CHAPITRE XI
Dans toute cette odyssée chevaleresque des Chroniques de Froissart, on ne retrouvera pas d'épisode plus vif, enlevé d'une main plus sûre, ni d'un pittoresque plus étonnant. Malgré ses cinquante ans accomplis, notre chanoine s*en va, le cœur léger, le nez au vent, à la quête des aventures. Son voyage Ta tout rajeuni. Ses quatre lévriers en laisse, un roman nouveau dans son sac, Froissart s'en va, gai et hardi, sûr de pouvoir mener à bonne fin le grand œuvre de sa vie. L'historien un peu terne du second livre a fait place à un artiste plein d'entrain qui cherche son inspiration sur les grands chemins, dans les auberges, au hasard des compagnies.
Il s'arrête pourtant à Pamiers, en attendant un
compagnon de route, en partie pour la « diversité du pays », mais surtout dans Tespoir d*y trouver des renseignements utiles. Au troisième jour, le ciel lui envoie un des meilleurs amis du comte de Foix, messire Ëspaing de Lyon, c vaillant homme et moult beau chevalier... en Tâge de cinquante ans ». C'était un vrai Gascon, qui, ayant dit ses oraisons le matin, aimait passer le reste de sa journée à « jangler, en demandant nouvelles » : un causeur aussi infatigable était ce qu'il fallait à notre chroniqueur. Messire Espaing a tout vu, tout entendu, et il ne demande qu'à tout raconter. Dans les huit jour^ nées de la route de Pamiers à Orthez, il n'y a pas de château-fort, pas de pan de mur ébréché, qui ne lui inspire quelque histoire commémorative. Froissart s'arrête un moment pour bien regarder la forteresse : c'est là toute sa critique pour s'assurer de la fidélité du récit, car ce reporter de génie ne connaît point la science de l'Ecole des Chartes ; il dit, pour l'âme des morts, a une patenôtre, un Ave Maria , un De profundis et Fïdelium » (car après tout on est chanoine), et, le soir, à l'auberge, observe-t-il, « si tôt que j'étais descendu à l'hôtel, j'écrivais les paroles de messire Espaing de Lyon, fût-ce de soir ou de matin, pour en avoir mieux la mémoire aux temps à venir; car il n'est si juste rétentive que c'est d'écriture ». Ce n'était point là peut-être une façon bien rigoureuse de serrer la vérité de près ; mais ces his-
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toires rapportées toutes chaudes de la bouche qui les lançait ont conservé un éclat, une vie, une couleur sans pareils.... « Âvez-vous en votre chronique V escarmouche de tel écuyer ? » demande messire Ëspaing. Et la noble histoire se déroule en longs flots, jusqu'à rheure du souper, jusqu'à Theure du coucher. — « Mais je savais où il l'avait laissée, nous dit Froissart, et que je pourrais entendre la (in le lendemain ! ».... Quand tout est dit, il se tourne vers son interlocuteur et le remercie avec une charmante naïveté, tout émue et sincère. « Sainte Marie! dis-je au chevalier, que vos paroles me sont agréables et qu'elles me font grand bien tandis que vous me les contez! Et vous ne les perdrez pas, car toutes seront mises en mémoire, et en remontrance et chronique, en l'histoire que je poursuis, si Dieu me donne que à santé je puisse retourner en la comté de Huinaut et en la ville de Valenciennes dont je suis natif. »
En s'approchant d'Orthez, Froissart tâche d'en apprendre le plus qu'il peut sur le seigneur de l'endroit, Gaston Phébus, le célèbre comte de Foix. Messire Espaing lui laisse deviner que c'est un seigneur redoutable et étrange. En parlant de lui, il prend un accent mystérieux, plein de réticences et de secrètes intentions, qui ne fait qu'enflammer la curiosité de Froissart. « C'est un seigneur moult imaginatif », toujours prêt à soupçonner le mal et à
le punir. Quelquefois même il punit le bien. Ainsi, un de ses proches cousins, un jeune et vaillant chevalier, ayant refusé de trahir son maître au profit du comte de Foix, celui-ci n'hësita pas à le tuer de sa propre main. « Sainte Marie! fait le chanoine de Chimay tout effaré, ne fut-ce pas là grande cruauté ? — Quoi qu'il en fût, répond messire Espaing, ainsi advint-il, car en son courroux n'a nul pardon. »
Quelquefois messire Espaing conte des choses plus gaies, et Froissart les rapporte toutes fidèlement, puisqu'il n'est petits détails sur si grand seigneur. C'est ainsi que nous apprenons, entre autres choses, que le comte de Foix n*aimait pas à voir de grands feux dans ses cheminées, « quoiqu'il pût avoir toutes les bûches qu'il voulait ». Mais un jour, se promenant dans ses galeries par un temps de bise, il trouva le feu dans l'âtre vraiment par trop mesquin. A peine l'avait-il fait remarquer qu'un des seigneurs de sa cour dévale les vingt-quatre gradins de l'escalier, saisit dans ses bras un âne qui revenait chargé de bois, rentre dans la galerie avec son fardeau et le renverse sur les chenets, les sabots en l'air I Froissart accepte cette fable avec une crédulité d'enfant. Qui croire, après tout, si ce n'est le témoin oculaire ?
Mais, quoiqu'il écoute volontiers les récits de ce genre, c'est surtout l'histoire des malheurs domestiques du comte de Foix que Froissart brûle d'en-
tendre. Messire Espaînglui en a dit juste assez pour piquer au vif la curiosité du chroniqueur : « Le comte est marié?
— Oui, mais sa femme se tient en Navarre, auprès de son frère le roi.
— A-t-il des enfants?
— Oui, deux fils bâtards.
— N*a-t-il jamais eu enfant en légitime mariage ?
— Oui, un beau fils qui était tout le cœur du père et du pays.
— Et, sire, que devint cet enfant? le peut-on savoir? »
Messire Espaing se renferme dans un silence morne, et Froissart sent qu'il y a quelque histoire terrible dans cette disparition du fils du comte. Mais quelle est-elle? En vain il interroge; jamais il n'avance plus loin! En vue des toits de Morlens, il supplie messire Espaing, pour Tamour de Dieu, de lui en dire la vérité :
(( Un moment pensa le chevalier, puis dit : La matière est trop piteuse ! »