais certainement aussi il « serait plus qu’étrange de les séparer pour savoir s’ils res- « teront unis.
«Sire, les communes vous doivent la loi solennelle de « bienfaisance et d’équité qui a placé enfin la nation dans « les états généraux , et mis du moins en balance les pri- « viléges de quelques classes avec les droits de tous les « Français. Achevez votre ouvrage, ô Prince magnanime! «vous avez eu la haute pensée, le sentiment vertueux « de soumettre votre prérogative même à la discussion de « ce peuple, de qui tout pouvoir émane sans doute, mais « dont les acclamations vous donneraient le sceptre si déjà « vous ne le possédiez. Pourriez-vous hésiter à faire exami- « ner par ce même peuple les réclamations hautaines de a certains privilégiés qui voudraient préjuger une question a sur laquelle la volonté générale peut seule prononcer? Ne « confiez pas aux préjugés des ordres ce qui doit être réglé « par la raison de tous! Ne hasardez pas le fruit de la plus « belle action de votre règne! Ne rejetez pas le seul moyen « que vous ayez de connaître l’opinion , le vœu vraiment « national ! Il est digne de Votre Majesté de craindre d’influer « par sa présence sur nos délibérations; mais si l’on est par- « venu à élever quelques doutes dans son esprit sur la justice « de nos demandes , les communes supplient Votre Majesté « de permettre que cette grande discussion qui va décider « du sort de cette Assemblée et peut-être de la monarchie « soit débattue devant vous. Vous discernerez bientôt alors « de quel côté sont la justice, la vérité, les bonnes inten- « lions, le zèle pour le trône et l'amour pour votre personne « sacrée.
« Je laisse ma supplication par écrit aux pieds du roi, et je « demande acte de la réquisition que je fais, qu’elle soit « insérée dans le procès-verbal de l’assemblée.
« Aux états généraux, le cinq mars mil sept cent quatre- « vingt-neuf.
« Le comte de Mirabeau. »
Personne ne se faisait illusion sur la gravité des premières démarches et l’importance des premières solutions. Vérifier les pouvoirs en commun, c’était préjuger la question du vote par tête : voter par tête et non par ordre, c’était donner la majorité au tiers état; donner la majorité au tiers état, c’était ruiner les privilèges : ruiner les privilèges, c’était faire la révolution. Sur tous ces points, le tiers était unanime. Ce n’était plus un ordre, c’était un homme. Cette supplique, dont le roi avait prévenu l’explosion par un départ précipité, résumait si bien l’opinion du tiers état qu’on la trouve pressentie, annoncée, demandée par les cahiers de la communauté d’Aignav-le-Duc. « Les commissaires procéderont ensemble, avait écrit Frochot, à l’examen des titres d’admission qui leur seront remis par les députés des différents ordres » ... « 11 faut, et il est d’une nécessité absolue, avant de prendre séance pour délibérer sur aucun autre objet aux états généraux de 1789, que les deux premiers ordres signent la pétition du tiers état concernant l’opinion par tête; cette matière a été tellement approfondie qu’il ne reste rien à dire par le tiers état, ni à répondre par les deux autres ordres. Il ne faut plus au tiers état que conserver sa fermeté et être inébranlable sur cet article fondamental de la constitution (1). »
Ce n’est pas le lieu de retracer jour par jour l’histoire
(1) Pap. Frochot.
FROCHOT
do celle lutte de six semaines où le tiers état triomphe des résistances de la noblesse, des ruses du clergé et des indécisions de la cour; mais il nous faut marquer ici l’impression profonde, la séduction pour ainsi dire irrésistible qu’exercent dès l’abord sur Frochot l’éloquence et la personne elle-même de Mirabeau. Au milieu des motions et des adresses, des négociations et des voles , des discoure et des arrêtés qui se succèdent comme des escarmouches avant une grande bataille, Mirabeau apparaît comme le chef invisible de l'assemblée. « Dans les ordres privilégiés, écrit-il à ce moment même , on dit que c’est mon insidieuse et funeste éloquence qui acharne les communes; dans les communes, on dit que par trop de zèle je perdrai la chose publique. Là, on cabale; ici , on intrigue ; partout je suis le point de mire de la calomnie, et je vais mon chemin (1). » Mais en allant son chemin, Mirabeau allait la tête haute, la démarche altière, la voix et le geste du commandement. Frochot le suivait.
Deux fois pourtant, du 5 mai au 23 juin, deux fois ils se séparèrent. Le 29 mai, le roi ayant ordonné que les conférences entre le clergé et le tiers état fussent reprises, Mirabeau proposa de renouer les négociations et d’envoyer une députation au roi ; Frochot, d'envoyer une députation au roi, mais de ne pas renouer les négociations. Mirabeau croyait plus habile d’agir; Frochot, plus digne d’attendre : et pourtant les jours suivaient les jours, et le lendemain retrouvait les partis enfermés dans le cercle des prétentions qu’ils avaient élevées la veille ! 11 fallait au plus vite sortir de celte impasse. Le tiers état essaya un coup d’autorité. « 11 faut nous constituer, dit Mirabeau, nous en sommes tous d’accord; mais comment? sous quelle forme? sous quelle dénomina-
(1) Mirabeau. Lettres à Mauvilloii, p. 4(i2 et suiv.
lion ? » et il proposait : « représentants du peuple français. » Frochot avait dans les discours prononcés à Aignayle-Due, dans les cahiers du bailliage de la Montagne, qualifié les états généraux A' Assemblée nationale. Il resta fidèle au titre vague et majestueux qu’il avait choisi. Ces nuances, qui étaient dans l’expression plus que dans le fond des opinions, s’éteignaient dans l’action, s’effaçaient dans le péril. Le 20 juin, Mirabeau et Frochot, le fougueux tribun de la Provence et le tranquille député de la Bourgogne, prêtaient le serment du Jeu de Paume (1), qu'ils tenaient avec une égale fermeté à la séance royale du 23.
Le 23 juin ! quelle date et quels souvenirs! Frochot aimait à évoquer en sa mémoire les tableaux divers de cette mémorable journée : il aimait à en redire les détails, à raconter comment les maladresses involontaires du maître des cérémonies, comment la pluie à laquelle le tiers état avait été maladroitement exposé une heure durant, comment le ton arrogant du discours royal achevèrent d’aigrir et d’indigner le tiers état tout entier. Trente ans après, il entendait encore les acclamations de la noblesse et du clergé saluer le départ du roi, puis tout à coup, dans cette grande salle vide et sombre, un silence solennel tomber sur le tiers état immobile. Quelques minutes s’écoulent. M. de Brézé, le grand maître des cérémonies, regarde; il attend, il hésite, il s’approche et prononce quelques paroles d’une voix basse. « Plus haut, plus haut! crient plusieurs membres. » — « Messieurs, reprend-il, vous avez entendu les ordres du « roi. » Bailly répond : « Je ne puis séparer l’Assemblée « sans l'avoir consultée. » M. de Brézé : « Est-ce là votre
(1) Procès-verbal des séances de l’Assemblée nationale, Paris, 1791, in-4°, p. 38 et 39.
FROCHOT
« réponse?» — « Oui, monsieur, réplique Bailly. » — «Oui «monsieur, reprend Mirabeau avec emportement, nous « avons entendu les intentions qu’on a suggérées au roi , et « vous, qui ne sauriez être son organe auprès des états « généraux, vous qui n’avez ici ni place, ni voix, ni droit « de parler, vous n’êtes pas fait pour nous rappeler son « discours. Cependant, pour éviter toute équivoque et tout « délai, je vous déclare que si l’on vous a chargé de nous « faire sortir d’ici, vous devez demander des ordres pour « employer la force. Allez dire à ceux qui vous envoient « que nous sommes ici par la puissance du peuple, et que « nous ne quitterons nos places que par la puissance des « bayonnettes. » Aces mots, et comme un seul homme, le tiers état se lève. M. de llrézé recule interdit (1). Ainsi la royauté stupéfaite reculera devant l’Assemblée nationale sans combattre et sans comprendre.
Premières relations de Mirabeau et de Frochot. — Journées des 5 et 6 octobre. — Exil du duc d'Orléans. — Véritable rôle de Mirabeau dans cette affaire. — Projet inédit de dénonciation. — Conseils de Frochot. — Motion du 7 novembre.
Les événements se pressaient avec une effrayante rapidité. Mirabeau s’emparait à tout moment de la tribune et imposait à ses amis et à ses ennemis la crainte de son audace et l’étonnement de son talent. Frochot écoutait. Il ne voulait être d’aucun parti, si ce n’est du parti de ses cahiers. Il se
(1! Mém. de Mirabeau, t. VI, p. 38, et Pap. Frochot.
tenait soigneusement à l’écart de toutes les intrigues : mais l’isolement même auquel il se condamnait le rendait plus propre qu’aucun autre à subir l’ascendant d’un Mirabeau. Ardent quoique timide, résolu quoique discret, Frochot devait naturellement, après la réplique du 23 juin, après l’adresse au roi pour le renvoi des troupes, après le discours sur l’inviolabilité des lettres et la banqueroute, s’attacher à celui qui se montrait de jour en jour le plus éloquent interprète de ses intimes convictions.
Les journées d’octobre arrivèrent. Quand un événement est obscur, chacun prétend l’expliquer. On voit des complots flans des mouvements, des calculs dans des hasards, l’action des hommes dans l’enchaînement des faits. Les uns imputaient la marche subite de la populace de Paris et la sanglante invasion du palais de Versailles à la cherté du pain, à la misère du peuple, à des excitations anarchiques; les autres, au banquet des gardes du corps, aux imprudences de la cour, aux projets de contre-révolution. Entre ces deux courants d’opinions contraires, coulait à grand bruit le torrent des récriminations personnelles. Mirabeau est coupable : il a harangué les femmes du peuple! La Fayette est coupable : il a dormi pendant le massacre des gardes du corps ! Le duc d’Orléans est coupable : la foule a hurlé des cris en son honneur !
On s'aperçut bientôt que La Fayette avait seul grandi dans ces funestes journées. Le roi prisonnier, la cour éperdue, le gouvernement sans défense s’étaient laissés conduire à Paris, sous la protection des gardes nationales et de leur général en chef. L’assemblée avait juré de suivre le roi dans la capitale de la révolution, confiant hardiment ses destinées à celui qui représentait l’ordre et la force publique. La Fayette avait reçu de l'anarchie une véritable dictature. 11 s’empressa
IG