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CHAPITRE XIV

§ 1. — Point d'observation choisi par le maréchal

de Hac-Hahon.

Le maréchal se tenait, depuis le commencement de la •bataille, sous un gros arbre, aujourd'hui entouré d'une grille et désigné dans le pays sous le nom d'arbre du maréchal. Cet arbre est situé un peu au sud du chemin d'Ëlsasshausen à Wœrth, à mi-distance environ de ces deux localités, vers l'extrémité d'une terrasse naturelle d'où l'on découvre bien la vallée de la Sauer et les hauteurs adjacentes depuis Wœrth jusque vers le Vieux-Moulin, tandis que le champ de bataille, au sud de Wœrth, est masqué à la vue par le sommet du Calvaire et le secteur oriental du Nieder-Wald,

Le duc de Magenta, ayant sous les yeux le terrain au nord et à l'ouest de Wœrth, a été entraîné par son ardeur guerrière à diriger la lutte qui se déroulait à ses pieds, oubliant un peu qu'un général en chef doit être moins un conducteur qu'un directeur de troupes.

La présence du maréchal, près de Wœrth, dans la zone de la fusillade, a été la cause déterminante des efforts dépensés depuis H heures du matin jusqu'à 2 heures du soir pour s'emparer de haute lutte, sans préparation possible par l'artillerie, d'un bourg, organisé défensivement et bondé de

troupes, qu'il eut été possible d'occuper, la veille, ou même le matin, sans coup férir.

Après la bataille, l'erreur commise en disposant la division ConseU-Dumesnil (7« corps) à l'ouest d'Elsasshausen, au lieu de la placer en réserve derrière la division de Lartigue, parut si évidente que le rédacteur du Rapport o^ciel adressé, le 7, de Saverne à l'empereur, crut pouvoir écrire :

« La division Dumesnil, du 7® corps, qui m'avait rallié, le « 6 de grand matin, était placée en arrière de la 4* division « (de Lartigue). »

§ 2. — Contre-attaque du 3^ d'infanterie sur la 18^ brigade.

. {Croquis nP 28.)

En voyant le Calvaire au pouvoir des Prussiens, le maréchal envoya l'ordre à la brigade Nicolaï (1) de les en chasser.

Le colonel Champion, chef intérimaire de cette brigade, ne disposait que de son régiment (3® d'infanterie) en réserve au sud-ouest et près d'Elsasshausen.

Au moment où le colonel Champion reçut l'ordre d'attaquer les Prussiens du Calvaire, les débris du 1®' bataillon du 21® d'infanterie, des 1"* et 2® compagnies du 8® bataillon de chasseurs, des neuf compagnies de droite du 2® zouaves, et d'une compagnie du 17« chasseurs, rétrogradaient, pas à pas, en échangeant des balles avec les nombreux tirailleurs prussiens ardents à les poursuivre.

Le colonel Champion fait avancer son régiment, en bataille.

(1) Cette brigade, commandée par le colonel Champion, du 3* d'infanterie, en l*ab8ence du général NicoIaî, resté h Reichshoflfen pour cause de maladie» ne présentait plus, à 2 heures, que les trois bataillons du 3« d*inranterie, attendu que deux bataillons du 21* étaient restés à Haguenau et que le !•' bataillon du même régiment était engagé, depuis le matin, à la droite du 2* zouaves.

Lorsque, après avoir dépassé Ëlsasshausen en le laissant à sa gauche (nord), le 3® d'infanterie arrive sur la crête dominant le Calvaire, il est assailli par une grêle de balles et d'obus. Les hommes se couchent instinctivement et ripostent.

Après quelques instants d'un feu très violent, le colonel Champion, suivi du drapeau, se place devant le centre de son régiment et fait battre la charge.

Le 3® d'infanterie se lève comme un seul homme et court sur les Prussiens, de concert avec les anciens défenseurs du Calvaire, qui, après s'être arrêtés à sa hauteur, foncent, eux aussi, sur l'ennemi.

Les nouveaux occupants du Calvaire n'attendent pas le choc et se retirent vivement; mais, une fois au delà de la crête orientale du Calvaire, ils font tête et dirigent sur nos soldats des feux rapides.

L'élan de Tattaque française est rompu.

Nos soldats, hors d'haleine, s'arrêtent pour riposter. Le combat devient stationnaire, puis, notre ligne n'étant pas soutenue, nulle autre troupe ne venant de l'arrière pour lui communiquer une nouvelle impulsion, les Prussiens reprennent peu à peu l'avantage et, de nouveau, réoccupent le plateau du Calvaire. Le colonel Champion tombe, frappé de trois balles.

Alors, le gros du 17® bataillon de chasseurs garnit la lisière est du petit bois (Neugeisweiler), et le 1®' bataillon du 47® se déploie, sur l'ordre du général Maire (division Dumesnil, 2® brigade), à leur gauche (nord). Cette disposition a pour but de recueillir les débris du 3® d'infanterie et les autres fractions refoulées du Calvaire.

§ 3. — Contre-attaque de la brigade Haire sur les 17®

et 19® brigades.

Pendant que les Prussiens du Calvaire sont contenus au sud-est d'Elsasshausen, le maréchal voit d'autres troupes du

V* corps (Ij gagner du terrain dans la direction de Frœschwillér par les pentes vofsines de la grande route. Ordre est donné par lui au général Maire (division Dumesnil, 2® brigade), de prononcer une nouvelle contre-attaque, en prenant Wœrth comme objectif.

La brigade Maire, disposée à Touest d*Elsasshausen en ligne de bataillons en colonne serrée par division (2), est aussitôt portée en avant.

Le 1*' bataillon du 47* était déjà déployé avec le !?• bataillon de chasseurs pour recueillir les troupes repoussées du Calvaire. Le 1" bataillon du 99* est placé en réserve au petit bois (Neugeisweiler).

Le général Maire porte, sans perdre de temps, ses quatre bataillons restants (2® et 3« du 47* et du 99*), sans modifier leur formation initiale, à la rencontre de rennemi.

Cette fois, au lieu de laisser Ëlsasshausen à sa gauche (nord) comme l'avait fait le colonel Champion, il agit du côté opposé, ayant le hameau à sa droite (sud). De cette façon, la 2* brigade, laissant au 17* bataillon de chasseurs et aux 1*" bataillons des 47* et 99* le soin de résister aux Prussiens du Calvaire, marche directement sur Wœrth et secourt ainsi les débris du 3* bataillon du 2* zouaves et du 3* bataillon du 36*, qui reculent pied à pied devant les attaques (1) sorties de Wœrth.

Dès que la ligne formée par les quatre bataillons massés de la brigade Maire apparaît à découvert, elle est criblée de projectiles et arrêtée court.

Les soldats de cette brigade se déploient d'instinct, puis commencent à tirer aussi vite qu'ils peuvent.

Ce déploiement imprévu, sous un feu violent, est accom-

(1) 17* et 19* brigades.

(2) Cette formation était analogue à notre colonne double actuelle serrée en masse.

CONTRE-ATTAQUES SUR LE V« CORPS. 36i

pagné de pertes énormes; néanmoins, la brigade est encore capable d'un grand effort.

Le général Maire, sachant que toute tirerie est la mort d'une attaque, fait battre la charge.

Les quatre bataillons français s'élancent à la baïonnette et mettent l'ennemi en fuite; mais la fatigue, l'émotion et les difficultés du sol ralentissent bientôt leur marche.

Les Prussiens se sont repliés jusqu'aux vergers de Wœrth et aux pentes couvertes de vignes qui descendent sur le bourg; mais, une fois là, ils reprennent courage et dirigent sur nos soldats un feu des plus violents auquel participent les batteries en position sur la rive droite. Un grand nombre d'officiers français sont mis hors de combat, entre autres le général Maire et le colonel de Grammont (47®).

Bientôt, la brigade Maire, désemparée, accablée par les feux d'artillerie et d'infanterie combinés, se voit contrainte de battre en retraite. En même temps qu'elle, reculent les débris de la brigade Lhériller (2® et 3® bataillons du 2® zouaves, 3® bataillon du 36®). Cette ligne confuse se replie lentement dans la direction de Frœschwiller.

§ 4. — Contre-attaque du 36® d'infanterie sur les 17® et 19® brigades.

Le général Raoult, en voyant l'aile gauche du 2® zouaves et le 3® bataillon du 36® reculer devant un ennemi qui Taccable de ses feux, court chercher les deux bataillons du 36® envoyés par lui, le matin, sur la lisière nord du bois de Frœschwiller.

Ces deux bataillons (1®' et 2®) avaient peu souffert, n'ayant eu à combattre que des Bavarois.

Ordre est donné au colonel de ce régiment (colonel Krien) de rassembler ses 1®' et 2® bataillons, de les faire remonter sur le plateau, à proximité de Frœschwiller, et de les lancer à l'attaque des Prussiens qui marchent sur le village.

Ces dispositions sont exécutées assez rapidement, mais lorsque les deux bataiUons du 36®, formés en bataille, arrivent à proximité de Tennemi, ils sont accueillis par une fusillade intense qui les renverse et les force à retourner sur leurs pas.

Les débris du 36® vont chercher un refuge dans le bois de Frœschwiller et, peu à peu, vont reformer des groupes, sous le commandement de leurs officiers, à la lisière nord.

§ 5. — Contre-attaques de la brigade Wolf.

Après l'échec des premiers défenseurs du Calvaire (2 h. 1/2), le maréchal de Mac-Mahon avait dû quitter son observatoire à Test d'Ëlsasshausen et reculer jusqu'au village de ce nom.

Le colonel Faure, sous-chef d'état-major, fut envoyé aussitôt à la 1" division pour demander au général Ducrot l'envoi, à Elsasshausen, de toutes les troupes dont il pouvait disposer.

Le colonel de Franchessin arriva bientôt de Frœschwiller à la tête du 96*. Le général Wolf, suivi du 18®, ne tarda pas non plus à s'approcher d'Ëlsasshausen.

Ces deux régiments étaient restés jusque-là en réserve, l'un (le 96®) à l'ouest de Frœschwiller, l'autre (18®) sur la lisière orientale du Gross-Wald, près de la route de Reichshoffen à Frœschwiller.

De Frœschwiller à Elsasshausen, le vallon qui descend sur Eberbach permit au 96®, en colonne par peloton (2® bataillon en tête, 3® en queue), d'arriver à 400 ou 500 mètres à l'ouest d'Ëlsasshausen sans être vu par l'ennemi.

Quand le centre du régiment fut parvenu en ce point, chaque bataillon se forma en colonne serrée par division (1), puis changea de direction à gauche (est).

(I) Formation analogue à notre colonne double actuelle serrée en masse.

Le 96® marcha ensuite, de l'ouest à Test, sur Elsasshausen, en ligne de colonnes de bataillon, le 2® bataillon à droite, le 3** à gauche.

Quand le terrain n'offrit plus de masque protecteur, le 96*^ fut couvert de projectiles.

Il se produisit alors un peu d'hésitation. Pour la faire cesser, le colonel de Franchessin lança en tirailleurs les deux compagnies formant tête de colonne dans chaque bataillon, celles du 3® bataillon se dirigeant sur Elsasshausen alors occupé par le !«' bataillon du 99®, celles des 1®' et 2® bataillons courant au petit bois encore en notre pouvoir.

Le reste du régiment alla s'établir un peu à l'ouest d'Elsasshausen.

Les compagnies lancées sur le petit bois garnissent ses lisières est et sud, exécutent un feu violent sur les nombreux tirailleurs postés sur la lisière nord du Nieder-Wald, puis s*élancent en avant.

Elles entrent dans la forêt, mais des troupes prussiennes fraîches interviennent sur leurs flancs et les forcent à rétrograder.

Les Prussiens suivent de près nos hommes battant en retraite, pénètrent sur leurs talons dans le petit bois et y restent.

Pendant cette attaque, les quatre compagnies restantes du 2® bataillon du 96® avaient suivi, en dehors de l'aile droite, conmie soutien. Ce bataillon en formation dense fut dispersé par le feu rapide dirigé sur lui par quelques compagnies du 94® prussien, établies sur la lisière nord du Nieder-Wald, à l'ouest du petit bois.

Le 96® est donc chassé du petit bois, entraînant avec lui ses anciens défenseurs.

Elsasshausen devient alors le pivot de la résistance de ce côté avec l'appui des deux batteries à cheval de la division de Bonnemains (cuirassiers) qui tirent à mitraille sur le petit bois.

Sur ces entrefaites, le IS** français s*est formé en ligne de colonnes de bataillon, au sud de Téglise de Frœschwiller, face à l'est.

Le général Wolff fait battre la charge, et ce régiment s'avance dans la direction de Wœrth, sa gauche suivant la grande route, pendant que le 3® bataiUon du 96* marche dans la même direction en longeant le chemin d'Ëlsasshausen à Wœrth.

L'impression que subit l'ennemi en voyant surgir cette nouvelle attaque est assez forte pour provoquer chez lui un mouvement de recul; mais, la surprise une fois passée, les Prussiens accablent la brigade Wolff d'un feu tel, qu'elle s'arrête bientôt, puis recule.

C'est à ce moment (3 h. 1/2) que commencèrent les charges successives des escadrons de la division Bonnemains dont le résultat fut de procurer un peu de répit à l'infanterie française.

Ces charges furent presque aussitôt suivies de la prise d'Elsasshausen (3 h. 3/4) par les troupes du XP corps.

§ 6. — L'artillerie du V^ corps se rapproche

de son infanterie.

Les péripéties que nous venons de raconter, depuis la contre-attaque du 3® de ligne jusqu'à celle de la brigade Wolff, se sont déroulées en moins d'une heure.

Dans l'intervalle, aussitôt le débouché à l'ouest de Wœrth assuré (3 heures), le général de Kirchbach donna l'ordre aux quatre batteries de la 10® division et aux trois batteries lourdes de l'artillerie de corps de venir, à Wœrth, prêtes à se porter sur les hauteurs de la rive droite. En même temps, les autres batteries du V® corps changeaient de position et venaient s'établir le long du chemin de Wœrth à Gœrsdorf.

§ 7. — Caractéristique des combats livrés de midi à 3 heures

à l'ouest de Wœrth et de Spachbach.

La Relation officielle allemande dépeint de la façon suivante les combats acharnés qui se livrèrent à l'ouest de Wœrth et de Spachbach," de midi à 3 heures :

« Ainsi, toutes les forces du V® corps se trouvaient actuel- « lement en jeu pour prendre pied solidement sur la rive « droite de la Sauer et pour occuper l'adversaire sur son front « jusqu'à ce que les corps latéraux pussent agir vigoureuse- « ment contre les flânes de la position (1).

« Jusqu'alors, toute l'action avait consisté de part et d'autre « en une succession d'attaques incessamment renouvelées. A « chaque tentative, la configuration du terrain et la puissance <( des feux causaient à l'assaillant des pertes énormes et per- « mettaient le plus souvent au défenseur de conserver ses « positions. Les troupes prussiennes n'avançaient que péni- « blement et pas à pas. Tous leurs bataillons se trouvaient « confondus; les officiers étaient en majeure partie tués ou « blessés, tandis que l'ennemi ne cessait de pousser en avant « des réserves intactes (?). Dans de semblables conditions, il « fallait, pour persévérer jusqu'au bout, toute la confiance du « général de Kirchbach,' toute l'énergie des chefs et le plus « absolu dévouement des troupes. Le concours attendu se « produisait en premier lieu à l'aile gauche où le XP corps « dirigeait contre la droite française une attaque couronnée « de succès. »

(1 ) Nous rappelons que le commandant du Y" corps prussien n'a fait entrer en action ses forces principales que lorsqu'il a eu la certitude des succès du XI* corps contre Taile droite française. Mais le général de Kirchbach a fait preuye d'un grand sens militaire en engageant alors jusqu'à sa dernière compagnie. Il a facilité ain^û la tâche du XI" corps, en ne permettant pas au maréchal de Mac-Mahon d'envoyer un seul bataillon au secours de la division de Lartigue.

366 1I« PARTIE. — CHAPITRE XiV.

La caractéristique des combats livrés à Touest de Wœrth et de Spachbach est très nettement exprimée par cette phrase ^e la relation allemande :

(c L'action avait consisté, départ et d'autre, en une succès- « sion d'attaques incessamment renouvelées. »

C'est bien ainsi que doit être mené un combat de front, aussi bien par Tassaillant que par le défenseur.

Atteindre son ennemi dans ses forces vives, en se servant du terrain au même titre que des autres moyens de lutte : tel doit être le but de tout combat, qu'il soit oflfensif ou défensif.

Les troupes des divisions Raoult et Dumesnil ont satisfait pleinement aux exigences de la situation.

Il convient d'examiner de près une particularité remarquable du violent combat de front qui commence, à 10 h. 1/2, par la première tentative de l'avant-garde du V® corps et se confond, vers 3 heures, avec l'attaque de flanc du XP corps.

Les six compagnies prussiennes blotties derrière le talus de la route de Haguenau, à la suite de l'échec subi par elles entre il heures et 11 h. 1/2, ont constitué l'amorce de l'invasion par la rive droite, la base des attaques dirigées ultérieurement contre les défenseurs du Calvaire.

Le !«' bataillon du 21« et le 2« bataillon du 56« ont tiraillé contre ces compagnies depuis H h. 1/2 du matin jusqu'à 2 heures du soir, par conséquent pendant plus de trois heures, et il ne s'est trouvé personne, dans cette région du champ de bataille, pour comprendre le danger d'une telle promiscuité et la nécessité absolue de rejeter au delà de la Sauer une poignée de Prussiens enclavés en quelque sorte dans nos lignes.

Qu'on relise avec attention l'entrée en scène de la 18® brigade, à 1 h. 3/4, surtout l'irruption soudaine, dans les prés de la rive droite, au nord de Spachbach, des deux bataillons du 47® prussien, et l'on se rendra compte de la faute que nous venons de signaler.

Pour être équitable, il faut admirer la ténacité de ces six compagnies battues par la fusillade et cependant accrochées à leur talus de route. Peut-être chacun des soldats qui combattaient là comprenait-il qu'en se défendant bravement il avait quelque chance de conserver la vie, tandis qu'en se dérobant il était perdu.

Certains actes héroïques ont été ainsi dictés par la raison. Entre deux maux, on choisit le moindre.

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