CHAPITRE V
Vers le milieu de février 1367, le Prince de Galles quittait l'Aquitaine à la tête de son armée. Il emnienait Froissart à sa suite : mais ils n'étaient encore qu'à la ville de Dax que le Prince changea d'avis et, pour une raison que Froissart ne nous révèle pas, renvoya le poète en Angleterre avec un message pour la Reine. Partageait-il la défiance commune aux gens de guerre envers les correspondants militaires ? Ou chargeait-il Froissart d'une mission confidentielle, non moins importante que celle qu'il avait à quitter si brusquement? Si ce fut, sur l'instant, un désap- ])ointement pour le jeune « ditteur » tout à l'attente de sa première campagne, il a dû s'en consoler,
puisqu'il trouvait là une occasion de revoir sa bienfaitrice : ce devait être la dernière fois.
Froissart resta peu de temps à Londres. On venait d'arranger un mariage entre le duc de Clarence, fils du Roi d'Angleterre, et Yolande Visconti, fille du richissime tyran de Milan. Au printemps de l'an 1368 le fiancé royal quitta l'Angleterre emmenant à sa suite un train de quatre cent cinquante-sept personnes et près de treize cents chevaux. Froissart en était, avec Edouard Lord Despencer. Malheureusement sur tout ce beau voyage Froissart est d'un mutisme étrange. Lui, qui aime tant s'étendre sur les fêtes des princes, il ne nous dit rien de Paris où l'on donna de si beaux reveaux pour le fils d'Edouard III; ni de Milan, ni de la mariée, ni de la petite princesse française, Isabelle, échouée si jeune dans ce splendide repaire de brigands. C'est que tout ce voyage était pour lui comme entaché de tristes souvenirs. Trois mois à peine après ces noces éclatantes, le fiancé mourut a Asti près de Milan, « assez merveilleusement », nous dit Froissart. On savait trop bien l'histoire des Visconti pour ne pas prononcer le mot de poison, et l'ardent Despencer, pour venger son ami mort, fit la guerre aux Visconti « et les haria, et les rua jus », jusqu'à ce que Monseigneur de Savoie fit la paix. Froissart s'éloigna de, ce champ de bataille, et continua son voyage, par Bologne et Ferrare, jusqu'à
Rome. Il ne nous dit rien de ce voyage, sauf qu'il voyageait avec un certain luxe, quUl allait
En arroi de suffisant homme
avec une haquenée pour monter et un roncin pour le bagage. Son imagination, fraîche, légère et vive, mais jamais profonde, ne reçut point de Rome abandonnée l'empreinte de fatale poésie que Pétrarque a su rendre vivante pourTéternité. Ces temples chrétiens, délaissés des Papes et tombant en ruine autour des autels délabrés des dieux antiques; ces immenses reliques d'une race surhumaine, bains et théâtres, faits pour la joie païenne, inutiles désormais dans un monde trop étroit; ces rois d'outre-mer errants comme des fantômes au milieu des ruines, Pierre de Chypre, Jean Paléologue — qu'était-ce que tout cela pour Taccort poète des jolis chevaliers, des « frisques » dames, des fêtes et tournois d'Eltham ou de Valenciennes?
C'est là, dans ce pays étrange et sinistre, ce pays qui lui avhit pris si « merveilleusement » son jeune maître, que le « clerc et familier » de la Reine Philippe reçut le plus grand coup de sa vie d'homme. — « C'était (nous dit-il) une chose toute commune; mais elle fut trop piteuse pour le Roi et ses enfants et pour tout le pays. Car la bonne dame, reine d'Angleterre, qui tant de bien avait fait dans son vivant, et réconforté tant de chevaliers, de
dames et de damoîselles, et si largement donné et départi le sien ù toutes gens, et qui si naturellement avait toujours aimé ceux et celles de la nation de Hainaut, le pays où elle fut née, s*accoucha malade de maladie dans le château de Windsor... et puis assez tôt elle rendit son esprit, lequel je crois fermement que les saints Anges de Paradis ravirent et remportèrent à grand joie en la gloire des cieux; car oncques en sa vie ne lit ni ne pensa chose par quoi elle dût le perdre. »
Le Reine Philippe mourut le 15 août 1369. Froissart revient à maintes reprises sur la grandeur de sa perte.
Elle me fit et créa,
nous dit-il.
J'en suis bien tenu de prier Et de ses largesses écrier .
Et encore :
« C'était la plus gentille reine, la plus large et la plus courtoise qui oncques régna en son temps. »
Morte est-elle et ensevelie
La bonne dame Qui, en tout honneur, sans blâme
Usa sa vie....
Las! quelle nouvelle Pour tous ses amis!
Pour Froissart c*était la ruine. En perdant la Reine d'Angleterre, il avait tout perdu. Après cinq ans de la grande vie des cours, presque célèbre déjà et protégé des princes, il se trouve brusquement déchu, sans pain et sans gagne-pain. Froissart ne signe pas encore « prêtre » ; il n'était qu'a un certain Froissart, ditteur » , et le dit était un brouillon inachevé et informe. Gomment le finira-t-il désormais? Il n'avait plus de protecteur. Clarence était mort à Asti, Philippe à Windsor, le prince de Galles préoccupé de ses affaires d'Espagne, plus préoccupé encore de sa triste santé, minée déjà de tout côté par les coups d'épée, les coups de soleil et les coups d'amour. A la cour d'Angleterre on était en pleine réaction contre la Reine Philippe et sa petite cour de Hainuyers, Edouard III tombait dans les mains indignes et mercenaires d'Alice Perrers. Edouard Despencer était mort. Froissart reprit tristement le chemin du pays sans trop savoir ce qu'il allait y faire. Et pourtant, dans cette terre de Hainaut, le fantôme de la Reine Philippe était encore puissant. Morte et ensevelie, elle saura protéger jusqu'à la fin le jeune écrivain qu'elle avait « créé ». Par son beau-frère, Robert de Namur; par sa belle-sœur, Jeanne de Brabant; par son cousin, Guy de Blois, par son neveu, le Duc Aubert, elle saura lui envoyer à temps aide, soutien et secours,