SECOURS A DOMICILE
Il était impossible que le premier préfet de la Seine ne portât pas des regards indignés sur le spectacle qu'étalaient les établissements hospitaliers de la ville de Paris. Partout la ruine, partout la honte, partout la misère. Qu’était devenu ce riche patrimoine formé par une piété séculaire et consacré au soulagement des pauvres et des malades ? Qu’était devenu le grand bureau des pauvres et les admi-
nistrntions gratuites de l’ancien régime? Fortune, administration, tout était tombé dans les mains d’une commission qui se débattait, impuissante et désespérée, contre d'insurmontables obstacles ! Le désordre qui régnait dans les finances se traduisait dans l’aspect des bâtiments. La Révolution n’avait pas épargné les asiles de la pauvreté. Les murs écroulés, les toits enfoncés, les chapelles abattues signalaient son passage. Ces édifices désolés, ces hôpitaux, que l’anarchie avait livrés à l’avide domination des entrepreneurs, étaient le réceptacle d'une foule de jour en jour plus nombreuse. Les uns entraient sous prétexte de maladie et restaient sous prétexte de pauvreté ; les autres couraient d’hôpital en hôpital, et cette course éternelle s’appelait un pèlerinage. Les sexes étaient confondus comme les maladies ! Plusieurs malades dans le même lit ! Toutes les maladies dans les mêmes salles ! Et quel encombrement, quelle licence, quels désordres dans les hospices! Comment la corruption des mœurs n’aurait-elle pas triomphé d’une discipline illusoire , et transformé en lieux de scandale des maisons de bienfaisance ?
Aucun détail de cet affligeant tableau n’échappa à la pénétrante sagacité de Frochot: ni la partie financière de l’administration, c’est-à-dire la régie des biens; ni la partie économique, c’est-à-dire l’entretien, la nourriture, le traitement des malades et des indigents; ni la partie morale, c’est-à-dire la réforme des abus et l’organisation du travail. A peine installé, le préfet de la Seine soumit à Lucien Bonaparte, ministre de l’intérieur, un arrêté que le premier consul se hâta de signer. Partager les devoirs et les travaux, séparer la pensée de l’action, unir la réflexion qui commande à l'activité qui exécute, enchaîner dans un but commun de haute surveillance un concours de dévouements
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éclairés, et de ce concours tirer une force morale qui serve d'appui à l’administration supérieure , tels furent les principes que résuma le célèbre arrêté du 17 janvier 1801. Dès lors et au-dessus des établissements hospitaliers de la ville de Paris , se constitua une hiérarchie de volontés et de pouvoirs. A la tête de chaque établissement et sous le titre d’agent de surveillance se plaça un chef qui en reçut la police et l'administration. Tous ces agents furent réunis sous les ordres d’une commission administrative chargée d’exécuter les arrêtés du conseil général des hospices. Un conseil général des hospices, image du grand bureau des pauvres, prit la surveillance générale de toutes les institutions de charité publique et la noble mission d‘y ramener l’ordre et la moralité. Frochot eût voulu réserver au préfet de la Seine la direction et le contrôle de ce conseil général, mais le ministre de l’intérieur entendit les partager avec lui. Le préfet de la Seine n’en prit pas moins la présidence perpétuelle du conseil général des hospices, avec voix prépondérante dans les délibérations et droit de contrôle sur les arrêtés.
Dès la première séance, où siégeaient Dubois, Fieffé, Larochefoucauld-Liancourt , Mathieu de Montmorency, Mourgues, Camus, Parmentier, Delessert, Bigot de Préameneu, d’Aguesseau, Thouret et Duquesnoy, Frochot peignit sous les couleurs les plus vives la triste situation des établissements hospitaliers de la ville de Paris. Il conjura les membres du conseil de vérifier eux-mêmes l’exactitude de son rapport et de lutter avec lui de dévouement et de zèle.
« Depuis longtemps j'avais su rccounaitre, disait-il, l'impuissance « d’un seul homme pour remplir une tâche si belle et si difficile : et « c’est de cette conviction qu’est né chez moi le désir de voir rétablie « pour les hôpitaux de la ville de Paris cette, association communale, « ce bureau fraternel dont il y a plus de six mois j’ai donné la pre-
« mièrc idée. Qu’il me soit permis de m’applaudir devant vous et &
« cause de vous de l'avoir conçue, cette idée, puisqu’elle a mérité d’être « accueillie par un ministre aussi sage qu’éclairé, et d’étre confirmée « par un gouvernement dont toutes les pensées et tous les actes tendent « au rétablissement de l’ordre et de la moralité publics. C’est à vous, « citoyens, de réaliser les heureux effets que j'ai promis de votre insli- « tution. Placé à votre tète dans cette carrière en quelque sorte reli- « gieuse et sacrée , je soutiendrai vos projets de tous mes efforts ; j'en « hâterai l'exécution par ma vigilance ; enfin , je mettrai ma gloire à « vous imiter et mon bonheur à vous seconder. Fier de m'associer à « vos nobles travaux , comme vous, je n’ambitionnerai d’autre récom- « pense que la certitude d’avoir fait tout le bien qu’on pouvait faire, « et d'avoir rempli les devoirs que la sagesse du gouvernement et « l’amour de l’humanité commandent. »
Ces vœux furent exaucés : les arrêtés du 14 nivôse an X et du 6 fructidor an XI confirmèrent l’arrêté du 17 janvier 1801. Presque tous les membres du conseil acceptèrent la direction d’un hôpital ou d’un hospice. Les Camus, les Thouret, les Parmentier, les Delesserl, les Duquesnoy, les Pastoret, les d’Aubigny, entrèrent résolûment dans une carrière qu’ils allaient brillamment parcourir.
L’argent, dit-on, est le nerf de la guerre ; il est aussi le nerf de l’administration. Frochot sentit qu’aucune réforme n’était possible, si elle n’était appuyée sur un budget de recettes régulières. Or, les biens des hospices, assimilés par la Convention aux biens nationaux, avaient été condamnés à l'aliénation par la loi du 3 messidor an II. Pour réparer cette faute, une autre loi du 6 vendémiaire an V prescrivit à l’État de restituer aux hospices des biens nationaux d’un revenu égal, et en attendant de payer ce revenu. L’exécution de cette loi, la dispersion des titres de propriété, la résistance de débiteurs peu scrupuleux imposaient à la commission des hospices une lâche qui était au-dessus de ses forces. Accablée sous le poids de difficultés toujours renaissantes, elle ne rendit plus ses comptes, et à partir de l’an VI,
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acquitta les dépenses au jour le jour sur simple facture et sans suivre l’ordre d’un budget général. Tandis que l’actif diminuait, le passif augmentait et, en l’an VIII, les mois de nourrice, les appointements des employés, les fournitures des entrepreneurs, constituaient une dette très-importante. Frochot se jeta dans l'étude de cette liquidation et en sortit après un tra\ail de deux années, avec l’assurance que les créances pourraient à peu près balancer les dettes. Pour formuler ces conclusions, Froebot avait été obligé de séparer l'administration des hospices de Paris et l’administration municipale, confondues depuis plusieurs années sous le titre d’administration de la commune de Paris.
« J'ai cru devoir , disait-il en l'an IX au conseil municipal , faire « cette division , par cette raison toute simple que les hospices ont des « revenus qui leur sont propres et qui ne sont qu’à eux, et que le « désordre de la comptabilité de ces deux parties de l'administration « tenait principalement à la confusion des revenus. »
Celte sage mesure entraîna la création d’une caisse et d’une comptabilité spéciale, la confection d'un budget, le classement des archives, en un mot elle assit définitivement les bases sur lesquelles devait reposer la fortune des établissements hospitaliers de Paris.
Quels étaient donc les revenus des hospices sous le Consulat et l’Empire? Que restait-il de leurs biens cl de leurs droits ? Par quels moyens chercha-t-on à couvrir les pertes subies pendant la Révolution? A la première question, Frochot répondait, en l'an X, devant le conseil municipal : « Les hospices civils de Paris jouissaient, avant la Révolution, d'un revenu de 8,466,412 francs; le patrimoine a été réduit à un revenu de 1,785,418 francs.»
Ce patrimoine se composait en grande partie de maisons situées à Paris. En 1800, on en comptait sept cent trente et
une. Beaucoup tombaient en ruine. On les vendit malgré l’opposition formelle du conseil des hospices. De nouvelles aliénations furent autorisées par les lois ou décrets du 4 février 1804, du 18 mai 1806, du 24 mars 1809 et du 24 février 1811. Le prix des maisons vendues en 1811 était destiné à payer les halles et marchés que la ville cédait aux hospices. Au commencement de 1814, l’administration des hospices possédait encore quatre cents maisons rapportant 346,189 francs, et le produit des halles et marchés qui ne s’élevait qu’à 300,000 francs. Ajoutez le produit des biens ruraux, 300,000 francs; des bois 14,000 francs; des rentes sur l'État et les particuliers 692,000 francs; total : 15 à 1,600,000 francs. Ce n’était donc pas en capital que les hospices devaient refaire leur fortune.
Le budget des recettes hospitalières était alimenté par trois sources d’une importance très-diverse : d’abord le patrimoine dont nous venons de mesurer l’étendue : ensuite les revenus variables, tels que : journées de malades, pensions, amendes, saisies, enfin les crédits supplémentaires assignés sur des établissements publics, l’octroi, les spectacles, le mont-de-piété.
De l’octroi, rien à dire, si ce n’est qu’à défaut de l’octroi, le service de l'assistance publique eût été suspendu ; rien, si ce n’est que le conseil général poursuivit en vain l’exécution des lois qui donnaient aux hospices et aux secours à domicile un droit de préférence sur ses revenus; rien, si ce n’est que le gouvernement accorda sur cette recette de bienfaisance une somme d’environ cinq millions, somme évidemment trop faible, et qui, d’ailleurs, fut très-irrégulièrement payée.
Le droit sur les spectacles, d’abord affermé au prix de
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400,000 francs, fut mis depuis 1806, en régie intéressée, et produisit annuellement 450 à 500,000 francs.
Restait le mont-de-piété. On sait son but. La maladie, un malheur, une crise économique ou politique, jettent l’ouvrier dans la misère. Tendra-t-il la main ? S’il vend ses meubles et ses vêtements, le prix de la vente sera nul; s’il emprunte , le taux du prêt sera énorme. Dans cette cruelle situation, que faire? Sans perdre l’espérance de recouvrer l’objet donné en gage, sans être blessé dans son amourpropre , sans être volé par des usuriers, il recevra du montde-piété un secours prompt à des conditions justes.
Le mont-de-piété, depuis 1775, rendait ces importants services aux pauvres de Paris. Au milieu de la tourmente révolutionnaire, il succomba. Le régime des assignats livra les indigents à l’avidité des prêteurs sur gages. De tous côtés s’élevèrent une multitude de bureaux de prêt, ou plutôt des cavernes de prêts, comme les qualifia Regnaud de Saint-Jeand’Angély. Là, des voleurs patentés par des condamnations, exploitaient la misère et s’enrichissaient aux dépens de ceux qui n’avaient rien. En l’an V, les plaintes furent si vives, que l’administration centrale du département de la Seine prit le parti de relever le mont-de-piété : mais comment ? Le trésor public et la caisse des hospices n’avaient ni capitaux ni crédit. On se décida à faire un emprunt par actions; la moitié des bénéfices fut réservée aux actionnaires; l’autre moitié aux hospices. La commission des hospices et un certain nombre d’actionnaires se partagèrent l’administration.
Frochot découvrit et dénonça sur-le-champ les vices de cette nouvelle organisation. Il s’indigna de voir les bénéfices du mont-de-piété puisés aux sources douteuses de la spéculation, et finalement partagés entre les hospices et des particuliers. Il oubliait trop aisément les conditions implacables
que la détresse du temps avait imposées à l’administration du Directoire. L’argent était rare en l’an V : il ne valait pas moins de 18 p. 100, et sans un appel à l’intérêt privé, il eût été impossible d'engager la lutte contre les maisons de prêt. Le 18 brumaire changea la situation : le Consulat rétablit l’ordre et rendit à l’administration la voix et l’action. La première fois que le conseil municipal aborda la question du mont-de-piété, il ne formula pas un vœu : il dressa un réquisitoire.
« Un abus existe dans le département. \jl morale publique l’a atta- « qué. Les négociants en ont sollicité la suppression , les pauvres l'ont « dénoncé, l'autorité a essayé de le frapper. 11 a étouffé la voix de « la morale, du commerce et de l’indigence. Il a bravé l'autorité, il « méprise l’opinion
« Tant d'audace vous annonce assez quel est cet ennemi public. « Il n'est autre que les maisons de prêt, c'est-à-dire les maisons d'u- « sure. »
Et après s’être demandé comment le mont-de-piété n’obtenait pas la préférence sur les usuriers ses concurrents, le rapporteur s'écria :
« Il n'y a donc qu’un moyen de rendre au mont-de-piété son an- « cienne activité, cette activité si utile sous tant de rapports, c'est de a fermer les maisons de prêt; mais la liberté du commerce permet-elle « d’obliger les prêteurs sur gage à fermer leurs maisons? Comme on « abuse des considérations les plus importantes ! N'cst-ce pas se jouer « de la raison humaine que de prétendre que l'on portera atteinte à « la liberté du commerce, si on n'autorise pas les usuriers à exercer « leurs rapines? Ayons le courage de le dire. Les prêteurs sur gage , « quand dans leurs antres ils détroussent les infortunés que le besoin « y conduit, usent de la liberté du commerce , comme les brigands « qui égorgent un voyageur au fond d'un bois usent de la liberté du « mouvement, b
C'est avec cette force, cette ardeur et cette passion, que l’administration municipale de Paris poursuivit la suppression des maisons de prêt. Elle était soutenue par l’opinion
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publique et l’emporta sans efforts. Le gouvernement toutefois ne se pressa pas : il attendit prudemment que le crédit public fût restauré, la confiance revenue, l’intérêt de l’argent diminué. En l’an XII seulement, le 16 pluviôse (6 février 1804), le Corps législatif proclama « qu'aucune maison de prêt sur nantissement ne pourrait être établie qu’au profit des pauvres et avec l’autorisation du gouvernement. » Bientôt, les decrets du 24 messidor de la même année (13 juillet 1804) et du 8 thermidor an XIII (27 juillet 1803) rendirent au mont-de-piété son ancien caractère de bienfaisance publique. Le décret de l’Empereur s’inspira des lettres-patentes de Louis XVI. Les hospices furent chargés d’avancer les fonds nécessaires au remboursement des sommes prêtées par les anciens actionnaires et même les sommes nécessaires aux opérations du mont-de-piété; en compensation, ils devaient toucher les bénéfices. Un directeur, assisté d'un conseil présidé par le préfet de la Seine , prit en main l’administration.
Les hospices de Paris ne s’enrichirent pas avec les bénéfices du mont-de-piété. Tantôt par d’habiles mouvements de fonds Frochot essaya de relever le montant des recettes , tantôt par de petites réformes, de diminuer les dépenses. De 1804 à 1812, les béuéûces restèrent en moyenne de 150 à 200,000 francs.
En définitive, Frochot avait rétabli le budget des recettes hospitalières sur une base solide, mais non sur son ancienne base. Les biens patrimoniaux ne composaient plus le principal de la fortune des hospices. Des crédits ouverts par des lois leur garantissaient seulement une existence honorable. Sous l’ancien régime, les hospices avaient peut-être plus d’indépendance; sous le nouveau, ils n’eurent pas moins de sécurité. Si l’on considère uniquement l’institution même
des hospices, il faut avouer que la Révolution lui avait fait subir des pertes irréparables. Si l’on envisage les intérêts de la misère publique, il faut encore avouer que l’État les soutint et les protégea vaillamment. Qu'on lise les mémoires de Tenon, de Bailly et de Larochefoucauld, et qu’on les compare aux premiers rapports du conseil général des hospices, on reconnaîtra qu’entre 1789 et 181 5 , ou pour mieux dire entre 1800 et 1815, le service de l’assistance publique fut pour ainsi dire restauré, et dans l’élan d’une sincère reconnaissance on rendra à l’administration française du Consulat et de l’Empire, à Frochot, à Camus, à Thouret, à Parmentier, à Pastoret, à Delessert, la justice et l’honneur qui leur sont dus.
Pour résoudre le problème de l’assistance publique, Frochot n’hésila pas à rompre avec les anciennes classifications. 11 se fit un idéal et l’enferma dans un cadre philosophique. Au lieu de distinguer les établissements hospitaliers en hôpitaux et en hospices, en refuges pour les malades et en asiles pour les indigents, il considéra l’homme depuis sa naissance jusqu’à sa mort, et chercha dans l'enfance, dans l’âge mûr et dans la vieillesse, les plus justes occasions et les meilleurs moyens de le secourir et de l’assister.
El d’abord, comment ne pas défendre, contre la misère et le crime, le moment pour ainsi dire sacré de la naissance î Pourquoi laisser à l’Hôtel-Dieu les femmes indigentes accoucher pêle-mêle, comme des animaux? Pourquoi les séparer de leurs enfants et favoriser un abandon que repoussent à la fois le cœur et la raison ? Un homme aussi sage qu’éclairé, Uombrond, avait entraîné la Convention sur les traces de saint Vincent de Paul. La Maternité fut créée, et l’ancienne maison de Port-Royal cessa d’être une prison, pour devenir un hospice d’accouchement. Tout change. Voyez
FROCHOT
les femmes pauvres ou coupables se présenter une à une. Les portes retombent pour toujours sur le secret qu’elles cachent dans leur sein ! En attendant le jour de la délivrance, elles travaillent pour ne pas rentrer en même temps dans le monde et dans le dénùment. Elles accouchent, et l’agent de surveillance recueille l’arrêt qui tranche le sort de leur enfant. Si elles l’emportent, tout est dit. Si elles consentent à le nourrir, elles peuvent, en qualité de nourrices sédentaires, passer à l’hospice de l’allaitement. Si elles l’abandonnent, la malheureuse créature ne périra pas. On traverse les jardins, les jardins mêmes de Port-Royal, et l’hospice de l’allaitement offre aux enfants trouvés et abandonnés les premiers secours de la vie. Est-il besoin de rappeler comment les enfants étaient reçus, envoyés à la campagne, surveillés et protégés jusqu’à leur majorité, comment la Société de Charité maternelle, fondée en 1788, dispersée pendant la Révolution, fut restaurée en 1810 et 1811, et avec quel dévouement elle combattit l’abandon des enfants nouveau -nés par la distribution des secours à domicile ? Est-il besoin de rappeler que l’hospice de l'accouchement était une des charges du budget des hospices et par contre du budget municipal , tandis que les enfants trouvés faisaient partie du budget départemental et du budget de l’Etat?
Ce n'est pas assez. Chaptal et Frochot veulent entourer ce premier âge de nouvelles et précieuses garanties. Depuis longtemps, on se plaignait dans les campagnes de l'ignorance des sages-femmes et de l’absence de médecins. Le gouvernement, pour répondre à ces plaintes, avait essayé des cours et distribué des livres élémentaires. Vains efforts ! 11 fallait trouver un lieu où un grand nombre de sages-femmes pussent à peu de frais recevoir les leçons de la
pratique et de la théorie. Chaptal fonde à la Maternité l’école d’accouchement que Frochot organise (30 juin 1802).
Le bureau des nourrices existait avant la Révolution. Placé à l’origine dans les attributions du lieutenant de police, il tomba, en 1802, dans les mains du conseil général des hospices. En 1802, 1804, 1805, le conseil prit des arrêtés, convertis, en 1809, en règlement général. Que de services rendus par ce bureau, d’abord aux nourrices qui trouvent un asile en arrivant à Paris et des places presque immédiatement et sans frais , aux mères pauvres qui n’ont pas le temps de chercher et le moyen de payer cher, aux mères riches qui jouissent des avantages de la concurrence et n’ont d’autre souci que l’embarras du choix?
L’enfant est né et pourvu d'une nourrice. Faut-il le vacciner? La grande découverte du docteur Jenner attire tous les regards; on cherche, on étudie avec une admirable ardeur. Lucien Bonaparte, Chaptal, Frochot, s’unissent pour soumettre la nouvelle méthode à une suite de victorieuses épreuves. La vérité éclate : l'Institut la proclame, et Frochot fait de l’hôpital du Saint-Esprit l’hôpital central de la vaccination gratuite.
L’administration qui s’honore de porter secours aux enfants trouvés n’abandonnera pas les pauvres orphelins. On les avait toujours recueillis : on ne les avait pas séparés. Frochot les sépare. Un règlement sévère garantit la validité et l’urgence des admissions. La Révolution avait introduit dans l’hospice divers ateliers; Frochot pense et le conseil général des hospices pense avec lui qu’il vaut mieux livrer ces enfants aux épreuves de la vie ordinaire. Autant qu’on le peut, on les place en pension à la campagne, en apprentissage dans les villes, en service dans les manufactures. L’administration traite avec les patrons; des inspecteurs
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surveillent ; un membre du conseil général des hospices sert de tuteur et de protecteur. Heureux ceux qui travaillent et vivent au dehors! car, dans l’hospice même, Frochot ne réussit guère à tenir, à discipliner, à instruire les enfants au-dessous de douze ans. L’Empereur un jour s’élève avec autant de vigueur que de raison contre la situation des « enfants de la patrie. »
La maladie et la mort ne respectent pas l'enfance, et dans ce Paris, où la charité publique avait accumulé depuis des siècles tant d’institutions, personne n’avait fondé un hôpital pour les enfants malades ! Croirait-on que dans l’Europe entière, aucune ville ne possédait alors un pareil établissement? Frochot ne supporte pas que les enfants soient désormais entassés avec tous les autres malades. Au mois de juin 1802, il installe, rue de Sèvres, un hôpital d’enfants. La médecine qui voit le présent, la morale qui prévoit l’avenir, ne réclameront plus la séparation des sexes et des âges si souvent rêvée et pour toujours accomplie.
Ainsi tout semble prévu. L’enfance a perdu le droit de gémir et de se plaindre. Par celte heureuse succession d’institutions charitables, s’aidant l'une l'autre, se suivant, se combinant entre elles, et toutes dominées par la pensée d'une pitié prévoyante : l’hospice d’accouchement, les enfants-trouvés, la direction des nourrices, la vaccine, les orphelins, le bureau de placement, les enfants malades, l'administration du Consulat et de l’Empire semblait avoir paré tous les coups de la maladie et de la misère. Frochot regrettait cependant de laisser inachevée cette première partie de sa tâche, et il eût arrêté plus longtemps ses regards sur les souffrances cl les périls de l’enfance, s’il n'avait senti le dot de la vie l’emporter dans la contemplation de l'âge mûr et de la vieillesse.
La scène change, et les devoirs de l'administrateur changent avec elle. L'homme et la femme sont vigoureux et forts : ils travaillent, ils doivent se suffire. La faiblesse de l’enfance, les infirmités de la vieillesse ne les accablent pas. La maladie seule peut les atteindre. Pour eux, point d’hospices, mais des hôpitaux. L’Ilôtel-Dieu , la Pitié, la Charité, Saint-Antoine, Necker, Cocliin, Beaujon, recevront tous les genres de maladies; Saint-Louis est réservé aux maladies de la peau ; un hôpital et une maison de santé se partagent les maladies syphilitiques. Il eût été très-désirable que des maisons spéciales fussent consacrées au traitement de la folie et de l’imbécillité, mais les efforts de Frochot, mais les arrêtés du conseil général échouent devant l'indolence du gouvernement. On laisse les fous à la Salpêtrière et à Bicêtre ; on se borne à classer les divers genres de folie, et on prépare une guérison, qui jadis était un hasard et qui sera maintenant une récompense. Charenton, il est vrai, demeure l’hospice de la folie; les Quinze-Vingls, des aveugles; les Sourds- Muets, des sourds-muets; mais ces hospices, qui trouvent leur place dans le système général de l’assistance publique, sont entretenus par l’État et non par la ville de Paris. Frochot aperçoit une lacune et la comble. Il faut une maison de santé dans laquelle, pour un prix modéré, les étrangers ou les personnes qui ne peuvent se faire traiter à domicile, et qui répugnent à entrer dans un hôpital, trouvent à la fois tous les secours de l’art et tous les moyens de guérison. Un arrêté du 6 janvier 1 802 installe cette maison dans le faubourg Saint-Martin.
Enfin la vieillesse arrive et frappe des indigents infirmes : la Salpêtrière s’ouvre devant les femmes et Bicêtre devant les hommes. Elle se joint à des maux incurables, et les incurables, hommes et femmes, viennent mourir dans des refuges
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hospitaliers. Elle nous poursuit, elle nous presse, et avant de tomber sous ses coups impitoyables, on cherche, on découvre un asile qu’on tient à honneur de payer. L'hospice des Petites-Maisons devient, en 1801, l’hospice des Ménages. L’institution de Sainte-Périne ouvre sa porte aux plus honorables infortunes.
En suivant ainsi le cours de la vie, Frochot retrouvait aisément les occasions où l’enfant, l’homme mûr et le vieillard méritent l’assistance publique, mais il fallait se préparer à les saisir. Distinguer les établissements hospitaliers en hôpitaux et en hospices, séparer les sexes, les âges, les maladies, c’était un pas. Créer un bureau central, qui admît les vrais et non les faux malades, et qui n’admît les vrais qu'en proportion des places vacantes, voilà le second. Limiter le séjour des malades suivant la maladie et chasser les convalescents qui cachaient sous des plaintes leur fainéantise, voilà le troisième. Ces trois réformes accomplies avec promptitude et poursuivies avec vigilance, le préfet et le conseil général s’aperçurent avec un orgueilleux étonnement qu’ils avaient créé l'ordre.
L’ordre, en effet, commençait à régner dans les établissements hospitaliers de la ville de Paris. Hôpitaux et hospices sont assainis, réparés, rebâtis. L’ IIôtel-Dieu , dont on avait demandé la destruction, semble échapper aux justes accusations de Bailly et de Tenon. Un nouveau portique inspire aux malades autant de confiance que l’ancienne entrée leur inspirait d’effroi. On cherche en vain les salles infectes qui portaient la maladie dans leurs murs écroulés. Sous les salles reconstruites ne fonctionnent plus la boucherie , la pharmacie, la boulangerie, des fabriques de cuirs et de chandelles. Salles de bains et salles d’opérations, vestiaire et lingerie, tous les éléments du service sanitaire sont réunis pour la
première fois. A quoi sert d’insister? L’histoire de l’flôtel- Dieu n‘est-elle pas l’histoire de tous les hôpitaux, de tous les hospices de Paris? Ce qu’il faut dire de l’un, s’entend des autres, et si le nom des membres du conseil général des hospices resta spécialement attaché à l’amélioration matérielle de tel ou tel établissement, le nom de Frochot revient à la mémoire et s'y grave quand il faut constater les réformes générales du service économique.
La situation financière des hospices avait contraint la commission administrative de l’an VII à adopter le système des fournitures et à laisser aux entrepreneurs le droit de choisir le personnel de ces établissements. Seul contre les entrepreneurs et leurs employés, l’agent de surveillance demeurait spectateur impuissant de l’inexécution journalière du cahier des charges. Comme l’État ne tenait pas ses engagements et ne payait pas régulièrement les entrepreneurs, les entrepreneurs, de leur côté, mettaient une grande négligence dans la livraison de leurs fournitures. On ne peut pas être sévère quand on est inexact. Installé au commencement de 1801, le conseil respecta le marché qui courait jusqu’au 22 mars 1802, en se réservant néanmoins le service de la Salpêtrière et de la Charité. L’expérience fut décisive. Dès la première année, le conseil constata sur la dépense ordinaire de ces deux hospices une économie d’un cinquième. Appréciant à leur juste valeur les avantages moraux que l’administration directe et paternelle devait apporter dans la condition des indigents et des malades, il rompit avec le système des entreprises, et par cette mesure replaça tous les employés sous son autorité. On ne se plaignit plus de l'insensibilité, de l’avidité, de la brutalité des infirmiers et des infirmières. La religion était entrée dans les hospices avant les soeurs de Charité ; elle les attendait pour lui servir d’interprètes.
FROCHOT
« L’administrateur, disait Frochot, combat la maladie par les soins d’un bon régime , tandis que le médecin la combat avec les trésors de son art. » L’hygiène , en effet, a toujours servi d’appui à la médecine. En fournissant aux malades des bâtiments aérés et sains, du linge propre et sec, une nourriture convenable et variée, en réglant le service sanitaire, en perfectionnant le service médical, Frochot et le conseil général préparèrent des succès que l’art et la science devaient recueillir. Suivez deux fois par jour le médecin ou le chirurgien : il parcourt chaque salle, s’arrête à chaque lit, et dicte à deux élèves internes les prescriptions de la journée. Les internes exécutent ses ordonnances et surveillent la marche de la maladie. Quelle école que l’école des hôpitaux, et quel enseignement lui est comparable ! Ce n’est pas seulement dans les phénomènes des maladies les plus redoutables que l’interne apprend à lutter contre la mort; c’est au pied de cette chaire, où pour la première fois sont montés Corvisart et Dessault. Heureux ceux que les honneurs rendus par le premier consul à la mémoire de Bichat animent d'une généreuse ambition ! Heureux ceux qui remportent dans un concours une récompense méritée, et que le monde revoit couronnés par la main des maîtres! Une noble émulation emporte et confond l’administration et les médecins des hospices , le ministre de l’intérieur et le préfet de la Seine ! L’École d’accouchement et l’École de pharmacie sont fondées. Une pharmacie centrale s’élève. Les hôpitaux et les hospices, les prisons de Paris, les bureaux de bienfaisance, les communes rurales, viennent chercher tour à tour dans celte pharmacie modèle des médicaments dont la préparation sûre et peu coûteuse sont un litre d'honneur pour l’illustre Parmentier!
Et tandis que l’administration soigne et guérit les malades, ne doit-elle pas songer aux indigents , des hôpitaux passer
aux hospices , du traitement physique au traitement moral ? et quel meilleur traitement que le travail? Le travail! et toujours le travail! Frochot n’a d’autre pensée. Dans les hospices comme dans les prisons, il organise des ateliers qui détournent l’indigent des tentations et des vices de l’oisiveté. Mais combien ces ateliers diffèrent des ateliers ordinaires ! et, puisqu’une bonne administration n'a d'autre objet que d’entretenir le travail dans les conditions salutaires de la vie commune, de secourir la famille atteinte dans la personne d’un de ses membres, d’alimenter et d’honorer le foyer domestique, de rendre la concurrence de l’hôpital moins pénible et moins fréquente, pourquoi ne pas faire des secours à domicile la base du service de l’assistance publique? Si les hôpitaux et les hospices ouvrent des asiles nécessaires à ceux qui sont privés de parents, d’amis et de tout moyen d’existence, les secours à domicile n’ont-ils pas cet avantage de respecter les liens de famille, et d’aider à l’accomplissement des devoirs que dictent les mouvements du cœur et que prescrivent les lois de la nature. Aussi Frochot se plaisait-il à redire avec quelle abondance ces secours étaient distribués sous l’ancien régime, et quelles secrètes misères ils parvenaient à soulager. Il semblait, par celte comparaison même, chercher à se piquer d’honneur, comme s’il avait besoin de ces réflexions pour se surpasser.
Le clergé présidait à la distribution des aumônes avant 1789. Des associations s’étaient formées pour soigner les malades, ouvrir des écoles, adoucir la condition des prisonniers. Plusieurs corps de métiers veillaient sur les ouvriers infirmes, sur les veuves et les enfants des indigents. La Société de Charité maternelle et la Société philantropique rivalisaient de zèle et de bienfaits. La Révolution brisa ce faisceau de pieux efforts et dispersa les agents volontaires de la
FROCHOT
charité privée. Le Directoire tenta «le réorganiser cet important service, et confia à des administrateurs élus la distribution des secours à domicile. Ces administrateurs élus étaient les membres des quaraute-huit bureaux de bienfaisance établis à Paris en vertu de la loi du 7 frimaire an V. 11 était évident que ces quarante-huit bureaux (chacun composé de cinq membres), dispersés dans douze arrondissements, devaient fonctionner au hasard et dans une complète liberté. Frochot tâcha de les faire entrer dans le système municipal et plus intimement dans le service de l’assistance publique. Des comités d’arrondissement, présidés par les maires, fixèrent les sommes que les bureaux de bienfaisance jugeaient nécessaires , et pour lesquels le conseil des hospices ouvrait un crédit sur la caisse des hôpitaux. Une agence même fut créée pour servir de lien entre le conseil des hospices et les bureaux de bienfaisance. Toutes ces mesures ne changeaient pas l’origine, les habitudes et l’esprit à demi révolutionnaire de ces bureaux. Frochot résolut alors de les supprimer et de les remplacer par un très-grand nombre de commissaires visiteurs, qui relevaient directement des comités d’arrondissement agrandis et transformés; mais ce projet souleva, de divers côtés, une assez vive opposition. Le moment ne parut pas favorable, et Frochot n'osa pas insister.
Constater le caractère ou les degrés de l’indigence , découvrir les causes qui la produisent, reconnaître la quantité et la nature des secours à accorder , c’était le devoir et ce fut la lâche quotidienne des bureaux de bienfaisance, des comités d’arrondissement, du conseil général des hospices. Frochot ne pouvait descendre à tous ces détails; il saisit au contraire la surveillance des vingt-deux maisons de secours, où l’on distribuait des soupes et des médicaments : le contrôle des cinquante écoles de charité, où des milliers d’en-
fants recevaient les soins, que prodiguent aujourd’hui les salles d’asile et les écoles de la Doctrine chrétienne : la direction d’une filature de la place Royale, qui offrait aux femmes dénuées de toutes ressources un moyen de vivre en travaillant. Par des subventions à des associations de bienfaisance, notamment à la Société de Charité maternelle et à la Société philantropique, par la distribution des secoure extraordinaires accordés par l’Empereur, en 1806, 1811 et 1812, Frochot prit encore une part active au développement d’un service qu’il avait à cœur et à honneur d’étendre et d’assurer.
Le courant des affaires, qui forçait le préfet de la Seine à consolider par d’innombrables décisions les institutions que le temps et l’expérience avaient fondées, ne l’étourdissait pas au point qu’il perdît le sentiment de ses actes , et qu’il oubliât leur valeur théorique. De scs réflexions et de ses principes, il a laissé dans cent rapports des traces accusées et des témoignages sincères ; mais les rapports sentent toujours leur auteur, et rien n’égale, en véritable lumière, les notes qu’un administrateur jette sur le papier, au hasard des circonstances, pour lui -même et pour ses employés.
a Dans une foule de notes, dit-il un jour, que j’ai faites sur les a dossiers de son bureau, M. Duplay trouvera mes idées principales « sur le sujet de l’assistance publique, idées dont je me suis d'ailleurs « entretenu si souvent avec lui. Je les rassemble ici sommairement « comme charpente du travail à faire.
« Toute institution doit avoir été formée dans un but certain et « positivement déterminé.
« A défaut de la connaissance de ce but, ceux qui dirigent ne savent « où ils vont, et c'est bien là à peu près ce qui arrive aux administra- « leurs des secours publics.
u (Ju’ori leur demande dans quelles vues ils administrent, ils n'au- « ront que ceci à répondre : dans la vue de soulager ceux qui souffrent.
« Demandez-leur quel résultat ils comptent avoir obtenu de vingt.
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« ou trente, ou cent années d’administration? Us n’auront toujours n que ceci à répondre : qu’ils ont soulagé un très-grand nombre de « malheureux.
a En un mot, ils se considèrent comme les intendants d'une péril sonne très-riche, au nom de laquelle ils font des charités.
« Cette vue est fausse, absolument fausse.
« Il se peut bien qu'elle ait été celle des principaux fondateurs d'hô- « pitaux, hospices, maisons de secours et autres établissements de « charité, gens dévots la plupart, et excités à ces sortes de fondations « par les prêtres, qui ne manquaient pas, dans ces temps-là, de s'en « rendre les administrateurs : mais un gouvernement ne peut pas, ne « doit pas raisonner comme des particuliers.
a Pour un gouvernimient, soulager ne saurait être un but, c'est a seulement un moyen. Pour lui le but doit être de n'avoir plus besoin a de soulager, et il ne peut ni ne doit en avoir d’autre.
o L'n gouvernement ne peut se déterminer à aucun acte que par u des considérations d'intérêt général. Ce n’est point par sentiment, a mais par calcul qu'il lui convient d’être bienfaisant. Ce n'est point « en vue de tel ou tel homme qu’il donne ce secours, mais en vue de « la société, qui serait accu sable si l’un de ses membres périssait faute « d’avoir été secouru , ou qui serait exposée à subir toutes les consé- « quenccs de la situation malheureuse de cet homme si elle n’essayait u pas de l’y soustraire.
« Arriver à un point de prospérité sociale, tel qu’il n'y ait pas de « secours à donner, est vraisemblablement une chose impossible. # Qu’importe? c'est là le but que le gouvernement doit se proposer.
« Depuis qu'il existe des hôpitaux, des hospices, des distributions a de secours, quelle somme de bien général ces institutions ont-elles o produites? Aucune. Tous ces établissements n'ont pas retiré de la « misère une seule famille et n’ont pas empêché d’y tomber une seule « de celles qui s'y précipitaient.
« Aussi est-il vrai que le nombre des nécessiteux de toute espèce va « toujours en augmentant, et qu'à continuer d'administrer comme on « le fait, il faudra bientôt songer à augmenter le nombre desétabliso sements de bienfaisance actuels, qui chaque jour deviennent ou du « moins paraissent de plus en plus insuffisants.
n D’où provient ce triste état de choses? Il provient évidemment de b ce que l'administration des secours publics ne s'est occupée que de « soulager la misère existante, sans songer à la prévenir ou à la faire « cesser, tandis que ceci devrait au contraire être son affaire prin- « cipale.
« A Paris, les causes les plus générales de la misère sont : l’igno- « rance, les mauvaises mœurs, les accidents de toute nature qui en- « traînent l’interruption et souvent, par suite, la cessation absolue du « travail, enfin l'imprévoyance de l’avenir si commune dans la classe « ouvrière.
« Les moyens de prévenir les effets de ces diverses causes, ou plu- « tôt de détruire ces causes seraient : 1 0 quant à l’ignorance et aux b mauvaises mœurs, l'établissement d’écoles et quelques secours pour b fiais d'apprentissage ; 2° quant aux accidents qui entraînent l’intcrb ruption ou même la cessation du travail, des établissements de dib verses natures, suivant des cas très-variés.
« L’n ouvrier tombe malade aujourd’hui. On l’envoie à l’hôpital, a Pendant le temps qu’il y passe, la femme met en gage au Mont-de- « piété les instruments du métier, pour avoir de quoi se nourrir elle a et ses enfants. A la sortie de l'hôpital, l’ouvrier ne retrouvant plus a ses outils et n’ayant pas de quoi les dégager, demeure oisif, engage « d'autres effets, et la famille entière ne tarde pas h tomber dans la a misère. 11 y a de cela mille exemples. On éviterait ce malheur par le a traitement à domicile : car la viande fournie pour faire du bouillon a au malade procurerait une bonne partie de la nourriture de la femme b et des enfants , et quelques secours la compléteraient. La dépense b serait plus forte qu’à l’hôpital, cela se peut, mais l'épargne serait b dans le salut de la famille qui, une fois tombée dans la misère, a deviendrait une bien autre charge.
b Tout à coup, un certain genre de fabrication est suspendu. Plus b de commandes. Alors , ceux qu'on appelle à Paris les cluimberlans a occupés à celte fabrication , ne pouvant plus placer les objets fabrib qués, cessent leur travail, mettent leurs effets en gage même leurs b outils, et pour peu que cela dure, ils sont ruinés. Le remède, pour b ce cas, serait l’établissement de la maison de prêt sur dépôt d’objets a fabriqués dont j’ai souvent parlé. Au moyen de cette maison, il n'y a aurait pas interruption de travail, et toutes les conséquences de cette a interruption seraient évitées. Or, il n’en coûterait, pour obtenir cet a immense résultat, «pic la différence entre le prix de vente de l’objet a déposé et le prix payé au fabricant. Cette différence que, par une a bonne administration, l’on parviendrait à diminuer le plus possible, a serait peut-être l’argent le plus utilement employé en secours.
a Un accident, des malheurs imprévus, ruinent un ménage d’oua vriers. Que fait-on aujourd’hui pour ce ménage? On l'inscrit sur la a liste des pauvres du bureau : moyennant quoi, il obtient par ci par là a quelques livres de pain, quelques vêtements, etc. On contribue un
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o peu à l'empêcher ou de mourir de faim ou de mourir de froid, mais « voilà tout. On ne fait rien, on n'a jamais pensé à rien faire pour le « remettre à Ilot. 1,800,000 francs sont dépenses, de cette manière, à « ce qu’on appelle secours à domicile ! Je défie qu'aucun bien durable « soit obtenu par la dissémination de cette somme en petits lopins. Ou a ne fait rien avec rien. Il faut quelque chose pour faire quelque chose. « Si au lieu de distribuer ces 1,800,000 francs par petites sommes, on « en distrayait par exemple 300,000 francs pour être employés en prêt a ou même quelquefois en pur don , depuis dix louis jusqu'à cinquante, o ne se donnerait-on pas de grandes chances de refaire l'un de ces « ménages, qui ne manque que d'un petit capital pour se remonter et o prospérer? Je suppose que, malgré les soins qu'elle prendrait pour « ne prêter ces 300,000 francs qu'à des gens dignes d’intérêt par leurs « bonnes mœurs et leur amour du travail, l'administration perdit les « deux tiers de ses placements, et certes c'est beaucoup, ne serait-ce « pas un avantage immense que d’en avoir bien placé le tiers, d’avoir « sauvé de la misère le nombre de ménages qui auraient été utile- « ment secourus avec une somme de 100,000 francs distribuée en prêt « depuis deux ou trois cents francs jusqu'à douze cents francs , et en « obtenant chaque année un semblable résultat, ne pourrait-on pas « espérer, au bout de dix ans, quelque diminution dans le nombre des « indigents qui, au contraire, va toujours en augmentant? En général, « les administrateurs n’ont pas une opinion assez juste de la valeur de « dix, quinze, vingt louis dans de certaines conditions. Les mariages « faits par la ville de Paris servent d'exemple. Tous les gens qui les « ont contractés étaient pauvres : la dot que la ville leur a fournie a n’était pas considérable, mais enfm c’était un capital, et les 19/20 a de ces mariages ont prospéré.
« Joindre à tout cela des caisses de placement et surtout des caisses « d’épargne ;
« Tendre à diminuer les hôpitaux par le traitement à domicile, sauf « les cas très-graves ;
« Tendre à diminuer les hospices par des placements à la campagne, « moyennant pension , sauf les cas d’impotence absolue.
a Avec tous ces moyens, on ne tarira jamais la source des iufor- « tunes; mais en ayant constamment devant les yeux que c’est le but « auquel on doit tendrj, et en dirigeant mus les efforts vers ce but, le « nombre des malheureux dignes d’être secourus diminuera, et l'ad- « ministralion aura fait son devoir. »
Voilà Frocliot tout entier : voilà l'administrateur! voilà
l’homme ! Laissons les mots et voyons l’esprit. Il ne s’agit pas d’entrer dans le débat qu’avait ouvert le xvni* siècle et soutenu la Révolution sur l’utilité absolue ou relative des hôpitaux et des secours à domicile. 11 ne s’agit pas de savoir quelle est la meilleure manière de donner, car toutes les manières peuvent se justifier; mais il s’agit de savoir comment il faut donner pour arriver à donner le moins possible. Frochot, et c’est pour le temps une vue profonde, distingua l’aumône privée et le secours public. Suivant la condition du donateur, il attribuait à la donation un caractère et un but différents. La charité privée peut soulager le mal présent ; la bienfaisance publique doit prévenir le mal futur.
«Quel est le devoir de l’administrateur, s’écriait-il dès l’an IX, « devant le conseil général , si ce n’est de diminuer le nombre de ces « pauvres d’habitude que l’occasion fait naître, dont la paresse est « entretenue par la facilité d'obtenir, et qu'une suite de complaisances « change en pensionnaires onéreux, quand un secours bien entendu « pourrait les transformer en pensionnaires utiles? »
Sages et justes paroles que la science confirme , que la morale approuve cl dont l’administration s’honore !
Bcdget de la ville de paris. — Dépenses (Suite). — Service des travaux publics. — Travaux d'utilité publique. — Travaux d’embellissement.
Paris avait été le champ de bataille de la Révolution. Les décombres, les ruines, les mutilations attestaient, au 18 brumaire, le désordre d’une sanglante anarchie. Un gouvernement fort et une administration juste, le gouver-
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nement de la France et l’administration de Paris devaient considérer comme un devoir et un honneur de rendre à la capitale l’aspect décent d’une ville pacifiée. Le Paris de la royauté, avec sa Pastille et ses prisons, ses églises et ses cimetières, ses couvents et les clos de ses couvents, ses hôtels et les jardins de ses hôtels, avait disparu pour toujours; mais dans le Paris du Directoire, dans ce Paris bouleversé, sale, ruiné, pillé, déshonoré, dans ce Paris livré aux hasards de l’enchère et à la honte de l’encan, personne n’eût osé rêver la renaissance d’une ville nouvelle. Les voeux des plus audacieux allaient jusqu’à souhaiter que les rues fussent nettoyées et purifiées, que les places et les carrefours fussent déblayés et pavés, que le temps et la paix pussent ramener peu à peu l’ordre et la sécurité.
Le premier consul, le préfet de la Seine et le conseil municipal envisagèrent tous les trois, avec les sentiments d’une douleur impuissante, le tableau de cette universelle désolation : mais tels étaient la gravité et le nombre des devoirs qui emportaient le gouvernement et l’administration dans des directions opposées, qu’ils n’osèrent pousser leurs espérances jusqu’à des plans d’avenir. La prudence et l’économie entraient dans les vues du premier consul. Bonaparte arrivait au pouvoir avec la volonté très-ferme de n’ordonner que des travaux utiles : « Il faut penser aux hommes, « disait-il à Frochot, avant de penser aux architectes. » Parole sage et profonde! (Juel peuple, quelle cité, quel homme ne préfère le nécessaire au luxe , et l’usage abondant de l’eau, du pain et de la viande, à la vue des palais, des colonnes et des arcs de triomphe? Ne valait-il pas mieux consacrer d’abord aux divers services de l’approvisionnement ces vastes édifices qui portent toujours dans leurs flancs la grande gloire du nécessaire, et réserver au temps.
qui donne les ressources et les idées, l’honneur d'accomplir peu à peu les rêves d’une magnificence inutile?
C’était à la fin de 1801. Le premier consul venait de signer la paix d’Amiens. La joie était générale et profonde. Les Parisiens, dans la fête solennelle du 18 brumaire, s’étaient livrés à des manifestations enthousiastes, que Frochot avait traduites dans un discours ému. Bonaparte s’était montré sensible à ces hommages. Il en sentait le prix. 11 chercha l’occasion d’y répondre. Il manda le préfet de la Seine et l’interrogea sur le régime des eaux de Paris. « Il « ne suffit pas, lui dit Frochot, à peu près en ces termes, « qu’une grande ville soit traversée par les eaux limpides « d’un grand fleuve. Il faut encore que ces eaux puissent « être portées au domicile de tous ses habitants. 11 est sin- « gulier qu’aucun souverain n’ait envisagé ce point de vue « d’intérêt public, et n’ait essayé de répandre dans Paris cet « élément indispensable de la santé et de la vie. On ne sait « ce qu’avaient fait les Romains, mais on sait que les moines « de Saint-Laurent et de Saint-Martin recueillirent pour leur « usage les eaux des prés Saint-Gervais et de Belleville. « Au xvii' siècle, l'aqueduc d’Arcueil restauré apporta les « eaux de Rungis au nouveau château du Luxembourg, « tandis que la pompe de la Samaritaine envoyait les eaux « de la Seine dans le Louvre et le jardin des Tuileries. On « établit pourtant, à cette époque, la pompe Notre-Dame, « qui fut chargée d’alimenter la plus grande partie des « fontaines publiques. Au xviii” siècle, les pompes à feu de « Chaillot et du Gros-Caillou élevèrent dans de vastes réser- « voirs les eaux de la Seine pour les déverser dans Paris, le « long des boulevards jusqu’à la Bastille. » Le premier consul répliqua vivement « que pour une raison ou pour « une autre Paris n’avait pas, et que Paris devait avoir des
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«eaux jaillissantes. C’est un des objets, ajouta-t-il, les « plus importants de l’administration municipale. » Frochol fit remarquer au premier consul que l’État et la ville se partageaient le service des eaux ; que les eaux de Belleville, de Saint-Oervais, la pompe Notre-Dame et une partie des eaux d’Arcucil étaient propriétés communales et administrées par le maire de Paris , tandis que l’autre partie des eaux d’Arcueil , la Samaritaine et les pompes à feu étaient entretenues aux frais de l’État. C’était donc au gouvernement à ouvrir la voie que le premier consul indiquait à la ville de Paris. « La question n’est pas là, s’écria vivement Bonaparte. Il « s’agit de savoir si les établissements hydrauliques de Pa- « ris suffisent, et ils ne suffisent pas. » Frochol reprit qu’en effet, depuis cinquante ans, la science, soutenue par l’opinion publique , cherchait les moyens d’amener de nouvelles eaux à Paris; qu’aucune ville n’avait une situation plus favorable; qu’à peu de distance on trouvait des rivières dont le cours dominait les quartiers les plus élevés, la Bièvre et l’Yvette au midi, la Beuvronne, l’Ourcq et la Thérouanne au nord ; qu’enfin un message du Directoire au Coqis législatif avait récemment provoqué la dérivation du canal do l’Ourcq et repris le projet arrêté dans les lettres patentes de 1766 (1). Quelques mois après cet entretien , tout à coup et sans discussion , le Corps législatif, sur la proposition du gouvernement, décida qu’il serait ouvert un canal de dérivation de la rivière de l’Ourcq, que cette rivière serait amenée à Paris dans un bassin près de la Yillette , qu’un canal de navigation partirait de la Seine, au-dessous du bastion de l'Arsenal, se rendrait dans le bassin de la Villetle, et en passant par Saint-Denis cl la vallée de Montmorency, aboutirait à la
;1) Pap. Frochol.
rivière (l’Oise , près Pontoise. Un arrêté consulaire ne tarda pas à confier la direction de ce grand travail au préfet de la Seine, et l’exécution à Girard, ingénieur en chef des ponts et chaussées.
Dès lors Frochot cul une double tâche : le service ordinaire des eaux dans Paris et le service extraordinaire du canal de l’Ourcq. Le service ordinaire des eaux dans Paris, partagé entre l’ingénieur de la ville et un ingénieur des ponts et chaussées, se traîna dans des dépenses de réparation et dans des embarras de payement. Quand l’Empereur, plus puissant que jamais, revint de la campagne de Prusse, il s'étonna que ses intentions n’eussent pas été devancées et que l’eau ne coulât pas à flots dans toutes les fontaines de Paris.
« Le but auquel je veux arriver, écrivait-il le 10 avril 1806 au îni- « nislre de l’intérieur, est : 1° que les cinquante-six fontaines de Paris a actuelles coulent jour et nuit, depuis le 1er mai prochain; qu’on cesse a d’y vendre l’eau, et que chacun puisse en prendre autant qu’il en * veut; î® que les autres foutaincs qui existent à Paris soient le plus « tôt possible mises en état de fournir de l’eau. Il me semble que ce a sera un beau réveil pour Paris, si cela peut s’exécuter aussi facilea ment que je commence à le concevoir, et avec aussi peu de sacria fices (1). »
Le 2 mai, l’Empereur ordonnait l’érection de quinze fontaines nouvelles, « de manière à pourvoir aux services particuliers et aux besoins publics, à rafraîchir l’atmosphère et à laver les rues. » Il ne suffisait pas d’ordonner. Faute d’argent et d’accord, le décret du 2 mai 1806 n’était pas exécuté le 20 avril 1807. L’Empereur renouvela ses plaintes, auxquelles répondirent successivement et victorieusement Crétet, ministre de l’intérieur, Frochot, Regnaud de Sainl- Jean-d’Angély et Montalivet. On finit par s’entendre, par
(1) Corresp. de Napoléon I t. XII, p. 285, n® 10,069.
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déclarer que le service des eaux devait être réuni dans la même main et sous la responsabilité du préfet de la Seine , que d'ailleurs, au point où avaient été poussés les travaux du canal de l’Ourcq, il était urgent d’arrêter le plan général de la distribution des nouvelles et des anciennes eaux dans Paris (1).
Le canal de l’Ourcq avançait rapidement. Depuis que le premier consul lui avait confié l'honneur de cette grande entreprise, le préfet de la Seine avait travaillé sans relâche à le mériter. Le 28 février 1803, Bonaparte, avec la rapidité d’un général en chef, parcourut toute la ligne du canal, et remplit ouvriers, ingénieurs et directeurs, d’un zèle impatient. Le 2 décembre 1808, sous les yeux du ministre de l’intérieur et du préfet de la Seine , de Crétet et de Frochot, le barrage établi à l'entrée du bassin de la Villelle fut rompu, et l’eau de la Beuvronne entra dans Paris. Ce fut, pour me servir des expressions mêmes de l'Empereur, ce fut pour Paris un beau réveil. Paris accourut vers ce grand bassin, dans lequel se mirait l'édifice pittoresque de la barrière de Pantin , et qui servait de tête et de foyer à l’aqueduc de ceinture et au canal Saint-Martin. La foule se plaisait à prévoir et à prédire le bel aspect que devait offrir un canal de navigation s’avançant à travers des plantations jusqu’à la place de la Bastille , et par la gare de l’Arsenal jusqu’à la Seine; mais elle apprenait surtout avec une bruyante reconnaissance que sous le sol parisien s’étendait un canal d’alimentation, surnommé l’aqueduc de Ceinture, et que l’eau, par mille embranchements souterrains, allait parvenir au centre de Paris, franchir peut-être la Seine et raviver les fontaines taries jusque sur les hauteurs du faubourg Saint-
(1) Procès-verbaux du conseil d'administration, t. !«, p. 175 ot 176.
Germain. Quelques mois changèrent les espérances en vérités. Le 15 août 1809, la fontaine des Innocents redevint une fontaine, et les nymphes de Jean Goujon purent sourire en voyant d’abondantes eaux se répandre à leurs pieds. Enfin le 2 février 1812, l’Empereur, réalisant à son tour un projet qu’il n’avait jamais abandonné, décrétait que l’eau serait fournie gratuitement à toutes les fontaines de Paris.
Quelque déplorable que fût le régime des eaux, Paris n’avait jamais subi les tourments de la soif : il avait plusieurs fois souffert les angoisses de la faim. Que de mouvements populaires, que d’émeutes redoutables, que d’événements politiques, à propos ou sous prétexte de la cherté du pain ! La Révolution avait fini par regarder l’approvisionnement de Paris comme une mesure de sûreté générale. Deux décrets, l’un du 16 avril et l’autre du 11 septembre 1793, avaient décidé que la ville de Paris serait approvisionnée à ses frais, mais par voie de réquisition, comme les armées de la République et les places de guerre. Au 18 brumaire, la ville de Paris se procurait encore les farines nécessaires à sa consommation, et les revendait aux boulangers, qui n’avaient pas le droit d’en acheter hors du marché. Le Consulat affaiblit sans détruire ces traditions révolutionnaires. Une certaine liberté du commerce des grains, combinée avec des réserves administratives, parut avec raison, sur le système de l’approvisionnement municipal par voie de réquisition, constituer un notable progrès. Encore fallut-il faire des réserves, et tout en ordonnant aux boulangers de former un dépôt de farines dans l’église de Sainte-Élisabeth, le gouvernement, qui s’était substitué à la commune dans la difficile mission d’alimenter Paris, dut s’occuper de former le sien. Aussi, lorsque la crise alimentaire de l’an X éclata, Chaptal, ministre de l’intérieur, posa dans le conseil d’admi-
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nistration ccttc question : « Paris a besoin de deux à trois « millions de quintaux. Doit-on accorder des primes au « commerce pour combler le déficit , ou traiter avec une « maison qui ferait l’opération en régie pour le compte du «gouvernement (1)? » Le premier consul prit ce dernier parti. Plusieurs traités successifs furent passés entre le ministre de l’intérieur et un négociant nommé Vanlerberghe. Vanlerberghe s’engagea à maintenir la réserve de 250,000 quintaux. En 1807, une commission choisie dans le sein du conseil d’État examina de nouveau cette importante affaire et proposa à l’Empereur de porter à 300,000 quintaux métriques 1’approvisionnement de Paris, de distribuer cet approvisionnement dans des localités voisines, et d’établir des magasins de réserve sur les bords des trois grands neuves de la Loire , du Rhône et de la Garonne :
« L’avantage, répondit l'Empereur, de former des magasins qui puis- « sent dans l’occasion subvenir aux besoins de toutes les (tarties du « territoire est très-réel : mais charger l’administration générale de cet « objet, c'est lui donner une mission trop difficultucuse, c’est imposer « au Trésor une charge trop considérable. On peut, au moyen des « octrois des villes, obliger chacune d'elles à former et à entretenir « un magasin de sûreté (2). »
C’est à la suite de ces délibérations que l’Empereur partagea les frais de l’approvisionnement de Paris entre le Trésor et la ville. Le préfet de la Seine inscrivit au budget municipal une somme de 500,000 francs pour l’entretien du magasin de réserve, et reçut l’ordre d’élever, sur le boulevard Beaumarchais et le long de la nouvelle gare de l’Arsenal , ces greniers dont l’étendue nous étonne encore aujourd’hui. La première pierre fut posée le 26 décembre 1807.
(1) Procès-verbaux du conseil d'admiuistralion , l. 1", p. 10. (î) Procès-verbaux du conseil d'admiuistralion , t. I«, p. 192.
Il était naturel que l'Empereur songeât à abriter « ses grains , » et qu’il commençât par élever un monument à la réserve. Le commerce, qu’on traitait alors comme on traite un suspect, pouvait attendre. La halle aux blés avait été brûlée en 1802. En 1811 on la répara. Frochot dirigea ce travail, qui dans le temps fut admiré. Non content de reconstruire la balle aux blés et les greniers de réserve, l’Empereur voulut établir entre Charenton et Saint-Maur, sur les bords de la Marne, un autre magasin capable de contenir la moitié de l’approvisionnement de la ville de Paris, et à côté, une certaine quantité de moulins pour couvrir de leurs produits la dépense du magasin.
Dans le décret du 24 février 1811, il disait encore :
a Notre ministre de l’intérieur nous fera un rapport sur l’idée de « perfectionner le système d’approvisionnement de notre 1 tonne ville « de Paris, par rétablissement de moulins et de magasins qui seraient « construits aux frais et au profit de la ville. »
Tous les gens sensés, Frochot et Fontaine entre autres, combattirent ces projets : mais il fallut que les crises alimentaires de 1811, 1812 et 1813 le missent aux prises avec les plus rudes embarras, pour le détourner d’une spéculation qu’il caressait avec ardeur. Il serait trop long de raconter dans le détail l’histoire de ces trois années de disette. L’Empereur et ses conseillers s’y montrèrent violents et ignorants. Après avoir pris les mesures les plus vexaloires et les plus inutiles, après avoir essayé de combattre la hausse avec la réserve, comme il avait combattu en 1808 la baisse des fonds publics avec l’argent du Trésor, après avoir déclaré que « le prix du blé doit avoir des bornes, et que le jeu à la hausse doit cesser, » après avoir forcé les détenteurs de grains à les apporter sur le marché et à les vendre au prix fixé par l’administration, Napoléon fatigué s’arrêta. Au lieu
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d’abdiquer simplemeul entre les mains du commerce, il imagina de déléguer son action à une compagnie privilégiée. Cette compagnie, instituée sur le modèle de la Banque de France, aurait été tenue de fournir à la balle de Paris 1,200 sacs de farine à un prix convenable, et de maintenir le pain au prix de seize sous les quatre livres. Vanlerberghe consulté approuvait et demandait seulement l’autorisation de porter le capital de la nouvelle compagnie à cent millions. Dans le dernier conseil que l'Empereur consacra à l’approvisionnement de Paris, le ministre du commerce lisait un rapport sur ce projet, auquel l'Empereur attachait la plus grande importance (1). Les événements de 1814 et de 1815 mirent un terme 5 ces dangereuses combinaisons.
Après l’eau et le pain, la viande. En proclamant le commerce illimité de la boucherie, la loi de 1791 avait fait éclater des désordres que le ministre de l'intérieur peignit dès l’an X au premier consul. L’arrêté du 8 vendémiaire an XI (30 septembre 1802) réglementa le commerce et réorganisa le service de la boucherie parisienne. Il était évident que l’administration ne pouvait, en cette occurrence, faire des réserves, et que la boucherie devait répondre seule de l’approvisionnement de la ville de Paris. Si la direction et la surveillance du service alimentaire incombaient au préfet de police, le préfet de la Seine avait la charge de construire et d’entretenir les édifices qui devaient abriter les diverses parties de ce service. Au préfet de la Seine revint donc l’honneur et la responsabilité de construire les abattoirs, les halles et les marchés de Paris, comme il avait déjà eu l’honneur et la responsabilité du service des eaux et des greniers de réserve.
(1) Procès-verbaux du conseil d'administration, t. III, p. 243.
Que dire des abattoirs? Ne savons-nous pas comment l’Empereur reprit en 1809 le projet depuis longtemps conçu de rejeter les tueries hors de Paris ; comment on entreprit assez imprudemment les cinq abattoirs du Roule, de Vaugirard, de Montmartre, d’ivry et de Popincourt; comment Frochot et Montalivet rétablirent la caisse de Poissy pour suffire à des dépenses aussi considérables qu’imprévues; comment enfin la Restauration finit par achever ces immenses établissements (1) ? Tandis que la halle aux blés et les greniers de réserve s’élèvent pour offrir au commerce et à l’administration un abri honorable et commode , tandis que les abattoirs promettent de cacher dans leurs enceintes monumentales les sanglantes opérations de la boucherie, tandis qu’on jette sur le quai Saint-Bernard les fondements de l’entrepôt des vins, la ville de Paris emprunte huit millions pour restaurer les halles et les marchés de Paris. En 1807, le marché aux fleurs est transféré du quai de la Mégisserie au quai Desaix. En 1809, le marché Saint-IIonoré envahit les anciens terrains des Jacobins. En 1810 et 1811, deux marchés, l'un dans les jardins de l’ancienne abbaye de Saint-Martin, l’autre dans l’enclos du Temple, alimentent ces quartiers populeux. Le marché à la volaille et au gibier, qui se tenait en plein vent sur le quai des Grands-Àuguslins, s’installe dans trois élégantes galeries. Le marché Saint- Germain remplace l’ancienne foire Saint-Germain. La halle aux vieux linges, située rue du Temple, les marchés des Blancs-Manteaux, du cimetière Saint-Jean et de la place Maubert, sont l’objet d’importantes améliorations. La grande halle est décrétée. Tous ces travaux se préparent ou s’exécutent sous les ordres ou sous les inspirations de Frochot.
I) Conférez ci-dessus, p. 425.
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Ainsi, le premier souci de Bonaparte et la continuelle préoccupation de Napoléon fut d’organiser l'approvisionnement de Paris, de l’assurer par des règlements sévères, de l’abriter par de grands travaux : « Avant de faire des dé- « penses inutiles, il faut en faire d’utiles, » écrivait-il en 1808 à son frère Jérôme (1). Mais à mesure que les coups d’une fortune toujours croissante portèrent au comble son pouvoir et ses ressources, l’Empereur laissa son imagination monter de degré en degré et atteindre les perspectives d’un nouveau Paris. En 1800, il avouait à Frochot de grands projets que l’étal des fmances publiques l’obligeait à sacrifier. En 1802, il disait à Fontaine : « Je veux donner à « Paris des ponts et des quais nouveaux, des eaux en abon- « dance, et surtout des édifices d’utilité (2). » Les jours de gloire se succèdent , les batailles se gagnent. Ulm conduit à Vienne, Iéna à Berlin. « Paris manque d’édiGces. « s'écrie-t-il un jour, il faut lui en donner. C’est à tort que « l’on a cherché à borner l’étendue de cette grande ville ; « sa population peut sans dommage être doublée. Il y a « telle circonstance où douze rois peuvent s’y trouver en- « semble. Il leur faut donc des palais, des habitations et « tout ce qui en dépend (3); » et le 28 juillet 1807, Fontaine consigne dans son journal « que l’Empereur n’a plus contre « l’architecture le préjugé de croire, comme il l’a quelquefois « dit, que cet art est la ruine des souverains (4). » Les grands travaux commencent. Paris reçoit un budget extraordinaire que Napoléon lui-méme dicte et surveille. A ces combi-
(1) Corresp. de Napoléon Ier, ». XVI, p. 297.
(2) Journal de Fontaine.
(3) Journal de Fontaine.
(1) Journal de Fontaine.
liaisons d’architecte il prend goût , à ces calculs de propriétaire il se livre, à ces hallucinations de souverain il s’abandonne. 1811, 1812 se précipitent menaçants. Rien ne l’arrête. La fièvre des batailles et des travaux publics l’emporte, et quand les étrangers arrivent, Paris est couvert de monuments que la France achèvera.
Montons au sommet des tours de Notre-Dame et considérons le Paris de 1814. D’étendue, c’est le Pans de l’ancien régime. Les murs de l’octroi ont remplacé l’enceinte de Louis XIII et attendent les fortifications. La Seine traverse et divise Paris. Elle encadre les trois îles : l’ile Louviers, que couvrent des chantiers de bois ; l’ile Saint-Louis, qui, pendant tout l’Empire, végétera dans la solitude, et la Cité, qui étend à nos pieds le spectacle de sa grandeur passée.
Voici la place Dauphine, au milieu de laquelle s’élève une fontaine en l’honneur de Desaix ; l’ancien hôtel du premier président, d’abord une municipalité, bientôt la préfecture de police ; la Sainte-Chapelle, un magasin de papiers ; le Palais, siège unique de la justice. On y plaide toujours, on n’y vend plus. Quelle tristesse sur la place Notre-Dame ! Heureusement, Frochot orne l’IIôtel-Dieu d’un portique nouveau. Heureusement, Notre-Dame se dresse à moitié ruinée au milieu des ruines des églises et des abbayes, attirant l’attention, imposant le respect. Napoléon en chasse la déesse Raison, qui l’avait encombrée de tonneaux, et la rend à Dieu. L’archevêque de Paris reprend son ancien palais, et la Cité son caractère religieux.
« La Cité, dit Sauvai, est comme un grand navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l’eau, » et en effet, de tous côtés, en avant, en arrière, se déroule le noble cours de la Seine, et, avec le cours de la Seine, le spectacle d’une des plus grandes entreprises du règne do Napoléon. Napoléon
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veut que Paris ail des quais et des ponts. Les quais s’élèvent peu à peu. Ils sont trop bas : ils ne garantiront pas la chaussée des inondations; mais ils sont faits et reçoivent sur la rive droite les noms de quai de Billy, quai de la Conférence, quai du Louvre, quai Morland ; autour de la Cité, quai de la Cité, quai Desaix, quai Catinat, quai de Montebello; sur la rive gauche, quai de la Tournelle, quai des Invalides, quai d’Orsay. De ponts, de quais, Paris manquait à la fois, et la Seine, en divers endroits, était incessamment sillonnée par des batelels chargés de passagers. Voyez par exemple devant le Jardin des Plantes, le palais des Quatre-Nations et le quai de Chaillot. Déjà, en 1787, une compagnie dirigée par Beaumarchais avait obtenu des lettres patentes qui l’autorisaient à construire entre le quartier du Jardin des Plantes et le quartier de la Bastille un pont de fer et à toucher un droit de péage. Repris en 1802, ce projet est réalisé en 1806. Le pont du Jardin des Plantes s’appelle le pont d’Austerlitz. L’île Saint-Louis et la Cité sont unies par un pont nouveau ; mais les mêmes ponts unissent le Paris des deux rives. Le pont Saint-Michel voit tomber, en 1808, ses trente-deux maisons, et le pont au Change réparé débouche sur l'emplacement du Grand-Châtelet démoli , c’est-à-dire sur la nouvelle place Bonaparte, et en face de la rue Saint-Denis. Le Pont-Neuf conserve son importance et sa popularité. Sur le terre-plein qui s’honorait jadis de porter la statue de Henri IV, la Révolution a planté la boutique d’un limonadier. Napoléon voudrait y planter à son tour un obélisque en granit, avec des bas-reliefs, des inscriptions et des statues ; mais cette place appartient à Henri IV, et Henri IV saura la reconquérir. Du Pont-Neuf au Pont-Royal, de la Cité aux Tuileries, la Seine offre l'aspect d'un magnifique canal. Il est certain qu'un pont entre le Louvre cl les Qualre-Nalions coupe et détruit
la vue; niais faut-il sacrifier l’utile à l’agréable, et ce nouveau pont de fer, le pont des Arts, n’oflre-t-il pas entre le Louvre et les Quatre-Nations une communication depuis longtemps désirée et pour ainsi dire necessaire V
La Seine nous emporte vers le pont des Tuileries et le trèsnouveau pont de la Concorde. On ne conçoit pas comment on pouvait, au xvm' siècle, se passer du pont de la Concorde. Louis XVI avait dérobé à Napoléon la pensée de ce grand ouvrage , mais Napoléon , qui avait fait le premier pont de Paris, ne laissa pas à ses successeurs l’honneur de faire le dernier. Le pont d’Iéna servit de pendant au pont d’Austerlitz. L’un entre le quai de Chaillot et le Champ-de-Mars, l’autre entre le Jardin des Plantes et l’Arsenal, celui-ci construit en pierre de taille et aux frais de l’État, celui-là construit en fer et aux frais d’une compagnie, ferma et ouvrit le cours de la Seine aux deux extrémités de la capitale. Napoléon eut pendant longtemps le goût des ponts en fer. Il voulut, et jamais il n’en perdit l’espérance, il voulut en établir un devant les Invalides : « Un pont qui , comme celui « des Arts, disait-il en 1808, coûtera 6 ou 700,000 francs, « rendra bien son argent, et lorsqu’il sera terminé, j’en « vendrai les actions (1);» mais quand il ordonna, en 1811, la construction du pont des Invalides, il était plus riche et moins économe, il ne cherchait plus à faire des spéculations et renvoyait cette dépense au budget des ponts et chaussées. Dans le conseil du 27 janvier 1812, il s’écriait :
« Le pont d'Austerlitz, le pont des Arts et le pont de la Cité sont « entretenus au moyen d'un péage. Us rendent 290,000 francs. Ils u coûtent en frais de perception 50,000 francs : ce qui fait seize pour <i cent. Le péage occasionne une grande gène et présente un esprit de
(1) Corresp. de Napoléon Ier, t. XVI, p. 130. n» 13,Gfiy,
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« fiscalité peu analogue au caractère français. C’est une véritable impoli sition. La ville ne pourrait-elle pas traiter de l’acquisition de ces a ponts (4 ) ? »
La question resta sans réponse.
Depuis ce pont d’Austerlitz où , par la rive droite , nous viendrons nous reposer tout à l’heure, prenons le Paris de la rive gauche et parcourons un instant le Jardin des Plantes, embelli , agrandi par la Révolution , enrichi des ménageries royales de Versailles et de Trianon. Napoléon n’aime pas le Jardin des Plantes. 11 le trouve mal placé. L’intérêt de la science le touche moins que le plaisir du public.
« Qu’est-ce qu’un jardin des plantes? s'écrie-t-il le 12 janvier 1811, « que doit-il contenir, et comment ses diverses parties doivent-elles « être disposées entre elles? Qu'y a-t-il de fait? Que reste-t-il à faire ? « Je pense qu'un grand espace parsemé de pavillons remplirait le but « qu’on doit se proposer, celui d’oflrir un lieu de promenade aux « curieux de la grande ville. Cette question particulière peut d'ailleurs « être envisagée sous deux points de vue : le logement des bêtes et « la promenade. Au premier coup d'œil, tout porte à penser que les « animaux isolés les uns des autres, chacun ayant son bâtiment, sa « cour et son abreuvoir séparés, seront mieux et plus sainement que « dans un grand édifice qui les réunirait tous. Quant à la promenade, « peut-on considérer comme une promenade une vaste galerie de « caserne qu'on aurait à parcourir? J’insiste sur cette idée, qu’en dis- « sémillant la ménagerie dans trente ou quarante arpents, s’il est pos- « sible, et plaçant çà et là des bassins, des arbres, des pavillons, des « bosquets, et renfermant dans cette enceinte toutes les espèces de « bêtes, bêtes féroces, animaux paisibles et même les oiseaux et les « poissons, ou aurait un ensemble de promenades aussi intéressant b que varié, et que cela composerait un beau monument. Je ne décide « pas la question. Je n’en décide aucune (2). »
Napoléon la tranchait pourtant un mois après dans l’art. 49 du décret du 14 février 1811 :
« l.a ménagerie impériale sera transférée dans le parc de Mousseaux.
(1) Procès-verbaux du conseil d'administration, I. III, p. 190.
( i ) Procès-verbaux du conseil d'administration, 1. 11, p. 249.
« I.cs bOtes féroces, les animaux paisibles, les poissons et les oiseaux,
« seront distribués isolément, de la manière la plus convenable à « chaque espèce. »
Le temps et l’argent firent à la fois échouer un projet que la Société d’acclimatation devait reprendre, en croyant l’inventer, et, cette fois encore, le Jardin des Plantes fut sauvé.
Dans les environs du Jardin des Plantes, peu de changements. On jette sur le quai Saint-Bernard les fondements de l’Entrepôt des vins ; mais on ne fait que les jeter. Mieux vaut gagner, par la rue des Fossés-Saint-Victor, la place du Panthéon. « Le Panthéon est le plus beau monument de Paris», dira Napoléon. En effet, la grandeur, la forme et l’objet de ce monument devaient frapper son imagination. 11 le visite en février 1805. Sous le poids du dôme, les piliers lézardés commençaient à s’affaisser. Rondelet est chargé de les consolider. Sans attendre l’issue de cette heureuse opération , l’Empereur, par un décret solennel , rend ce monument à ses hautes destinées. Le 12 février 1806, il concilie les voeux de Louis XV et le décret de l’Assemblée constituante. L’église Sainte-Geneviève sera le Panthéon français. Dans cette église , on rassemblera et rangera , par ordre de siècles, tous les mausolées qui ornaient jadis les églises de Paris et que Lenoir a pieusement rassemblés dans les Yieux- Auguslins. Une église souterraine recevra les tombes des grands hommes de la France et des grands serviteurs de l’Empire. Voltaire aura son monument auprès du monument du général Leclerc, et l’avenir formulera la pensée de l’Empereur dans cette inscription du frontispice : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante (1). »
Ni l’Empereur ni le préfet de la Seine ne songent à
(1) Corrcsp. de Napoléon t. XU, p. 33, n° 9,797.
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transformer ce quartier que Napoléon appelle « le beau quartier île Sainte -Geneviève; » mais ils hasardent avec prudence des améliorations considérables. La rue Clotilde et la rue de Clovis dégagent Saint-Étienne du Mont, les bâtiments de Sainte-Geneviève, les abords du Panthéon. Dans cette campagne verdoyante que forment les anciens jardins des Visitandines , des Ursulines et des Feuillantines, la rue d’Ulm s’avance, et par une voie parallèle à la rue dn faubourg Saint-Jacques, unit la place du Panthéon et le Valde-Grâce. Que ne fera-t-on pas, si la France, pendant quelques années, jouit des bienfaits de la paix? La place du Panthéon sera rectifiée. Le palais du grand maître de l’Université remplira l’un des côtés de la place et fera le pendant de l’École de droit. L’École normale chassera le lycée Napoléon des bâtiments de Sainte-Geneviève. La rue Soufflol descendra de la place du Panthéon droit sur le Luxembourg, « et le beau quartier de Sainte-Geneviève, dit Napoléon, sera fini (1). » Projets de 1811, vains projets !
Le Luxembourg, cependant, profile de la faveur que l’Empereur accorde aux environs du Panthéon. Au bout de ses jardins, une grande avenue met en perspective le palais du Sénat et l’Observatoire, près duquel se confondent les rues de l’Est et de l’Ouest. A ses côtés et comme une de ses dépendances, se relève l’Odéori, brûlé en 1807. Devant la façade du Luxembourg à peine restaurée, la rue de Tournon prolongée jusqu’à la rue de Seine ouvre une rue qui aboutit droit au quai. Sur le flanc de la nouvelle rue de Tournon, un marché remplacera bientôt l’ancienne foire Saint-Germain. A quelques pas, la place Saint-Sulpiee est alignée et décorée d’une fontaine. Le Consulat et l'Empire
(1) Procès-verbaux du conseil d'adminisiralion. t. Il, p. 243.
ne font rien de plus pour le faubourg Saint-Germain : encore est-ce le faubourg du Sénat conservateur, et n’eslce pas le vrai, le noble faubourg, le Paris de la noblesse, enfermé entre la Seine, le boulevard des Invalides, la rue de Vaugirard et la future rue Bonaparte? Dans cette vaste enceinte d’hôtels ruinés par la Révolution et de jardins abandonnés, reviennent en silence et côte à côte s’installer les émigrés de l’ancien régime et les administrations de l’Empire ; mais ces jardins et ces hôtels, cette triste et dernière image de l’ancien régime , ne parlent pas à l'imagination de Bonaparte. D’un coup d’aile, l’aigle impériale vole du Panthéon aux Invalides et des Invalides au Panthéon.
Les Invalides avaient eu les premières pensées du vainqueur de Marengo. De quelle indignation ne fut-il pas saisi, lorsqu’aux premiers jours de sa puissance consulaire, on lui peignit, dans son abandon, le glorieux asile de la gloire militaire? Il donne des ordres. Il faut que l’église, encombrée et profanée par des armes et des équipements, devienne « le temple des souvenirs» et reçoive les drapeaux enlevés à l'ennemi pendant la Révolution. Il faut élever les chevaux de Corinthe sur un piédestal au milieu de la grande cour, le lion de Saint-Marc sur une fontaine, et réunir en ce nouveau prytanée les trophées de la valeur française : puis, s’emparant de l’esplanade, Bonaparte l’entoure jusqu’à la rivière de fossés et de murs, l'embellit de quinconces, et place sous ces ombrages, dont il entrevoit la poétique beauté, les tombeaux des guerriers morts au champ d’honneur. « C’est l'Élysée des braves, » s’écrie-t-il, et l’Élysée des braves ne fut que l’esplanade des Invalides (1). A ce projet de cimetière héroïque, l’administration de la guerre fit une sourde
fl) Baussct. Mémoires du palais, t. IV, p. 91.
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opposition. Les travaux furent suspendus, et, en 1813, la fontaine du Lion de Saint-Marc témoignait seule des rêves évanouis du premier consul.
Il semblait que le Cbamp-de-Mars , par son nom et par son objet, eût dû exciter et retenir l’attention de Napoléon. En 1801, il avait fait restaurer l’École militaire et même préparer un appartement pour le cas où il passerait de glandes revues et présiderait à de grandes fêtes. On ne sait comment et pourquoi il n’en profita pas. 11 négligea longtemps ecl espace immense, qui s’oflrait de lui-même aux manœuvres militaires et aux spectacles guerriers. Sans songer au Champ-de-Mars, il chercha dans le centre de Paris des emplacements pour les Archives, le palais des Beaux-Arts, l’Université : les Archives, car Napoléon, après les avoir fait transporter à l’hôtel de Soubise, n’entendait pas les y laisser et voulait leur offrir l'hospitalité dans son Louvre, ou dans un palais spécial : le palais des Beaux-Arts, car, depuis 1801, les artistes avaient été chassés du Louvre, et Napoléon ne savait où loger les salles de cours et les ateliei's : l’Université, à laquelle on finit par assigner après mille discussions la place du Panthéon. Enfin, lorsqu’on 1811 et 1812, l’Empereur résolut de bâtir sur les hauteurs de Chaillot le palais du Roi de Rome, et qu’abandonnant l’ancien Paris, il poussa le nouveau vers le pont d’Iéna, le Gros-Caillou et le bois de Boulogne, il s’aperçut que le Champ-de-Mars offrait à ses conceptions un admirable cadre. Il songea d’abord à le fermer du côté de la Seine, par une série de bAlimcnts qui fussent parallèles à l'École militaire; puis, cédant aux judicieuses observations de Fontaine, il décida qu’aux quatre angles s’élèveraient quatre constructions colossales : à droite et à gauche de l’École militaire, une caserne d’infanterie et une caserne de cavalerie : à
l’autre extrémité, sur le quai, un hôpital militaire, et en face, en un triple et seul monument, les Archives, l’Université et le palais des Arts. Est-il besoin d’ajouter que ces casernes et ces monuments ne sortirent pas de terre, et qu’en 1817, on en combla les fondations?
La transformation du Champ-de-Mars se rattachait à la transformation de la montagne de Chaillot et à la construction du palais du Roi de Rome. Depuis que la ville de Lyon avait offert à l’Empereur les terrains de Perrache pour y faire élever un palais impérial , Fontaine travaillait un plan que Napoléon ne demandait plus. Construire un palais à Lyon ne plaisait ni à l’Empereur ni à son architecte. L’un et l’autre, sans se l’avouer, pensaient à Paris. Le peintre David avait indiqué à Fontaine la rampe de Chaillot : sur cette rampe, l’emplacement qu’occupait , en face du Champde-Mars et de l’École militaire, l’ancien couvent des dames de Sainte-Marie. Fontaine était entré avec ardeur dans ce dessein et y avait entraîné secrètement le grand-maréchal du palais, Duroc, le gouverneur de l'École militaire, le duc d’Istries, et le préfet de la Seine, Frochot. Un jour, le 17 juin 1809, Napoléon se lit présenter le plan du palais de Lyon, et comme Daru critiquait les pentes douces placées devant le palais, Fontaine répondit négligemment que ce plan supposait un palais élevé sur le sommet d’une colline, comme celle de Chaillot. Ce mot porta coup, et Fontaine en eut bientôt la preuve. Le 19 janvier 1811, la discussion fut ouverte sur ce projet dans le conseil des bâtiments. Frochot et Regnaud de Saint-Jean-d’Angély louèrent sans réserve les projets de Fontaine. Montalivet, qui n’aimait pas Fontaine, les critiqua avec une égale vivacité. La naissance du Roi de Rome trancha le débat, et le futur palais reçut le nom que l’Empereur avait donné à son héritier. Les travaux de
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terrassement commencèrent en mai 1811. Deux ans après, Napoléon les visita, et le 9 mars 1813, il dicta la note suivante :
« Il serait temps de*discuter le projet pour la construction du palais « du Hoi de Rome. Je ne veux pas que l'on m’entraîne dans des défi penses trop fortes. Je voudrais un palais moins grand que celui de « Saint-Cloud, et plus grand que celui du Luxembourg. Je voudrais « pouvoir l'habiter quand le seizième million sera dépensé ; alors ce « sera le moyen que je puisse en jouir. Si au lieu de cela on me fait « des chimères, il en sera comme du Louvre, qui n'a jamais été ter- « miné. Il faut commencer par faire les plantations, déterminer ,1'en- « ceinte et la fermer. Je veux que ce palais soit un peu plus Iicau que a le palais de l' Élysée ; or, l'Élysée ne coûterait pas huit millions à « construire. C'est cependant l'un des palais de Paris. Le palais du Roi « de Rome sera le second palais après le Louvre, qui est un grand « palais. Ce ne sera pour ainsi dire qu'une maison de campagne pour « Paris, car on préférera toujours passer l’hiver au Louvre et aux « Tuileries
« Je ne veux pas une chimère, mais une chose réelle. Je le fais a construire pour moi et non pour la gloire de l'architecte. I.’achève- « ment du Louvre suffit pour faire la part de la gloriole. Quand une a fois le projet sera adopté, je le mènerai bon train. L'Élysée ne me « plaît pas, et les Tuileries sont inhabitables. Rien ne pourra me plaire, « si ce n'est extrêmement simple et bâti suivant mes goûts et ma ma- « nière de vivre. Alors ce palais me sera utile. Je veux en quelque « sorte que ce soit un Sans-Souci renforcé. Je veux surtout que ce soit a un palais agréable plutôt qu'un beau palais : deux conditions qui « sont incompatibles. Il est indispensable qu'il soit entre cour cl jar- « din, comme les Tuileries; que de mon appartement je puisse aller « me promener dans le jardin et le parc, comme à Saint-Cloud; mais a à Saint-Cloud il y a l'inconvénient qu'il n’y a pas de parc pour la « maison. Il faut aussi étudier l'exposition, de manière que mon appara tement soit au nord et au midi, afin que, suivant la température, a on puisse changer de logement. Il faut que mon logement d'habitaa lion soit celui d'un riche particulier, comme mon petit appartement a de Fontainebleau. 11 faut que mon appartement soit très-près de a celui de l'Impératrice et au même étage. Enfin, il me faut un palais a de convalescent ou d'habitation pour un homme sur le retour de a l’âge. Je veux une petite chapelle, un petit théâtre, comme celui des
« petits appartements aux Tuileries, et il faut avoir soin qu’il n'y ait « point d’eau auprès du palais (<). »
Mars 1813 ! A cette date, le sort en est jeté. La prison d’Hudson Lowe remplacera le palais du Roi de Rome, et celui « qui ne voulait pas d’eau près de son palais » n’aura pour horizon que l’horizon infini de l’Océan.
Laissons courir notre imagination sur le spectacle de ces embellissements. Évoquons une dernière fois le Champ-dc- Mars, flanqué à ses quatre angles de quatre blocs de construction, le pont d’Iéna, les pentes de Chaillot travaillées en jardins, en escaliers, en terrasses, le palais sur le sommet de la colline, le petit parc dans la plaine entre Chaillot, Passy et la route de Saint-Germain, le grand parc dans le bois de Boulogne , la vénerie dans le château de la Muette , le rendez-vous de chasse dans le pavillon de Bagatelle , un peu plus loin, l'arc de triomphe de l’Étoile, Mousseaux transformé en jardin des plantes, et tout un quartier autour de Mousseaux. Quittons ce pays de la fantaisie, quittons ces hauteurs désertes et boisées, sur lesquelles plana quelque temps l’imagination du Napoléon de 1811, et entrons droit au château des Tuileries avec le Bonaparte de 1800.
Le palais des rois était devenu le théâtre de la Révolution. Le premier consul en fit sa demeure. « Je veux , disait-il « après la paix d’Amiens, honorer le pays que je gouverne. « Maintenant que nous avons la paix, nous allons nous occu- « per des arts (2), » et il ordonnait de meubler les Tuileries
(1) Journal manuscrit de Fontaine. — Ce journal est en grande partie transcrit dans les Mémoires du palais, par M. de Bausset. Cependant, j’ai tenu à l’étudier moi-même, et j’y ai puisé des détails très-précieux. M. Meunier, propriétaire de ce manuscrit, a bien voulu m'en donner communication avec une bonne grâce qui mérite mes sincères remcrcimcnts.
(2) Journal de Fontaine.
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avec un luxe royal et de mettre dans la galerie de Diane les grandes batailles de Lebrun.
Quelle saisissante bistoiro que l’histoire du château des Tuileries, et que de révélations si les murs pouvaient parler ! La salle de bains du premier consul transformée en chapelle, la salle do la Convention en salle de spectacle, les bureaux des comités en salles du conseil d'État! Dans le palais comme autour du palais, le temps efface les souvenirs de la République. On abat les arbres de la liberté plantés dans la cour. On répare la façade du château meurtrie par le canon cl souillée par les inscriptions révolutionnaires du Dix août. On remplace les vieilles murailles qui séparaient le Carrousel de la cour des Tuileries par un trottoir cl une belle grille. Un arc de triomphe consacre la gloire de la grande armée. Du côté du Palais- Royal, un mur et quelques bâtiments fermaient la cour qu’envabissail l’hôtel de Brienne. On abat l'hôtel de Brienne, et une aile neuve s’appuyant sur le pavillon de Marsan se dirige vers le Louvre, dont soixante ans encore elle demeurera séparée. Le jardin, au milieu duquel l’Empereur voulut un moment creuser un canal, est sauvé, embelli et agrandi par les soins de Fontaine. Enfin, les Tuileries sont un palais, un vrai palais; mais dans les palais, les souverains eux-mêmes s’ennuient, et Napoléon s’écrie en 1812 : « Les Tuileries sont inhabitables! c’est une prison (1) ! »
L’esprit d’économie et le défaut de génie artistique empêchèrent Napoléon de réunir le Louvre et les Tuileries. 11 le souhaita pourtant : il le voulut même très-sincèrement. Entre ces deux palais s’entassaient, en 1800, non -seulement les hôtels d’Elbeuf et de Longueville , mais un grand nombre de maisons, de baraques et d’échoppes. Tracer au milieu de
(1) Journal de Fontaine.