‹ Frochet, préfet de la SeineChapitre 3 sur 38 · FR0CI10T · texte numérisé non relu

FR0CI10T

de raffermir. Son principal intérêt comme son premier soin fut d’écarter de lui, et de rejeter officiellement sur un autre, l’odieuse responsabilité des journées d’octobre. Personne n’était plus liai par la cour, personne n’était plus gênant pour La Fayette que le duc d’Orléans; personne, avec une plus riche indépendance et une plus redoutable popularité, ne pouvait être sacrifié avec plus d’éclat et d’avantage. La victime était désignée : on l'immola.

Le duc d’Orléans et La Fayette se rencontraient parfois dans les salons de madame de Coigny. Ils s’y rencontrèrent de nouveau sur l’ordre du roi. La Fayette fut sec, dur et impérieux : « Votre présence, dit-il au duc d’Orléans, est un obstacle à la paix publique. On abuse de votre nom pour exciter le désordre. Vous avez de grandes relations en Angleterre, vous y servirez utilement la France. Partez (1). » Partir, c’était donner prise aux soupçons, s’avouer dangereux, s’accuser coupable. Le duc d’Orléans se défendit, mais

(1) Il est certain que La Fayette n’avait contre le duc d’Orléans aucune espèce de preuve; mais, pour justifier sa conduite, il répandit, sur un adversaire incapable do se défendre, les bruits les plus calomnieux. On retrouve l’écho de ces bruits dans les Mém. de La Fayette, t. II, p. 357, où le duc d'Orléans semble s’accuser lui-mème, et dans une dépêche de M. de Siniolin, ministre plénipotentiaire de Russie, et datée du 19 octobre 1789 : • Il m’a « été assuré (notons que c’est la version de la cour et de La Fayette) que

* M. de Isi Fayette est venu dans la nuit du mardi au mercredi trouver

* ledit duc pour le prévenir de la découverte qui a été faite à l'IIôtel de Ville « du complot qui a amené les deux révolutions il Paris et à Versailles, dont « il a été le principal moteur. Son plan allait à faciliter le départ du roi de « Versailles, à faire éclater une guerre civile, et à se faire déclarer, par le < parti dont il.disposait, lieutenant du roi. Loin de le nier et désavouer, il « est convenu de la vérité du fait, et a dit qu'il était coupable, mais qu’il « voulait parler au roi. M. de La Fayette l'a accompagné aux Tuileries. Le « roi a admis tous les deux devant lui et a parlé au duc très-duremeul. Ce « dernier s'est avoué coupable, et plus coupable que Sa Majesté ne le pensait. > (Feuillet de Conches. louis XVI, Marie-Antoinette, etc. Paris, 1804, t. 1, p. 267.) Pour réfuter cette version, au moins en ce qui touche les aveux du duc, il suffit d’invoquer le témoignage dédaigneux , mais cette fois sincère,

si mollement qu’il parut vaincu. 11 ne l’était pas. Ses amis lui persuadèrent aisément que la résistance était un devoir. Dans la soirée, il écrivit à La Fayette qu’il se croyait obligé de rester. La Fayette lui indiqua immédiatement une nouvelle entrevue, et après l’avoir sommé de tenir sa parole, le conduisit chez le roi (1). Le prince écouta la sentence, s’excusa, balbutia, protesta et parut céder une seconde fois. 11 hésitait à voir dans son exil un acte de magnanimité : il n’osait y voir un acte de faiblesse.

Si la cour et La Fayette avaient un égal intérêt à compromettre le duc d’Orléans, Mirabeau n’en avait pas un qui fût moindre à le disculper. Au commencement d’octobre, Mirabeau était beaucoup plus près du duc d’Orléans que de La Fayette. Depuis longtemps il avait découvert dans La Fayette le républicain : il n’avait pas deviné dans le duc d’Orléans le conventionnel. Le prince lui semblait un auxiliaire utile; le général, un chef impérieux. Mirabeau n’était pas du parti du duc d’Orléans (car Mirabeau n'a jamais été que de son propre parti); mais en même temps qu’il faisait entrer dans ses combinaisons d’avenir le caractère et l’influence de son royal collègue, il entrevoyait dans l’orgueil et les préjugés de La Fayette des obstacles invincibles contre toute tentative de cordiale alliance. Les amis du duc d’Orléans n’ignoraient pas ces sentiments : le duc de Lauzun en particulier. Il se rendit chez Mirabeau et lui demanda conseil.

C’était le lundi 12 octobre. La Marck était présent. Aux

de La Fayette lui-méme. Il écrit à Mounier, le 19 octobre : « Je me suis

* expliqué nettement avec le duc d'Orléans. Le résultat de cette conversa-

* tion a été le départ du prince pour l’Angleterre; non que j’aie aucune

* preuve contre lui, car si j’en avais en, je l’aurais dénoncé ; mais il sufli-

* sait d’une inquiétude pour que j’encourageasse en lui son goût naturel < pour les voyages. » il ém. de La Fayette, t. Il, p. 410.

(1) Me'm. de La Fayette, t. II, p. 355.

FROCIIOT

premières paroles, Mirabeau embrassa d’un coup d’œil les périls de la situation. Inquiéter les amis de la liberté, isoler de plus en plus le roi, consolider la dictature de La Fayette, semer au dedans et au dehors de nouveaux germes de défiance, tel était l’effet inévitable d’un départ sans motifs, d’une condamnation sans accusation. « Mon avis, dit-il, est très-net : il ne faut pas céder. M. de La Fayette prend des airs de maire du palais qu’on ne peut supporter. Si M. le duc d’Orléans veut bien se trouver après-demain à l'assemblée, j’attaquerai M. de La Fayette et je parlerai de manière à déjouer tous ses projets (1). »

Le remords d’avoir gardé devant Louis XVI l’attitude résignée d’un coupable , la honte de s’être laissé vaincre par l’insolence de La Fayette se disputaient l’esprit du duc d’Orléans, lorsque M. de Lauzun arriva et lui rendit compte de son entrevue avec Mirabeau. Le prince retrouva quelque énergie et prévint aussitôt La Fayette qu’il ne partirait pas. La Fayette répliqua en lui assignant un troisième rendezvous chez le ministre des affaires étrangères. Que fit le duc d’Orléans? 11 obéit. M. de Montmorin parla avec beaucoup de hauteur de l’obéissance qui est due aux ordres du roi ; puis des ordres il passa aux prières, et finit par peindre sous les plus sombres couleurs les catastrophes que la popularité du duc pouvait jusqu’à un certain point couvrir et préparer. Le duc d’Orléans, épouvanté, succomba (2). Comme un décret de l’Assemblée obligeait tout député demandant un passeport à exposer les motifs de son absence, M. de Montmorin écrivit au président une lettre qui donnait à l’exil du prince l’apparence d’une mission librement accep-

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. 1, p. 127. Conférez Moniteur universel. Rapport sur les événements des S et 6 octobre, 1789, t. I, p. 590.

(2) Mém. de La Fayette, t. U, p. 355.

téc. Sans perdre une minute , un des aides de camp de La Fayette porta cette lettre à Versailles.

Pendant ce temps, le mardi, M. de Lauzun revenait chez Miralieau. Il ignorait le troisième rendez-vous donné et accepté chez M. de Montmorin, mais il le pressentait, et ne cacha pas à Mirabeau les craintes que lui inspirait F inconcevable irrésolution du duc d’Orléans. Mirabeau écrivit sur-lechamp à La Marck :

« M. de Biron sort de chez moi ; il ne part point ; il a re- « fusé parce qu’il a de l’honneur. 11 ne sait pas encore s’il « est bien sûr que les autres partiront. Le pauvre prince est « leurré ou veut le paraître par l’espoir de la quadruple « alliance. Il est chargé d’une lettre du roi pour le roi d’An- « glerre. 11 n’y a pas une preuve contre lui ; et quand il y en « aurait, il n’y en a pas. Ceci est trop impudent. Je vous l'ai « dit, cher comte, je ne courberai jamais la tête que sous « le despotisme du génie. A demain dans l’Assemblée natio- « nale. Yale et me ama (1). »

Les journées d’octobre avaient traîné le roi à Paris et devaient y installer quelques jours après l’Assemblée nationale. De Versailles à Paris, de Paris à Versailles, se croisait sans cesse une double file de voitures. La plupart des membres de l’Assemblée venait chercher des logements et pénétrer, s’il était possible, les causes encore ignorées des derniers événements. Frochot était descendu chez son beau-frère M. Petit. Comme tous ses collègues il fil une enquête, et se persuada que la disette seule avait soulevé le peuple de Paris. Ayant appris que Mirabeau était arrivé à l’hôtel de

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 363. Ce billet est daté à tort, soit par Mirabeau, soit par les éditeurs de sa Correspondance, du mercredi 14 octobre. Il est du 13, puisque Mirabeau y donne rendez-vous dans l'Assemblée nationale, le lendemain, à La Marck , et que Mirabeau parla dans la séance du mercredi 14 octobre.

FROCHOT

Malte et qu’il y était retenu par une indisposition, il alla précisément le mardi soir prendre de ses nouvelles et lui donner les renseignements qu’il avait recueillis. Mirabeau était inquiet, agité, irrité. Il porta presque aussitôt la conversation sur la tyrannie de La Fayette, et trouva dans Frochot un contradicteur respectueux mais résolu. Mirabeau ne cacha pas que, dès le lendemain, il comptait attaquer « le dictateur » dans l’Assemblée nationale. Frochot ne lui dissimula pas qu’il commettrait une grande faute en ruinant le crédit de l’homme qui avait entre ses mains et la force armée et la paix publique. « De deux choses l’une, dit Frochot : si le duc d’Orléans demeure, pourquoi accuser La Fayette d’une conduite qu’il justifiera aisément par la volonté du roi , par des considérations d’un ordre supérieur, par les secrètes nécessités de la diplomatie? Si le duc d’Orléans part, c’est-à-dire s’il se reconnaît embarrassant ou coupable, pourquoi vous faire son avocat? Votre intérêt comme votre devoir est de tendre la main à La Fayette pour résister à l’anarchie et achever la constitution. » Tel était le sens des réflexions que Frochot se permettait d’opposer à la colère de Mirabeau. Que l’on daigne comparer le billet écrit à La Marck le mardi dans la journée et le projet de dénonciation composé le mardi dans la soirée, et l’on supposera aisément que les réflexions de Frochot firent sur Mirabeau une certaine impression! 11 est évident que ce projet de dénonciation a perdu contre La Fayette les allures agressives que Mirabeau avait promises à M. de Lauzun, et qu’il tend principalement, et presque uniquement, à défendre et à dégager Mirabeau :

« Messieurs ,

« J’ai l’honneur de vous prévenir que M. le duc d’Orléans « part ou même qu’il est parti ce matin pour l’Angleterre ,

« muni d’une lettre du roi et sous le faux prétexte d’une « commission controuvée, tandis que l’on répand avec affec- « talion dans Paris et dans le royaume qu’il est l’auteur de « tous les troubles et principalement des derniers, que toutes « les preuves en sont acquises, et qu’il ne doit la permission « de fuir qu’à la clémence du roi.

« Le duc d’Orléans, Messieurs, n’est pas seulement premier « prince du sang : il est représentant de la nation , il est « membre de cetle assemblée ; il est votre justiciable en tout « sens, et dans un temps surtout où la famille royale est « sous plusieurs rapports l’objet d’une trop juste inquiète tude, il est impossible que vous fermiez les yeux sur son « absence.

« Il est évident, Messieurs, que nous sommes le jouet des « conjurés ou des calomniateurs. L’indiscipline, la fermen- « talion , les excès de tout genre sont montés à un tel point « que ce serait la plus haute des imprudences ou la plus « insigne des prévarications que de laisser amortir impuné- « ment des complots. Tout doit être éclairci, jugé, connu.

« J’ai, Messieurs, un droit plus particulier, s’il est possible, « qu’aucun de mes collègues à vous le demander. Depuis « des mois entiers on m’accuse d’être un des principaux « agents de M. le duc d’Orléans, et, pour tout dire en un «seul mot, son complice; j’ai pu, j’ai dû mépriser ces « dégoûtantes absurdités aussi longtemps qu’elles n’ont été « que le perfide passe-temps de l’envie ou de la malignité. « J’ai tâché de répondre par mes services, et j’ai regardé « toutes ces machinations comme le véritable émolument de « ma chevalerie ; mais aujourd’hui que le départ de M. le « duc d'Orléans et les motifs qu’en donnent ses ennemis « accréditent tous les bruits injurieux contre ce prince et « ceux dont on a jugé à propos de composer son parti, je

FROCHOT

« relève moi-même ces allégations, et je provoque les accu- « sateurs au grand jour.

« Je demande donc que le président se retire le plus tôt « possible vers le roi, et le supplie en votre nom de faire « revenir M. le duc d’Orléans pour reprendre immédiatement « ses fonctions, rendre compte de sa conduite si elle est a inculpée, et subir contradictoirement avec ses accusateurs, « quels qu’ils soient, le procès dont vous indiquerez l’objet, « les formes et les juges (1). »

Le lendemain, mercredi 14 octobre, Mirabeau partit de bonne heure pour Versailles. 11 rencontra sur le pont do Sèvres l’aide de camp du général La Fayette qui rapportait à M. de Montmorin le passeport du duc d’Orléans. Il apprit en même temps que le ministre avait écrit au président de l’Assemblée nationale une lettre qui ruinait son projet de dénonciation. Depuis une heure, la séance était ouverte lorsqu’il entra dans l’Assemblée. On lui remit un billet de M. de Lauzun qui lui annonçait le départ du duc d’Orléans. Plusieurs de ses collègues l’entouraient. 11 entra ou feignit d’entrer dans une violente colère. « Lisez, dit-il, lisez : on « prétend que je suis de son parti; je ne voudrais pas de lui « pour mon valet. » 11 se répandit en mille propos insolents, raconta les confidences de M. de Lauzun et débita le discours qu’il avait préparé. Sa colère , toute naturelle qu’elle fût, remplaçait avec avantage une dénonciation publique, et les injures dont il accablait la conduite du duc d’Orléans étaient une manière d’échapper aux calomnies que ses ennemis répandaient contre lui (2).

(1) Pap. Frochot. Ce projet de dénonciation , de la main de Mirabeau , csl couvert de ratures et de corrections. Il est inédit.

(î) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 128. Conférez encore Moniteur universel, 1. 1. p. 590.

Les événements donnèrent si promptement raison aux sages conseils de Frochot que Mirabeau prit pour son jeune collègue la plus sincère estime. M. de Menou ayant dénoncé le départ du duc d’Orléans, l’Assemblée passa sans discussion à l’ordre du jour. D’ailleurs Mirabeau n’était pas homme à perdre courage dans un embarras, ni son temps dans les regrets. Ne pouvant plus ébranler La Fayette, il voulut le dominer. Sans cesser d’être son adversaire, il devint son allié. S’emparer du pouvoir en substituant le ministère parlementaire de Mirabeau au ministère royal de Necker, tel fut l’objet d’un accord inattendu. La seconde quinzaine d’octobre 1789 s’écoula dans des combinaisons dont le commencement de novembre devait voir l’éclatant échec. Une cabale immense, dont Necker était l’âme, recruta ses agents dans tous les partis de l’Assemblée nationale et fit voter, au milieu des applaudissements, la funeste loi qui interdisait à tout député, c’est-à-dire à Mirabeau, d’accepter le ministère.

Rôle de La Marck et de Frochot dans la vie privée et publique de Mirabeau.

C’est dans le mois d’octobre 1789, au milieu des intrigues et des émotions soulevées par les grandes scènes do Versailles, l’exil du duc d’Orléans, l’installation de l’Assemblée nationale à Paris et la motion ministérielle du 7 novembre, que Frochot et Mirabeau s’unirent du plus vif attachement. A partir de ce moment, Mirabeau eut dans sa vie privée deux amis : je dirai mieux, dans sa vie publique deux

FROCHOT

témoins : La Marck à la cour de France, Froehot dans l’Assemblée nationale.

La Marck était à la fois un défenseur convaincu du gouvernement monarchique et le serviteur dévoué de la famille royale. Ses principes et ses sentiments n’étoufîaient pas en lui le sens politique. A peine Français, presque désintéressé dans les intrigues des partis et les rivalités de personnes, dédaignant de paraître important , mais ambitieux d’être utile, La Marck se trouvait admirablement placé pour rapprocher Mirabeau du roi et de la reine. Un jour, Mirabeau dit à La Marck (c’était en juin 1789) : « Faites donc qu’au « château on me sache plus disposé pour eux que contre « eux. » La Marck retint la main de Mirabeau sans la serrer. 11 le regarda longtemps, l’étudia de près, l’observa avec la finesse d’un diplomate qui veut exploiter un homme de talent ; mais comment résister à tant d’abandon , à tant de grâce, à tant de sincérité? comment échapper aux élans de la plus tendre familiarité et de la plus entraînante éloquence? La Marck s’émut. Éloignant tous les scrupules, il entra franchement dans une amitié dont il restait d’ailleurs le maître , et se fit à la cour de France le représentant du chef de la révolution.

Ce que Mirabeau avait trouvé dans La Marck pour négocier avec la cour, il le trouva dans Froehot pour négocier dans l'Assemblée. Même sympathie d’opinions monarchiques cl libérales ; même sûreté de caractère, même esprit d’abnégation. Froehot ne pouvait offrir à Mirabeau l’avantage d’une grande fortune et de relations royales; mais il lui apportait le secours d’une situation indépendante et d’une bonne renommée. S’il n’était pas influent, il n’était pas suspect. On connaissait d’avance ses voles et ses opinions. Les doctrines du tiers état n’avaient pas de plus chaud par-

tisan. Quoique timide et discret, il avait la parole juste et ferme sur les choses et sur les personnes. 11 professait publiquement la plus haute estime pour La Fayette, même devant Mirabeau : la plus grande admiration pour Mirabeau , même devant La Fayette. Par Talleyrand, qui le recevait à sa table, il pénétrait dans le clergé ; par M. de Chastenay-Lanty, dans la noblesse. Ses moyens d’action étaient bornés; mais son désintéressement était utile. A défaut de crédit, il pouvait donner son temps; à defaut d’autorité, son dévouement et sa vie.

La carrière et les travaux de Mirabeau se divisent en deux parts très-distinctes : l’une secrète, l’autre politique; l’une diplomatique, l’autre oratoire ; la part de la cour et la part de l’assemblée. Seul, Mirabeau composait les notes, les rapports et les lettres que La Marck transmettait au roi, à la reine, aux ministres; mais les forces humaines ont des limites, et la mission que se donnait Mirabeau n’en avait pour ainsi dire pas. Si Mirabeau regardait comme une impérieuse nécessité de ne confier à personne la rédaction des vues qu’il exposait à la cour, il se faisait un devoir de tirer des travaux d’autrui tout ce qui pouvait contribuer au triomphe de scs idées. La France entière se disputait l'honneur de s’associer à tant d’efforts. Chaque jour, la poste lui apportait [gratis par décision royale] (1) une foule de lettres, de mémoires, de discours, de documents de tout genre et de toute valeur. Aucun n’était négligé. Tout était lu et analysé. Plusieurs secrétaires remplissaient cette tâche et faisaient de la maison de Mirabeau comme le ministère de l’Assemblée nationale.

Au-dessus de ce bureau de rédaction, dans lequel se distinguaient à des degrés divers Pellenc, Étienne Dumont,

(1) ilém. de Mirabeau, t. VIll, p. 557.

FROCHOT

Duroveray, Clavières, l’abbé Lamourette, Beyerlé, Comps, se groupaient dans un comité de censure les intimes amis, La Marck, Pellenc, Frocliot. A chaque occasion importante, Mirabeau examinait devant eux s’il devait prendre part aux débats de l’assemblée , dans quel sens , dans quel but et jusqu’à quel point. 11 demandait des conseils et s’y soumettait volontiers. Parfois, il est vrai, comme un soldat qui s’enivre au bruit du canon et à l’odeur de la poudre, il s’emportait au choc des contradictions et à la voix de ses adversaires; mais comme il n’entrait pas de calcul dans ses écarts , il s’en consolait aussitôt, pensant que ces écarts prouvaient son indépendance, et que son indépendance assurait sa popularité. La Marck, Pellenc, Frochot, tous trois d’un caractère froid et réfléchi, combattaient sans relâche ces mouvements impétueux que Mirabeau appelait ses par delà, et tantôt par des railleries, tantôt par des réprimandes le ramenaient dans ce bon sens supérieur qu’altérait de temps en temps la violence de ses passions.

A mesure que les circonstances fournirent des occasions plus fréquentes d’apprécier le mérite et le jugement de Frochot, Mirabeau donna à son jeune collègue de plus fortes marques de sa confiance. 11 le pria en diverses rencontres de revoir les travaux de ses secrétaires; il le chargea même de critiquer un travail resté inédit sur la législation prussienne (1); il lui communiqua ses motions, ses projets de décret , ses plans de discours.

« M. de Mirabeau, écrivait Comps à Frochot, désire com- « muniquer à M. Frochot un projet de décret; il le prie de « passer ce matin chez lui avant l’assemblée. »

(1) Sur la chemise qui contient le manuscrit, Frochot a écrit : « Cet « ouvrage est de Mirabeau ; il n’a pas encore été imprimé. Il m'avait chargé « de revoir ce discours préliminaire [tour y faire diverses corrections qu’il « a adoptées et dont il a conservé les minutes. »

« M. de Mirabeau prie M. Frochot de vouloir bien venir « causer avec lui avant l’Assemblée. »

« M. de Mirabeau est fort inquiet sur la santé de M. Fro- « chot. 11 avait promis de venir hier au soir. 11 voudra bien « donner de ses nouvelles en venant prendre M. de Mirabeau « pour aller à l’Assemblée. »

Voici maintenant quelques billets de la main même de Mirabeau :

« Je voudrais bien que mon collègue Frochot vînt dîner « avec moi, et pour cause. »

« Tenez donc la main, mon cher Frochot, à ce que j’aie « feuille à feuille la copie de la procédure, que je veux « mettre immédiatement sous presse. Passez-vous aujour- « d’hui à l’Assemblée? Vale et me ama.y>

« Mon cher Frochot, prenez copie en entier de la déposi- « lion de M. de La Fayette, n0 193. J’irai vous prendre a « l’heure du dîner. Vale et me ama. »

« Mon ami, j’abuse de vous; mais il faut encore un léger « coup de collier et de bonne heure. Je me suis aperçu en « relisant qu’il fallait beaucoup élaguer dans la première « partie ; au reste , elle a eu un succès prodigieux et a été « adoptée unanimement. Venez de bonne heure, je vous prie. « Vale et me ama (1). »

A partir du mois de mai 1790, Frochot venait plusieurs fois par semaine prendre Mirabeau avant la séance et le conduisait à l’Assemblée (2). C’était dans ces entretiens familiers que Mirabeau donnait à Frochot les missions les plus délicates et recevait les plus utiles confidences ! Que d’anecdotes Frochot eût pu nous conter ! que de faits il eût

(!) Pap. Frochot.

(2) item, de Mirabeau, t. VIII, p. 104.

FROCHOT

pu éclaircir! El, sans parler des réflexions de Mirabeau sur les personnes et sur les événements, quel sujet d’étude que Mirabeau lui-méme ! Si Frochot eût eu le loisir ou l’audace de fixer ses souvenirs dans le cours d’un simple récit, riiistoire contemporaine se fût enrichie des plus curieux mémoires. Nul n’était plus capable de nous donner du côté de l’Assemblée la contre-partie des révélations que La Marck a faites du côté de la cour, et dans les moindres détails et sous tous les aspects de nous peindre cette grande figure dont on n’embrasse aujourd’hui que le majestueux ensemble.

Il est constant que La Marck et Frochot ne furent pas seulement les confidents de Mirabeau. Ils furent aussi, je le répète, les témoins de sa vie publique. La Marck soutint dans ses efforts l’homme d’Etat conservateur. Frochot suivit dans ses succès le tribun populaire ; mais tous deux , sous le charme d’un irrésistible attachement, se consacrèrent du même cœur à la gloire de leur ami commun. Tous deux, en se dévouant, croyaient servir les intérêts qui leur étaient chers, et ils les servaient en effet ; car Mirabeau travaillait à fonder un gouvernement (ce que voulait La Marck) sur le terrain des réformes sociales (ce que voulait Frochot). « Je « serai ce que j’ai toujours été , le défenseur du pouvoir « monarchique, réglé par les lois , cl l apôtre de la liberté, « garantie par le pouvoir monarchique. » « Je suis l'homme « du rétablissement de tordre et non du rétablissement d1 un « ancien ordre. » Voilà Mirabeau ; et pour remplir la lâche qu’il s’impose, pour exécuter les vues diverses qu’il embrasse, pour réunir, pour diriger les deux courants du passé et de l’avenir, an fond desquels tous les partis se débattent, il essaye ce que Neckcr et La Fayette n’ont pas osé; il essaye d’être « Richelieu sur la cour » ; il sera ce que personne ne pouvait être si ce n’est lui : Mirabeau sur tAs-

semblée. Il a la sagacité politique qui prévoit ; il a l’éloquence populaire qui entraîne ; il a le talent; il a la raison. En vain clierclie-t-on deux hommes en lui! Il n’en est qu’un : Mirabeau lui-même, travaillant avec la constance de l’homme d’État et l'ardeur d’un tribun à réconcilier malgré elles la Révolution et la Royauté.

Ainsi Mirabeau marchait droit son chemin vers un but que ses yeux perçants entrevoyaient seuls, et que La Marck et Frochot prenaient pour le leur ; mais quand au milieu de sa brillante carrière la mort l’arrêta tout à coup, Mirabeau sut d’un trait marquer l’unité de sa vie. 11 dicta son testament et en remit l’exécution au grand seigneur qui l'avait vu défendre le pouvoir, au modeste notaire qui l’avait entendu proclamer la liberté. Est-ce un hasard ou n’est-ce pas un enseignement? A l’agonie et parlant à peine, Mirabeau prit dans ses mains défaillantes et glacées la main de La Marck et la main de Frochot et les serra en les unissant. Ne semblait-il pas alors, par ce geste éloquent, confondre dans une pensée suprême la double cause qu’il avait juré de servir : la cause de l’ordre et de la Révolution ?

Histoire de la discussion sur le droit de |>aix et do guerre. — Comment Frochot servit dans l’Assemblée les desseins de Mirabeau. — Comment cette discussion fut une lutte de personnes autant qu'une lutte do principes.

L’amitié agit en silence. Quand elle entre dans une vie, elle s’y enfonce et s’y dérobe. C’est son charme, son secret et son honneur. Comment énumérer tous les services que

FROCHOT

Frochol rendit à Mirabeau, tous les témoignages de dévouement qu’il lui prodigua ! Est-ce une excuse, est-ce une raison pour ne pas tenter d’en fixer la mesure et le caractère? Prenons comme exemple un des épisodes les plus célèbres de l’Assemblée constituante, la discussion sur le droit de paix et de guerre, et voyons si l’on ne pourrait pas en renouveler l’intérêt par des détails piquants dont Frochol aurait sa part.

Le 14 mai 1790, M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, annonça qu’un différend s’était élevé entre l’Espagne et l’Angleterre. Le gouvernement donna l’ordre d’armer quatorze navires et demanda à l’Assemblée des subsides pour faire respecter sa neutralité. « Personne ne « blâmera certainement les mesures prises par le roi, dit « Alexandre Lameth. Nous pouvons délibérer maintenant, « puisque les ordres sont donnés ; mais cette question inci- « dente amène une question de principes. Il faut savoir si « l’Assemblée est compétente et si la nation souveraine doit « déléguer au roi le droit de faire la paix ou la guerre. » Cette proposition souleva dans l’Assemblée une tumultueuse agitation. Mirabeau essaya à la fois de préjuger l’avenir en approuvant à l'instant même le message du roi , et de gagner du temps, en renvoyant l’examen de la question de droit au comité de constitution. Rewbell, Menou, d’Aiguillon insistent pour que la discussion s’engage sans renvoi, sans rapport, sans délai. Tandis que Mirabeau écoute et répond , Frochot prend l’avis de Le Chapelier et de plusieurs membres du comité de constitution. On convient de suivre le sentiment de l’Assemblée, qui paraît acquis au parti d’une délibération immédiate. «Je demande, dit Mira- « beau, à faire une simple proposition, qui ne vient pas « de moi , mais à laquelle je donne mon assentiment. Elle « consiste à approuver les mesures du roi et à ordonner que

« dès demain le débat commence sur la question constitu- « tionnclle. » Le Chapelier appuie cette motion par quelques phrases embarrassées, et l’Assemblée l’adopte à une très-forte majorité.

La carrière ouverte, tous les partis s’y précipitèrent avec ardeur. Il semblait qu’à la décision de l'Assemblée fût attaché le salut de la constitution ou le salut de la royauté. Le duc de Lévis, Malouet, Charles Lameth, Pétion, Montlosier, Robespierre, Clermont-Tonnerre, Volney, Maury, Fréteau, Cazalès soutinrent tour à tour que le droit de décider la paix et la guerre devait appartenir exclusivement, les uns au roi, les autres au corps législatif. Toutefois, au milieu de ces opinions absolues, se glissaient de temps en temps certaines concessions qui étaient arrachées à tous les orateurs par l’espérance de plaire, de toucher et de vaincre.

Cette tendance générale à s’écarter des partis extrêmes frappa Mirabeau , qui en fit la règle de sa conduite. Ses ennemis ont beaucoup exagéré la facilité avec laquelle il modifia, dans celte longue discussion, l’expression ou même le fond de sa pensée. On ne s’est pas rendu compte des circonstances au milieu desquelles il se trouvait et du but qu’il se proposait. Pour combiner le principe de la souveraineté nationale avec l’existence de la monarchie , pour rendre au roi la direction suprême de la force armée, sans laquelle le pouvoir exécutif n’est rien, et pour l’obtenir de ceux-là même qui prétendaient l’accaparer à leur profit, il n’était pas nécessaire d’apporter l’inflexible rigueur d’un philosophe qui veut imposer un système préconçu; il fallait, au contraire, déployer la souplesse d'un homme politique qui tire d’une situation donnée et d’éléments divers la solution la plus favorable à ses intérêts. Mirabeau conduisit cette discus-

FROCHOT

sion comme un général conduit une campagne. Les quatre première jours, il se tait : il étudie le terrain, il épie les menées, il mesure la force de ses adversaires, il rallie autour de lui par de secrètes manœuvres une foule de petits bataillons, il s’assure l’appui d’une majorité. Frochot s’emploie avec ardeur dans celte tâche importante. Il ne connaît pas les termes de la motion, mais il affirme aux membres du comité de constitution que Mirabeau ne sacrifiera ni le roi , ni l’Assemblée, ni le pouvoir exécutif, ni le pouvoir législatif. Dans ces conjonctures, Le Chapelier attendra, et suivant les les occasions il soutiendra Mirabeau. La Fayette est plus explicite : il désire que la part du roi dans les délibérations sur la paix et la guerre soit prépondérante. Sieyès est immobile et muet. En vain Mirabeau le conjure de donner son avis; en vain il lui peint avec sincérité combien il est peu préparé à traiter un pareil sujet, à quel point il est nécessaire que les grands citoyens de l’Assemblée soient d'accord sur les principes fondamentaux de la constitution ! Sieyès résiste : il faut se compromettre, et sa prudence est inébranlable (1).

Lorsque Mirabeau eut ainsi passé la revue de son armée, lorsqu’il eut parcouru, reconnu, neutralisé ou conquis les diverses influences de l’Assemblée, il poussa une reconnaissance jusque sur les bancs de la gauche, qu’occupaient ses ennemis, les Lameth, Duport et Barnave.

Le 19 mai, la veille du jour où il devait parler, Mirabeau

(1) Il faut lire îi la fin du discours de Mirabeau (20 niai) le passage relatif à Sieyès. Il est très-curieux. Consultez sur la conduite de Sieyès jun billet de Mirabeau du 22 mai 1791, et une note excellente de La Marck. (Correspondance entre Mirabeau et La Marck, t. 1, p. 240.) Cette note débute par une pensée qui la résume -. « Les hommes d'un grand talent, auxquels on suppose des principes fixes, sont aussi vacillants dans leur marche que les bonnes gens qu'ils abusent. »

vint s’asseoir derrière Alexandre Lameth : « Eh bien ! lui « dit Lamctli , nous allons donc être demain en dissenti- « ment, car on assure que le décret que vous proposerez « ne sera guère dans les principes... — Qui a pu vous dire « cela ? s’écria Mirabeau ; je n’ai communiqué mon projet « à personne. — 11 ne tient qu’à vous de me détromper ; « montrez-le-moi. — Si vous voulez nous coaliser, j’y « consens, répondit Mirabeau en se penchant vers lui. — « Mais nous sommes tous coalisés, reprit Lameth ; car toutes « les fois que vous voudrez sincèrement la liberté et le bien « public, vous nous trouverez toujours à côté de vous. — « Ce n’est pas le lieu de nous expliquer , ajouta Mirabeau ; « rendez-vous dans le jardin des Feuillants, je vous y sui- « vrai. » Quelques instants après, Mirabeau remettait à Lameth son projet de décret. Lameth le trouva obscur. On convint de se revoir le soir même chez un collègue, Laborde de Méréville. Duport et Barnave devaient être prévenus.

Mirabeau arriva à onze heures, donna son opinion et la développa. On lui répondit : « Dépouiller l’Assemblée d’un de ses droits, favoriser l’extension du pouvoir royal, c’est travailler contre vous-même, c’est vous suicider. » Mirabeau répliqua qu’il était engagé, et qu’il avait derrière lui la majorité. Lameth et Barnave le nièrent fortement : « Nous ne « voulons que le salut du pays; nous serons charmés de « vous laisser la gloire de la journée, et nous nous bornerons « à vous soutenir si vous adoptez une proposition conve- « nue. » Mirabeau, appuyant toujours sur ses engagements, finit par dire : « Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour « ne pas me séparer de vous. » Puis, se retournant vers Lameth, il ajouta : « Je vous écrirai demain pour vous faire « connaître à quelle résolution j’aurai dû m’arrêter. »

Le lendemain , Lameth recevait le billet suivant :

FROCnOT

« Vous vous trompez sur le calcul des voix. Je suivrai la « ligne moyenne : mais, quoi qu’il puisse arriver, je n'ou- « blierai jamais la chevalerie de vos procédés. Yak et me « ama (1). »

On ne croit pas à la sincérité des gens qui ont intérêt à vous tromper. Mirabeau trompait les Lameth en leur disant la vérité. Son parti était pris, son discours composé, son décret rédigé. En recherchant un entretien avec ses adversaires, il n’avait d’autre dessein que de les adoucir et de les pénétrer. En effet, dans la séance du lendemain (20 mai) il prend la parole et, sans se livrer tout entier, il hasarde un discours monarchique. S’il dit que le droit de faire la paix et la guerre appartient à la nation, il en délègue l’exercice au roi : il réduit l’action du corps législatif à un blâme ou à un refus de subsides, la guerre commencée, et il sème son discours d’obscurités habiles, au milieu desquelles il peut reprendre tout à coup des allures nouvelles et indépendantes. Jusqu’à la fin, et surtout à la lin, il s’excuse d’avoir été obligé de parler; il dénonce le coupable silence de Sieyès : « Je vous conjure d’obtenir son avis, d’arracher au « découragement un homme dont je regarde le silence et « l’inaction comme une calamité publique. » 11 critique son propre décret : « Je désire vivement qu’on le perfectionne, « je désire que l’on en fasse un meilleur. » Il parle de sa candeur et, par un dernier trait de fausse humilité, il hésite à lire sa motion : a Vous voulez que je la lise? Souvenez- « vous que je n’ai fait que vous obéir! Souvenez-vous que «j’ai eu le courage de vous déplaire pour vous servir! » N’en douions pas : ces hésitations sont des feintes; cette modestie est une ruse. Mirabeau ne songe pas à changer de

(I) Alex Lameth. Hist. de l'Assemblée constituante, t. Il, p, 280.

drapeau , mais à se ménager, au milieu de la bataille, une nouvelle base d’opérations.

Malgré toute sa prudence, Mirabeau s’est découvert. Les Larneth voient le point faible et l’attaquent hardiment. Le soir même, Barnave court aux Jacobins où il tombe face à face avec Mirabeau (1). Les deux adversaires se heurtent sans se blesser. La journée du 21 les ramène l’un contre l’autre et donne à Barnave l’espérance de la victoire.

« Le décret de M. de Mirabeau, s’écrie Barnave, est un piège. Sous prétexte d’assigner au pouvoir exécutif et au pouvoir législatif le genre de concours qui convient le mieux à la nature de chacun d’eux, il attribue au roi le droit de décider seul la paix ou la guerre, et prive le corps législatif de toute délibération directe. » — « Il est impossible que le pouvoir de « déclarer la guerre soit exercé concurremment et par le « roi et par les représentants du peuple. Cette concurrence « n’est autre chose qu’une confusion des pouvoirs politiques « et une anarchie constitutionnelle. Le corps législatif doit « exercer exclusivement le droit de déclarer la guerre et la « paix , le droit de conclure les traités. » Frochot prenait des notes. À ses côtés, Mirabeau écoutait. « Votre plume ! votre plume ! » s’écrie-t-il, et, saisissant la plume que tenait Frochot, Mirabeau trace quelques lignes (2) : « Il peut

(1) Alex. Lameth. Bist. de l'Assemblée constituante, t. II, p. 471.

(2) Sur la simple feuille de papier qui contient les notes suivantes, Frochot a écrit : a Notes prises par Mirabeau pendant que Barnave prononçait son discours sur le droit de paix et de guerre, et qui ont servi de texte à sa réplique improvisée du lendemain. » Mirabeau redit ses notes presque textuellement dans sa réplique, et les mots en italique sont empruntés à son discours.

« Vous avez dit : Nous avons institué deux pouvoirs distincts : L. P. L. * et L. P. E. (le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif].

c L’un est chargé de ( d'exprimer la volonté nationale et),

* L’autre de l’exécuter Ils ne doivent jamais se confondre.

FROCHOT

parler maintenant, je le tiens (1). » Quand Bamave regagne sa place, la gauche se lève, et la salle retentit d’applaudissements.

Mirabeau paraît vaincu. « Le grand nombre de membres « de cette assemblée , reprend fièrement Mirabeau , qui « paraissent séduits, persuadés ou convaincus par le dis- « coure de M. Bamave , croient que ce discoure triomphera « de toutes les répliques, ou ils ne le croient pas. S’ils le « croient, il me semble qu’on peut attendre de la générosité « de leur admiration qu’ils ne craindront pas une réplique ; « s’ils ne le croient pas, leur devoir est de s’instruire. »

« Vous avez appliqué ces principes à La question de l'exercice du d. ( droit « de la paix et de la guerre ).

« Vous avez dit : Il faut distinguer l'action de la volonté : l'action « ( appartient j au R. (roi); la volonté au pouvoir légis. ( législatif ). Ainsi, « lorsqu’il s’agira de déclarer la guerre, cette déclaration étant un acte de « volonté, ce sera au corps législatif à la faire.

« Après avoir posé et appliqué ces principes, vous vous en êtes servi pour « faire la critique de mon décret.

« Je suivrai votre marche.

t Vous dites deux pouvoirs distincts : l’nn pour l'action, l'autre pour la « volonté. — Je le nie.

c Le pouvoir exécutif est distinct dans tout ce qui tient à l'action du « pouvoir législatif.

< Mais il n'est pas vrai que le pouvoir législatif soit distinct du pouvoir « exécutif dans l’expression de la volonté générale.

t Quels sont les organes de cette volonté? C’est tout à la fois l’assemblée « des R. ( représentants ) ou le Corps législatif et le R. (représentant) du « jiouvoir exécutif. la; Corps législatif délibère, exprime la volonté générale.

« 1.0 Rep. (représentant) du p. (pouvoir) ex. ( exécutif ) a le double « droit de sanctionner la résolution du Corps lég. ( législatif ), et cette « sanction consomme la loi. ou d'exercer le veto, que la Convention lui a « attribué pour un certain espace de temps, et la constitution veut que ce s veto empêche durant ce période la résolution du Corps législatif d'étre « loi.

* Il n’est donc pas vrai que notre constitution ait établi deux pouvoirs « distincts, même lorsqu'il s'agit d'exprimer la volonté générale.

« Nous avons au contraire deux pouvoirs distinctifs qui ( concourent ensemble dans la formation de la loi).*

(1) Pap. Frochot et Métn. de Mirabeau, t. VU, p. 26-1.

L’Assemblée relève cet insolent défi. Mirabeau quitte la séance calme et souriant. 11 se promène longtemps avec Frochot dans le jardin des Tuileries. 11 aborde M"c de Staël, et cause avec elle sur le ton le plus enjoué. Il est aussi gai , aussi tranquille que ses amis et ses alliés sont inquiets et agités.

Le discours de Barnave avait soulevé une émotion profonde que devait encore redoubler une ovation populaire. Beaucoup de membres, résolus la veille, se sentent ébranlés. Le Chapelier, entre autres, dit aux Lamcth que le projet de Mirabeau est obscur et ne sera pas adopté. « Nous devrions convenir, ajoute-t-il, d’une rédaction précise (1).» LesLameth acceptent avec joie, et l’engagent à venir le soir même chez Laborde. De nouveaux acteurs renouvellent la scène du 19. Lameth et Barnave répètent tout ce qu’ils ont dit à Mirabeau. Le Chapelier écoute, ne promet rien , si ce n’est de tenter le lendemain une motion qui ralliera tout le parti populaire.

Tandis que Le Chapelier confère avec les Lameth et Barnave, Paris se transforme en un club immense.

La plus vive agitation régne dans les jardins publics, au Palais-Royal , dans les cafés. Comme des cris de guerre , les noms de Barnave et de Mirabeau s’entrechoquent dans toutes les bouches. On vend, on distribue partout un pamphlet dicté par la haine des Lameth (2). La grande

(1) Alex. Lameth. Hist. de l Assemblée constituante, t. 1, p. 314.

(2) Ce pamphlet avait été rédiffé par un nommé Lacroix , fils d'un procureur du roi à Châlons-sur-Marne. Une instruction faite à la requête de Mirabeau prouva que ce libelle avait été commandé par Lameth,' Duport et Barnave, et distribué gratuitement à six mille exemplaires. (J/ém. de Mirabeau, t. VU, p. 259, note.) Voici l'extrait d’une lettre inédite datée du 26 mai 1790, et qui a servi probablement de base à la plainte de Mirabeau : * Monsieur le comte, je vous écris avec la franchise et la simplesse d'un mi- « litaire peu versé dans cet art... J'ai été profondément ailligé dimanche

38 FROCHOT

trahison du comte de Mirabeau fait l’événement de la soirée et l’écho de la rue. Tous les indices d’un complot contre Mirabeau, tous les symptômes d’une manifestation contre l’Assemblée éclatent à la fois.

Frochot revient le soir même chez Mirabeau. 11 avait le prétexte des notes qu’il avait prises pendant le discours de Barnave ; mais au fond il cherchait une occasion de lui révéler l’effervescence menaçante de l’opinion publique. « Ne vous inquiétez pas, mon cher ami , lui dit Mirabeau ; «cette alarme ne sera pas la dernière; mais, quoi qu’il « arrive , je serai toujours un bon , si ce n’est un grand « citoyen (1). »

Le lendemain (22 octobre) , une foule immense se porta

c matin, me trouvant au café de Cuisinier, place du Pont Saint-Michel, en « entendant un jeune homme nommé Lacroix, auteur de ce libelle intitulé : « Découverte de la trahison du comte de Mirabeau. Ce jeune homme, « (ils d’un procureur du roi de province , peu fortuné par la nombreuse « famille que le père a, s’est laissé gagner par les promesses de M. Barnave ; « profondément affligé, dis-je, des propos indécents et incendiaires qu’il se « permettait particulièrement contre vous, ensuite contre SIM. Le Chapelier « et de la Fayette, moi et plusieurs personnes, témoins de cela, lui témoi- « gnàmes notre surprise; mon frère , qui était jadis son ami , lui dit qu'il * s'exposait beaucoup en s'avouant publiquement l’auteur de cet ouvrage, et « que vous étiez en droit de le poursuivre. Il répond qu'il le désire, que ce « sera un moyen de faire sa fortune, que M. Barnave, chez lequel il va tous

< les jours, lui a promis l'appui de MM. de Lameth, Biauzat, Robespierre, « d'Aiguillon ; qu’il doit se présenter ces jours chez eux, qu'au reste, cet

< imprimé n'avait pas paru sans avoir préalablement été vu de personnes « qui sauraient le mettre à couvert ; qu'il avait encore oublié un fait qu'un « de ces Messieurs venait de lui fournir : qu'un jour, ayant eu mal à propos « une discussion avec l'un d’eux, vous avez été presque chassé du club des « Jacobins ; que ces Messieurs devaient le seconder pour répandre dans les « provinces cet imprimé , que Desmoulins leur avait déjà promis de le £ mettre dans son numéro prochain, qu'on allait en multiplier les impres- £ sions. . . »

(1) Pap. Frochot. Ce mol se retrouve à peu près textuellement dans une lettre écrite par Mirabeau quelques jours après. ( Lettres a Mauvillon, p. 513.)

sur l’Assemblée. Cinquante mille personnes envahirent les Tuileries, les jardins des Feuillants et des Capucines, la place Vendôme, la rue Saint-Honoré. La populace demandait Bamave pour l’enlever en triomphe; Mirabeau, pour le pendre. Un groupe désignait l’arbre qui devait être l’instrument du supplice. Un autre jurait de lanterner les ministres. Ici on parlait de mettre le feu aux Tuileries; là, d’égorger les aristocrates (1).

Mirabeau était arrivé de bonne heure à l’Assemblée, accompagné, protégé par Frochot et quelques amis; il avait traversé sans péril les rassemblements qui s’amoncelaient de toutes parts. Il entre : on lui remet le pamphlet des Lameth; il jette les yeux sur le titre. « C’est bien, c’est « bien , dit-il , on ne m’emportera d’ici que triomphant ou « en lambeaux (2). » Rien n’a été négligé pour l’ébranler : tout concourt à l’affermir. La crainte ne saurait l’atteindre. Les efforts de ses adversaires tournent en sa faveur. Frochot parcourt l’assemblée et la trouve ce qu’elle était l’avantveille. Les sympathies renaissent autour de celui qui semble la victime de son courage. Tous les souvenirs de division, de rivalité, de ressentiment se perdent dans la grandeur de l’intérêt commun. On ne discute plus, on se prépare à voter.

(1) Corresp. entre Mirabeau et ha Marck , t. I, p. 170. Parlant des Liuueth, Duport, Bamave, La Marck dit : « Leurs intrigues et leur rage provoquèrent dans la multitude des propos qui menaçaient la vie de Mirabeau. Les mémoires du temps ont tenu note de ce fait. Il est authentique, et je puis moi-mémo le certifier, e

(2) M. Lucas-Montignv, dans les Htm. de Mirabeau, t. VII, p. 200, conteste l'eiactitude de ce mot. Nous ne voyons aucune raison pour le mettre en doute. Il n’exprime pas un sentiment de crainte, mais un sentiment de lutte. — Voyez même de Ferrières , t. II, p. 3-1 , note des éditeurs. — Il faut ajouter que l'imagination de Mirabeau le portait à croire aux violences et aux crimes. Sur cette disposition d’esprit pendant la discussion sur le droit de paix ot de guerre, conférez Lameth, llist. de l'Assemblée constituante, t. II, p. 282.

FROCHOT

Le Chapelier revient franchement au décret de Mirabeau, et lui communique des amendements que Mirabeau renvoie approuvés. La Fayette les accueille à son tour et avoue qu’il a dans sa poche un discours écrit (1). La ligue est renouée : chacun est à son poste : on n’attend plus qu’un coup d’éloquence.

D’Estourmel, Uuquesnoy et Goupil ouvrent la séance; mais Le Chapelier recommence la lutte. Mêlant l’éloge à la critique, il adopte le projet de Mirabeau, il l’amende, il l’éclaircit par des expressions nouvelles; il l’abrège par une suppression heureuse; il dit simplement ce qu’il veut dire et s’arrête. Un grand silence cache quelques instants l’émotion générale : mais on entend sur les bancs de la gauche gronder des murmures que couvrent aussitôt deux salves d’applaudissements (2). Duport voit le mouvement qui entraîne l’Assemblée et s’y jette. « Sur la proposition seule du roi, dit-il, le corps « législatif aura le droit de décider la guerre. » L’initiative au roi, voilà la concession; la décision au corps législatif, voilà le principe. Mirabeau se lève avec une solennelle lenteur. L’Assemblée s’agite pour obtenir du calme, et bruit pour commander le silence. Dans les galeries, que remplissent les amis de Barnave, vole une longue et sourde rumeur.

— «Eh bien, dit Volney tandis que Mirabeau gravit les

(1) L’alliance de Mirabeau, La Fayette et Le Chapelier avait été pressentie et dénoncée dans les Révolutions de Paris, par l’rudhomme, n» 47, p. 483 : « il est impossible, dit-il, de ne pas voir que ce plan était concerté avec MM. de Mirabeau, Le Chapelier et la Fayette. M. de Mirabeau se prêta, sans examen, à l’amendement de M. Le Chapelier, et M. de ta Fayette avait écrit son discours, où il votait [mur le projet amendé, ce qui suppose qu’il connaissait d'avance l’amendement. Sans doute, ces coryphées d’une portion du parti populaire avaient cru voir un concert dans l’autre section du même parti, et ils avaient voulu le contrebalancer. »

(2) a L’air d’activité que cet amendement donnait au corps législatif en cas d’hostilités séduisit si bien les patriotes que M. Le Chapelier fut couvert d’applaudissements, comme s’il avait dit précisément le contraire de ce que M. de Mirabeau avait proposé. » Révol. de Paris, n» 47, p. 483.

marches de la tribune : hier au Capitole , aujourd’hui à la roche Tarpéienne (1)! » Mirabeau sourit, et se tournant vers les bancs où siègent ses ennemis :

« C’est quelque chose, sans doute, pour rapprocher les « oppositions que d’avouer nettement sur quoi l’on est « d’accord et sur quoi l’on diffère. Les discussions amiables « valent mieux pour s’entendre que les insinuations calom- « nieuses, les inculpations forcenées, les haines de la rivalité, « les machinations de l’intrigue et de la malveillance. On « répand depuis huit jours que la section de l’Assemblée « nationale qui veut le concours de la volonté royale dans « l’exercice du droit de la paix et de la guerre est parricide « de la liberté publique ; on répand les bruits de perfidie, de « corruption; on invoque les vengeances populaires pour « soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu’on ne peut « sans crime avoir deux avis dans une des questions les « plus délicates et les plus difficiles de l’organisation sociale. « C’est une étrange manie, c’est un déplorable aveuglement « que celui qui anime ainsi les uns contre les autres des « hommes qu’un même but, un sentiment unique devraient, « au milieu des débats les plus acharnés, toujours rappro- « cher, toujours réunir; des hommes qui substituent ainsi « l’irascibilité de l’amour-propre au culte de la patrie et se « livrent les uns les autres aux persécutions populaires.

« Et moi aussi on voulait, il y a peu de jours, me porter « en triomphe, et maintenant on crie dans les rues la fjrande « trahison du comte de Mirabeau. . . Je n’avais pas besoin « de celte leçon pour savoir qu’il est peu de distance du « Capitole à la roche Tarpéienne; mais l'homme qui combat « pour la raison, pour la patrie, ne se lient pas si aisément

(1) Alex. Lameth Uisl. de l'Assemblée constituante, t. Il, p. 321.

FROCHOT

« pour vaincu; celui qui a la conscience d’avoir bien mérité « de son pays et surtout de lui être encore utile ; celui que ne « rassasie pas une vaine célébrité et qui dédaigne les succès « d’un jour pour la véritable gloire; celui qui veut dire la « vérité, qui veut faire le bien public indépendamment des « mobiles mouvements de l’opinion populaire , cet homme « porte avec lui la récompense de ses services, le charme « de ses peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre « sa moisson, sa destinée, la seule qui l'intéresse, la destinée « de son nom, que du temps, ce juge incorruptible qui fait « justice à tous. Oue ceux qui prophétisaient depuis huit « jours mon opinion sans la connaître, qui calomnient en ce « moment mon discours sans l’avoir compris, m’accusent « d’encenser des idoles impuissantes au moment où elles « sont renversées , ou d’être le vil stipendié de ceux que je « n’ai pas cessé de combattre; qu’ils dénoncent comme un « ennemi de la révolution celui qui peut-être n’y a pas été « inutile et qui, fût-elle étrangère à sa gloire , pourrait là « seulement trouver sa sûreté ; qu’ils livrent aux fureurs du « peuple trompé celui qui depuis vingt ans combat toutes les «oppressions et qui parlait aux Français de liberté, de « constitution , de résistance , lorsque ces vils calomniateurs « vivaient de tous les préjugés dominants. Que m’importe ! « ces coups de bas en haut ne m’arrêteront pas dans ma « carrière. Je leur dirai : Répondez si vous pouvez ; calomniez « ensuite tant que vous voudrez !

« Je rentre donc dans la lice, armé de mes seuls principes « et de la fermeté de ma conscience. Je vais poser à mon « tour le véritable point de la difficulté avec toute la netteté « dont je suis capable, et je prie tous ceux de mes adver- « saires qui ne m’entendront pas de m’arrêter, afin que je « m’exprime plus clairement : car je suis décidé à déjouer les

« reproches tant répétés d’évasion , de subtilité et d’entor- « tillage, et s’il ne tient qu’à moi, cette journée dévoilera le « secret de nos loyautés respectives. M. Barnave m’a fait « l’honneur de ne répondre qu’à moi : j’aurai pour son « talent le même égard qu’il mérite à plus juste titre, et je « vais à mon tour essayer de le réfuter. »

Mirabeau suit alors Barnave pied à pied, le pousse d'argument en argument, le saisit corps à corps, le serre et l’écrase sous les coups d’une pressante argumentation. Puis, reprenant son propre décret, il l’examine, le développe, le commente article par article. 11 déclare et s’efforce de prouver que le texte de son décret est conforme aux principes, et qu’il n’exclut pas le corps législatif de la délibération sur la paix et la guerre. Barnave a parlé de piège. A chaque article, il demande : « Où est le piège ? Je ne connais « qu’un seul piège dans cette discussion : c’est d’avoir « affecté de ne donner au corps législatif que la décision de « la guerre et de la paix , et cependant d’avoir par le fait « exclu entièrement le roi de toute participation à l’exercice « du droit de la paix et de la guerre. » — «Dans votre discours, « dit-il encore, et sur ce point roule toute la discussion, vous « attribuez l’énonciation de la volonté générale, à qui ? au « pouvoir législatif ; dans votre décret : au corps législatif ? « Sur cela, je vous rappelle à l’ordre. Le pouvoir législatif « n’est pas le corps législatif. Le pouvoir législatif est com- « posé du corps législatif délibérant et du roi consentant et « sanctionnant. » — « Voilà la ligne qui nous sépare. (Juc « mon adversaire substitue dans son décret à ces mots : le « corps législatif , ceux-ci : le pouvoir législatif , c’est-à-dire « un acte émané des représentants de la nation et sanc- « tionné par le roi, et nous sommes parfaitement d’accord. » Mirabeau couronna son discours par une péroraison aussi

KROCHOT

brillante qu’habile. Refusant d’établir un parallèle entre scs adversaires et ses alliés, il se plut néanmoins à montrer autour de lui, groupés comme aux premiers jours de la Révolution, « tous les hommes modérés qui ne croient pas « que la sagesse soit dans les extrêmes, et que le courage « de démolir ne doive jamais faire place à celui de recon- « struire; ces énergiques citoyens qui, au commencement des « étals généraux, foulèrent aux pieds tant de préjugés, bra- « vèrent tant de périls, déjouèrent tant de résistances pour « passer au sein des communes ; ces tribuns du peuple que « la nation comptera longtemps encore, malgré les glapis- « semenls de l’envieuse médiocrité, au nombre des libérait teurs de la patrie; ces hommes dont le nom désarme la « calomnie et dont les libel listes les plus effrénés n’ont pas « essayé de ternir la réputation ni d’hommes, ni de citoyens; « des hommes enfin qui, sans tache, sans intérêt et sans « crainte, s’honoreront jusqu’au tombeau de leurs amis et « de leurs ennemis. »

Mirabeau descend de la tribune, dit Ferrières, « au bruit des applaudissements redoublés, laissant le dépit et la confusion sur le visage de Barnave et des Lameth (1). » Barnavc réclame faiblement la parole, et le président déclare la discussion générale fermée.

Dans l’Assemblée, la bataille était gagnée ; au dehors elle n’était pas finie. Des tribunes on jetait, par les croisées entr’ou vertes, des bulletins qui suivaient les péripéties de la séance et surexcitaient l’anxiété publique (2). La foule répondait par des clameurs. Les députés de la gauche allaient d’heure en heure promettre sur la terrasse des

(1) Ferrière», 1. VI, t. II, p. 37.

(2) Alex. Lameth. llisl ■ de l Assemblée constituante, t. II, p. 314.

Feuillants un scrutin populaire. 11 fallait se donner à tout prix les apparences de la victoire. A ce point du débat, les deux opinions représentées par Mirabeau et Barnave se touchaient pour ainsi dire. Barnave et ses amis, après avoir voulu écarter le roi de la décision sur la paix et la guerre, devaient lui accorder l’initiative et la sanction. Mirabeau et ses alliés, après avoir essayé de réduire à un simple contrôle le droit du corps législatif, devaient l’élever à la délibération préalable. Tous cèdent à la pressante nécessité d’enlever la majorité; tous votent les mômes articles pour faire croire et pour pouvoir dire que le décret est leur ouvrage. Désormais la discussion des principes ne couvrira plus qu’un combat d’amour-propre (1).

Sur le bureau du président sont déposés vingt-deux projets de décrets. Obtenir la priorité est un point capital. Cette dernière manœuvre est confiée à La Fayette, qui l’exécute son discours à la main. Il demande, il obtient la priorité pour le projet de Mirabeau , amendé par Le Chapelier : « Dans le « moment où l'on semble égarer le peuple sur une question « métaphysique, où ceux qui , toujours réunis pour la cause « populaire, diffèrent aujourd’hui d’opinion, en adoptant à « peu près les mêmes bases ; dans le moment où l’on tâche « de persuader que ceux-là seuls sont ses vrais amis qui « adoptent tel décret, j’ai cru qu’il convenait qu’une opinion « différente fût nettement prononcée par un homme à qui « quelque expérience et quelques travaux dans la carrière « de la liberté ont donné le droit d’avoir un avis. J’ai cru

(1) Conférez les lettres échangées entre La Fayette et Charles Lameth. (Révol. de Paris, n° 47, p. 487 cl suiv.) La Fayette dit à Lameth qu'il a voté le décret quo lui La Fayette préférait. Lameth répond qu’il a adopté l'amendement d’Alexandre Lameth et de Fréteau. On sait que Mirabeau et son parti se rallièrent à cet amendement, dans lequel ils déclarèrent voir l'exposé de leurs principes.

FROCHOT

« ne pouvoir mieux payer la dette immense que j’ai con- « tractée envers le peuple qu’en ne sacrifiant pas à la popu- « larité d’un jour l’avis que je crois être le plus utile (1). » (On applaudit.) Le président lit le premier article du décret de Mirabeau : « Le droit de faire la paix et la guerre « appartient à la nation. » Alexandre Lamcth se lève et lance un dernier trait : « 11 est nécessaire que cette délibé- « ration ne paraisse pas avoir été concertée bois de cette « salle. Je propose de dire : La guerre ne pourra être « déclarée que par un décret du corps législatif, rendu sur « la proposition formelle du roi. » Fréteau veut réunir la déclaration faite par Mirabeau sur le droit souverain de la nation à l’amendement de Lameth sur la délégation de ce droit. On demande la question préalable. Camus s’emporte. Mirabeau constate que son projet renferme l’amendement : « On s’obstine à ne pas voir dans mon décret ce qui y est et « à prétendre que j’ai dit ce que je n’ai pas dit. . . Vous me « permettrez de ne pas changer mon opinion en faveur des « bienveillants qui depuis deux heures veulent faire croire « au public que mon opinion n’est pas mon opinion. » Mais Camus s’était écrié : « Le principe serait-il exprimé très- « clairement par M. de Mirabeau, il n’y aurait pas d’incon- « vénient à l’exprimer plus clairement encore.» L'Assemblée ne résiste pas à cet argument et repousse la question préalable. Une nouvelle agitation accueille ce vote qui semble consacrer l’amendement. A l’initiative du roi , Desmeuniers joint la sanction. Si l’Assemblée vote l’initiative et la sanction, l’honneur est sauf. Mirabeau s’empare de l’amendement en changeant un mot, et le signe de ces paroles : «. On « n’aura pas de peine à croire que j’adhère de tout mon

(1) « La présence du général La Fayette à la tribune, la curiosité qu'il « inspira ne permirent pas aux députés une demi-minute de réflexion. » {Révol. de Paris, n° 47, p. 482.)

« cœur à cet amendement , pour lequel je combats depuis « cinq jours. Si j’avais su plus tôt que tout ceci n’était « qu’une lutte d’amour-propre , la discussion aurait été « moins longue. » L’amendement est adopté , ainsi que tout le reste du décret de Mirabeau, presque à l’unanimité.

La séance est levée. Les applaudissements de l’Assemblée et des tribunes se confondent. La joie semble universelle. Chacun cache ses blessures sous un visage riant. Tous les partis s’attribuent la victoire. Les Lameth crient à la foule : « La patrie est sauvée ! » et la foule les acclame. Mirabeau dit à ses amis : « La monarchie est sauvée (1) ! » et l’Assemblée s’exalte dans l’orgueil d'avoir ajouté un nouveau titre à la constitution (2).

()) Le rôle des divers partis dans cette discussion est assez bien résumé dans ce passage peu connu du Journal du baron de Gauville, p. G8 :

< Les Jacobins voulaient que le droit de paix et de guerre appartint exclusivement â la nation. Nous voulions seulement qu'elle y participât quant aux subsides; mais ils l’avaient promis au peuple, et le peuple ôtait là qui menaçait. Que Ht le comte de Mirabeau?... Il voulut allier sa popularité avec son ambition, son caractère avec son esprit. Il propose un décret qui tenait aux deux partis, et c'est à lui que nous dûmes do ne pas en avoir un tout opposé; et, sous le prétexte du premier membre du décret qui dit que le droit de paix et de guerre appartient à la nation, phrase que les enragés eurent soin de venir dire sur la terrasse des Feuillants, le peuple soldé crut avoir ce qu’il désirait, tandis que le roi avait obtenu une partie de ce qui lui appartenait. 11 ne tint pas à nous qu'il n'en obtint davantage. Le comte de Mirabeau joua toutes sortes de rôles dans une discussion qui dura aussi longtemps : il alla même jusqu'à feindre d’adopter les idées de M. Itarnave, et l'on peut dire qu’il rendit, dans cette occasion, un service essentiel à la monarchie. »

(2) Le vole de l’Assemblée n’apaisa pas les passions soulevées par cette discussion célèbre. Pour en compléter le récit, il faut rappeler : 1“ la correspondance échangée entre Charles Lameth et la Fayette [Révol. de Paris, n® 47); 2° la polémique engagée entre Mirabeau et Alexandre Lameth au sujet du véritable discours prononcé par Mirabeau : Lameth accusa Mirabeau d'avoir falsifié son discours (Alex. Lameth, Hist. de l'Assemblée constituante. t. I, p. 470, et Mém. de Mirabeau, t. VII, p. 274); 3® les poursuites dirigées par Mirabeau contre l’auteur du libelle : La grande trahison du comte de Mirabeau. (Mém. de Mirabeau, t. Vil, p. 2.r>9.)

FROCHOT

I*i discussion sur le droit de paix et de guerre réunit les chefs du parti constitutionnel dans la Société de 1789. — Caractère de cette société. — Frochot en fait partie. — Négociations relatives à la présidence de l’Assemblée nationale le jour de la Fédération. — Efl'orts de Frochot pour faire nommer Mirabeau président. — Mirabeau président en février 1791. — Mot de Mirabeau sur Frochot.

La discussion sur le droit de paix et de guerre parut unir sous la direction éloquente de Mirabeau les divers partis de l’Assemblée; elle renouvela le sentiment des dangers que courait la paix publique, et fit comprendre la nécessité d'opposer à l’agitation populaire l’accord d’une majorité constitutionnelle. La Société de 1789 n’eut pas d’autre but (1). Elle se déclara, suivant les expressions de ses fondateurs, « une compagnie d’amis des hommes, une compagnie d’agents du commerce des vérités sociales, une compagnie destinée à développer le goût des sciences politiques (2). » Bailly, La Fayette, Mirabeau, Talleyrand, La Rochefoucauld, Le Chapelier, Sieyès, Pasloret, Frochot, tous ceux qui la composèrent dans les mois de mai, juin, juillet et août 1790, savaient très-bien qu’en s’unissant pour défendre la constitution par la discussion ils n’auraient pas la force de ceux

(1) Alex. Lamelh. Ilist. de l’Assemblée constituante, t. I, p. 429. — Révol. de Paris, n° 53, p. 19 et suiv.

(2) Journal de la Société de 1789. Le titre de journal convenait si peu an recueil publié sous les auspices de cette société que les rédacteurs crurent devoir le remplacer par cet autre, très exact et très -fidèle : Mémoires de la Société de 1789. Ce recueil cessa de paraître vers le mois de septembre 1790. Dans le numéro d’août on trouve un éloquent morceau d’André Chénier : c Avis au peuple français sur scs véritables ennemis. »

qui s’unissaient pour continuer la révolution par la propagande. Il était évident que la Société de 1789 n’enlèverait pas au club des Jacobins son personnel et son influence, et qu’elle tomberait comme tombent toutes les sociétés composées de gens honnêtes, riches, modérés, qui puisent leurs moyens d’action dans le bon sens et les bonnes raisons, et qui cherchent à éclairer le peuple dans le temps même où le peuple ne veut rien écouter. Au fond, la Société de 1789, magnifiquement installée au Palais-Royal, dans un local que payait secrètement le ministère, ne fut pas un club mais un cercle, où les constitutionnels cherchèrent à s’entendre et à combiner des majorités. En effet, Duquesnoy, écrivant aux ministres le 9 février 1791, et faisant la topographie politique de l’Assemblée, notait le groupe distinct et important de la Société de 1789 : « Vient ensuite 89, à qui il manque de l’énergie et des vues, mais dont la plupart des membres sont honnêtes et veulent le bien. . . On ne peut pas compter sur eux pour un mouvement, mais pour une suite de sagesse et de bonne volonté (1).»

En mai 1790, lors de la discussion sur le droit de paix et de guerre, le club des Jacobins était sous la domination apparente des Lameth et sous l'influence secrète du duc d’Orléans. Mirabeau n’avait aucune raison de le ménager (2).

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. III, p. 49.

(2) Les Jacobins ne virent pas sans une certaine inquiétude s'élever une société qui comptait dans son sein les notabilités de l’Assemblée constituante. Les meneurs, à cette é[>oque, Lameth, Barnave et Laclos prirent une mesure très-habile. Le club des Jacobins changea le nom menaçant de Société de la Révolution contre le nom pacifique de Société des Amis de ta Constitution. Comme les apparences suffisent au peuple, les Jacobins et les Quatrevingt-neuf parurent se confondre dans les mêmes principes et les mêmes sentiments En même temps, d’actives démarches, des prières, des sommations détachèrent peu à peu de la Société de 1789 un certain nombre de membres qui, pour divers motifs, s’en étaient éloignés. Sans s’éteindre tout

50 FROCHOT

Il entra résolûment dans la Société de 1789 et y entraîna Frochot. La Société de 1789 lui paraissait un levier pour soulever l’Assemblée, un instrument pour consolider sa puissance. Bailly avait été nommé président en mai, La Rochefoucauld en juin, Mirabeau le fut en juillet (1). Par un heureux hasard, le 14 juillet 1790 était le jour fixé pour la fête nationale de la Fédération. Entre la présidence de la Société de 1789 et la présidence de l’Assemblée nationale,

il y avait un abîme. Mirabeau vit un pas. Pour le franchir,

à fait, la société languit; et c’est probablement pour porter le dernier coup à sa rivale affaiblie que le club des Jacobins nomma Mirabeau président le 30 novembre 1790. Dans les papiers de Frochot, se trouve la minute originale du discours que Mirabeau prononça en cette circonstance. (Conf. Mém . de Mirabeau, t. VIII, p. 215.)

(1) Le Journal de la Socie'té de 1789 (juillet 1790) contient un discours de Mirabeau qui, je crois, n’a pas été signalé. Il se termine par cette déclaration qui résume le caractère libéral et conservateur de la Société de 1789 : « Nous faisons eu effet profession de croire que le vrai courage enseigne « la modération loin de l'exclure, qu'au lieu d'adopter .ceux qui voulaient « la paix publique par des exagérations incendiaires, les Amis de la Consti- « tution doivent les regarder comme les plus redoutables ennemis , parce « qu’ils la défigurent, la retardent et même la décrient ; que si l'audace et « même l’impétuosité sont utiles |iour conquérir une révolution, la mesure « seule peut la consolider, et qu'enfin les conceptions sont encore plus « nécessaires que les mouvements à rétablissement de la liberté publique. »

Il faut joindre ici un discours inédit adressé par Mirabeau, président de la Société de 1789, aux Bretons députés à Paris pour assister aux fêtes de la Fédération. Toutes les pièces publiées ici sont copiées sur les minutes originales de Mirabeau. • Braves citoyens, le nom de Breton fut dans tous les « temps en Europe le cri de ralliement de la liberté. Les Bretons montrè- « rent toujours ce courage indomptable, cette inflexible ténacité qui sont les

< premiers éléments du caractère de l’homme libre. Ils ont, dans cette Révo- « lution, fourni un glorieux contingent de citoyens éclairés, forts et géné-

< reux. Par un exemple mémorable et une équitable compensation de « l’éternelle justice , la province où l’aristocratie avait jeté les racines les « plus profondes est celle qui a montré l'énergie la plus persévérante. Voilà « vos titres à l afliliation de cette société do frères, de concitoyens, d'amis.

« Donnez-leur souvent, avec le plaisir de vous voir parmi eux, l’occasion de « vous témoigner l'estime et l'affection dont je ne suis en ce moment que s le faible interprète. »

il tendit une main à Tallevrand, qui l’accepta, et l’autre à La Fayette, qui la repoussa (1).

« Avant-hier, écrit Mirabeau à La Marck, le comité de « La Rochefoucauld ayant pris à l’unanimité la résolution « de me faire président après la Fédération (ce que j’a « refusé), La Fayette prit à part Frochot, et après lui avoir « montré toute l’humeur possible de la manière dont le pous- « sait l’évêque d’Autun, pressé à son tour de dire à Frochot « quel étrange motif pouvait le pousser à m’exclure seul, « il a répondu ces propres mots : M. de Mirabeau se conduit « trop mal avec moi. J'ai vaincu le roi et Angleterre dans « sa puissance, le roi de France dans son autorité, le peuple « dans sa fureur : certainement je ne céderai pas à M. de « Mirabeau (2). » Tandis qu’il essayait de gagner le comité de La Rochefoucauld par Talleyrand et Frochot , Mirabeau travaillait la droite de l’Assemblée par l’archevêque de Toulouse et le comte de La Marck; mais Cazalès, qui était le candidat de la droite, ne se montra pas plus désintéressé que La Rochefoucauld. Rencontrant Mirabeau, le 26 juin au soir, il lui proposa cette singulière transaction. Les aristocrates devaient nommer un président et la Société de 89 un autre, c’est-à-dire Cazalès et Mirabeau, et les deux partis s’engager à soutenir celui qu’un tirage au sort favoriserait (3). Ces propositions n’étaient pas sérieuses. Cazalès tint bon. Abandonné par les constitutionnels et repoussé par les nobles, Mirabeau vota pour M. de Bonnay que le roi avait désigné aux suffrages de l’Assemblée. M. de Bonnay réunit 307 voix; M. de Menou, candidat des Jacobins, 101 ;

(1) Mém. de La Fayette, t. Il, p. 355.

(2) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. Il, p. 54.

(3) Id., t. II, p. 60.

FROCIIOT

M. de La Rochefoucauld, candidat de la Société de 1789, 82; Cazalès, candidat de la droite, 47.

C’était le premier engagement d’une longue campagne.

De toutes les ambitions de Mirabeau, la plus vive et la plus naturelle fut, après un ministère, la présidence de l’Assemblée nationale. Dix-huit mois de travaux, une année de négociations et d’efforts, six semaines de lutte suffirent à peine pour emporter une récompense depuis longtemps méritée. Le jour de l’ouverture des état' généraux, Mirabeau avait entendu s’élever autour de lui des murmures qui lui prédisaient l’avenir. La supériorité de ses talents fit taire les murmures, mais la violence de son langage entretint les préventions. «Je sais, disait-il en octobre 1789, que j’ai élevé devant moi un môle de préjugés et qu’il faudra du temps pour le détruire (1). » 11 le savait, il le disait, et pourtant il ne l’apprit tout à fait que le 7 novembre, au mouvement de jalousie qui saisit l’Assemblée, lorsqu’il apparut sur le seuil du ministère (2). «Ah! s’écriait-il parfois, que l’immoralité de ma jeunesse fait de tort à la chose publique (3) ! »

Au mois de décembre, la situation parut meilleure, et les amis de Mirabeau reprirent sérieusement l’offensive. Mirabeau sortait de la présidence des Jacobins qu'il avait tenue avec courage; il avait gagné dans la droite quelques auxiliaires puissants; il était secrètement soutenu par la cour. «Dandré est président, écrit Mirabeau à La Marck le 22 décembre 1790; si ce n’était là qu’une grande faute pour l’Assemblée, patience ; mais c’est en outre une intarissable source de désordres (4). » Le 3 janvier 1791, élection

(1) Alex. Lamcth. Bisl. de l'Assemblée constituante, t. I, p. 184.

(2) Corresp. entre Mirabeau et La Marck , t. III. p. 296

(3) Id., t. I, p. 109.

(4) Id., t. H, p. 411 et 412.

d'Emmery. « Il m’a manqué trois voix pour être président de première volée; c’est le cas, mon bon ami, de l’enlever. Remuez un peu les bons aristocrates qui, du reste, m’ont à peu près lous porté (1). » On gagnait du terrain. Le 16, élection de l’abbé Grégoire : « Quant à la présidence dont je me bats l'œil, j’ai parlé très-vivement, et j’espère assez noblement, aux Jacobins, hier, pour les détourner de me porter, et ils y ont persévéré (2). » Mirabeau cachait son jeu. Dus que jamais il souhaitait le succès. Le samedi 29 janvier, il est élu.

Mirabeau se surpassa dans cette présidence célèbre. Ses discours aux auteurs lyriques, aux quakers, à la municipalité de Paris, aux docteurs agrégés, sa présence d’esprit, sa politesse et sa bienveillance étonnèrent l’Assemblée et ajoutèrent encore à sa réputation. On avait cru nommer un Mirabeau l'œil en feu, le sourire dédaigneux, la voix tonnante, le geste impérieux; on trouvait un Mirabeau la parole douce et noble , l'attitude pleine de grâce et de dignité. Le président avait absorbé le tribun. De ses prédécesseurs, les uns avaient tout souffert, les autres n’avaient rien empêché. Mirabeau ne permit aucune injure, ne cassa pas une sonnette : il se fil écouter. Pour ramener l’ordre dans les débats, il rétablit l’ordre dans les esprits. La discussion était-elle interrompue, comme elle l’était à chaque instant, par une motion ou par un incident, il la replaçait d'un seul mot au point même où elle avait cessé. Il résumait : et ces résumés étaient l'œuvre de Frochot. Frochot prenait des notes pendant toute la séance, les classait dans la soirée, et les lisait le lendemain matin à Mirabeau, qu’une ophlhalmie rendit

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. III, p. I.

(2) IA., t. II, p. 372.

FROCHOT

presque aveugle pendant sa présidence. De tous côtés Mirabeau recevait des éloges, et à tous les éloges il répondait avec l’accent du cœur : « N’cst-ce pas que Frochot et moi nous ne présidons pas mal (1)? »

Vues et rôles de Mirabeau et de Frochot dans l’organisation administrative de la ville de Paris.

Frochot avait servi la fortune de Mirabeau dans l'Assemblée nationale. 11 fut assez heureux pour seconder ses desseins en dehors même de cette Assemblée. La vie a de singulières rencontres, et les leçons de l’histoire donnent aux espérances des ambitieux un aliment inépuisable. Qui eût jamais pensé, en 1789, que ce jeune député au tiers état, pauvre, modeste et inconnu, devait douze ans après devenir le successeur de Bailly et le premier magistrat de la capitale? Par quel pressentiment ne cessa-l-il de s’occuper, sous l’impulsion de Mirabeau, des moyens de rétablir à Paris la paix publique, soit par des études sur la grave question des subsistances, soit par des travaux sur l’organisation municipale? Enfin par quel hasard le futur préfet de la Seine essaya-t-il de faire entrer Mirabeau dans les dignités du directoire départemental , comme s’il eût voulu préparer l’avenir en se donnant un illustre prédécesseur? La carrière est assez nouvelle pour qu’on la parcoure tout entière et qu’on y suive avec intérêt, tantôt seuls, tantôt ensemble, Frochot et Mirabeau.

(1) Mém. de Mirabeau, t. VIII, p. 279, note.

Au moment où les états généraux furent convoqués, Paris avait été divisé en soixante districts. Ces districts, ou plutôt les citoyens réunis dans ces divisions municipales, avaient nommé les Électeurs chargés à leur tour de nommer vingt députés. On sait comment , au milieu des mouvements populaires qui précédèrent la prise de la Bastille, chacun courut à son poste, les citoyens dans les districts, les Électeurs à P Hôtel-de-Ville. Le 14 juillet, Flesselles, le dernier prévôt des marchands, tombait assassiné; Bailly était acclamé maire de Paris, et La Fayette commandant de la garde nationale. « Si la décence ne m’avait pas empêché de me montrer à « cause de la mort de mon père (le marquis de Mirabeau « était mort le 11), je suis sûr, dit un jour Mirabeau au « comte de La Marck, que j’aurais été nommé maire à la « place de Bailly (1). » Mirabeau regretta vivement une situation qui lui eût donné un rôle officiel vis-à-vis de la cour, un ascendant naturel sur le peuple, la surveillance et peut-être la direction des mouvements révolutionnaires. Pendant une quinzaine de jours, il espéra même, par l’entremise des districts, ressaisir le poste que les acclamations des Électeurs avaient confié à Bailly (2). 11 proposa, le 23 juillet, de faire élire, sous la présidence d’un membre de l’Assemblée nationale, une commission chargée d’administrer la ville et d’étudier un projet d’organisation municipale (3). Chacun vit dans cette motion un moyen de s’emparer des districts, et par les districts de la mairie de Paris. Ces soupçons, couverts par quelques observations de Mounier, ruinèrent la motion de Mirabeau.

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 95.

(2) Bailly, Mém., t. 11, p. 128 et 154.

(3) Journal de Versailles, 25 juillet, supplément, p. 119.

FROCHOT

Cette motion était pourtant si naturelle , si opportune , si juste, que Bailly, dans le même moment et de son autorité privée, la mit à exécution. Il demanda aux districts de le confirmer dans les fonctions et dans le titre de maire de Paris, et les pria d’élire des délégués avec mandat expresse de préparer un plan d’organisation municipale. Les districts envoyèrent sur-le-champ cent vingt délégués, qui se constituèrent immédiatement sous le nom de Représentants de la commune, et se divisèrent en deux sections. Seize membres devaient rédiger le projet d’organisation municipale, et cent quatre administrer. Un peu plus tard, les cent vingt s’élevèrent à cent quatre-vingts. Bailly ne s’attendait pas à une élection prompte, à des résolutions décisives. Il fallut se résigner et se séparer des Électeurs de 1789.

Sur ces entrefaites, le 30 juillet, venant à l’Ilôlel-de-Ville saluer l’assemblée des Électeurs et l’assemblée des Représentants de la commune qui siégeaient encore à côté l’une de l’aulre, M. Necker demanda la grâce ou la liberté de M. de Besenval, récemment arrêté. Les Électeurs, dans un élan d’enthousiasme, déclarèrent « que la commune pardonnait à ses ennemis (1) ». Cette déclaration fut attaquée par les districts qui leur contestaient avec raison le droit de représenter la commune, et sur-le-champ lut déférée à l’Assemblée nationale par un arrêté du district de l’Oratoire. Mirabeau, qui avait inspiré ou dicté cet arrêté, soutint résolument que les Électeurs de 1789 n’avaient aucune qualité pour faire grâce, et que M. de Besenval devait être remis en prison (2). 11 trouvait ainsi l’avantage de se concilier la faveur des districts en critiquant les Électeurs, et d’attaquer

(IJ Bailly, Mém ., t. Il, p. 171 et suiv.

(2) Bailly, Mém., t. Il, p. 181. — Ferrières, Mém., t. 1, p. 177.

M. Necker en défendant les principes. Cette fois l'Assemblée nationale lui donna raison ; mais, le lendemain, Regnaud de Saint-Jean-d’Angely proposa de défendre aux députés, c’està-dire à Mirabeau, d’assister aux réunions des districts (1). Mirabeau répliqua vigoureusement, et fit échouer la motion de Regnaud. «Je demande, dit-il, quelle œuvre est plus « digne d’un membre de cette assemblée que de chercher, « de concert avec ses concitoyens, une forme municipale « qui facilite la perfection de tous les détails et soulage « le roi, ses serviteurs, l’Assemblée nationale, et promette « à Paris des avantages si grands, si importants, si mul- « lipliés! »

Ainsi se dessinent très-nettement le rôle , les vues , les espérances de Mirabeau dans cette première période de l’organisation municipale de Paris. Quant à Frochot, il ne s’occupe que des subsistances et envoie au comité de l’Assemblée des notes et des motions que le retour de M. Necker rend inutiles.

Du 25 juillet 1789 au 21 mai 1790, depuis l'installation des Représentants de la commune jusqu’à la loi d'organisation municipale, s’écoule une période de confusion administrative dont le caractère principal est la lutte des corps électoraux et des corps administratifs, des districts et de leurs délégués. 11 ne faut pas oublier, que, après la prise de la Bastille, les districts s’étaient constitués en assemblées permanentes, avec présidents, vice-présidents, secrétaires, comités de police, comité de subsistance, comité militaire, etc., et qu’ils n’avaient cessé de faire la guerre aux Électeurs de 1789. Cette guerre semblait devoir se terminer par la dissolution de l’assemblée des Électeurs. Elle se perpétua sans relâche

(1) Bailly, ltém., t. 11, p. 155.

FROCHOT

contre les deux assemblées que les districts eux -mêmes nommèrent pour les représenter.

La première assemblée, dite des Cent-quatre-vingts, au lieu d’expédier les affaires et d’administrer simplement en attendant que le plan d’organisation municipale fût discuté et adopté par les districts, s’avisa de faire des règlements. Les districts, voyant que leurs délégués usurpaient le pouvoir législatif, exercèrent, par représailles, le pouvoir exécutif. « La mésintelligence qui régne dans les districts, « disait le rédacteur des Révolutions de Paris, le 13 août, « la contradiction de leurs principes, de leurs arrêtés, de « leur police, leur désunion de sentiments avec le corps « municipal, offrent, depuis que le premier danger est passé, « le spectacle d’une épouvantable anarchie. Les districts « regardent les représentants comme leurs commis, dont ils « cassent les arrêtés quand bon leur semble (1). » Bailly essaya de porter remède à cet intolérable désordre. 11 écrivit le 30 août aux districts une lettre, dans laquelle il exposa la nécessité absolue d’adopter provisoirement la partie du plan discutée par les Cent quatre-vingts touchant l’administration de la ville, et pria les districts de choisir trois cents électeurs, cinq par district, pour nommer un bureau administratif composé de vingt et un membres (2). Les Cent quatre-vingts se révoltèrent naturellement contre un projet qui les supprimait, et prirent un arrêté qui demandait aux districts d’élire, non pas trois cents électeurs, mais trois cents délégués, c’est-à-dire les Représentants de la commune, du conseil et du bureau de la ville, suivant le plan proposé. Rien ne fut changé; au lieu des Cent quatre-vingts, Bailly,

(1) Révol. de Paris, n® 5. — Révol. de rarU, n® 7.

(2) Bailly, Mém., t. Il, p. 317.

d’une part, et les districts de l’autre , se trouvèrent en présence de trois cents délégués. Les Trois cents suivirent exactement l’exemple des Électeurs de 1789, et des Cent quatrevingts. La même situation commandait naturellement la même conduite.

Les Trois cents, constitués le 19, interdirent le 29 septembre aux districts tout acte d’administration, et s'efforcèrent aussitôt de concentrer en leurs mains les pouvoirs législatif, exécutif, administratif et judiciaire (1). La lutte se ralluma avec ardeur. Les districts ne cessèrent de soutenir que le pouvoir législatif municipal leur appartenait suivant les principes et les mandats, et que dans leur universalité ils représentaient seuls la commune ; enfin le district des Cordeliers, présidé par Danton, prit en novembre 1789 un arrêté qui exigeait de ses délégués le serment de ne rien décréter qui fût contraire à ses propres intérêts et qui n’eût été sanctionné par la majorité des autres districts (2). Les Trois cents déférèrent cet arrêté à l’Assemblée nationale, qui en renvoya l’examen au comité des rapports.

Frochot traita la question dans un mémoire fort judicieux. D’une part , il prouva très-aisément que le district des Cordeliers avait pu se croire autorisé, par l’absence de toute loi contraire et par les déclarations formelles de Bailly, à conserver l’action permanente du mandant sur le mandataire. « En effet, dit-il, dans la lettre de M. le maire aux districts, « je lis ces propres mots : Im puissance législative réside en « vous, et c’est à vous qu'il appartient de faire les lois parti ticulières à cette ville; les règlements , c’est à vous de les « réformer et de veiller à leur exécution ; plus loin : Vous

(1) Bailly, .Hem., t. II, p. 376 et 398.

(3) Révol. de Paris, n» 19, p. 24, n° 20, p. 11.

FROCHOT

« avez les lumières comme le pouvoir Il est très-

« naturel que les districts aient applaudi sans examen ulté- « rieur à ces principes, qui répondaient peut-être parfaile- « ment à leurs vues; et alors ils n’ont pas dû avoir beaucoup « de peine à se persuader que la puissance législative résidait « en eux. Cependant, ajoutait Frochot, je ne pense pas que « l’Assemblée consacre ce principe que la puissance législa- « tive réside dans telle ou telle municipalité. Si une mesure « aussi dangereuse pouvait s'accréditer, toutes ces puis- « sances législatives éparses sur la surface du royaume « feraient bientôt du peuple français autant de peuples qu’il « y aurait de villes ou de districts qui voudraient s’en appro- « prier une partie (1). » En fait, Frochot excusait les prétentions des districts; en droit, il les condamnait. Une conclusion pratique était difficile à tirer. Sur la proposition de Treilhard, l’Assemblée nationale ajourna indéfiniment la discussion , « laissant d’ailleurs toutes choses en état. » C’était livrer Paris à l’anarchie.

Précisons nettement la situation des partis et la portée des principes contradictoires qui se disputaient l’organisation municipale de Paris.

Sieyès, Frochot, Mirabeau, l’Assemblée nationale disaient, ou devaient dire : La souveraineté réside dans le peuple, mais cette souveraineté s’exerce par la délégation. Les députés à l'Assemblée nationale, délégués de la nation, représentent la nation; les délégués des districts, c’est-à-dire de la commune, représentent la commune. Les districts ne sont pas des puissances constituées ayant des droits et des pouvoirs séparés de ceux de la cité; ce sont des divisions géographiques, des cadres électoraux. Reconnaître aux districts une

Digi

(1) Pap. Frochot.

vie publique appuyée sur le droit de se convoquer, de délibérer et d’agir, c’est créer dans Paris soixante communes. Soixante assemblées perpétuellement actives sont des instruments de désordre entre les mains de quelques ambitieux. Si chaque partie d'une cité était mue par des impulsions diverses et conduite dans des buts différents, la paix publique et l’exécution des lois seraient à tout moment compromises. Une ville n’a qu’un intérêt : elle ne doit avoir qu’une administration, qu’une direction, qu’une loi.

Danton, Robespierre, les districts répondaient en invoquant Rousseau. La souveraineté ne peut être représentée. Elle consiste dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point. Les députés ne sont pas les représentants du peuple, mais ses commissaires, et toute loi que le peuple n’a point ratifiée n’est point une loi : donc les districts qui sont le peuple ont la puissance législative. 11 est vrai que l’Assemblée nationale suit le faux système de la souveraineté déléguée et non le principe vrai de la souveraineté active; mais la forme, qui peut être la représentation, ne change pas le fond, qui est la souveraineté (car la souveraineté est inaliénable) , et quand les citoyens délèguent à quelques-uns le soin de faire exécuter la loi, ils n’abdiquent pas, par ce fait, le droit imprescriptible de se réunir, de délibérer et d’agir.

Sous cet antagonisme d’opinions et deprincipes se cachaient des rivalités de personnes et d’intérêts. Le plan d’organisation municipale fut l’objet non pas des discussions les plus approfondies, mais des disputes les plus vives. Les passions furent poussées à ce point que l’Assemblée nationale, dans un décret du 14 décembre 1789, jugea prudent d’enlever aux districts et de s’adjuger la rédaction de la constitution municipale de Paris. Dépouillés de ce pouvoir législatif que Bailly et tant

FROCHOT

d’autres leur avaient reconnu, hostiles au plan des Trois cents qui les réduisaient au rôle de comices d’élections, les districts déléguèrent de nouveaux députés pour dresser un contre-projet. Bailly, qui avait toujours vécu en mésintelligence avec les Trois cents, fut assez faible pour présider cette nouvelle réunion à l’archevêché , et pour présenter à l’Assemblée nationale, au commencement d’avril, le plan révolutionnaire des districts. Les Trois cents, qui en définitive étaient les vrais représentants de la commune , donnèrent leur démission (fin d’avril 1790) : mais la minorité des districts protesta contre la majorité , et c’est au milieu de cette lutte acharnée que l’Assemblée nationale entendit le rapport présenté par Desmeuniers sur l’organisation municipale de Paris.

« Le comité , dit-il , a vu avec douleur plusieurs com- « munes du royaume faire une fausse application des grands « principes du pouvoir constituant et du pouvoir législatif ; « chercher leur force en elles-mêmes au lieu de la chercher « dans la constitution et dans l’unité nationale; rappeler le « régime des cités de la Grèce, comme si la France pouvait «sans se dissoudre devenir un gouvernement fédératif; « appeler les citoyens à des délibérations continuelles, sans « faire attention que la sagesse ne dirigerait pas de pareilles « assemblées; compter sur leur présence journalière comme «s’ils n’avaient pas une famille et des affaires à soigner; « annoncer comme le résultat de la majorité ce qui serait le « caprice du petit nombre ; enfin réclamer pour le moment « et pour l'avenir des droits de régler et de gouverner, qui « ne se bornant pas au pouvoir municipal , attentent à a l’autorité souveraine de la nation et au pouvoir du corps « législatif. »

Ces paroles appelaient Robespierre à la tribune ; il ne pou-

es

vait garder le silence, quand on condamnait la théorie de la permanence des districts et les principes républicains de la souveraineté nationale. « Qui de vous pourrait nous ga- « rantir que, sans la surveillance active des sections, l’on « n’aurait pas employé des moyens plus efficaces pour ralen- « tir vos opérations? Ne nous laissons pas séduire par un a calme peut-être trompeur; il ne faut pas que la paix soit « le sommeil de l’insouciance. Je ne m’étendrai pas davan- « tage et je dois conclure du peu que j’ai dit; que dis-je? le « peu : j’en ai trop dit pour ceux qui désirent voir le peuple « nul. »

« M. de Robespierre, répondit Mirabeau, a apporté à la a tribune un zèle plus patriotique que réfléchi ; il a oublié « que ces assemblées primaires toujours subsistantes seraient « d’une existence monstrueuse. Dans la démocratie la plus « pure , elles n’ont jamais été administratives. Comment ne « pas savoir que le délégué ne peut entrer en fonctions « devant le délégant? Demander la permanence des dis- « Iricts, c’est vouloir établir soixante sections souveraines « dans un grand corps, où elles ne pourraient qu’opérer un « effet d’action et de réaction capable de détruire noire « constitution. Surtout ne prenons pas l’exaltation des prin- « cipes pour le sublime des principes ! »

La loi du 21 mai 1790 ouvrit une troisième période dans l’histoire administrative de la ville de Paris. Assurément, on peut critiquer les vains efforts que fit l’Assemblée nationale pour associer, dans une juste mesure, l’autorité et la liberté , les complications d'une hiérarchie électorale qui devaient fatiguer les électeurs paisibles et livrer les scrutins aux meneurs, l’impuissance d’un maire qui ne pouvait rien pour le bien et pouvait tout pour le mal, la convocation des sections autorisée par une exception dangereuse, dans des

FROCHOT

occasions qu’on pouvait aisément faire naître, la publicité des séances du conseil municipal et dix autres articles que devait condamner une prompte expérience : mais il faut aussi reconnaître que le nouveau régime inaugurait les vrais principes du droit municipal. Le maire et les conseillers municipaux tenaient directement leur mandat des citoyens actifs, c’est-à-dire des habitants de Paris inscrits sur le rôle des contributions pour une somme représentant au moins deux journées de travail. Les soixante districts, redivisés en quarante-huit sections, n’étaient pas des assemblées administratives, mais des cadres électoraux dans lesquels s’exécutaient les élections au conseil général delà commune, au directoire du département, et à l’Assemblée législative. La commune avait repris l’administration de ses biens et la liberté de ses actes, sous la surveillance d’une assemblée départementale qui intervenait dans les cas d’un intérêt et d’un ordre supérieur. La commune effaçait alors le département, et le maire était le premier magistrat de la capitale.

On pouvait espérer que le calme renaîtrait bientôt dans les esprits, et que cette loi rendrait à Paris le bienfait d’une paix générale. Paris resta ce qu’il était, le théâtre et l'instrument de la révolution. Mirabeau ne se faisait aucune illusion : il s’en ouvrait à qui voulait l’entendre. Sans cesse avec Frocliot il énumérait les dangers dont Paris menaçait l’ordre public et la constitution : il devinait la fatale destinée d’un régime auquel Desmeuniers avait osé promettre l’éternité : il souriait de la crédulité de ceux qui avaient cru ensevelir les districts dans les sections : il prédisait leur résurrection solennelle dans une émeute populaire ! Sans cesse il dénonçait Paris comme le foyer d’un incendie dont les lueurs devaient éclairer la France, comme un gouffre où s’engloutiraient tour à tour les défenseurs et les adversaires

de la Révolution! Mais à peine laissait-il sa pensée courir vers les secrets de l’avenir, à peine laissait-il son imagination glisser sur la pente rapide des pressentiments, qu’il s’arrêtait épouvanté, comme s’il avait sous les yeux les grandes journées de la Terreur (1).

«On ne peut, disait-il, on ne peut souffrir la dictature « populaire. La société serait dissoute si la multitude ou « plutôt la populace de Paris continuait à entraver l’auto- « rité des lois. »

Dès le mois d’octobre 1789, il écrivait dans une note à la cour : « Le roi est-il en sûreté ? je ne le crois pas. Paris « même peut-il se sauver tout seul? non. Paris est perdu si « on ne le rappelle à l’ordre, si on ne le contraint pas à la « modération. Ses consommations le mettent à la merci du « reste du royaume, et sa perte inévitable serait dans la pro- « longalion de sa tyrannique anarchie à laquelle n’ont d’in- « térêt que ses chefs trompés ou trompeurs, et jetés loin de « toute mesure par leurs propres excès (2). »

En juin 1790 : «11 ne faut pas croire que les provinces « soient, je ne dis pas à la température de Paris (peut-être « sont-elles encore plus exaltées), mais à son immoralité pro- « fonde, à son mépris pour la propriété, à son insatiable désir « de tout bouleverser , de tout prendre, de tout ravir (3). »

En 1790 : « Jamais autant d’éléments combustibles et de « matières inflammables ne furent rassemblées dans un tel « foyer. Cent folliculaires dont la seule ressource est le « désordre ; une multitude d’étrangers indépendants qui « soufflent la discorde dans tous les lieux publics ; tous les « ennemis de l’ancienne cour ; une immense populace aecou-

(1) l’ap. Frocliot.

(2) Corresp. entre Mirabeau et La MarcJc, t. I, p. 368.

(3) Id., t. II. p. 39.

FROCHOT

« tumée depuis une année à des succès et à des crimes; une « foule de grands propriétaires qui n’osent pas se montrer « parce qu’ils ont trop à perdre; la réunion de tous les « auteurs de la révolution et de ses principaux agents; dans « les basses classes, la lie de la nation ; dans les classes plus « élevées, ce qu’elle a de plus corrompu : voilà ce qu’est « Paris! Celte ville connaît toute sa force; elle l’a exercée « tour à tour sur l’armée , sur le roi, sur les ministres, sur « l’assemblée; elle l’exerce sur chaque député individuelle- « ment; elle ôte aux uns le pouvoir d’agir, aux autres le « courage de se rétracter, et une foule de décrets n'ont été « que le fruit de son influence. Quelques hommes pervers « croient peut-être que , dans une grande démocratie , les « chefs de Paris seraient chefs du royaume; peut-être pen- « sent-ils qu’en remplaçant l’autorité publique par des auto- « rites partielles, une ville si imposante par sa masse n’aurait « plus de contre-poids. Quels que soient leurs systèmes et « leurs vues, il est certain que Paris sera la dernière ville « du royaume où l’on remettra la paix (1). »

La foule aime le courage, la force et l’audace. Quoique Mirabeau exprimât publiquement et fréquemment ses sentiments, ses craintes et ses projets, Paris, depuis le mois de décembre 1790, ne cessa pas de le traiter avec la dernière faveur et de le porter d’honneurs en honneurs. La présidence de la société des Amis de la Constitution , la présidence de l’Assemblée nationale, le grade de chef de bataillon dans la garde nationale et la fonction de membre du directoire du département de la Seine marquèrent successivement et presque coup sur coup les degrés d’une popularité croissante.

L’élection de chef de bataillon fit explosion. La Fayette

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. Il , p. 417.

appuyait, l’argent à la main, un de ses collègues, Laborde de Méréville. Un mouvement de sympathie publique enleva tout à coup les suffrages (1). Quelque flatteuse que fut cette distinction, Mirabeau en ambitionnait une autre plus importante et plus nécessaire. La loi du 21 mai 1790 avait remis à l’élection le choix de toutes les autorités de la ville de Paris et du département de la Seine. Le i janvier 1791, commencèrent les scrutins qui devaient constituer, six semaines après, l’administration départementale. Le directoire du département de la Seine était alors l’objet des plus hautes ambitions; il offrait aux membres de l’Assemblée nationale un porte d’honneur et un poste d’action , une retraite et une carrière. Mirabeau fut élu le quatorzième, après Pastoret et Cérutti, en même temps que La Rochefoucauld et Talleyrand, avant Danton, Sieyès, Anson et Garnier.

Membre du directoire, Mirabeau porta ses regards sur le procurât syndical. Il croyait trouver dans cette magistrature, dans ce ministère public, des armes pour combattre au nom de la loi le désordre dans les esprits et l’émeute dans la rue. Plusieurs de ses amis auxquels il avait fait entrevoir ses courageux desseins, et Frochol entre tous, s’empressèrent de le seconder. Frochot avait sur quelques électeurs influents une action indirecte par son beau-frère M. Petit, qui avait été secrétaire de M. de Flesselies, et était resté l’ami de Bailly (2); il entretenait des relations suivies

(1) Mém. de Mirabeau, t. VIII, p. 273.

(2) Bailly dit dans ses Mémoires, t. II, p. 94, à la date du mardi 21 juillet : € Il y avait un secrétaire de la prévôté des marchands, qui ne « l'était que depuis quelques mois. On me dit que communément il chan- « geait avec le prévôt des marchands et que j’étais parfaitement libre d’en « prendre un autre. Cependant on me dit beaucoup de bien de ce secrétaire, « M. Petit . .. Il était homme de mérite et homme de bien : il me l'a

FROCHOT

avec plusieurs députés de Paris et se trouvait très en mesure de sonder La Fayette. Malheureusement il ne tarda pas à s’apercevoir que La Fayette et La Rochefoucauld étaient maîtres de la situation et résolus à l’exploiter contre Mirabeau. Le 15 février, Pastoret fut élu. Sur 565 votants il réunit 441 voix; Mirabeau 99 ; 15 voix furent perdues (1).

« Tant vaut l’homme tant vaut la terre, mon ami ; le pro- « curai syndical, écrivit Mirabeau à Frochot, eût été tout « dans des mains fermes; il sera purement expéditionnaire, « sinon expéditif, dans de frêles mains. Il reste une ressource « à la ville de Paris; je n’ai voulu que lui être utile parce « que, ruinée par et pour la révolution, celle malheureuse « cité sera sauvée par de grandes vues d'hommes d’Etat, ou « ses convulsions souilleront la révolution et la chavireront « peut-être, sinon pour le genre humain, du moins pour la « France. D’après cela pouvez-vous me questionner? Je « voudrais bien dire quelque chose d’aimable pour M. Carie nier, mais, 1° en voilà bien long pour un aveugle; 2° je le « boude: premièrement, d’avoir méconnu l’influence du proie curai syndical; secondement, d’avoir eu des doutes relatifs « à moi et de ne pas les avoir éclaircis avec moi. Vule et me « ama. Vendredi (2). »

« prouvé depuis dans plus d'une occasion Je me déterminai à le con-

« firmer daus sa place. * Bailly, craignant quelque embarras, crut prudent de se séparer de lui. A la date du 1" août 118!» . il dit : « Je l'annonçai à « cet honnête homme avec les ménagements convenables. Il sentit mes « raisons, ne m’en sut pas mauvais gré et n'a jamais laissé échapper une « occasion de me marquer de l’estime. 11 a acquis la mienne. » M. Petit, avocat et procureur au parlement de Paris, secrétaire de la prévôté des marchands, fut membre du conseil général de la Seine, député au Corps législatif sous l'Empire, et créé par l'Empereur Napoléon I" baron de Bcauverger.

(1) Moniteur universel, 1791, p. 193, n» 48.

(2) Pap. Frochot. Inédit.

Ce billet, daté du vendredi 18 février 1791, est adressé à M. Frochot, chez M. Garnier, rue des Yieilles-Étuves-Saint- Ilonoré. Député suppléant de Paris , collègue de Mirabeau dans le directoire du département, Garnier n’avait pas voulu s’engager dans la question du procurât syndical ; mais il ne demandait pas mieux que de se faire pardonner en portant Mirabeau à la présidence du directoire. Le scrutin lui réservait ainsi qu’à tous les amis de Mirabeau une nouvelle déception. Sur trente-six membres du directoire trentequatre étaient présents : La Rochefoucauld réunit vingttrois voix.

« Mon Dieu, nous n’avons pas été plus heureux, écrivit le « soir même Garnier à Frochot. La tourbe moutonnière, « car il y en a partout, a pensé que la probité de M. de La « Rochefoucauld lui tenait lieu de tous les talents, et il a eu « la majorité. M. ( Mirabeau ) n’en a eu que neuf. Vous croyez « bien que la mienne était de ce nombre. Ceux qui ont « nommé M. de La Rochefoucauld ont dû être bien satisfaits « de leur choix quand ils l’ont entendu bégayer et rester « court dix fois de suite , pour dire une ou deux phrases à « une députation. Je soupçonne même entre nous que cette « nomination a été suggérée par le procurât syndical, qui « aura craint, en nommant l’autre, que le président n’éclipsàt « le procureur syndic. Quoi qu’il en soit, empêchez bien « qu'il ne donne sa démission. On ne boude pas tout un « département; il faut qu’il soit le premier député de Paris « à la première législature ; il a payé, depuis deux ans, les « arrérages de sa conduite de jeunesse ; mais voilà tous ses « payements bientôt finis, et je le crois dans peu ou courant « de sa fortune en talent et en gloire. Je ne pense pas avoir « rien dit sur ce que vous craigniez. Il m’a ramené et nous a avons un peu causé sur la maniéré dont il a été mal servi ;

FROCHOT

« mais ce n'était relatif qu’à Danton et à la manière gauche « dont il a parlé pour lui (i).

« Je suis bien sincèrement tout à vous. Ce 19 (2). »

Une lettre de La Marck à M. de Mercy confirme ces détails :

« M. de Mirabeau a manqué son élection pour les places « de procureur syndic et de président du département de « la Seine. Ce n’est pas «ju’il ait perdu de sa popularité. La « manière dont il a présidé l’Assemblée nationale l’a même « plutôt augmentée; mais c’est que M. de La Fayette a émît ployé tout ce qui lui restait d’influence pour s’opposer à « l’élection de Mirabeau. Celui-ci est toujours bien disposé, « quoique la crainte de perdre sa popularité le fasse toujours « hésiter à se mettre en avant (3). »

La Marck se trompait. Mirabeau n’hésite plus. Partout il se prodigue en résistances courageuses, en sorties éloquentes, en mesures énergiques. Dans l’Assemblée, il repousse avec la dernière vigueur le fameux projet de loi contre l’émigration, et jette à ses ennemis cet ordre insolent : « Silence aux trente voix! » 11 court aux Jacobins le soir même (28 février). 11 accepte avec Duport et Lameth un duel oratoire dont il sort victorieux. 11 siège dans le directoire du département qu’il domine. Pour rétablir l’ordre, il rédige des proclamations au peuple et une adresse au roi : enfin , le 1" mars, à la barre de l’Assemblée nationale, il fait au nom du directoire cette déclaration solennelle :

« Le corps électoral du département de Paris, dit-il, a

(1) Voyez dans la Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. III , p. 82, une Ictlre du 10 mars 1701. Il est évident et il était très-naturel que Danton desservit Mirabeau.

(2) Pap. Frochot. Inédit.

(3) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. III, p. 70.

« terminé ses élections, et l’administration est organisée. a Nous sommes les enfants de la loi. C’est aux législateurs « que nous devons notre premier hommage

« Nous placerons surtout au nombre de nos devoirs nos « soins pour la tranquillité publique. De tous les débris des « anciennes institutions et des anciens abus, s’est formé « une lie infecte, un levain corrupteur que des hommes périt vers remuent sans cesse pour en développer tous les « poisons. Ce sont des factieux qui, pour renverser la consti- « tution, persuadent au peuple qu’il doit agir par lui-même, « comme s’il était sans lois, sans magistrats. Nous dértias- « querons les coupables ennemis de son repos, et nous « apprendrons au peuple que, si la plus importante de nos « fondions est de veiller à sa sûreté, son poste est celui du « travail secondé par la paix de l’industrie active, et des « vertus domestiques et sociales (1). »

Le dimanche 3 avril, une députation du directoire du département de la Seine conduite par La Rochefoucauld, président, et Pastoret, procureur général syndic, revenait à la barre de l’Assemblée nationale. Mirabeau n’était plus. « Huit jours sont à peine écoulés, dit Pastoret, depuis qu’as- « sis au milieu de nous Mirabeau y présentait avec son élo- « quente énergie les moyens de régénérer la tranquillité « publique. »

Huit jours! Ainsi, jusqu’au dernier moment (2), Mirabeau lutta pour le rétablissement de l’ordre. A cette heure, il n’a

(1) Mém. de Mirabeau, t. V!ll, p. 303. — Moniteur universel, 1791, n® 94.

(3) Mirabeau assista le 21 mars pour la dernière fois aux séances du directoire. M. Lucas-Montipny (Mem. de Mirabeau, t. VIII, p. 312) regarde comme perdus les proces-verbaux des séances du directoire. Ces procèsverbaux existait aux archives de la préfecture de la Seine.

FROCHOT

plus d’autre ambition que de donner des gages irrécusables de ses sentiments. Plus de réserves, plus d’hésitations, plus de craintes ! L’orateur ne parle que pour faire valoir l’homme d'action. Il appelle l’émeute l’émeute, et non pas la révolution. 11 appelle les factieux des factieux, et non pas les amis du peuple. Il voit monter peu à peu l’anarchie ; il la fixe d’un regard intrépide et n’attend qu’une occasion pour se mesurer avec elle. « Paris m’attire, disait-il à Frochot, c’est « le sphinx de la révolution ; je voudrais lui arracher son « secret. » Le sphinx l’eût dévoré.

Maladie cl mort de Mirabeau.

Tandis qu’il présidait l’Assemblée nationale, Mirabeau avait témoigné à Frochot le désir de recueillir promptement tous ses travaux. Il était sous le coup des plus sinistres pressentiments. Frochot lui avait promis son concours, et dans les premiers jours de mars Mirabeau lui écrivait :

« Je devais avoir les substitutions samedi, et voilà lundi « consumé sans substitutions ; cependant, avant que de me « servir de ce travail, il me faut encore le raccorder avec ce « que j’ai préparé sur le droit de tester. En vérité, mon cher «Frochot, M. Maret devrait bien se décider et me déli- « vrer du moins du mal-être de l’incertitude. Je réclame « un dernier mol. J’ai passé ce soir chez vous, pour vous « voir d'abord, car il me semble que voilà longtemps que « nous ne nous rencontrons plus; pour vous dire ensuite « que j’ai beaucoup trop reculé sur le recueil de mes tra-

« vaux dans l’Assemblée nationale, et que si vous avez réélit lement quelque chose de préparé à cet égard, vous m’obli- « geriez de me le remettre, car je vais décidément en avant « sur cela. Vale et me ama. Lundi soir (1). »

On convint, en effet, que la publication serait dirigée par Frochot et rapidement poussée par un jeune rédacteur du Courrier de Provence, Étienne Méjean. La mort de Mirabeau vint quelques jours après modifier ces résolutions. Nommé exécuteur testamentaire, Frochot ne put partager l’honneur d'un travail qui fut pourtant conduit à bonne fin dans le cours de l’année 1793 (2).

Si Mirabeau prenait des mesures pour défendre sa mémoire, il n’en prenait aucune pour conserver sa santé. De rapides angoisses, de longs étouffements, de subites fatigues, des ophthalmies répétées, de violentes douleurs d’estomac et d’entrailles l’avertissaient sans l’arrêter. Ses amis et luimême craignaient un empoisonnement. Frochot, en novembre 1790, et Pellenc, en décembre 1790, ayant pris du café destiné à Mirabeau, étaient tombés malades (3). « Si je croyais aux poisons lents, disait Mirabeau en jan- « vier 1791, je me croirais empoisonné; je dépéris, je me « consume à petit feu (4). » Ces soupçons étaient entretenus par des révélations menaçantes. « Ni votre mari, ni le mal-

(1) Pap. Frochot. Inédit.

(î) Collect. compl. des trav. de if. Mirabeau l'ainé. Paris. 1793, t. I. Epilre dédicatnire a Messieurs les administrateurs des départements : « Mirabeau m'avait désigné pour collaborateur, et sans doute pour guide , M. Frochot, l'un de ses collègues il l’Assemblée nationale, son digne ami et mon ami. Mais M. Frochot, devenu l’exécuteur testamentaire de Mirabeau, a dil remplir d’autres obligations de sentiment et n'a pu m’aider dans ma grande entreprise, quoiqu'il en eût pris avec moi l'engagement formel. »

(3) Mém. de Mirabeau, t. VIII, p. 426.

(4) Et. Dumont, Souvenirs, p. 166.

FROCHOT

« heureux qui n'a pas voulu, écrivait-il à une femme qui « lui avait révélé un projet d’assassinat, ne seront jamais « compromis... Comps ne saura rien, Frochot rien, Pellenc « lui-méme ne sait quelque chose que parce que vous lui en « avez parlé la première (1). »

Quoi qu’il en fût, Mirabeau changeait à la fois de visage et de caractère. Un repos absolu et le régime le plus sévère étaient devenus pour lui une question de vie ou de mort. Il ne pouvait s’y soumettre. Entraîné dans un tourbillon de plaisirs et d’affaires, il prodiguait une vie qu’il sentait pourtant lui échapper et qu’il n’avait pas la force de retenir. Un souper imprudent l’abattit tout à coup. Il tomba dans un tel étal d’épuisement qu’il en fut épouvanté.

Le samedi 26 mars, il partit pour le Marais, assez jolie maison de campagne située près d’Argenteuil. Il espérait reprendre au grand air les forces qui lui échappaient. Dans la nuit du samedi au dimanche, une crise de coliques et d’étouffements lui annonçait, au milieu d’horribles soufrances, que ses jours étaient comptés (2).

Dimanche 27 mars. — On devait, à l’Assemblée, continuer le dimanche 27 mars la discussion du projet de loi sur les mines. Mirabeau avait déjà parlé le 2. Il attachait à un succès le prix du service qu'on rend à son meilleur ami. La fortune de La Marck était très-engagée dans le débat. Mira-

(1) Mém. de Mirabeau, t. VIII, p. 435.

(2) Cabanis, OEuvrcs compl., Paris, 1823, t. II, p. 23. Journal de la maladie et de la mort d'Honoré-Gabriel-Victor Riquetti Mirabeau. Le récit de Cabanis, très-précieux à tous les points de vue et surtout au point de vuo médical , sera le fond do tous les récits qu'on fera sur la mort de Mirabeau. Cependant les notes que La Marck et Frochot ont laissées fienuettent de retracer avec plus de précision et avec des détails nouveaux un des épisodes les plus célèbres de la Révolution. Quand même il n'eùt pas été nécessaire de classer et de compléter les dernières paroles de Mirabeau, la conduite de Frochot a été trop honorable dans cette circonstance pour n’étre pas mise en pleine lumière.

beau quitta de bonne heure le Marais et arriva chez La Marck avant l’ouverture de la séance, vers les neuf heures; son visage était très-altéré. La Marck le supplia de ne pas se rendre à l’Assemblée. « Mon ami, ces gens-là vous ruineu ront, répétait-il ; je veux partir, vous ne parviendrez pas « à me retenir. » La Marck voulut au moins l’accompagner; Mirabeau refusa. 11 sonna et demanda une bouteille d'un certain vin de Tokay dont il avait bu plusieurs lois avec plaisir : il en prit deux verres et monta en voiture (1). Ni sa voix ni son esprit ne trahirent la nuit cruelle qu’il venait de passer. Mirabeau parla longtemps et emporta le décret.

A défaut de Cabanis, son médecin ordinaire, il avait donné rendez-vous sur la terrasse des Feuillants à un jeune médecin nommé Lachèze. 11 sortit de l’Assemblée, livide et chancelant. « Vous vous tuez! s’écria Lachèze. — Peut-on « faire moins, reprit Mirabeau, pour une si grande cause « et pour l’amitié? » Une foule tumultueuse les entourait. « Arrachez-moi d’ici, j’ai besoin de repos (2). » Mirabeau regagna péniblement sa voiture. Dans le trajet, il pria Lachèze de ne le point quitter. 11 se fit ensuite conduire chez La Marck. « Votre cause est gagnée, dit il , et moi je suis mort (3) » : et il tomba sur un canapé. Après quelques moments d’effusion, La Marck le souleva et le ramena chez lui. 11 le laissa aux mains dévouées de Lachèze et de Frochot. On partit. Quelques amis, Champforl entre autres, les attendaient au Marais. Mirabeau essaya de dîner, mais toute la soirée il demeura silencieux et accablé (4).

Lundi 28 mars. — Le lendemain matin, il fit à ses hôtes

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck. t. III, p. 92.

(2) Cabanis, t. Il, p. 25.

(3) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. III, p. 92. — La Fayette. Mém., t. IV, p. 47.

(4) Cabanis, t. Il, p. 25.

FROCHOT

les honneurs de sa nouvelle maison de campagne. Il se promena un peu et parla beaucoup. Les douleurs reparurent et lui causèrent de nouvelles alarmes. 11 voulut repartir sur-lechamp pour consulter Cabanis (1). Pendant tout le voyage il repassa en sa mémoire les divers incidents de sa vie, racontant à Frochot, à Lachèze et à Champfort tous les périls auxquels il avait échappé. « Je ne sais pas trop, disait- « il à Champfort, si je dois m’en réjouir, car vous, Carat et « Cabanis, vous auriez écrit sur moi un bon article de bio- « graphie.» En arrivant à Paris, il apprit que Cabanis était allé le chercher au Marais; il en fut vivement contrarié. Lachèze lui conseilla un bain qui parut le soulager; il se crut même assez fort pour entrer à la Comédie italienne. Il en fut bientôt chassé par un nouvel et terrible accès. Sa voiture n’était pas arrivée. Il fut contraint de se traîner jusque chez lui, à pied, soutenu par Lachèze, suffoquant, frissonnant, dans l’état le plus affreux (2). Lachèze envoya aussitôt un exprès à Frochot et à Cabanis. Il était onze heures du soir.

Mardi 29. — Frochot et Cabanis ne tardèrent pas à arriver. « Vous venez à temps, » dit-il à Frochot en lui serrant la main ; et il lui parla de notaire et de testament. « Mon « ami, dit-il à Cabanis, je sens qu’il m’est impossible de vivre « plusieurs heures dans de pareilles anxiétés; hâtez-vous, « cela ne peut durer. » Tandis qu’on attendait le chirurgien pour le saigner, qu’on préparait les vésicatoires et les sinapismes, Mirabeau semblait en proie à la plus vive inquiétude. « Calmez-vous, lui dit Cabanis, vous allez être soulagé. — « Je serais tranquille si l’on m’avait permis de remplir un

(1) Cabanis, t. II, p. 27, 29.

\i) Cabanis, t. II, p. 32, 34.

« important devoir. On vous dira ce que c'est. » Frochot dit à Cabanis que Mirabeau avait demandé son notaire et qu’il voulait à tout prix dicter son testament. Cabanis le supplia d’attendre. « Songez, reprit le malade, que le sort « d’un grand nombre de personnes en dépend. Demain, il « sera peut-être trop tard (1). » Les remèdes ordonnés par Cabanis eurent un plein succès. Le mardi matin, Frochot était assis auprès de son lit. « Je suis mieux, dit Mirabeau ; « mais convenez que vous avez eu bien peur. Mes amis et « mes ennemis m’auraient peut-être regretté. Les envieux « auraient dit hypocritement : C’est dommage (2). »

I’endant toute cette journée, le calme se soutint. Mirabeau renaissait à l’espérance; il témoignait à Cabanis sa joie et sa reconnaissance. « 11 est bien doux, répétait-il, de devoir « la vie à un ami (3). » La soirée et la plus grande partie de la nuit se passèrent sans accidents.

Mercredi 30 mars. — A la pointe du jour, Cabanis reconnut à divers symptômes l’approche d’une nouvelle crise. Mirabeau se plaignait et s’inquiétait; de la confiance il retombait dans le découragement, du calme dans l’agitation. « Mon ami, dit-il à Frochot, comptez-vous aller à l’Assem- « blée? — Si je puis vous être utile je resterai... — Oui, « oui, restez près de moi, cela me fera le plus grand plaisir. « On n’aime jamais tant ses amis qu’au moment de les quit- « ter (4). »

Quelques instants après, il entendit le canon : « Sont-ce « déjà les funérailles d’Achille (5) ? »

(1) Cabanis, t. Il, p. 36.

(2) Pap. Frochot.

(3) Cabanis, t. II, p. 38.

(4) Pap. Frochot.

(6) Pap. Frochot.

Mirabeau fit ouvrir les fenêtres de sa chambre. Le soleil brillait. Des bouffées d’air tiède agitaient les rideaux de son lit; un instant il parut soulagé. « L’air et le soleil, dit-il, « voilà ce qui fait vivre; mais il faut encore des amis pour « faire aimer la vie (1) ; » et il regardait tendrement Frocliot et Cabanis debout au pied de son lit.

La journée offrit une suite incessante de crises, presque aussitôt combattues et conjurées.

Le mercredi soir, la société des Amis de la Constitution envoya une députation; Mirabeau pria Frochot de la recevoir. Frochot lui rapporta très-exactement une phrase obligeante de Barnavc. Mirabeau en fut touché ; mais de Comps ayant appris et conté que les Lameth avaient refusé de faire partie de cette députation, Mirabeau en marqua le plus vif étonnement : a Je les savais bien maladroits, mais je ne les « savais pas si bêtes (2); » et il ajouta, faisant allusion à Charles Lameth, blessé dans un duel par M. de Castries : «Jugez combien une pareille conduite est inconcevable! « Dans le temps de la fameuse égratignurc que vous savez, je

(1) Pap. Frochot.

(2) Pap. Frochot. — Le véritable mot ne s'appliquait pas à un lameth, mais aux Lameth. Cabanis n’a pas voulu le révéler. On en a Tait : « Je savais bien qu'il était un factieux, mais je ne savais pas qu’il fût un sot. > (Mi’m. de Mirabeau, t. VIII , p. 438); et l’on a fait tomber cette phrase sur Alexandre Lameth. [Id., t. VIII , p. 438.) Or, ce n’est pas Alexandre, c’est Charles lameth qui s’est battu contre XI. de Castries, et dont Xiirabeau était allé plusieurs fois prendre des nouvelles. La Xlarck ( Corresp ., t. I, p. 172) est d’accord avec Frochot, et dit que les Lauieth refusèrent de faire partie de la députation des Jacobins. La version de Frochot est la bonne. Dans le Contre poison, n° 35 (3 avril 1791), nous trouvons la note suivante : « Les Jacobins, qui ont tant envoyé de députations à M. Charles Lameth lorsqu'il était alité par sa faute, n’en ont envoyé qu'une au Démosthène de la France; et lorsque, de retour, elle a rapporté qu'il était encore en vie, on n'entendit aucun applaudissement. M. lameth, qui avait été nommé membre de cette députation, avait refusé; ce qui n’est pas politique, s

« n’ai pas laissé passer lin seul jour sans envoyer prendre de « ses nouvelles ou sans en prendre moi-même. » Ces incidents soulevèrent une conversation très-vive, très-animée, qui roula sur la situation des affaires publiques. Mirabeau l’interrompait par des prédictions sinistres; et comme on racontait que l’avant-veille le peuple avait attaqué la maison où les royalistes constitutionnels, les Clermont-Tonnerre, les Malouet, les Fontanes tenaient leurs réunions, il s’écria : « J'emporte avec moi le deuil de la monarchie (1) ! »

Jeudi 31 mars. — Les paroles de ISarnave, la conduite des Lameth , le récit des violences populaires, le souvenir des dangers que courait la royauté et les regrets d’une vie qu’il eût voulu consacrer à la défense de l’ordre et de la liberté excitèrent le malade au plus haut point et ramenèrent les douleurs d’une troisième et terrible crise. Au milieu de la nuit, les étouffements reparurent. Mirabeau défendit à Frochot de réveiller Cabanis. Vers les cinq heures, les spasmes se rapprochant avec un caractère alarmant, Cabanis, prévenu, appliquait son traitement de saignée, de sinapismes et de vésicatoires.

A la suite d’un spasme, Mirabeau cracha du sang, a Attendez, dit-il à Frochot, voilà du sang; la saignée est « justifiée : ils n’ont qu’à la blâmer maintenant (2). »

Quand il se sentit un peu ranimé : « J’ai bien souffert, « dit-il à Cabanis en lui serrant la main ; mais quelle forte tune pour moi que d’avoir un ami tel que Frochot? On ne

(1) Cabanis, t. II, p. G9, conteste ce mot célèbre. La Marck, t. I, p. 251, le cite, mais ne parait pas l'avoir entendu. Frochot écrit : « Le mot : J'emporte avec moi le deuil de la monarchie est très-vrai. Je ne me rappelle pas la seconde partie de la phrase : Les factieux s'en partageront les lambeaux. » De cette réflexion, on peut conclure que Frochot était présent quand la première partie de la phrase a été prononcée

(2) Pap. Frochot.

FROCHOT

« peut soigner avec plus (l’adresse... Si je revenais à la vie, « je ferais un bon mémoire sur l’art d’ôtre garde-malade; « c’est lui qui m’en a fourni les idées principales. Il m’a « suggéré la pensée de quelques procédés mécaniques qui «seraient très-utiles. — J’y compte, reprit Frochot en « souriant, guérissez-vous pour me faire cet honneur et ce « plaisir! — Ali! mes amis, répondit-il, vous savez bien que « je n’en reviendrai pas (1). »

En effet, à partir de ce jour, quoiqu’il étouffât moins et que le pouls fût meilleur, les médecins et tous ceux qui l’entouraient le jugèrent perdu. Mirabeau, lui-même, ne se fit plus d’illusions. Son courage prit un caractère plus élevé, son imagination un tour plus vif, son caractère une douceur incomparable. On eût dit qu’il se surveillait pour bien mourir.

La Marck était le seul des amis intimes de Mirabeau qui ne l’eût pas assisté dans les trois premiers jours de la maladie. Par discrétion, il s’était tenu à l’écart (2). Le jeudi matin, Mirabeau le demanda avec instance. La Marck, en apercevant ce visage ravagé par la souffrance, ne cacha pas à Cabanis et à Mm0 du Saillant, sœur de Mirabeau, la douloureuse impression qu’il ressentait. 11 plaida l'urgente nécessité d’une consultation. Cabanis se rendit aussitôt et désigna le docteur Antoine Petit, qui demeurait à Fontenay-aux-Roses (3).

A la nouvelle d’une consultation, Mirabeau s’emporta. « Je ne vous empêche pas, s’écria-t-il, de faire hors de ma « chambre tout ce qu’il vous plaira ; mais je ne verrai péril) Cabanis, t. II, p. 57. — Pap. Frochot.

(2) Cabanis, p. 49, 50.

(3) Cabanis, p. 52.

« sonne. Non, répétait-il à Cabanis, je ne verrai personne;

« vous avez eu tous les inconvénients de la maladie ; si je « reviens à la vie, vous en aurez toute la gloire (1). » Comme on le voyait très-animé, on se hâta de faire une diversion et de reporter la conversation sur les affaires publiques, sur l’Assemblée nationale et sur les secrets desseins des ministres anglais. C’était un des sujets ordinaires de ses réflexions.

« Pitt, dit-il, est le ministre des préparatifs; il gouverne « avec la menace plutôt qu’avec l’action. Si j’eusse vécu, « je crois que je lui aurais donné du chagrin (2). »

On annonce le docteur Petit. Frochot, La Marck, Cabanis renouvellent leurs instances ; Mirabeau renouvelle ses refus. Il faut céder. Cabanis se retire, s’excuse, fait à M. Petit l’histoire de la maladie et conclut à une fièvre intermittente maligne (3). 11 propose le quinquina. M. Petit approuve tout, ou plutôt ne désapprouve rien.

Pendant ce temps, La Marck était resté seul avec Mirabeau. Il gardait le silence; il avait reçu le malin môme de diverses personnes, et notamment de Duquesnoy et du comte de Montmorin , des billets qui le suppliaient de mettre en sûreté toute la correspondance de Mirabeau (4). 11 ne savait comment aborder un tel sujet, quand Mirabeau lui dit tout à coup: « Mon ami, j’ai chez moi beaucoup de papiers com- « promettants pour bien des gens, pour vous, pour d’autres, « surtout pour ceux que j’aurais voulu arracher aux dangers « qui les menacent. 11 serait peut-ôtre prudent de les dé- « truire, mais je vous avoue que je ne puis m’y résoudre. « C'est là que la postérité trouvera, je l’espère, la meilleure

(1) Cabanis, p. 53.

(2) Cabanis, p. 57.

(3) Cabanis, p. 53 . 54.

(4) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. III, p. 109 et lio.

FROCHOT

« justification de ma conduite dans les derniers temps; c’est « là qu’existe l’honneur de ma mémoire. Ne pouvez-vous « emporter ces papiers, les mettre à l’abri de nos ennemis « qui, dans le moment actuel, pourraient en tirer un parti « si dangereux en trompant l’opinion publique? Mais pro- « mettez -moi qu’un jour votre amitié saura venger ma « mémoire en les livrant à la publicité. » La Marck répondit sur-le-champ qu’il recevait ces ordres avec joie , et qu’il partageait entièrement tous les sentiments de Mirabeau. Sans plus tarder, La Marck et Pellenc ouvrent et vident le secrétaire, trouvent et prennent les papiers, en brûlent une partie, et du reste font des paquets qu’ils transportent secrètement chez La Marck (1). La Marck revint assez tard annoncer à Mirabeau que ses désirs étaient remplis. 11 était assis près de la cheminée. Mirabeau l’appelle et lui tend la main, u Mon « cher connaisseur en belles morts, êtes-vous content? » Ces mots faisaient allusion à une conversation dans laquelle La Marck avait soutenu que les plus belles morts étaient les plus simples. La Marck ne put retenir ses larmes. Mirabeau s’en aperçut. « Je ne saurais, écrivit La Marck, exprimer tout ce qu'il trouva alors d’élévation et d’énergie dans son esprit, de chaleur et d’élan dans son âme, pour me témoigner son attachement (2). »

Sur ces entrefaites, Frochot entra. « N’est-ce pas, mon « ami, lui dit-il en montrant La Marck dont le visage était « baigné de pleure, n’est-ce pas un spectacle bien touchant « que celui d’un homme naturellement froid, qui ne peut « cacher une douleur contre laquelle il s’arme vaine- « ment (3) ? »

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 25fl.

(2) ld., t. I, p. 259.

(3) Cabanis, t. Il, p. 57. — Pap. Frochot.

Vendredi 1" avril. — La nuit fui très-mauvaise. Cabanis avait annoncé à Mirabeau que sa maladie était une fièvre intermittente maligne, qu’un premier accès avait éclaté dans la nuit du samedi au dimanche, un second dans celle du lundi au mardi, un troisième dans celle du mercredi au jeudi, et qu’il fallait couper avec du quinquina l’accès qu’on devait craindre pour la nuit du vendredi au samedi. Ces explications donnèrent au malade quelques heures d’espoir; malheureusement le quinquina ne fil aucun effet. Mirabeau s’en aperçut; il appela Cabanis. «Vous avez raison, dit-il; « mon sort sera décidé demain, je le sens (1). » Le pouls baissait : les bras et les mains étaient glacés, la respiration très-courte. Cabanis profita de l’épuisement du malade pour le décider à voir M. Petit. 11 fallut encore une certaine lutte pour le convaincre ou plutôt pour le séduire , en peignant M. Petit sous les couleurs d’un médecin philosophe (2).

Mirabeau reçut M. Petit le sourire sur les lèvres, avec un effort de dignité et d’éloquence. « J’avais toujours pensé, « lui dit-il, que lorsqu’on était assez heureux pour avoir un « ami médecin, l’on ne devait être traité que par lui lors- « qu’on était malade; mais vous êtes l’ami de tout le monde « et tout le monde est votre ami. M. Cabanis a désiré con- « férer avec vous sur mon état, parce que vous êtes de tous « les médecins de ce pays-ci celui dont il fait le plus de cas. « Je m’y suis prêté d’autant plus volontiers que dès long- « temps je vous ai voué une estime particulière. Vous avez « pour moi un caractère bien précieux. Au milieu des vices « de la société vous êtes resté l’homme de la nature, et sans « doute celui qui avait tant de bonnes choses dans le cœur

(1) Cabanis, t. II, p. 55.

(3) Cabanis, t. Il, p. 5G.

FROCHOT

« et dans la tête eût été mon ami si je l’eusse connu. Vous « êtes mon devancier dans la route de la vraie philosophie « et de la vraie liberté. Je cilais, il n’y a qu’un instant, votre « belle réponse à un personnage important qui paraissait « s’élonner que vous ne prissiez pas plus d'intérêt à la conte servalion de son fils qu’à celle d’un autre enfant. Voilà , « monsieur, ce qui m’a déterminé à vous voir (1). »

M. Petit répondit que l’ami était encore plus celui qui aimait que celui qui était aimé, et qu’à ce titre il méritait d'être regardé comme l’ami de Mirabeau. On releva doucement, on pansa les vésicatoires. Comme il se plaignait, le chirurgien lui dit que beaucoup de malades étaient insensibles à cette opération. « Assurément, dit Mirabeau, ces « gens là n’étaient ni orateurs ni poêles. » La visite paraissait achevée. — « Eh bien , que pensez-vous de mon état? « mais surtout soyez sincère !» — « Vous n’êtes pas bien, répondit M. Petit. »> — «Mais croyez-vous me tirer d’affaire?» — « Nous l’espérons, mais nous ne promettons rien. » — « J’aime que l’on me parle ainsi ; » puis, désignant un groupe dans lequel se trouvait Frochot : « Voyez, monsieur, comme « on s’empresse autour de moi , comme je suis servi ; vous « croiriez que tout ce monde est à mes gages. Eh bien ! ce « sont mes amis : voilà un de mes collègues. Il faut pourtant « convenir que d’être ainsi aimé cela attache un peu à la vie. « Sauvez-moi, je n’ai jamais été plus méchant que cela (2). » Les médecins se retirèrent. « Le malade est perdu sans « ressource, dit M. Petit à Cabanis. Faisons cependant ce a que la circonstance indique (3). »

(1) J’ai suivi ici les notes de Frochot, qui s’accordent très-bien avec le récit de Cabanis. Conférez Cabanis, t. II, p. 59.

(2) Pap. Frochot. Je suis encore ici le teste de Frochot. Conférez Cabanis, t. 11, p. CO.

(3) Cabanis, t. II. p. 59 et CO.

Pendant la consultation, Frochot, craignant que le soleil ne fatiguât Mirabeau, voulut baisser le rideau de son lit. « Non, non, laissez, dit-il, je sens que l’aspect de la lumière « est ce qu’il y a de plus doux après la présence de l’ami « qui nous soigne (1). » Quelques minutes après : « Fro- « chot, je vais faire mon testament ; j’ai des dettes et je n’en « connais pas la quotité précise. Je ne connais pas mieux la « situation de ma fortune, et pourtant j’ai plusieurs obliga- « tions impérieuses pour ma conscience et chères à mon « cœur, » et il s'arrêta. Frochot se hâta de confier à La Marck les inquiétudes de leur ami. « Allez lui dire que si « sa succession ne suffit pas aux legs qu’il médite, j’adopte « tous ceux que son amitié voudra bien me recommander. « Il faut qu'il ait encore un bon moment. » Frochot reporta à Mirabeau ces généreuses paroles. « J’aurais fait de même « pour lui, » répondit-il tranquillement (2).

Cabanis rentra. « Son mot est sévère, n’est-ce pas? » Mirabeau faisait allusion à M. Petit. « Je l’entends, vous êtes « moins décidé. Je suis porté à juger comme lui, mais je « me plais à croire comme vous (3). »

Dès le premier jour, la maladie de Mirabeau avait été un événement. A partir du mercredi, une foule compacte stationna devant sa porte, tandis que ses parents, ses amis, ses collègues remplissaient du matin au soir la maison, la cour et le jardin. Les bulletins renouvelés d’heure en heure ne suffisaient plus à l’anxiété publique ; on les imprima. Cabanis raconta à Mirabeau qu’on avait barricadé la rue au-dessus et au-dessous de sa maison, afin que le bruit des voitures ne l’incommodât point. «Ah! oui, s’écria-t-il, un peuple si senti) Pap. Frochol.

(2; Pap. Frochol. — Corresp. entre Mirabeau et La Marck, 1. 1, p. 260. — Cabanis, t. II, p. 61.

(3) Cabanis, t. Il, p. 61.

FROCHOT

« sible et si bon était bien digne qu’on se dévouât à son ser- « vice. Il m’eût été glorieux de lui consacrer ma vie. Je sens « qu’il est doux de mourir au milieu de lui (1). »

Mirabeau reçut le même jour l’abbé Lamourelte, évêque de Lyon, et un peu plus tard l’évêque d’Àutun, Talleyrand. « On a bien de la peine à arriver jusqu’à vous, lui dit Talley- « rand ; je suis venu comme le peuple de Paris trois fois par « jour, à votre porte, et il y a deux heures que j’y attends « de vos nouvelles avec lui (2). » — « Ah! je le sais bien! « s’écria Mirabeau , pour le peuple , c’est toujours un grand « jour que celui où l’on meurt (3). »

11 est possible que l’entretien de Mirabeau et de Talleyrand n’ait pas eu toujours lieu en présence de témoins; mais il est certain que Frochot, La Marck , Pellenc et Cabanis y prirent part tour à tour. Lorsque Talleyrand parla devant l’Assemblée nationale de la dernière entrevue qu’il avait eue avec Mirabeau , il s’exprima en ces termes : « La mort était partout, si ce n’est dans l’esprit de celui que le danger le plus imminent menaçait. Je ne m’arrêterai pas à l’émotion que plusieurs de ses discours m’ont fait éprouver. M. Mirabeau dans cet instant était encore homme public (4). » Et en effet, pendant toute la visite de Talleyrand, Minibeau ne cessa de s’entretenir des travaux de l’Assemblée. Comme on lui disait que la loi sur les successions était à l’ordre du jour, il témoigna la peine la plus vive de ne pouvoir en suivre la discussion. 11 demanda le discours qu’il avait composé sur ce sujet important, et chargea l’évêque d’Autun

(1) Cabanis, t. II, p, SS.

(-2) Pap. Frochot. Une version un peu différente a été publiée dans les Uém. de Mirabeau, t. VIII, p. 458.

(3) Pap. Frochot.

(1) Moniteur universel, 1791, n» 93, séance du 2 avril.

d’en donner lecture à l’Assemblée. « On dit que la conver- « sation est nuisible aux malades, ce n’est pas celle-ci; on « vivrait comme cela délicieusement entouré de ses amis, « et même on y meurt très-agréablement. Causons (1). »

Talleyrand était encore présent quand M”0 de *** fit prendre des nouvelles. « Je la remercie, dit-il à Cabanis, mais on aime encore mieux ses amis que les belles , surtout au lit de la mort (2). »

Deux heures s’étaient ainsi écoulées lorsqu’entra le notaire, M. de Mautort. Il était quatre heures. Mirabeau dicta un long testament avec la plus grande liberté d’esprit. Il léguait à M. de La Marck tous ses papiers, lettres, manuscrits touchant les affaires publiques; à Cabanis les papiers louchant la législation et la littérature. « Je veux que le triage de ces papiers soit fait par MM. Cabanis, Frochot et Pellenc, sans l’intervention d’aucun officier de justice. » Il légua au fils d’un sieur Lucas, sculpteur, une rente dont le capital était de 24,000 livres; à Cabanis des livres et une botte avec son portrait; à Pellenc une bague de 100 louis; à Lamourctte, évêque de Lyon , les créances qu’il avait sur lui ; au sieur Lachèze, son médecin, une bague de 50 louis; à M“* de Nérah une somme de 20,000 livres; à Comps, son secrétaire, une somme de 20,000 livres une fois payée; à La Marck toute sa vaisselle d’argent et tous scs baguiers. « Dans le cas où ma vaisselle d’argent et mes baguiers ne vaudraient pas ensemble 50,000 livres, je veux que cette somme de 50,000

(1) Pap. Frochot. Cabanis n'a presque pas parlé de la visite de M. de Talleyrand. L'auteur des Htm. de Mirabeau, t. VIII, p. 458, dit que l’entretien de Mirabeau et de Talleyrand n’eut pas de témoins : c'est une erreur. On lit dans les notes de Frochot : « Pendant que l’évêque d’Autun y était, c nous entourions son lit : on conversait. »

(2) Pap. Frochot.

FROCHOT

livres soit complétée entre les mains de M. de La Marck sur les autres effets de ma succession. » 11 léguait ensuite à Teisch , son valet de chambre, une somme de 6,000 livres, et à tous ses domestiques une somme proportionnée au temps de leur service et à leurs gages; puis il institua M. du Saillant fils, son neveu, héritier et légataire universel. «Je nomme, ajoutait-il, pour exécuteur testamentaire M. de La Marck , et comme ses affaires personnelles ne lui permettraient peut-être pas de diriger seul celles de ma succession, je lui adjoins M. Frochot, mon collègue et mon ami, avec faculté à chacun d’eux d’agir seul en l’absence ou à défaut de l’autre. Je me flatte qu'ils voudront bien me rendre ce dernier office, et je veux que la saisine qui leur sera dévolue par la loi subsiste jusqu’au parfait apurement des affaires de ma succession. »

Seul Frochot n’était pas nomme dans le testament ; il avait tout refusé.

Après le départ du notaire, Mirabeau s’aperçut que Comps n’était pas présent. Comps était le secrétaire et l’homme de confiance de Mirabeau. Il copiait ses notes à la cour et dirigeait sa maison. « Mon ami, dit-il à Frochot, priez Comps « de venir, il est temps que je lui fasse mes adieux. » Que se passa-t-il ? Mirabeau lui fit-il jurer de ne point révéler ses relations avec la cour? le chargea-t-il de quelque secrète mission? lui dit-il simplement de touchantes paroles? Bientôt Comps sort de la chambre en proie au plus violent désespoir, sanglotant et criant : « Oui! oui! à la vie, à la mort (1). »

Tout semblait présager une quatrième crise. La poitrine s’engouait de plus en plus ; la parole était saccadée et fébrile.

(1) Pap. Frochot.

Cabanis prévint La Marck et Frocliot que le danger grandissait d’heure en heure.

Samedi 2 avril. — Cabanis coucha sur une chaise longue à côté du malade. La femme Legrain, qui n’avait pas quitté Mirabeau depuis le commencement de la maladie, veilla debout. « Henriette, lui dit-il, tu es une bonne créature, tu « es près d’accoucher, et tu ne me quittes pas; tu te dois à « ta famille; va-Cen, je le veux (1). »> 11 parlait sans cesse ; il se plaignait du mouvement de ses idées qui devenait de plus en plus rapide et tournait au délire. Il dit à Cabanis : « Tu es un grand médecin, mais il y a un plus grand méde- <r cin que toi, c’est celui qui a créé le vent que rien ne peut « arrêter, l’eau que rien ne peut empêcher de passer (2). »

Dès que le jour parut, et ce fut le dernier, il voulut faire sa toilette , se raser , se laver , se parfumer pour attendre la mort (3). 11 appela son valet de chambre Teisch, et lui demanda comment il se portail; Teisch ne trouvait d’autre réponse que ces paroles : « Ah ! monsieur ! ah ! mon cher « maître, je voudrais que vous fussiez à ma place. » — « Eh « bien, lui répliqua Mirabeau, je ne voudrais pas que tu « fusses à la mienne (4). »

La fièvre peu à peu disparut avec le jour. Il fit alors approcher son lit de la fenêtre , et comme le soleil commençait à luire : « Mon ami, dit-il à Frochot en souriant, si ce n’est « pas là Dieu, c’est son cousin germain (5). » 11 le pria de lui

(1) M<!m. de Mirabeau, t. VIII, p. 451.

(2) Cabanis, t. II. p. 55. — Pap. Frochot.

(3) Cabanis, t. II, p. 65. Conférez Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. 11, p. 253. ta Marck doute de ces allégations, que le délire de Mirabeau explique cependant trés-naturellcnient. Peut-être Cabanis a-t il exagéré l'expression : mais le fond semble vrai. Frochot n'était pas présent.

(4) Cabanis, t. II, p. 65. — Pap. Frochot.

(5) Pap. Frochot.

FROCHOT

soulever la (èle. « Je voudrais pouvoir te la laisser en « héritage (1). »

Cabanis lui fit observer que l’accès avait duré toute la nuit, qu’il n’était point terminé, et que la plus légère imprudence le rendrait mortel. « Il est mortel! » dit-il. Mirabeau pria Frochot d’appeler La Marck. Il désirait parler à Cabanis sans témoins. « Nous sommes seuls, dit-il à Cabanis; je mourrai « dans quelques heures ; donnez-moi votre parole que vous « ne me quitterez plus. Je veux finir avec un sentiment si « doux. » Cabanis pleurait. « Point de faiblesse indigne « de vous et de moi, ajouta-t-il ; c’est un moment dont il faut « que nous sachions jouir l’un et l’autre : et puis tenez , « promettez-moi que vous ne me laisserez pas souffrir des « douleurs inutiles. »

La Marck entra. « J’ai de la peine h m’exprimer, dit-il à « Cabanis ; croyez-vous que je serai en état de le faire un peu « plus tard?» — « Si vous êtes trop fatigué, reposez-vous; « mais si vous le pouvez, parlez dès à présent (2). » 11 baissait à vue d’œil. «J’entends! » dit-il ; et il parla encore de ses affaires particulières, des personnes qui lui étaient chères, et de l’état des affaires publiques (3).

Frochot revint un peu plus tard; Mirabeau se tourna vers lui : « Eh bien ! mon ami , c’est fini , je meurs aujourd’hui , « vous n’avez rien voulu accepter de moi ; je vais disposer « do vous. » Il lui prit les deux mains, et mit l’une dans celle de La Marck, l’autre dans celle de Cabanis : « Je lègue à « votre amitié Frochot : son tendre attachement mérite le « vôtre (4). »

(1) Pap. Frochot. — Mtim. de Mirabeau, t. VIII, p. 445.

(2, Cabanis, t. Il, p. CO

(3) Cabanis avait recueilli ce dernier entretien, qui est resté inédit. (Cabanis. OEuvres, t. Il, p. 66.)

(4) Cabanis, t II, p. 67. I-a version de Frochot est un peu plus brève : « V'ous n'avez rien voulu accepter de moi, je vous lègue à nies amis. »

A cps mots, il perdit la parole et l’agonie commença. H conservait toujours sa connaissance, et il répondait par des signes aux marques d’amitié qu’on lui donnait. Les moindres soins le touchaient ; il essayait de sourire. Quand un de ses amis penchait son visage vers le sien , il faisait de son côté des efforts pour l’embrasser. Alors qu’il ne parlait plus, le mouvement de ses lèvres parlait encore.

Vers huit heures, les douleurs se réveillèrent. Cabanis lui présenta de l’eau, du vin, de l’orangeade. Il refusa tout. 11 fit sur son drap le mouvement d’un homme qui veut écrire. On lui donna une plume et du papier ; il écrivit : « Dormir ; » en même temps il fermait les yeux et mettait un doigt sur sa bouche. Cabanis feignit de ne pas l’entendre; il fallut rapporter le papier et la plume, et il écrivit : « Croyez-vous que « la mort ou l’effet qui m’en rapprochera le plus puisse pro- « duire un sentiment dangereux? » Voyant que Cabanis ne répondait pas, il écrivit encore : « Tant qu’on a pu croire « que l’opium fixerait l'humeur, on a bien fait de ne pas me « le donner, mais maintenant qu’il n’y a plus de ressources « que dans un phénomène inconnu , pourquoi ne pas tenter « ce phénomène? et peut-on laisser mourir son ami sur la « roue pendant plusieurs jours peut-être (1)?»

Les douleurs devinrent si violentes qu’elles pouvaient causer la mort. Cabanis formula une potion calmante. « Jurez-moi, s’écrie Mirabeau, recouvrant tout à coup la « parole, que vous ne direz à personne ce que vous faites ! » Il croyait que Cabanis lui donnait de l'opium. Dans le moment M. Petit entra. 11 approuva le calmant. C’était une once de sirop diacode, vingt gouttes de liqueur minérale d’Hoffmann, et deux onces d’eau de menthe distillée (2). Le phar-

(1) Cabanis, t. II, p. 68. — Pap. Frochot.

(2) D'après l’original de la potion. Sur cette ordonnance, Cabanis, t. II,

macien demeurait dans la rue; on ne prit que le temps d'aller et de venir. Les douleurs croissaient toujours. « On « me trompe, on me trompe! répète le malheureux agoni- « sant. » — « On ne vous trompe pas ! — la potion arrive ! « — j’ai vu l’ordonnance ! — elle est partie ! » — répondaient « à la fois La Marck, Petit, Frochot et Cabanis. «Oh! les « médecins, les médecins! » et se tournant vers Cabanis : « N’étiez-vous pas mon médecin et mon ami! ne m’avicz- « vous pas promis de m’épargner les douleurs d’une telle « mort? voulez-vous que j’emporte le regret de vous avoir « donné ma confiance (1) ? » Une convulsion le tourna violemment sur le côté droit. Saisissant alors la main de La Marck, il leva les yeux au ciel, poussa un cri et expira. Huit heures et demie sonnaient. M. Petit, debout au pied du lit, dit : « Il ne souffre plus (2) ! »

Liquidation de la succession de Mirabeau. — Comment Frochot ignora les relations de Mirabeau avec la cour et resta convaincu de sou innocence.

— Pétition de Frochot à l'Assemblée législative. — Décret qui met à la charge du trésor publie les frais du service funèbre de Mirabeau. — Polémique entre Frochot et la famille de Mirabeau au sujet de ce décret.

— Lettre de Frochot à Rarrère, président de la Convention.

La Marck ne s’occupa pas des affaires de Mirabeau. Tout le poids en retomba sur Frochot. Les accusations de vénalité avaient retenti avec tant d’éclat et s’étaient propagées avec

p. «s, dit : « M. Petit approuva le calmant, mais il préféra donner dans l'eau simple le sirop diacode que j'avais ordonné dans une eau distillée. » (1) Cabanis, t. 11, p. 69.

(2 Cabanis, t. Il, p. 09. On trouvera dans les Mém. de Mirabeau, t VIH, de nombreux détails sur les obsèques de Mirabeau et sur l'impression extraor-

tant de force que Frochot tremblait d’en trouver quelque indice. L’examen détaillé de la succession lui rendit toute sécurité. Des rapports de Mirabeau avec la cour, nulle trace. Les papiers les plus importants avaient été, dans la soirée du jeudi, secrètement enlevés par Pellenc et La Marck, et, lorsqu’en vertu du testament Cabanis et Frochot dépouillèrent et se partagèrent la correspondance, ils ne trouvèrent rien, absolument rien qui excitât leurs soupçons. D’autre part, la situation de la fortune était telle qu’on ne pouvait supposer qu’un homme vendu pût vivre au milieu de si grands embarras. Les dettes étaient divisées en une foule de petits créanciers dont les réclamations incessantes eussent été facilement apaisées par un grand secours. Tout semblait confirmer l’innocence de Mirabeau et confondre ses ennemis.

Pour bien comprendre la situation financière de Mirabeau au moment de sa mort et les illusions que Frochot conserva toujours sur la moralité politique de son ami, il faut se rappeler qu’au mois de juillet 1789 le marquis de Mirabeau laissa en mourant à son fils une fortune de cinquante mille livres de rente en terre et beaucoup de procès. Si Mirabeau eût été un homme ordinaire, sage, prudent, personnel, il eût d’abord songé à ses intérêts particuliers ; il eût transigé avec ses cohéritiers, terminé les procès, liquidé la succession paternelle; mais en avait-il le temps, le loisir, la liberté? Pouvait-il renoncer à l’espoir de sauver la royauté dans la révolution et par la révolution? Pouvait-il déserter son

tlinaire que fit cette mort dans Paris. Nous noterons seulement un fait trèscurieux : c’est qu’on représenta, le 24 mai 1791, sur le théâtre de Monsieur (théâtre Feydeau', une comédie en un acte et en prose , sous le titre de Mirabeau h son lit rie mort. Les principaux personnages étaient Talleyrand, La Marck, Comps, Frochot, Cabanis et le docteur Antoine Petit. Cette pièce de Pujoulx eut uu grand succès; elle ne fut pas imprimée. ( Diogr . unit?. des contemporains, t. 17, p. 151, art. Pujoulx.)

FROCHOT

poste, abandonner le combat, renoncer à sa part de labeur, de danger et de gloire! « Je ne retirerai pas de quelque « temps un écu de la succession de mon père, disait-il à La « Marck, je n’ai pas le temps de m’occuper de mes affaires « particulières. Je manque tous les jours de l'argent néces- « saire môme pour payer mon laquais (1). »

Tout autre eût reculé. Mirabeau eut le courage ou, si l’on veut, l’imprudence d’avancer. 11 croyait en son génie. Il se persuada que l’avenir ne lui refuserait pas un poste élevé, et qu’il y trouverait des ressources suffisantes et l’occasion d’employer scs talents. Deux mois après, en septembre, il dit à La Marck : « Mon ami, il dépend de vous de me rendre un « très-grand service. — Tariez. — Je ne sais où donner de « la tête , je manque du premier écu , prètez-moi quelque « chose. » La Marck lui donna un rouleau de cinquante louis; et Mirabeau ajouta : « Je ne sais quand je vous le « rendrai, je n’ai pas encore pu regarder à la succession de « mon père, et déjà mes parents me font des procès (2). »

Les journées des 5 et 6 octobre, en imposant à La Fayette et à Mirabeau une alliance passagère, semblaient devoir préparer une solution prompte et honorable. La Fayette disposait alors de la liste civile du roi. Il proposa une somme de cinquante mille francs ou une ambassade. Mirabeau les refusa. « J’ai rejeté avec toute la fierté requise, » écrit-il à La Marck le 21 octobre, « tout ce qui a trait à de l’argent. « J’avoue, cependant, de vous à moi, que voilà le point cri- <i tique de mon affaire... Le passage est cruel, je suis étouffé « d’embarras subalternes qui dans leur masse font une assez « grande résistance... Je suis très-gêné dans mes rapports

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 95.

(2) ld., t. I, p. 101.

a sociaux et parce que je ne puis regarder à mes affaires, et « parce que, tant que j’ai des projets d’ambition , je ne puis a pas dissoudre mon atelier. Un grand secours, je ne puis « l’accepter sans une place qui le légitime ; un petit me « compromettrait gratuitement : là est le nœud (1). »

Cependant, le lendemain il se ravise ; il a refusé la somme de cinquante mille francs que La Fayette lui proposait personnellement, il demande un secours de mille louis pour payer son atelier : « Si mille louis vous paraissent indiscrets, « ne les demandez pas; mais telle serait mon urgente néces- « sité. Il ne me convient ni d’être avide, ni d’être dupe. Je « garde trois hommes du premier ordre, dont deux, si je ne « les gardais pas, seraient déjà retournés en Angleterre. Or, « certainement je me dérange en pure perte si c’est pour « rien que je les garde ; et d’autant que je ne suis pas et « que je ne puis pas être en jouissance de ma fortune per- « sonnelle (2). »

Au milieu de ses aveux, Mirabeau voit les périls que court le roi. 11 sent la nécessité qui le presse ; il prend la violence de ses désirs pour l’autorité de son crédit ; il croit toucher le but suprême de son ambition . il est ministre si l'Assemblée permet aux députés d’être ministres. « Un génie éloquent vous entraîne et vous subjugue, s’écrie Lanjuinais, et que ne ferait-il pas s’il était ministre? » L’Assemblée regarde, devine et repousse Mirabeau.

Le coup était cruel ; Mirabeau en demeura longtemps abattu. Il ne voit pas de remède aux embarras qui l’étreignent; il n’en cherche pas. 11 se sent isolé et las. Sa sœur, M®* du Saillant, tente alors de le réconcilier avec sa femme,

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 396.

(9) Id., t. I, p. 400.

FROCHOT

la comtesse de Mirabeau (1). M"' de Mirabeau avait de la fortune et un accord eût aplani bien des difficultés : mais la Providence, qui semblait vouloir lui faire expier les vices de sa jeunesse, ruina cette dernière espérance. Tous ses efforts pour s’assurer des moyens d’existence échouent coup sur coup. Il faut se résigner : il faut vivre avec le traitement de député et les cinquante louis que le comte de La Marck lui prête tous les mois.

Le moment approche, cependant, où Mirabeau, qui avait eu le tort de se croire trop tôt nécessaire, devient indispensable. Effrayés de la gravité croissante des événements, le roi et la reine prennent la résolution de vaincre leurs répugnances et de s’attacher Mirabeau. La Marck se charge de la négociation. Le roi payera les dettes, c’est-à-dire deux cent huit mille livres; il assure une somme de six mille livres par mois, enfin, il remet quatre billets de deux cent cinquante mille livres au comte de La Marck, qui les donnera à Mirabeau, à la fin de l’Assemblée nationale (2). Mirabeau n’a rien demandé : il accepte tout. A ce moment critique, Mirabeau témoigne-t-il quelque émotion, quelque honte, quelque remords? Nullement. Mirabeau a reçu l’argent du roi « pour sauver le roi ». L’Assemblée ne lui a pas permis d’être ministre avec portefeuille : il sera ministre sans portefeuille ; il aura des bureaux , des agents , des secrétaires, et dans sa conscience son ministère s’appellera le ministère du salut public. Il n’a pas trahi sa cause : il n’a pas vendu l’ombre de son indépendance : il n’a pas vendu le reflet même de son caractère. 11 a tonnera » à son jour, à son heure, contre « les stupides coquins qui

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck, t. I, p. 427.

(2) Id., t. I. p. 164.

« offriront la contre-révolution, » et il écrira à La Marck, lui le pensionnaire de Louis XVI : « J’ai tout promis, mais je « n’ai promis autre chose que de servir selon mes principes.

« Ce n’est pas assez pour moi, mon cher comte, que d’avoir « politiquement raison. Je veux que mes amis puissent tou- « jours juger en cela, comme dans tout le reste, ma morale,

« et la cohérence de mes principes (1). »

Le secret était la première condition d’une semblable transaction. De la pension mensuelle de six mille livres, des dettes payées, du million promis et gardé par La Marck, Frochot ne sut et ne pouvait rien savoir. Il trouva ce qu’il comptait trouver, une fortune de cinquante mille livres de rente engagée dans des hypothèques et dans d’interminables procès. Cette fortune fut naturellement dévolue h M. du Saillant, légataire universel et héritier de Mirabeau. On disait, on affirmait que Mirabeau possédait l’hôtel dans lequel il habitait rue de la Chaussée-d’Antin, et la terre du Marais. Il fallait bien trouver l'emploi des sommes immenses qu’il était censé avoir reçues du roi. Quant à l’hôtel de la rue de la Chaussée-d’Antin, il appartenait à la demoiselle Julie Carreau, première femme de Talma, qui l’avait loué deux mille quatre cents francs. La terre du Marais avait été acquise, il est vrai, moyennant cinquante mille francs, le 1 5 février 1791 ; mais à la mort de Mirabeau, pas un denier n’avait été payé. Restait donc à liquider la succession, à exécuter le testament, à vendre le mobilier, à solder les dettes et les legs. La bibliothèque était considérable : elle produisit environ cent quarante mille livres; mais la vente du mobilier ne donna pas ce qu’on espérait. Tout compte fait, la succession mobilière se trouva en déficit de cin-

(1) Corresp. entre Mirabeau et La Marck. t. II, p. 2G7.

FROCHOT

qualité pour cent. Frochot réunit plusieurs fois les créanciers et parvint à leur faire accepter une sorte de concordat qu’il cacha sous les apparences d’un hommage rendu à la mémoire de Mirabeau.

Parmi les créanciers les plus pressés et les plus tenaces, s’étaient distingués les fournisseurs de la pompe funèbre. Ils réclamaient intégralement, en juillet 1791, la somme considérable de 7,621 livres. Frochot vit dans le payement de cette dette un moyen de faire porter à l’Assemblée constituante le deuil de Mirabeau. 11 s’adressa au comité de liquidation. Accablée de travaux et pressée par le temps, l’Assemblée ne put résoudre cette affaire. Frochot la reprit et la soumit à l’Assemblée législative. Le 20 octobre 1791, il se présenta à la barre et lut la pétition suivante :

« Messieurs ,

« Chacun de vous, en s’asseyant dans ce sanctuaire de nos « lois, a peut-être cherché des yeux, avec une sorte de « respect, la place qu’occupait Mirabeau.

« 11 n’est plus Du pied de celte tribune où la mort

« est venue l’enlever à la patrie, j’aurai pourtant le courage « de vous parler de lui ; et telle est la profondeur des souve- « nirs qu’il a laissés dans mon Orne , et que ces lieux me « retracent, que si j’avais à vous parler d’autre chose, je « commencerais encore par vous parler de Mirabeau.

« Son collègue et son ami , je viens pour sa mémoire, « ajouter à tous les éloges, répondre à toutes les calomnies « par ce seul mot : Il est mort insolvable. Éloge inoui! « mais précieux dans cette occurrence ; car il fallait encore « (pie pour Mirabeau, et pour Mirabeau seul, ce fût un hon- « neur de mourir dans cet étal qui, pour les autres hommes, « appelle des malédictions sur la tombe.

« Exécuteur de ses volontés dernières, je viens demander,

# au nom de ses créanciers , que le trésor public acquitte « les frais de sa pompe funèbre. Elle fut digne d’un grand « homme pleuré par son pays; elle fut trop grande pour sa « fortune, et peut-être il n’est pas juste que des créancière « aient à gémir de la célébrité de leur débiteur.

« Mais, Messieurs, qu’ai-je besoin de vous parler ici de a créanciers ! Les honneurs rendus à la mémoire de Mirabeau a deviendront-ils une dépense nationale par cela seulement a qu’il est mort insolvable?

« Autrefois être rendu pompeusement à la terre semblait « un privilège de l'homme riche et superbe. Celui-là cepen- « dant laissait à peine des regrets dans le cercle étroit d’une « famille. Le bienfaiteur du genre humain ne trouvait pas « de quoi reposer sa cendre ; et qui de nous, dans ces temps « de fanatisme et de tyrannie, eût osé réclamer pour lui « une sépulture honorable et tranquille? Alors nous ne « connaissions que ces convois insolents, préparés à grands « frais, beaucoup moins pour honorer les morts que pour « flatter l'orgueil de quelques vivants; alors, suivant l’expres- « sion de Mirabeau lui-même , nous ne savions porter que a des deuils hypocrites.

«Aujourd’hui, grâce à la régénération de nos mœurs, « une récompense est promise aux grands hommes par delà « leur existence : la patrie, en pleurant Mirabeau , a dédié « un temple à la reconnaissance envers les morts.

« C’est pour lui qu’ont été instituées en France les pre- « mières funérailles publiques, ce fimus collativum des « Romains, où le sénat assistait en corps, et où la masse « entière du peuple venait accompagner les tristes dépouilles « des hommes qui l’avaient bien servi.

« Le sénat décernait ces honneurs et le trésor public en

FROCHOT

« acquittait la dépense. Souvent aussi le peuple lui-même « ordonnait l'appareil de cette fête lugubre , et à l’instant il « se cotisait pour la rendre digne de l’ami qu’il avait perdu. « En retournant dans nos foyers, après cette cérémonie, dit « un ancien, nous en racontions les détails à nos enfants, et « ce récit faisait germer dans leurs âmes le saint amour de la a vertu.

« La France n’a pas voulu sans doute imiter h demi « l’exemple des Romains; et lorsque le peuple de Paris disait : « Nous ne souffrirons pas que notre ami soit mort insolvable ; « serait-il permis de penser qu’en ordonnant l’inhumation « solennelle de Mirabeau , en assistant en corps à ses funé- « railles, les représentants du peuple n’aient pas entendu « que ce deuil national fût une dépense publique ?

« Des collègues et des amis purent négliger dans ce fatal u instant ce qu’exigeait la régularité des décisions; mais ils « ne craignirent pas de porter trop loin la reconnaissance.

« C’est à vous, Messieurs, qu’il appartient de suppléer à « ce silence. Vous savez quel fut Mirabeau : vous avez vu le « regret des peuples.

« Pour moi , je n’aurais pas été l’ami de cet homme « célèbre , sa voix mourante ne m’aurait pas confié l’exécu- « lion de ses volontés dernières, que je remplirais encore, « comme citoyen , le devoir dont je m'acquitte en ce « moment. Le décret que je sollicite honorera également « et la patrie et l’homme qu’elle a perdu : c’est moins un « acte de générosité qu’un acte de justice ; car si les dépenses « funèbres sont la charge ordinaire de l’héritier, quel autre, « avant le peuple, recueille l’héritage d’un grand homme?»

Deux salves d'applaudissements accueillirent ce discours.

Un membre demanda « que le procès-verbal mentionnât dans les termes les plus honorables le discours de M. Fro-

chot. » Un autre membre, que l’État fit les frais de la sépulture de celui qui eût mérité d’élre entretenu aux dépens de la nation. «Je convertis en motion, dit-il, la pétition de M. Frochot, et je demande que ma motion soit ajournée pour être discutée dans les délais prescrits par la constitution. » L’Assemblée accueillit par de nouveaux applaudissements cette proposition, et vota à l’unanimité l’impression du discours de Frochot.

Cette pétition provoqua un échange de lettres très-vives entre Frochot et M”' du Saillant, sœur de Mirabeau. M“' du Saillant se plaignit dans le Journal de Paris de l’épithète d’insolvable donnée à Mirabeau. « Mon frère laisse des dettes, « et un mobilier qui sera peut-être insuffisant pour les payer; « mais tous les scellés ne sont pas levés, et l’auteur de la « pétition, M. Frochot, qui se dit l’ami de mon frère, et qui « est son exécuteur testamentaire , ne devrait pas ignorer « que M. de Mirabeau a été doté dans son contrat de ma- « riage de plusieurs terres existantes dans leur entier lors de « sa mort, et d’une valeur bien au delà de ses dettes. On « dirait, à entendre le pétitionnaire, qu’il ne manque plus à « M. de Mirabeau, pour être un grand homme, que d’être « déclaré insolvable (1). » Frochot répondit : « 11 ne tient « qu’à M”* du Saillant de me donner un démenti formel. « M. son fils est légataire universel de Mirabeau. Elle est sa « sœur. A de si beaux titres, ils peuvent l’un et l’autre ras- « surer dès aujourd’hui les créanciers de la succession, et « se porter garants envers eux de la totalité des créances. . . « Mais M“* du Saillant se permit-elle par la suite un pro- « cédé si généreux, il ne résulterait pas encore de là que « j’en aie imposé à l’Assemblée nationale. » Et il deman-

(1) Journal de Paris, 24 oct. 1791, n» 297.

FROCHOT

dait si le mot d’insolvabilité s’appliquait dans le cas où des créanciers recevaient à peine cinquante pour cent du montant de leurs créances. « Je conçois fort bien que, pour « M”' du Saillant, Mirabeau eût été un beaucoup plus grand « homme s’il fût mort millionnaire. Mais certes, les amis « de sa gloire d’homme public, ceux qui avaient à défendre « sa mémoire contre des calomnies accréditées par sa famille « elle-même, ceux-là, dis-je, ont dû penser autrement (1). » Une nouvelle réponse de M”' du Saillant mit fin à cette polémique (2). Peut-être Frochot ne témoigna-t-il pas à M. et à M°" du Saillant tous les égards dus à l’héritier et à la sœur de Mirabeau (3). Peut-être eût-il mieux fait de les consulter d’abord, ou de les appeler au payement des dettes; mais on conçoit qu’il ait essayé de faire tourner l’insolvabilité de Mirabeau au profit de sa gloire, et qu’il ait été heureux de demander aux créanciers un sacrifice en quelque sorte patriotique, et à l’Assemblée un secours solennel. 11 répondait ainsi aux accusations de vénalité dont Mirabeau était à ses yeux l’innocente victime, et il rendait à son ami un dernier hommage d'admiration et de reconnaissance.

Un jour viendra, et ce jour n’est pas éloigné, où les Tuileries seront envahies, l’armoire de fer ouverte, et Mirabeau

(1) Journal de Parie, 10 nov. 1791, n° 3M.

(1) Id., 18 nov. 1791, n» 323.

(3) Frochot était, au moment de la mort de Mirabeau, dans d'excellents termes avec sa famille. M. du Saillant fils lui écrivait, le G avril 1791 : « Nous avons eu l’honneur de passer chez vous hier, mon père et moi , « Monsieur, pour vous voir et vous renouveler notre reconnaissance des « marques d'amitié et des soins assidus que vous avez portés jusqu'au « dernier moment à mon oncle, dont les bontés et les souvenirs seront a « jamais pravés dans mon cœur. Nous avons eu bien du repret de ne pas * vous rencontrer. Je désire bien, en mon particulier, que vous vouliez me « donner quelque l'art à votre amitié; je serai toujours très -empressé de « vous prouver combien je la prise. »

accusé d’avoir conspiré avec le roi contre la révolution. Alors, au milieu d’une immense clameur et d’universels murmures, s’élèvera la voix pure, émue, courageuse de Frochot : « J’ai été l'ami de Mirabeau, écrit-il à Barrère, et « Mirabeau est accusé de conspiration ! Oui , j’ai été son « ami , et je le suis encore de sa mémoire ; j’ai été son ami,

« et par cela même, j’ai droit de douter qu’il soit coupable !

« Jusqu'à présent, dans ce que j’ai lu du moins, il n’est que « nommé ou désigné par des chefs ou des agents; mais il ne « s’est pas encore nommé lui-même, et je le crois innocent « jusqu’à ce qu’il ait été convaincu.

« Si pourtant il se trouvait coupable ! Eh bien ! à moi « seul en France, peut-être, il serait permis de ne pas détes- « ter sa mémoire , puisqu’il sut m’estimer assez pour ne me « rendre ni le confident ni le complice d’un si détestable « projet.

« J’ai su ce que tout le monde savait ou soupçonnait à « Paris et dans presque toute la France ; j’ai su que Mirabeau « avait assez fréquemment des conférences avec les minis- « très ; mais je l’ai su dans un temps où la faiblesse, l’inertie « et la malveillance de ces mêmes ministres paralysaient « ou contrariaient les opérations de l’Assemblée consti- « tuante ; dans un temps où il n’était pas un seul bon esprit « qui ne sentît combien il importait de faire cesser l’irréso- « lution ministérielle et de décider la marche des premiers « agents de l’exécution des lois ; dans un temps enfin où , en «supposant à Mirabeau, comme je l’ai toujours cru, la « ferme intention de décider cette marche en sens direct de « la révolution, il n’était personne qui ne dût désirer qu’un « homme à qui l'on accordait aussi éminemment les grandes « qualités d’homme d’Etat fût du moins le conseil des mi- «nistres, lorsque l’entrée au ministère lui était interdite.

FROCtlOT

« Voilà ce que j’ai su ; et, d’après ce que Mirabeau m’en a « dit lui-même plusieurs fois, j’ai eu lieu de penser que son « influence n’avait pas été inutile dans des mesures approu- « vées alors, quoiqu’assez souvent il se plaignit des sottises, « c’était son mot, que le gouvernement faisait contre son « avis.

« Quant au vaste plan de conspiration dont on parle « aujourd'hui, je ne l’ai jamais connu ni dans son ensemble « ni dans ses détails ; et, s’il est vrai que Mirabeau en fut le « principal agent , ceux qui ont eu l’occasion de l’entendre « s’expliquer sur moi trouveront dans l’opinion qu’il avait « de mon caractère le motif de sa discrétion à mon égard.

« Mais c’est trop m’occuper de moi, lorsque Mirabeau est « accusé et que l’opprobre de sa mémoire est à l’ordre du « jour. Déjà je devrais être aux portes de la Convention « nationale et réclamer le droit de le défendre! »

De la mort de Mirabeau à la fuite du roi. — Conduite de Frochot. — Etat de l'opinion publique. — Situation de l’Assemblée. — Arrestation du roi à Varennes. — Frochot suit le parti constitutionnel. — Rupture avec les Jacobins. — Club des Feuillants. — Discours sur la révision de la Constitution. — Anecdote sur les projets de Duport. — Fin de l’Assemblée constituante.

Pendant dix-huit mois (octobre 1789 — avril 1791), l’amitié de Mirabeau avait occupé et pour ainsi dire absorbé Frochot. Ces dix-huit mois ne furent perdus ni pour son esprit ni pour sa fortune. 11 était entré dans l’intimité de Mirabeau jeune homme : il en sortit homme fait. Il avait acquis une certaine expérience de la vie publique ; il avait orné

sa mémoire d’ineffaçables souvenirs. Pour remplir dignement son mandat, c’est-à-dire pour achever, pour défendre la constitution, Frochot n’avait plus besoin de personne. La place de Mirabeau resta vide dans l’Assemblée et dans son cœur.

De la mort de Mirabeau à l’arrestation de Varennes, trois mois s’écoulent.

L’Assemblée, fatiguée, vieillie, usée, se hâte lentement. Les orateurs se taisent, les comités travaillent, les séances se traînent languissantes au milieu des discussions théoriques. Plus de drame ! le grand acteur, Mirabeau, est mort. Sous ces apparences pacifiques, personne ne désarme; le moment approche où l'Assemblée payera ses complaisances. Hardie et agressive contre la royauté, elle s’est montrée timide cl faible devant le peuple de Paris. En le flattant elle l’a corrompu, et la corruption engendre la licence et l’ingratitude.

Autour des Tuileries, autour de l’Assemblée grossit une foule de plus en plus agitée; tous les matins la presse insulte le roi et l’Assemblée; tous les soirs les clubs commentent les bruits du matin. Le club des Cordeliers répond aux audaces de la presse et donne le ton des violences. Le club des Jacobins, qu'on appelle encore la Société des Amis de la Constitution , se dérobe par une secrète manœuvre à l’influence des membres de l'Assemblée, ses fondateurs (1). 11 échappe à Barnave, aux Lameth, à Duport, et devient la proie , les uns disent du duc d’Orléans, les autres de l’étion cl de Robespierre. Les constitutionnels, Frochot en tôle, ont surpris l’intrigue : ils s’opposent à ces réceptions sans

(1) Conférez Alex. Lamëth, Hist. de l'Assemblée constituante, t. 1, p. 419 et suivantes.

FROCHOT

nombre et sans garantie qui changent en quelques mois et transforment le personnel île la société. Ils demandent qu’on suspende les entrées et qu’on nomme des commissaires. Les commissaires ne décident rien, et les réceptions recommencent; on propose dix fois un scrutin épuratoire, et dix fois la proposition est rejetée au milieu des applaudissements (1). La société des Amis de la Constitution compte en juin 1791 deux mille quatre cents membres, et la majorité est définitivement conquise dans les clubs et dans la presse aux ennemis publics et secrets de la constitution.

Telle était la situation des esprits lorsque tombe sur Paris un coup de tonnerre. Le roi s’est enfui. Ce n’était pas le roi qui s’enfuyait, c'était la constitution. En ordonnant d'arrêter l’un, l’Assemblée tente de ressaisir l’autre. Le hasard sert ses espérances. Louis XVI rentre à Paris comme un coupable entre Barnave et Pétion. Ici commencent les embarras. Le roi sera-t-il mis hors de cause, ou la fuite du roi soral-elle regardée comme un crime? Faut-il déclarer que le roi est inviolable, et lui rendra-t-on sur-le-champ le pouvoir qu’on lui a enlevé la veille? L’Assemblée n’a pas ce courage. Faudra-t-il donc proclamer que la royauté est incompatible avec la révolution, que le roi est l’ennemi de l’Assemblée, et faire un coup d’État qui mène à la république? L’Assemblée n’a pas cette audace. Rejetant à la fois les partis extrêmes, elle suppose que le roi a été enlevé, et que sa fuite, dont il n’est pas responsable, cache un projet de contre-révolution. Par cette fiction, elle sauve le roi en maintenant son arrestation ; mais elle avilit la royauté en la suspendant. Elle ne s’aperçoit pas que cet interrègne habitue à la chute du règne

fl) Journal des Amis de la Constitution, |>ar Laclos. in-8°, n°* 35, 36 et 37.

et que les coups portés à la royauté retombent sur la constitution.

Si cette conduite est une faute, Frochot la partage (1). Il se rallie à cet expédient, qui tire les chefs de la majorité du plus grand embarras et semble conjurer les horreurs d’une guerre civile et étrangère (2). L’Assemblée tout entière avait conscience de sa faiblesse; elle sentait le terrain glisser sous ses pas. Elle se trouvait en présence de passions et d’opinions qui se traduisaient par des injures et des menaces. Elle voulait vivre en évitant les déchirements, maintenir son œuvre, l’achever à tout prix, et se dérober, avec tous les honneurs d’une paix solennelle, à la responsabilité d’un redoutable avenir.

Tandis que l’Assemblée essayait pour la première fois de contenir ce mouvement irrésistible qui jadis avait fait sa force et sa victoire, quelques hommes, un homme surtout, Robespierre , le suivait pour s’en emparer. Dédaigné , attaqué, battu dans l’Assemblée, il se vengeait au club des Jacobins, et s’était fait de cette tribune populaire un piédestal d'où il menaçait la représentation nationale. Pétion, Danton, Antoine lui prêtaient le secours de leurs voix, et faisaient retentir l’ancienne société des Amis de la Constitution des attaques les plus violentes et les plus perfides contre la constitution (3). On déclamait ainsi depuis un mois lorsque, le

(1) Parmi les papiers de Frochot se trouve une lettre qu'il se proposait d'adresser au roi. Dans cette lettre, il attaque violemment les conseillers perfides qui ont inspiré la fuite de I-ouis XVI.

(S) Réponse de N.-Th.-B. Frochot an libelle intitulé : A la Société des Amis de la liberté et de l'égalité séante à Aignay, p. 8.

(3) Déclaration adressée par des Amis de la Constitution à une portion de leurs ci-devant frères encore réunis aux Jacobins (Bihl. Imp., L»", B, 798 A.) « Quelques hommes, doués de trop de lumières pour que leurs faux « calculs ne puissent pas les faire soupçonner d’étre coupables, sont venus « commander vos applaudissements en vous présentant un projet de répu-

FROCHOT

13 juillet, Robespierre, faisant allusion au sort du roi, s’écrie : « Un des grands obstacles que l’Assemblée nationale « rencontre à aborder de front cette question est l’accusation « générale de républicanisme. On m’accuse au sein de l'As- « semblée d’être un républicain. On me fait trop d’honneur : « je ne le suis pas. Si on m’eût accusé d’être monarchislc, « on m’eût déshonoré : je ne le suis pas non plus. J'obser- « verai d’abord que, pour beaucoup d’individus, les mots de « république et de monarchie sont absolument vides de sens. « Le mot de république ne signifie aucune forme particu- « lière de gouvernement : il appartient à tout gouvernement « d’hommes libres qui ont une patrie. Qu’est-ce que la con- « stitution française actuelle? C’est une république avec un « monarque. Elle n’est donc point monarchie ou république, « elle est l'une et l’autre (1). » Deux jours après, Darnave répliquait dans l’Assemblée nationale : « Je place ici la « véritable question : allons-nous terminer la révolution? « Allons-nous la recommencer? Si vous vous défiez une fois « de la constitution, quel sera le point où vous vous arrè- « terez? que laisserez-vous à vos successeurs? que feront-ils? « 11 est donc vrai qu’il est temps de terminer la révolution ; « que si elle a dû être commencée et soutenue pour la gloire « et le bonheur de la nation, elle doit s'arrêter quand elle

« blique, que certains appelaient modestement un projet de salut de la chose « publique. Ils vous ont demandé tous la destitution du roi ; quelques-uns une « minorité au conseil électif; quelques-aulres mie régence sans régent, une « monarchie sans monarque. Des députés à l'Assemblée nationale , créateurs « de cette société dont vous vous croyei peut-être encore membres, se sont s présentés a votre tribune. A peine commençaient-ils à parler, que des « clameurs insultantes ont étouffé leurs paroles de paix. Quelques-uns ont « été personnellement outragés. ... et accusés dans des feuilles menson- « gères d'être les vils stipendiés d’une cour qu’ils méprisaient plus que vous. » (1) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution, in-1», n° 26.

« est faite, et qu’au moment où la nation est libre, où tous « les Français sont égaux, vouloir davantage, c’est recom- « mencerà n’être pas libres et devenir coupables. » L’Assemblée couvrit d’applaudissements le discours de Barnave; mais avant de passer au vote, avant de mettre Louis XVI hors de cause, avant de sauver la constitution , Robespierre s’était levé et avait protesté contre les décisions de l’Assemblée nationale (1). C’était le signal de l’insurrection.

Paris tout entier entendit la voix de Robespierre. Le jour même où l’Assemblée rendait son décret, le vendredi 1 5 juillet, quatre mille personnes, « portant dans leurs gestes et dans leurs yeux l’énergie et la tranquillité qui conviennent à des hommes libres (2), » envahirent ou entourèrent le club des Jacobins. L’orateur de la députation, un jeune homme, Sigaud, annonça que, le lendemain 16, une pétition serait portée au Champ-de-Mars, et que la Société était invitée à se joindre au peuple pour signer la déchéance du roi. On remit au lendemain la lecture et la signature de la pétition; mais le procès-verbal ajoute : « que l’on fera des milliers de copies de cette pétition , qui seront envoyées à toutes les sociétés patriotiques du royaume, pour être renvoyées à la Société, munies chacune de cent signatures, et être ensuite présentées à l’Assemblée nationale. » La mesure était comble. Presque tous les députés membres du club des Jacobins rompent à l’heure même avec les factieux. Les uns voient dans ces mouvements l’action du parti républicain; les autres, comme Frochot, une intrigue de la faction d’Orléans (3).

(1) Sept membres votèrent pour que le procès fût fait au roi. {Réponse de N.-Th.-B. Frochot, p. 9.)

(2) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution , n» 27.

(3) Conférez Mém. de La Fayette. Paris, 1837, t. III, p. 103. « Le projet s des anarchistes était si peu républicain que Brissot a avoué qu'il avait eu « de la peine à obtenir de Laclos qu'on retranchât de la proclamation le nom

110 FROCHOT

Tous sont d’accord pour une résistance immédiate, publique, courageuse.

Le 16 juillet, une circulaire annonce que « les membres de l'Assemblée nationale, fondateurs et membres de la société des Amis de la Constitution, séant aux Jacobins de Paris, ont arrêté de transporter leurs séances dans un autre lieu et de les continuer dans la maison des Feuillants, rue Saint-Honoré (1). » 11 était temps. Le lendemain 17, la pétition est portée au Champ-de-Mars, sur l’autel de la patrie. Bailly déploie le drapeau rouge. La Fayette ordonne le feu. Le sang coule.

Cette journée fut une véritable victoire de l’Assemblée sur les clubs, des constitutionnels sur les républicains; mais cette victoire n’était que le prélude d’une guerre acharnée. On s’en aperçut bientôt à la fermeté hautaine avec laquelle

« du duc d’Orléans. » — Réponse de N.-Th.-B. Froehot, p. 13. « J’ai été « entraîné aux Feuillants par la persuasion intime que la pétition dite vul- « galrement du Champ-de-Mars était l’ouvrage de la faction d’Orléans.

* Laclos passait pour en être l’auteur. On a dit depuis qu’elle était de « Brissot. M'importe, sans avoir vécu ni avec l'un ni avec l'autre, je n’ai c jamais estimé ni l’un ni l’autre. Je crus donc de bonne foi qu’il existait

< alors dans la société des Jacobins de nombreux agents soit de Philippe

< Capot (le duc d'Orléans), soit du ministère anglais, et que les uns ou les

« autres, peut-être même tous ensemble, voulaient allumer eu France les « torches de la guerre civile Je passai aux Feuillants avec deux cent

* quatre-vingt-dix de mes collègues sur trois cents au plus. » A l'opinion de La Fayette et de Froehot on peut opposer avec succès : 1» que les partisans du duc d’Orléans et le duc d’Orléans lui-même passèrent aux Feuillants, et 2° que les meneurs et orateurs des Jacobins dans ces journées furent Danton, Pétion et Robespierre. Conférez Barnave, OEuvres compl. 1843, t. I, p. 147.

(1) Bibl. lmp., L. B4", 797. Parmi les membres fondateurs des Feuillants on remarque : « Barnave, Barrère, Beauhamais, Boissy-d'Anglas, Bourdon, Broglie, Creuzé de la Touche, d'Aiguillon, Defermon. Dillon, Louis- Philippe d’Orléans, Duport, Froehot, Grégoire, la Fayette, Alex, et Charles Lameth, Lanjuinais, La Rochefoucauld, I-avic, Le Chapelier, Mollien. Noailles, Prieur, Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, Sieyès, Salles, Talleyratid, Treilhard. » A la séance du 18, adhérent : « Dandré, la Marck, Demarsay, Dupont de Nemours, Emmery, Liancourt, etc., etc. »

les Feuillants maintinrent leur séparation et repoussèrent les avances des Jacobins (1). Si les Feuillants, fidèles à leurs premiers desseins, avaient repris les traditions du comité breton et formé une simple réunion de députés, les chefs des Jacobins, Pélion, Danton, Robespierre, se fussent réjouis d'une scission qui leur livrait un des plus puissants instruments de la révolution : mais quand ils virent, à la fin de juillet, s’élever sous les auspices de l’Assemblée une société composée de huit cents membres, tous déserteurs des Jacobins, une société rivale, qui avait la prétention d’être toujours la vieille société des Amis de la Constitution; quand ils virent, sur les trente membres qui formaient le comité de correspondance, vingt-cinq passer avec le journal aux Feuillants, ils se crurent perdus. Tout semblait en effet présager aux constitutionnels, maîtres dans l’Assemblée et vainqueurs dans la rue , la domination des sociétés affiliées. En un instant s’évanouissent les illusions, en un instant s'envolent les espérances! Les Feuillants demandent aux sociétés populaires de défendre avec eux la constitution. Les sociétés populaires répondent qu’avec les Jacobins elles défendront la révolution.

Les dangers qui environnaient de tous côtés la constitution inspiraient à Frochot de graves pensées. Il savait bien que les lois sont des digues inutiles contre le torrent des passions populaires, mais il croyait indispensable de les établir. Tandis que les partis s’acharnaient autour de la constitution inachevée, les uns pour la développer dans le sens républicain,

(1) Itfyonse de N.-Th.-B. Frochot, p. 14. « Dès la première séance des Feuillants, il fut convenu, et même, à ce que je crois, positivement arrêté, que les députés jacobins et autres y seraient seuls reçus, les premiers sans examen, ceux-ci après présentation : mais que nul autre citoyen n’y serait admis ;qu’ainsi cette société, ou plutôt ce comité, se dissoudrait avec l'Assemblée constituante » Au lieu de tenir cet engagement, le comité des

Feuillants s'accrut bientôt d'un grand nombre d'étrangers.

FROCHOT

les autres dans le sens monarchique, la plupart pour la ruiner ou la refaire, Frochot travaillait à la consolider et à l’affermir.

Depuis longtemps il étudiait, au point de vue de la théorie et de la pratique, les meilleurs moyens de réviser une constitution, c'est-à-dire d’allier le principe de la souveraineté du peuple avec le respect des lois établies, et il était arrivé à cette conclusion que les nations n’ont point de droit quand on leur conteste celui de modifier la forme de leur gouvernement, et qu’il n’est pas de gouvernement quand les hommes peuvent le renverser au gré de leurs caprices ou de leur ambition. Après s’étre exercé plusieurs fois sur ce sujet à la tribune des Feuillants, notamment le 21 août (1), il prononça le 31 du même mois un grand discours devant l’Assemblée nationale. «Ce discours, s’écria un député, Lavie, est digne de l’ami de Mirabeau (2). » L’Assemblée en ordonna l’impression et le renvoi au comité de con-

(1) Journal du soir, rédigé par M. Beaulieu, 2« année, n° 229.

(2) Cabanis écrivit à Frochot la lettre suivante : * J’ai lu avec un grand « intérêt votre excellent discours. Je vous remercie sincèrement de cotte « marque de souvenir. Je ne vous ferai pas une aussi belle lettre que celle « que vous avez reçue hier. Je ne dirai pas que l’ombre de Mirabeau était « à vos côtés. Je dirai avec plus de vérité que vous aviez Mirabeau dans la « tète et dans le coeur. Ce discours comptera pour votre gloire : il doit vous « laisser de vifs regrets. Votre timidité vous a commandé, et il fallait écouter « ce je ne sais quoi qui tourmente tout homme qui vaut quelque chose. « Cotte agitation a dû être violente chez vous; mais à quelle époque avez- « vous été vaincu? Lorsque vous ne pouviez plus marcher sous l’aile de « notre ami et le caresser par vos succès. Ah! mon cher Frochot, que votre c ouvrage eût délicieusement atTectè son âme! Toujours il parlait de vous « avec sentiment, et il en eût parlé aujourd’hui avec un noble orgueil ! « Prenez, prenez avec transport la place que vos concitoyens viennent de « vous accorder ! Voilà ce qui flatte vraiment plutôt que les perfides caresses c des grands du jour. Membre de votre département, vous en serez le chef « honorable! Après cette mission la troisième législature vous attend, et « c’est là que vous déjouerez de plats faqnins sans talent et sans âme, en « montrant que Mirabeau savait choisir ses amis. » (Sept. 1791.)

stitution. Dans le coure de la discussion, Barnave, Tronchet et Dandré se rallièrent aux conclusions de Frochotqui furent en partie modifiées et en partie adoptées. Après avoir reconnu en principe que le peuple pouvait toujours réviser sa constitution , mais qu’en fait le peuple français était invité à ne pas faire une Convention avant trente ans, l’Assemblée décida que, si trois assemblées législatives votaient la révision de certains articles de la constitution , la quatrième assemblée ferait cette révision, et que de plus le nombre des députés serait augmenté dans la proportion indiquée par Frochot. Ces dispositions furent votées dans la séance du 2 septembre , après un discours de Thourel. On sait comment la Convention répondit à la prévoyance de l'Assemblée constituante.

La révision delà constitution, ou plutôt le classement des divers titres de la constitution, avait donné un nouvel aliment à l’ardeur des partis. Les intrigues se croisaient autour de Frochot, qui passait au travers sans s’émouvoir. Un incident l’arrêta. L’Assemblée avait renvoyé son projet sur les conventions nationales au comité de constitution. Duport lui ayant montré les résolutions adoptées par le comité, Frochot reconnut aisément que le nouveau projet de décret ne répondait nullement aux vues de la majorité et à ses propres opinions. Un des articles même semblait entraîner l’Assemblée vers le système des deux chambres. Frochot en fit l’observation à Duport. « Eh bien ! lui répliqua-t-il, si telle est notre intention? » Frochot, qui avait rejeté en 1789 la proposition de Necker, et qui considérait encore une seconde assemblée comme le refuge constitutionnel de l’aristocratie et la dernière ressource des privilégiés, dénonça l’article suspect dans une petite brochure imprimée pendant la nuit et distribuée le lendemain à l’ouverture de la

FROCHOT

séance (1). Cette brochure contenait un contre-projet avec des observations critiques. Duport, craignant un débat personnel et public, pria Thouret de défendre les résolutions du comité, qui furent adoptées; mais Regnaud de Saint- Jean-d’Angélv, relevant avec beaucoup d’habileté le contreprojet de Frochot, fit voter l’article qui tendait à limiter les droits des assemblées chargées de réviser la constitution (2).

Jusqu’à la dernière heure, la constitution fut donc un champ de bataille entre ceux qui voulaient la paix et ceux qui ne la voulaient pas. Jusqu’à la dernière heure, Frochot soutint avec l’Assemblée que la révolution devait s’arrêter dans la constitution qu’elle avait conquise. « Lorsque la « révolution est terminée , » disait Le Chapelier, « lorsque la « constitution de l’empire est faite , lorsqu’elle a délégué « tous les pouvoirs publics, appelé toutes les autorités, alors « il faut pour le salut de cette constitution que tout rentre « dans l’ordre le plus parfait, et que rien n’entrave l’action « des pouvoirs constitués; que les délibérations et la puis- « sance ne soient plus que là où la constitution les a placées ; « que chacun respecte assez et ses droits de citoyen et les « fonctions de délégués pour ne pas excéder les uns et ne « pas entraver les autres. » Et Robespierre répondait : « Quand je vois que la constitution naissante a encore des « ennemis intérieurs et extérieurs; quand je vois que les « discours et les signes extérieurs sont changés, mais que « les actions sont toujours les mêmes; quand je vois l’in- « trigue, la fausseté donner en môme temps l’alarme, semer « les troubles et la discorde; quand je vois les chefs des

(1) Rttyonse de N.-Th.-B. Frochot, p. 17.

(2) Itonilevr universel, 1791, p. 1149.

tir,

« factions opposées combattre moins pour la cause de la « révolution que pour envahir le pouvoir et dominer sous le « nom du monarque , je ne crois pas que la révolution soit « finie. »

Tout l’avenir était dans cette contradiction. L’Assemblée faisait son devoir, mais Robespierre avait raison. Jusqu’à la fuite de Yarennes, la révolution se concentra dans la haine des abus et la ruine des privilèges. Après l’arrestation de Louis XVI, elle s’étendit jusqu’à la haine des personnes et à la ruine de la royauté. « En acceptant la constitution vous avez fini la révolution , » disait Thouret à Louis XYI, et le lendemain la révolution prenait dans l’Assemblée législative un nouvel essor.

L’Assemblée constituante se sépara triste, lasse et découragée. Elle avait fait une grande œuvre à défaut d’un ouvrage durable; elle avait espéré fonder dans le présent, elle ne devait fonder que dans l’avenir. Ce n’était pas sa faute. Les révolutions sont des crises inévitables qui mettent d’accord les lois et les mœurs, et qui règlent les changements opérés par le temps dans l’état des esprits et les situations sociales. Quoiqu’elles aient souvent beaucoup d’analogie avec les maladies humaines, on ne peut cependant pas les couper par la force ou par des décrets, comme on coupe la fièvre avec de la quinine, ou un membre avec des instruments. Il faut que le temps les prépare, les achève, les consomme ; il faut que tous ces grands remuements de passions et d’intérêts contraires s’apaisent et tombent, et que la lassitude publique venant au secours de la justice, des générations nouvelles interviennent et tranchent les prétentions des combattants épuisés.

FROCHOT

Résumé des travaux de Frochot dans l'Assemblée constituante. — Son caractère politique. — Influence de Mirabeau sur sa destinée.

F.n parcourant les discours et projets de discours, les notes et motions, les lettres et documents laissés par Frochot pendant cette Assemblée qui fut à la fois constituante et nationale, il n’est pas difficile de résumer ses sentiments et ses opinions, sa conduite et ses voles.

Dès l’ouverture des états généraux, il marche avec le tiers état inébranlable et résolu. Il fonde le comité breton (1). 11 prête le serment du Jcu-de-Paume (2). C’est indiquer d’un trait l’esprit des premières et décisives résolutions.

Au point de vue politique, Frochot partage les passions et les illusions de l’Assemblée constituante. Il apporte dans scs cahiers un principe : la souveraineté du peuple; un sentiment : le respect de la monarchie. 11 tente de les concilier. Le peuple déléguant le pouvoir législatif à une seule Assemblée , le pouvoir exécutif à un roi : tel est le système. Alors pourquoi le veto absolu? pourquoi deux chambres? Frochot recule devant la suprématie du pouvoir exécutif et la division du pouvoir législatif. De toutes parts on proteste. Frochot proteste contre les protestations, et pour rendre inaltaqua-

(1) Réponse de N. -T h. -B. Frochot, p. 12. « J'ai été membre des Jaco- « bins et même l'un des premiers, car à Versailles j’étais du comité breton, * et comme tel je me trouvai l'un des cinquante ou soixante fondateurs de *. la société des Jacobins, après la translation de l'Assemblée constituante à « Paris. »

(2) Procès-verbal des séances de l’Assemblée nationale, 1791. In-4®, chap. xxxix.

blés les conquêtes de 1789 , il fixe dans son discours sur la révision de la constitution les limites dans lesquelles s’exercera désormais l’action du peuple souverain.

Le peuple est souverain, mais il ne doit pas administrer. 11 doit déléguer ses pouvoirs et non les exercer. Frochot développe cette théorie d’ordre public dans un mémoire sur les relations des districts de Paris et des représentants de la commune, des corps électoraux et des corps délibérants. En administration il est plus conservateur qu’en politique.

L’organisation judiciaire est l’objet de ses études favorites. 11 compose plusieurs discours qu’il ne prononce pas sur la nomination et l’institution des juges. Il soutient avec la majorité de l'Assemblée que les juges doivent être nommés par le peuple, et ne peuvent être infirmés par le roi. 11 repousse contre la majorité de l’Assemblée l’institution des tribunaux d’appel. Il réorganise le notariat dans un projet de loi qui est adopté par les comités de constitution et de judicature et voté par l’Assemblée sans discussion. Ce travail, attribué sans raison à Mirabeau, fait à Frochot le plus grand honneur (1).

Le droit civil attire et fixe son attention. Frochot rédige des notes et même des motions aux Jacobins et à l’Assemblée

(1) Les comités de constitution et de judicature n'eurent pas le temps de préparer tous les projets de loi qu'ils devaient soumettre à l'Assemblée nationale. Ils acceptèrent assez souvent les travaux des membres de l’Assemblée qui ne faisaient pas partie du comité. C’est ainsi que le projet de loi de Frochot devint le projet de loi des comités. C’est ainsi que Frochot en donna lecture dans la séance du 17 septembre 1791, au nom des comités. Sur son manuscrit Frochot a écrit : « Ce travail remis à Le Chapelier et rapporté par lui a été adopté presque en entier. » En effet, dans la séance du 18, Le Chapelier fit décréter la plus grande partie de la loi. ( Moniteur , 17 et 20 septembre 1791, p. 1080 et 1093.)

FROCHOT

sur les gens de couleur, les protestants, les juifs d’Alsace et d’Avignon. 11 y professe les principes les plus purs de la tolérance, de l’égalité et de la liberté. Les choses l’occupent autant que les personnes. 11 suit avec intérêt les délibérations du comité féodal , auquel il fait des communications importantes sur l’exécution des arrêtés du 4 août. 11 monte même à la tribune, et dans la séance du 1" mars 1790 il demande la suppression des banalités.

Dans cette Assemblée vraiment nationale, où se débattaient tous les systèmes, toutes les passions, toutes les idées et tous les intérêts, quelle place occupait Frochot? Quel était l'homme ou les hommes dont l’esprit, la conduite et les sentiments s’accordaient le mieux avec les siens ? On est tenté de répondre : Mirabeau! mais Mirabeau, pour lequel Frochot avait la plus vive admiration et la plus tendre amitié , était par la pénétration et la sagacité tellement supérieur à ses contemporains qu’on ne peut en vérité le comparer à personne. Si Frochot céda quelquefois dans des voles monarchiques à l’éloquence entraînante de son ami, il n’en appartenait pas moins à ce parti populaire, qui, selon l’expression même de Mirabeau, « n’était ni populaeier ni aristocrate. » il se rattachait à ce groupe éminent de légistes et d’orateurs, à ces hommes d’ordre, de droit et de bonne foi, à Thouret, à Dandré, à Target, à Le Chapelier, à Tronchet, à Duquesnoy, à tous ceux qui voulaient la constitution contre tous les mécontents, et dont les noms sont eri définitive les solides gloires de l’Assemblée constituante.

Avec Le Chapelier surtout, Frochot a dans la conduite et dans les doctrines une saisissante analogie. Tous deux, en faisant une révolution sociale, font une révolution politique. Tous deux, en détruisant les abus, brisent les ressorts de l’ancien régime. Tous deux, en abattant les privilèges, démo-

lissent l’antique monument de la monarchie française. Au milieu des décombres, ils s’improvisent architectes; ils élèvent un édifice qu’il décorent du nom de constitution. De toutes parts, on leur crie que cet édifice manque de proportions, de solidité, d’harmonie, qu’il convient à la royauté comme à la république, qu’ils bâtissent au hasard, et qu’ils ne pourront jamais placer la clef de la voûte. Critiqués, menacés, insultés même, ils continuent tranquillement leur ouvrage et répondent que « la révolution est légalement terminée par la constitution ». Des conseils on passe aux menaces; des lois ils passent aux armes. Ils ont fondé le comité breton, ils fondent le club des Feuillants; ils ont commencé contre la cour, ils finissent contre les clubs; ils ont commencé par la liberté , ils finissent par l'ordre. Leur histoire est l’histoire de l’Assemblée constituante.

« 11 est très-vrai, écrivit un jour Frochot, que je n’ai pas « fait grand bruit dans l’Assemblée constituante. A raison de « cela, je devrais être fort tranquille aujourd'hui. N’ayant « pas assez de talents pour rechercher les honneurs de la « tribune, je me suis enveloppé dans une profonde obscurité ; « si cette résolution ne fait pas honneur à mon esprit, elle « fait du moins honneur à mon bon sens. C’est beaucoup de « savoir, à vingt-huit ans, se ranger à sa place (1). » Frochot était trop modeste; il avait, par ses discours et ses projets de loi sur les banalités, sur les notaires et sur la révision de la constitution, conquis une place honorable ; mais il resterait assurément à cette place, il y resterait confondu dans cette foule d’hommes distingués que les contemporains estiment et que 1 histoire oublie, si l’amitié de Mirabeau ne tombait sur lui comme un rayon de soleil. Cette amitié éclaire toute

(1) Réponse de N.-Th.-B. Frochot, p. 7.

FROCHOT

sa vie ; elle fera ses périls, elle fera sa fortune. C’est elle qui , pendant la Terreur, armera ses ennemis et le conduira au pied de l’échafaud ! C’est elle qui le désignera à la bienveillance du premier consul et l'installera pour douze années dans la préfecture de la Seine! Tant il est vrai que les premiers pas décident de la vie, et qu’on n’est jamais impunément l’ami désintéressé d’un grand homme!

Page 1