‹ FroissartChapitre 10 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les premiers temps pourtant furent rudes. Nous ne savons trop ce que devînt notre chroniqueur pendant les premiers mois de son retour. Un grand érudit, M. Paulin Paris, nous dit sans ombre d'hésitation que Froissart se fit tailleur de hauts-de-chausses. Le baron Kervyn, plus miséricordieux, nous montre le chroniqueur gagnant force argent comme agent de change. Tous deux s'appuient sur le fait que Froissart se fit inscrire dans la corporation des « couletiers », Tune des quatre grandes guildes de Valenciennes. Pareilles aux Républiques de Tltalie, ces grandes villes du nord tiraient orgueil de leur commerce. M. Paulin Paris lui-même nous rappelle que le nom de Dante est inscrit dans le registre des

Apothicaires de Florence, ce qui aurait dû peut-être le mettre en garde contre ses conclusions : car on aurait tort de faire du grand Florentin un apothicaire.

Les érudits de Tavenir auront tort de faire de Lord Salis bury un marchand de poisson, ou du Prince de Galles un tailleur de hauts-de-chausses, parce qu'ils appartiennent à la puissante et antique guilde des a Merchant-Tailors » ou des « Fishmongers » de Londres. On pourrait croire que c'est de cette façon, tout honorifique, que Froissart aurait appartenu à la corporation des « couletiers », n'était un passage de son Joli Buisson de Jeunesse, qui toutefois nous paraît écarter nettement l'hypothèse de travaux manuels exécutés par notre auteur. Ce passage semble établir que, si Froissart n'a pas manié de ses fins doigts de clerc les grands ciseaux d'un tailleur de hauts-de-chausses, tout au moins s'est-il mêlé de commerce, a Je me suis rois dans la marchandise », nous dit-il en propres termes. Mais il ne nous parle pas de hauts-de-chausses.

« Ce dont je me repens, ajoute-t-il, c'est qu'alors je repris, à mon dépens, une chose dont j'avais honte. C'était une grande déchéance, car science vaut mieux qu'argent. Je sais, continue Froissart, que ce n'est point là l'opinion de la plupart des gens, qui ne savent pas que les bienfaits que l'on reçoit anoblissent. Il y en a même qui m'ont

compté pour honte cela même qui m'a fait et par qui je vaux. Ahi! ahil comment le pouvais-je faire? Et pourtant je croyais faire bien en changeant ma clientèle; et je me suis mis contre mon gré dans la marchandise, où je suis aussi bien de taille que d'entrer dans une bataille.... Hélas! ma science est tout affolée par ce monde de baillis, de receveurs, de gens d'affaires riches et puissants, qui se font faire de grandes maisons où ils dorment et se reposent, qui assemblent des fortunes immenses pour leurs enfants et leurs héritiers. A peine les nobles osentils leur demander ce dont ils ont besoin. Car ces gens de négoce prospèrent dans leurs affaires. Jamais ne s'en va éconduit ni marchand, ni couletier, et le tiers de la fortune des nobles passe dans leurs mains à eux. Il en reste bien peu aux nobles pour faire largesse aux poètes. »

Il est probable que ce poème, écrit en 1373, quand Froissart était déjà curé de Lestinnes, pourvu d'une petite rente qui le mettait à Taise, se rapporte aux jours d'épreuve qui suivirent son retour à Valenciennes en 1369. On croit y voir qu'il s'est senti assez penaud de reparaître au pays, après une si longue absence, sans fortune et sans protecteur. Sans doute ses anciens amis, peut-être ses parents, bourgeois cossus de Valenciennes, marchands ou « couletiers » vivant d'un large train de vie dans leurs grandes maisons, traitaient le pauvre poète un peu •

trop de haut en bas. Ils se seront gaussés de ses histoires de rois et de princes, et de sa poche vide. Ils auront oublié que « bienfait monte ». L'espèce de domesticité où vivait si heureux l'ancien clerc et familier de la Reine Philippe déplaisait à leur fière indépendance flamande. L'historiographe du palais de Westminster n'était pour eux qu'un domestique congédié, un comédien sans engagement, « un certain Froissart, ditteur, qui est à la Reine d'Angleterre ».

Ainçois me comptoient pour honte Ce qui m'a fait et dont je vail.

Sans doute ils croyaient fort bien faire en faisant un marchand drapier d'un poète sans le sou.

Le poète, impressionnable comme tous les poètes, et, déplus, fort sensible au prestige de la richesse, se sera laissé faire, repris par le milieu natal, si malheureux, du reste, de la perte de sa dame et du subit écroulement de tous ses rêves. Puis, à mesure qu'il commençait à renaître à la vie, il aura senti le profond désaccord entre son tempérament et la situation où il se trouvait placé. C'était sans doute un fort médiocre marchand-drapier, la tête en l'air, les yeux pleins de rêve et la bouche pleine de contes chevaleresques.

A mesure que la misère l'étreignait de moins près, il cessait de trouver si admirable le luxe un

peu commun d*un intérieur bourgeois de Valencîennes. On peut deviner à quel point ses amis Tennuyaient, leurs idées T exaspéraient; tout en lui aspirait vers le monde envolé. Le monde chevaleresque, poétique, noble, royal, de sa jeunesse, étaitil disparu pour toujours ? Fallait-il vieillir à Valenciennes, en gros drapier, ayant perdu pour toujours « le don de Nature » ? Alors Froissart pensait à ses patrons d'antan : la Maison Royale d'Angleterre, le sire de Coucy, Gautier de Mauny, le Roi d'Ecosse, « le grand seigneur Espensier », le bon Louis de Bourbon, le Dauphin d'Auvergne, les trois fils de Blois, le duc Aubert, le comte de Savoie, le roi de .Chypre, le duc Wenceslas de Brabant. Une foule de princes, de chevaliers, de héros, prennent d'assaut son souvenir et remplissent ses vers du noble cliquetis de leurs noms. Ils avaient aimé et protégé le jeune écrivain de jadis. Que diraient-ils de ce marchand-drapier en mal de poésie? Brusquement un revirement se fait dans la pensée du poète. Il revient tout entier à ses chères idées d'autrefois. L'Idéal, si inconsidérément renié, lui apparaît dans toute sa beauté auguste. Et il a honte, non pas d'être un pauvre rimeur sans le sou vivant aux crochets de ses parents enrichis, mais d'être marchand-drapier inscrit sur le Grand Livre des couletiers. Pour une poignée d'argent il a livré son rêve : pour la crainte du qu'en-dira-t-on il a renié son idéal.

En ce moment, sans doute, il a entendu chanter le coq.

...Âhî, ahi.

Et comment le poois-jou faire?...

J'ai repris à mon dépens Ce de quoi je me hontioie.

Dont grandement m'abestioie ; Moult me rcpens ^,

Les larmes difficiles du remords — presque les larmes de saint Pierre, mouillent un instant de leur rosée cruelle les yeux vifs et légers du poète.

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