LE XP CORPS S'EMPARE DU PETIT BOIS (NEUGEISWEILER
ET D'ELSASSHAUSEN
§ 1. — Une fraction du 96» français pénètre dans le Nieder-Wald par le nord.
On se souvient que, à 3 heures, le 96« français (1'® division, brigade Wolff), s'étant porté de Frœschwiller sur Elsasshausen (1) au secours des troupes de la brigade Lhériller et de la division Conseil-Dumesnil, jeta dans le petit bois son 2* bataillon précédé de quatre compagnies, en tirailleurs, lesquelles, après une courte fusillade, se précipitèrent vers la lisière nord du Nieder-Wald.
Les !«' et 2® bataillons du 83® prussien, qui venaient d'atteindre cette lisière et qui, jusqu'alors, avaient fait bonne contenance dans leur marche difficile à travers bois pour refouler les zouaves, ceux-ci leur disputant le terrain arbre par arbre, furent mis en fuite par les deux compagnies fraîches du 2® bataillon du 96® et, jusqu'à la fin de la bataille, il ne sera plus question des 1®' et 2® bataillons du 83® prussien.
Les groupes mal ralliés qui suivent le 83® prussien se
(J) Voir page 363.
370 Il« PARTIE. — CHAPITRE XV.
sauvent encore plus vite, en sorte que le XP corps va perdre le bénéfice de ses longs eflForts, lorsque intervient un chef dont le rôle dans cette bataille est considérable; nous voulons parler du général de Schkopp.
^2.— Le général de Schkopp détermine renlèvement
du petit bois.
Pendant que les 1®' et 2® bataillons du 32® prussien continuaient à poursuivre les débris de la division de Lartigue dans la direction de Reichshoffen, le général de Schkopp avait fait contourner le NiedeivWald, à l'ouest, par les trois bataillons du 94®, puis, à partir du point où la forêt couvre le fond de la vallée de TEberbach, il avait fait marcher ce régiment sous bois en ligne de bataillons en colonne double de rassemblement.
Le 94® prussien n'avait pas encore atteint la lisière nord lorsque se produisit Fattaque victorieuse du 2® bataillon du 96® français contre le 83® prussien.
Dès qu'il se rend compte de l'événement, le général de Schkopp fait déployer les deux premiers bataillons du 94® et les lancé, tambours battant, contre le flanc droit des Français entraînés par leur succès.
Cette intervention inopinée met fin à la poursuite, rend un peu d'énergie aux fuyards et détermine la retraite de nos soldats.
Le 94® prussien, régiment intact, puisqu'il n'a eu que des escarmouches à Morsbronn, redouble d'ardeur et se jette à la course sur les talons des Français.
Poui'stiivants et poursuivis pénètrent, pôle-mêle, dans le petit bois qui tombe ainsi au pouvoir de l'ennemi.
Sur ces entrefaites, les trois bataillons frais (3® bataillon du 83® et 1®' et 2® bataillons du 82®), envoyés en dernier lieu de Gunstett, par Spachbach, avaient gagné du terrain dans le
PRISE d'elsasshausen. 371
vallon d'Elsasshausen et atteignaient, de leur côté, les abords du petit bois (Neugeisweiler) par le sud.
Enfin, les contingents du V® corps, débouchant du Calvaire, pouvaient progresser avec d'autant plus de facilité que les contre-attaques françaises, menées successivement par le colonel Champion et le général Maire, avaient vu leurs premiers succès se changer en défaite.
Les défenseurs d'Elsasshausen et de ses abords sont ainsi attaqués, de front, par les bataillons sans cesse renforcés du V® corps et, de flanc, par les tirailleurs en grande bande du XP corps qui garnissent les lisières du Nieder-Wald et du petit bois. Ces deux attaques sont, en outre, reliées par les trois bataillons frais du XP corps (!«' et 2^ du 82® et 3« du 83**), venus les derniers de Gunstett.
Sans perdre une minute, le général de Bose pressait l'arrivée, sur le plateau du Calvaire, de ses batteries en marche sur la route de Haguenau à Wœrth.
Successivement, huit batteries, après avoir gravi les pentes du ravin d'Elsasshausen, vinrent ouvrir leur feu, du plateau du Calvaire, sur les deux batteries à cheval (commandant Astier) de la division Bonnemains et sur le village d'Elsasshausen.
De notre côté, à Elsasshausen, le !•' bataillon du 99®, auquel s'étaient joints un grand nombre d'isolés, faisait un feu roulant sur le petit bois occupé maintenant par les Prussiens en très grand nombre.
Les deux batteries du commandant Astier, de leur emplacement à l'ouest d'Elsasshausen, causaient également aux Prussiens du petit bois des pertes sensibles.
§ 3. — Prise d'Elsasshausen.
(Croquis n» 30.)
La situation était trop tendue pour se prolonger longtemps. Le général de Bose le comprit et donna l'ordre de l'at-
taque générale au moyen de la sonnerie « tout le monde en avant ».
A ce signal, le terrain au sud, à Test et à Touest d'Elsasshausen se couvrit de soldats prussiens débouchant de tous les couverts et courant sur ce hameau en poussant des « hurrah » (3 h. 3/4) :
« L'enlèvement du village, succédant aux combats dans les « bois, avait achevé de confondre les brigades ; les bataillons
« eux-mêmes étaient en partie désorganisés La 44® bri-
« gade (général de Schkopp) avait, seule, conservé une formation à peu près régulière (1). »
L'aile gauche du V® corps avait participé à Tassant dirigé contre Elsasshausen, mais les troupes de cette aile ne formaient plus qu'une cohue indirigeable.
.^4. — Charges des cuirassiers de la division de Bonnemains.
(Croquis n« 29.)
Lorsque le maréchal de Mac-Mahon, qui se trouvait, à 3 heures encore, à Elsasshausen, vit les Prussiens maîtres du Nieder-Wald, du petit bois et du Calvaire, il envoya l'ordre à la réserve générale d'artillerie (8 batteries) commandée par le colonel de Vassart, de venir s'établir au nord-ouest d'Elsasshausen pour battre le Nieder-Wald ainsi que le petit bois, et, en même temps, il prescrivit au général de Bonnemains de faire charger sa division contre les troupes du V® corps s'avançant de Wœrth sur Frœschwiller.
La division de Bonnemains était disposée en ligne de colonnes d'escadrons, à l'ouest d'Elsasshausen, dans le vallon de l'Eberbach.
Les cuirassiers commencèrent leurs attaques avant l'arrivée de la réserve d'artillerie.
(1) Guerre firanco-allemande, p. 263.
PRISE d'elsasshausen. 373
Les escadrons de chaque régiment allèrent, Tun après l'autre, donner sur les tirailleurs prussiens du V® corps, embusqués dans les houblonnières ou derrière les haies, arbres, fossés, qui couvrent le terrain à Test d'Elsasshausen, entre les routes de Wœrth à Frœschwiller et de Wœrth à Elsasshausen (3 h. 1/2).
Ces charges, faites dans de très mauvaises conditions, en terrain coupé et couvert, furent repoussées par le feu et ne produisirent d'autre résultat que de retarder pendant quelques minutes les progrès du V* corps (1).
§ 5. — Mise en batterie, au galop, de la réserve générale
d'artillerie.
(Croquis »• 29.)
Les attaques successives de nos escadrons n'étaient pas terminées que les huit batteries de la réserve, dont quatre à cheval, arrivaient au galop sur le mamelon situé entre Elsasshausen et la route de Wœrth à Frœschwiller.
Deux batteries du 9® se placent à côté de celles du 19', déjà en position face au Nieder-Wald et au petit bois, pendant que deux batteries du 6« et quatre batteries du 20* s'établissaient face à Wœrth.
Mais les batteries du 9® n'ont que le temps de tirer deux ou trois coups par pièce. A peine sont-elles en position qu 'Elsasshausen tombe au pouvoir de l'ennemi. C'est à ce moment que les derniers escadrons de cuirassiers quittèrent le champ de bataille (3 h. 3/4).
Alors, les tirailleurs prussiens dépassent Elsasshausen, malgré la mitraille, courent droit aux pièces et s'emparent de onze d'entre elles. Les débris des batteries du 19* (di\T[sion
(I) Les premiers escadrons ne sachant où charger furent guidés par le général Wolff qui se mit à leur tète.
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Bonnemains) et du 9® s'échappent à grand'peine. Là tomba, mortellement frappé, le colonel de Vassart.
Les batteries du 6® et du 20®, dès qu'elles furent en position (3 h. 3/4), furent soumises à des feux rapides de mousqueterie et d'artiUerie tels, qu'elles furent contraintes de se retirer au plus vite, abandonnant sept canons sur le terrain.
Dans leur ardeur, elles s'étaient beaucoup trop rapprochées de l'infanterie prussienne, oubliant que les mises en batterie sous un feu efficace de mousqueterie sont désastreuses.
§ 6. — Charge à la baïomiette du l^^* turcos.
(Croquis n« 30.)
Avant de passer à l'action d'ensemble des Allemands, qui devait achever la défaite de nos troupes et la rendre >isible par la prise de FrœschwiUer, il nous faut raconter un des derniers épisodes de la bataille, le plus extraordinaire et le plus glorieux de tous : nous voulons parler de la contreattaque exécutée, à 4 heures du soir, par le 1®' régiment de tirailleurs algériens dans un moment où, depuis les sources de l'Eberbach jusque près du sommet du grand ravin de FrœschwiUer, les soldats des XP et V® corps, sans compter ceux de la division wurtembergeoîse, s'avançaient concentriquement sur FrœschwiUer.
La Relation officielle allemande n'a pas voulu admettre qu'un régiment de turcos, qui, l'avant- veiUe à Wissembourg, avait déjà perdu 16 officiers et 600 hommes, ait pu, le soir de la bataiUe de FrœschwiUer, après l'échec de toutes nos contre-attaques d'infanterie, après la retraite de notre artUlerie, après la dispersion de nos cuirassiers, mener à lui seul une contre-attaque comme jamais troupe à pied n'en a fourni.
Aussi, la relation aUemande a-t-eUe eu soin d'intervertir dans ce but la succession des efibrts déployés par les régiments français.
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Suivant elle, les charges des cuirassiers de la division Bonnemains ont suivi la prise d'Elsasshausen et ont fait suite elles-mêmes à une contre-attaque d'infanterie tentée contre les nouveaux occupants d'Elsasshausen. L'erreur est manifeste.
Nos escadrons pouvaient-ils charger dans la direction de Wœrth, en supposant Ëlsasshausen occupé par l'infanterie ennemie ?
Si les cuirassiers français ont exécuté leurs attaques principalement contre le gros des forces du V* corps marchant directement de Wœrth sur FrœschwUler, c'est qu'Ëlsasshausen était encore en notre pouvoir à ce moment.
Les rédacteurs de l'historique allemand ont eu honte d'avouer que 1500 turcos, entraînés par des cadres français, ont infligé à 10,000 ou 15,000 soldats prussiens une véritable panique, et, plutôt que de raconter une telle défaillance, ils ont altéré la vérité.
Passons au fait.
Le 1®' régiment de tirailleurs, en raison des pertes subies à Wissembourg, avait été maintenu en réserve pendant la bataille du 6 août.
Lorsque les Prussiens du XP corps et de l'aile gauche du V* envahirent Ëlsasshausen, le 1^' turcos, déployé en bataille, était dissimulé derrière une faible crête au nord-ouest de ce hameau.
On se rappelle que les six batteries appartenant au 9® et au 19* ne purent se dégager assez tôt et que onze de leurs pièces tombèrent aux mains des Allemands, après la prise d'Elsasshausen.
Alors le bataillon du centre (3^) du 1*' turcos (commandant de Laumerez) se porte en avant; il est rejoint presque aussitôt par les 2* (commandant Sermenson) et 4« (commandant de Coulanges) qui reforment avec lui une ligne de trois bataillons en bataille (ligne déployée).
Le livre d'or du 1®' régiment de tirailleurs raconte l'épisode en ces termes :
« Le régiment marchant en bataille, le cri de n En avant » « se fait entendre d'un bout à l'autre de la ligne. Les turcos, « poussant leur cri de guerre, se précipitent sur l'ennemi, (( baïonnette baissée, et déterminent sa retraite, sans tirer un « coup de fusil. Les Prussiens fuient en désordre et vont se <( réfugier dans le petit bois, puis dans le Nieder-Wald.
« Les turcos reprennent les six pièces des batteries du 9® « dont les Allemands s'étaient emparés, et qu'ils n'avaient pu « encore emmener ; ils franchissent le petit bois à la suite des « fuyards et arrivent en face du Nieder-Wald dont la lisière « est fortement garnie par les Prussiens refoulés. Alors éclate (( contre les turcos une fusillade terrible partant de tous les « points; en un instant, une foule d'officiers et de soldats sont « frappés. Les turcos recevaient aussi des balles sur leur flanc « droit. Elles leur étaient envoyées par les troupes qui pour- « suivaient l'accomplissement du mouvement tournant contre « la droite et les derrières de l'armée française, en remontant « l'Eberbach.
« Après avoir perdu la moitié de son effectif, ce brave régî- « ment dut se jeter dans le Grosser-Wald et en border la « lisière pour arrêter la poursuite des Prussiens. Ce n'esl (( qu'à bout de forces et après avoir épuisé toutes ses muni- « tions qu'il battit en retraite à travers la forêt et gagna la <( route de Frœschwiller à Reichshoflfen.
« Dans cette attaque qui causa une vive inquiétude aux <( Prussiens et qui fit l'admiration de tous les témoins ocu- « laires, ennemis comme amis, le 1®' turcos perdit en un clin « d'oeil 800 hommes, presque tous tués ou blessés. »
Yoici comment le capitaine Stieler von Heydekampf, de Tétat-major du V® corps prussien, raconte la charge du 1«' turcos :
« Contre notre aile gauche, l'ennemi rassembla encore une « fois toutes ses forces ; du ravin au sud de Frœschwiller sor-
PRISE d'elsasshausen. 377
« tirent plusieurs bataillons de zouaves (?) en masses serrées, « qui s'avancèrent sur notre infanterie épuisée. La violence « du feu dirigé sur eux ne put les arrêter; notre ligne dut i< plier, de même que les batteries du XP corps qui se dispo- « saient à prendre position. »
Enfin, V Historique officiel pimssien (1) s'exprime ainsi : « Après la perte d'Elsasshausen et des hauteurs situées au « nord-ouest, on avait fort bien senti, du côté des Français, «< la nécessité de dégager, par un puissant effort, l'aile droite « sérieusement compromise. Des masses considérables d'in- « fanterie (?) se mettent donc en mouvement, tant de Frœsch- « willer sur Elsasshausen que dans la partie du champ de « bataille située plus à l'est, entre ce dernier village et « Wœrth. Le premier choc se produisit, à Elsasshausen, M contre l'aile droite prussienne du XP corps et les fractions « du V® corps qui combattaient de ce côté. Sans soutiens « compacts, presque sans chefs, les corps déjà désunis et « épuisés par des engagements opiniâtres et prolongés ne « peuvent tenir contre la charge des Français ; ils vont cher*- " cher un abri dans le Nieder-Wald, entraînant dans leur « retraite les troupes qui les suivaient immédiatement et « même la 3® batterie à cheval, alors en marche pour con- « tourner le village et venir prendre un nouvel emplacement « à l'ouest. Mais le mouvement d'une partie du 94* contre « la droite de l'assaillant vint arrêter le succès de cette « attaque. »
Commentaires.
La charge du 1®' tirailleurs donne lieu à quelques observations.
Elle ne fut pas ordonnée; la passion guerrière l'inspira; elle se fit sans but défini. L'ennemi arrive, il a pris des canons, c'en est trop, marchons!
(I) Page 264.
L'action de ces braves fut héroïque dans toute l'acceptîon du terme; mais elle ne produisit. aucun résultat utile, parce qu'elle ne répondait pas à un but défini.
Les turcos pouvaient chasser rennemi d'Elsasshausen, occuper ce village et permettre ainsi à d'autres troupes de venir participer à une attaque en règle contre la gauche allemande.
A la vérité, la bataille était perdue à ce moment.
Eh bien, en dépit des assurances contraires, la charge du 1®' tirailleurs a été vraiment utile et doit servir d'exemple dans un cas analogue. Ici-bas rien ne se perd, et un beau fait de guerre, s'il ne procure pas un succès immédiat, a pour résultat d'inspirer à l'ennemi le respect des troupes qui l'ont combattu et la crainte de voir se renouveler la lutte. C'est bien certainement à la valeur de nos vieilles troupes du mois d'août 1870 et à la constance des nouvelles levées de la Défense nationale que nous devons la longue paix, grâce à laquelle notre armée est devenue plus forte qu'elle ne l'a jamais été.
Une autre observation à tirer de la charge du 1®' turcos vise l'emploi que l'on pourra faire très avantageusement des troupes arabes encadrées par des éléments français, quand il s'agira de produire un gros événement sur les champs de bataille de l'avenir. Dix mille turcos, lancés au moment opportun sur le point d'attaque, produiront l'efiFet d'un ouragan irrésistible.
La formation en bataille du 1®^ régiment de turcos était la meilleure pour marcher contre une infanterie qu'appuyait une forte artillerie.
Cette formation nous semble pouvoir être employée avantageusement dans l'avenir par des troupes de choc surgissant à courte distance de l'ennemi, à la condition de faire soutenir la première ligne par d'autres lignes échelonnées.